- Héraklion / Rhodes ? Vous avez les chiffres ?
Hermione compulsa une pile de documents posés sur la table devant elle, en extirpa une feuille et la tendit à Yiannis Solo.
- Plus 8 % de fréquentation en six mois.
- Pas mal, et la liaison Paros / Athènes ?
- Là ça stagne par contre. La concurrence a à peu près les mêmes horaires pour les mêmes destinations.
- Hum.
Yiannis éplucha le document de synthèse d'un oeil exercé, sous le regard vigilant de la jeune femme. Jamais elle ne l'interrompait quand il réfléchissait, elle le connaissait maintenant assez pour savoir qu'il détestait cela. Cela faisait à présent près de quatre ans qu'elle était à son service. Les premiers temps avaient été difficiles, elle avait dû tout apprendre sur le tas, mais si Yiannis Solo était un patron exigeant, en revanche il savait se montrer humain, et plutôt que de s'imposer, il encourageait. A force de bonne volonté et de travail, elle s'était peu à peu fait une place et avait réussi à s'imposer dans ce milieu essentiellement masculin. Elle qui n'avait jamais quitté son île sauf pour de brèves escales dans les Cyclades avec son père avait découvert le monde. Yiannis l'emmenait partout avec elle. New-York, Amsterdam, Singapour ... elle avait trouvé le rythme infernal au début. Yiannis Solo gérait à bout de bras un empire immense sur lequel, comme celui de Charles Quint, le soleil ne se couchait jamais. Tout ce qui s'y passait finissait sur son bureau, dans l'attente d'un oui ou d'un non. L'office d'Hermione était de servir de relais avec les différents départements, qu'ils soient financier, commercial ou scientifique. C'était un travail immense, mais bien huilé. Yiannis avait su s'entourer d'hommes de confiance, dont la plupart, déjà en place lorsque son père était aux commandes, faisaient presque partie des meubles. Chacun connaissait sa tâche jusqu'au moindre détail, et avait son mot à dire dans la marche de l'entreprise. C'était son père, d'ailleurs, qui lui avait enseigné à ne pas être présomptueux au point de croire qu'être un Solo suffisait pour avoir raison, et pour que les choses soient bien claires, l'avait fait débuter dans l'entreprise familiale tout au bas de l'échelle. A charge pour lui d'en gravir les échelons par son seul mérite et non parce qu'il en était l'héritier. Toutes les grandes décisions faisaient donc l'objet d'un débat où chacun, sans crainte, donnait son opinion et développait ses arguments ou exprimait ses réticences. Tous s'investissaient dans ces échanges fructueux et chacun en tirait bénéfice. Ainsi perdurait et fructifiait l'empire Solo depuis douze siècles.
- On pourrait faire fusionner cette ligne avec Naxos / Athènes dans ce cas, en rajoutant l'escale de Paros.
- J'y ai pensé moi aussi. Il y a juste un obstacle.
- Lequel ?
- Si on cumule le trafic des deux lignes, en basse saison ça ne pose pas de problème particulier. Mais en haute saison, avec le nombre de touristes, il faut prévoir un ferry classe 3, un classe 2 ne suffira pas pour absorber tout le trafic. Et avec les bateaux de croisière qui font escale à Paros, il sera difficile de trouver un créneau de débarquement cohérent. Je connais le port, il n'est pas immense. Cela dit, si on décale de trois heures la liaison Milo / Délos, on libère notre quai et on récupère un créneau pour Naxos / Athènes.
- Votre idée n'est pas mauvaise. Vous faites une note à la logistique, qu'on voie ce qu'ils en pensent ?
- C'est déjà prêt, je n'attendais que votre accord.
- Génial, je vais pouvoir prendre quelques jours de vacances et vous laisser la barre du navire si ça continue.
Elle se mordit les lèvres, mortifiée d'avoir empiété sur ses prérogatives. Voyant cela, il se mit à rire.
- Ne faites pas cette tête, ce n'est pas un reproche. Bien au contraire. Vous faites du très bon travail.
- Merci, répondit-elle en rougissant.
Un cri aigu jaillit en contrebas de la terrasse sur laquelle ils travaillent tous deux.
- Il y en a qui s'amusent bien, on dirait. On fait une pause, nous aussi ?
Il se leva et s'étira comme un chat en bâillant, avant de s'accouder à la balustrade. En bas, dans la petite crique entre la villa et les ruines du temple de Poséidon, ils pouvaient apercevoir le petit Julian, en train de nager avec sa nurse anglaise. Yiannis l'avait engagée afin que dès son plus âge son fils soit bilingue. Le divorce avait beau avoir été prononcé, la mère de Julian restait sa mère, et même si elle ne pouvait que rarement venir en Europe pour voir son enfant, il ne voulait pas que les liens entre eux soient rompus.
- Pauvre Janet, elle va encore avoir bien du plaisir à le sortir de l'eau aujourd'hui ..., fit Yiannis en souriant. Les Solo ont beau avoir de l'eau de mer dans les veines, je n'ai jamais vu un enfant aimer la mer à ce point. C'est ... effrayant !
Effrayant était le mot. Après chaque baignade, c'était la même chose. L'eau était son élément, plus vital que l'air qu'il respirait, et lorsqu'il fallait regagner la maison, Julian hurlait et pleurait à chaudes larmes, se débattant et s'arqueboutant comme un diable. Lui eût-on arraché les entrailles que ça n'aurait pas été plus douloureux. Pourtant ça n'était pas un enfant difficile ou capricieux. Bizarrement, il avait agi de la sorte du jour au lendemain, sans que personne puisse expliquer pourquoi.
- J'espère qu'il s'assagira avant que je sois contraint de l'envoyer en pension ..., soupira Yiannis. La Suisse n'est pas réputée pour ses plages !
- Qui aurait envie de quitter un tel paradis ?, murmura Hermione, songeuse.
Quelquefois, le passé remontait à la surface, comme en ce moment. Elle n'était pas retournée sur son île. Yiannis l'avait convaincue de donner de ses nouvelles d'elle à sa mère, afin qu'elle sache que les choses allaient bien pour elle. Elle avait hésité longtemps, puis cédé. Mais les choses en étaient restées là. Peut-être y retournerait-elle un jour, mais pas tout de suite.
- Monsieur ?
Yiannis et Hermione se retournèrent, surpris par la voix de la gouvernante.
- Oui, Ida ?
- Les ouvriers sont là-haut, Monsieur. Ils demandent si vous pouvez monter.
- Monter ? Pour quoi faire ?
- Ils disent qu'ils ont besoin de votre autorisation .
Ils échangèrent un regard surpris. De quelle autorisation ? Les instructions étaient pourtant simples ...
- C'est bon, j'y vais. Ca va me détendre un peu les jambes. Venez si vous voulez, Hermione.
- Ce n'est pas très gai, comme but de promenade, mais bon ... vous ferez connaissance avec le reste de la famille Solo !
Ils gravirent tous deux la colline qui dominait la villa. Le meltémi soufflait fort ici, et c'est le souffle coupé par l'ascension et le vent qu'ils parvirent au sommet, au pied de la petite chapelle qui le surmontait.
Deux ouvriers les y attendaient, visiblement embarrassés.
- Bonjour, Regas. Alors qu'est-ce qui se passe ? Il y a un problème avec les exhumations ?
- Non, Monsieur, ça serait plutôt le contraire. J'ai ... enfin, mon aide, Nikolaos, a remarqué quelque chose qui justement pourrait nous éviter d'avoir à ... comment dire ... déranger certains de vos ancêtres.
- Ah, vous m'avez fait peur, j'ai cru que vous aviez vu un revenant !, rit Yiannis.
Mais Regas ne sembla pas apprécier la plaisanterie, et se signa précipitamment.
- Faut pas rigoler avec ces choses-là, Monsieur. Et les revenants, ça n'existe pas. Heureusement d'ailleurs, continua-t-il sur le ton de la confidence. J'ai pas tellement envie de revoir ma belle-mère ...
Son aide, un gringalet d'à peine seize ans à la mine délurée, pouffa dans son dos, vite calmé par un regard noir jeté par-dessus l'épaule.
- Au lieu de ricaner, toi, montre à monsieur Solo ce que tu as vu !
- C'est en bas, bafouilla le jeune homme, qui, s'il ne s'en laissait pas conter par son patron, était en revanche impressionné par son interlocuteur, cet Adonis même pas assez vieux pour être son père et qu'on disait riche à millions.
- Je vous suis. Vous venez, Hermione ?
Elle acquiesça, tout en se disant qu'elle serait bien restée à l'extérieur. Il y avait plus enthousiasmant que de visiter une crypte.
Ils franchirent la petite porte de bois ornée de ferronnerie massive, et pénétrèrent à l'intérieur. En comparaison du dehors, l'air ici était glacial. Ou bien avait-elle cette impression parce qu'elle savait que des gens dormaient ici de leur dernier sommeil ? Une impression de gêne l'envahit, accentuée par la vision de ces personnages de mosaïque de style byzantin qui recouvraient les murs d'or et de couleurs, et la fixaient d'un air insistant, comme s'ils lui reprochaient de venir les déranger. Elle frissonna malgré elle, et ramena sur sa poitrine l'étole de soie qu'elle portait. Elle n'aimait décidément pas cet endroit.
- Tenez, et faites attention, les marches sont glissantes.
Elle prit la lampe-torche que lui tendait Nikolaos, et suivit Regas et Yiannis, qui déjà se dirigeaient vers l'escalier dont la bouche sombre se devinait dans un coin de la chapelle. En bas des marches, Yiannis marqua un arrêt, et elle faillit le heurter.
Sur le mur près d'eux étaient apposées plusieurs dizaines de plaques. Des noms, des dates en composaient les seules inscriptions. Les ancêtres de Yiannis Solo reposaient ici, dans la crypte familiale répartie en loculi des deux côtés du passage. Pour la plupart, les tombes étaient relativement récentes – en tout cas à l'échelle des Solo. Aucune ne semblait avoir plus de 200 ans, constata rapidement Hermione. Le premier compartiment, celui qui était le plus proche de l'escalier, contenait les restes du père de Yiannis, Thomas. Hermione avait entendu parler de lui : homme intègre et respecté, il était décédé sept ans auparavant dans un accident de voiture sur la route de Laurion, à quelques kilomètres de là. L'affaire avait fait beaucoup de bruit à l'époque d'autant qu'on n'avait jamais vraiment su ce qui s'était passé : un coup de volant pour éviter un animal traversant la route, la fatigue, un malaise ? L'enquête n'avait relevé aucune défaillance mécanique, ni l'implication d'un autre véhicule sur cette route peu passagère. Thomas Solo reposait aux côtés de son épouse, Angeliki, fauchée à peine âgée de trente ans par un cancer, alors que leur fils Yiannis n'avait que huit ans. Thomas ne s'était jamais remarié. Sans doute cette absence de figure féminine était-elle à l'origine de cette volonté de Yiannis de sauvegarder les liens entre Julian et son ex-épouse. Il ne savait que trop bien ce que c'était de grandir sans mère.
- C'est ici, Monsieur. Regardez.
Le fond de la crypte baignait dans une lumière sourde que dispensait une baladeuse, et Regas balaya le mur opposé aux loculi du faisceau de sa lampe.
- Faut reconnaître qu'il faut avoir le nez dessus pour le remarquer, mais comme ce gamin a justement le nez qui traîne partout ... regardez bien le coin du mur, Monsieur, exactement là où les deux parois se rejoignent.
Yiannis s'approcha du mur.
- Je suis censé voir quoi au juste ?
- Rien ! C'est du travail bien fait, c'est seulement quand on compare avec le niveau du sol qu'on s'aperçoit du problème.
- Problème ?
- Oui. Si on avait les plans d'origine, évidemment, là, on aurait compris tout de suite. Regardez cette lézarde.
- Celle-là ?
Une fissure verticale courait le long du mur, jusqu'au plafond, deux ou trois mètres plus loin en direction de l'escalier.
- Elle n'a rien d'extraordinaire !, s'exclama Yiannis en fronçant les sourcils, intrigué.
- Oh non, rien du tout. Elle doit être là depuis belle lurette. Le sol a beau être plus dur que la tête de ma femme, avec les siècles les tremblements de terre ont fini par fissurer la paroi.
- Et c'est grave ?
- Pensez-vous, on sera tous morts avant que la chapelle soit par terre. Même en faisant des centenaires ! Ca a été construit pour durer. Ca a quoi, deux, trois siècles ?
- Je n'en sais trop rien, avoua Yiannis. Fin seizième, il me semble ? Si ça vous amuse de compulser des tonnes d'archives aussi illisibles que poussiéreuses pour le savoir, elles sont à votre disposition dans la bibliothèque de la villa ... mais revenons-en à notre histoire de lézarde, si vous voulez bien ?
- Allez, gamin, à toi l'honneur, puisque c'est toi qui l'as remarqué !
Le jeune homme rougit en se grattant la tête.
- Il faut ressortir pour que vous compreniez...
La chaleur étouffante les happa dès qu'ils franchirent le seuil. Nikolaos longea le mur extérieur, côté ombre, et s'agenouilla.
- Vous voyez la lézarde ? Elle est ici.
Il se mit à dégager frénétiquement les cailloux à la base du mur.
- Elle continue à descendre à la verticale. En fait, elle est sur les deux niveaux, celui du choeur et celui de la crypte. Et c'est en posant nos outils, tout à l'heure, que j'ai remarqué ... venez voir.
Ils entrèrent à nouveau dans la chapelle. Hermione s'attendait à ce qu'ils descendent à nouveau, mais Nikolaos se dirigea vers le choeur, et pointa le doigt vers le mur.
- Et revoilà notre fameuse lézarde. Vous ne remarquerez rien ?, demanda-t-il, un large sourire éclairant son visage déluré.
- Non ... oh, si, je crois que ...
Hermione aussi avait compris.
- Le coin ... il n'est pas à la même distance !
- Exactement, jubila Nikolaos, fier comme un paon. Entre la lézarde et l'angle, à ce niveau, il y a cinq bons mètres. Et en bas, dans la crypte, trois à tout casser ...
- On a mesuré la chapelle, du coup, intervint Regas. Et de fait, ce chenapan a raison. Ca ne saute pas aux yeux, parce que l'obscurité en bas modifie la perception de l'espace. Mais les deux niveaux, qui sont censés être identiques en longueur, ne le sont pas. Que la crypte soit plus petite, ça je peux le comprendre. Mais le contraire, que la base soit plus petite, ça c'est franchement bizarre. Alors j'ai sondé le mur en bas ... et ça n'est pas un mur porteur !
- Comment le savez-vous ? On n'a plus les plans de cet édifice, si tant est qu'il y en ait jamais eu d'ailleurs.
- Il sonne creux. Il y a quelque chose derrière ce mur, Monsieur. Et je ne sais pas quoi.
Yiannis s'abîma dans un silence perplexe.
- Pensez-vous qu'il y ait un risque à détruire ce mur ?
- Difficile à dire, tant qu'on ne sait pas ce qu'on va trouver derrière ... mais difficile à détruire, ça non. Il n'a pas été fait pour être solide, seulement pour cacher quelque chose si vous voulez mon avis. En tout cas, ça ne date pas d'hier, l'enduit s'effrite à moitié.
Hermione avait assisté à la scène en silence, et regardait Yiannis. Il semblait inquiet. Savait-il quelque chose qu'il ne voulait pas dire ?
- On ne fait rien pour l'instant. Je vais y réfléchir, on en reparle plus tard. D'ici là, pas un mot à quiconque, d'accord ?
- Bien, Monsieur. T'entends, toi ? Motus !
Et l'intrépide apprenti reçut de la part de son patron une vigoureuse tape derrière la tête comme paiement de sa sagacité.
Durant plusieurs jours, le sujet resta en suspens. Yiannis n'en parla pas avec Hermione, mais la jeune femme le connaissait assez pour savoir qu'il ruminait ses pensées. Aussi ne fut-elle pas surprise lorsqu'il demanda à Ida de prévenir Regas et son apprenti de se trouver à la chapelle le lendemain matin.
- De toute façon, on ne peut pas laisser les choses en l'état. Ce Nikolaos est sûrement un bon gamin, mais il est bavard ...
- Vous craignez que ça se sache ?
- On est en Grèce, fit Yiannis en haussant les épaules. Tout finit toujours par se savoir et Legrena est un petit village. La moindre information, qu'elle soit d'importance ou non, en a vite fait le tour.
- Alors vous savez ce qu'il y a derrière ce mur ?
- J'ai ma petite idée. C'est justement pour cela que je veux purger l'abcès. Et détruire ce qu'il y a derrière ce mur, si c'est bien ce à quoi je pense.
- Vous m'inquiétez ... et vous m'intriguez ?
- Ah-haaaa ? N'y voyez pas un signe de défiance, Hermione, mais je préfère garder mon petit secret jusqu'à demain matin.
Et il se replongea dans ses dossiers avec un demi-sourire énigmatique.
Ces quelques paroles suffirent à troubler Hermione, et elle eut du mal à fermer l'oeil cette nuit-là. Dès l'aurore, elle quitta la maison dans laquelle elle avait emmenagé à Legrena. Yiannis lui avait bien proposé, pour des raisons de commodité, d'occuper un des vastes appartements de la villa familiale presque vide, mais elle avait poliment refusé, préférant marquer une frontière nette entre vie privée et vie professionnelle. Yiannis n'en avait pas semblé vexé, d'ailleurs. Peut-être même lui aussi trouvait-il que c'était mieux ainsi. Il pouvait ainsi profiter pleinement de son fils. Des femmes, Hermione n'en voyait jamais, même si elle savait qu'il avait des aventures par çi, par là. Il savait se montrer très discret à ce sujet, sans doute à cause de son fils.
Les autres étaient déjà arrivés. Yiannis était en train de parler avec Regas du mariage d'une de ses filles, qui aurait lieu l'été suivant, et un autre homme, âgé d'une quarantaine d'années. Hermione le connaissait, comme tout le monde d'ailleurs à Legrena : chacun a besoin, un jour ou l'autre, d'un médecin, et le docteur Markos Vryzakis était le seul aux alentours. Lorsqu'il était absent, il fallait se rendre à Laurion, distant de dix bons kilomètres. Elle savait que c'était lui qui avait mis au monde le petit Julian par une nuit de printemps, un peu plus de trois ans auparavant. L'héritier de l'empire Solo aurait dû naître à Athènes, dans une clinique déjà réservée, mais avait décidé, sans doute histoire de contrarier son monde, de pointer le bout de son nez avec un bon mois d'avance, et pendant une furieuse tempête d'équinoxe de surcroît. Markos Vryzakis avait opté pour la sécurité en rejetant l'idée de tenter le trajet jusqu'à Laurion par ce temps de fin du monde. Il avait eu raison : Elizabeth avait eu un accouchement inhabituellement court pour un premier enfant et peu avant l'aube, quelques heures après le début du printemps, le petit Julian avait poussé son premier cri sous les lambris blancs et or de la demeure familiale. Yiannis lui avait demandé d'être son parrain. Ca n'avait étonné personne, Yiannis et Markos étant depuis l'enfance les meilleurs amis du monde.
Mais ces liens étroits n'expliquaient pas ce que le docteur Vryzakis faisait ici. Elle n'eut porutant pas besoin de poser la question pour savoir ce qu'il en était.
- J'ai entendu dire qu'on faisait une chasse au trésor, lui chuchota-t-il avec un sourire affable.
- Cette fouine d'apprenti avait dû parler, donc.
Elle surprit le regard dépité de Yiannis.
- Je vous l'avais bien dit, semblait-il dire.
Mais il garda ses pensées pour lui.
- Messieurs, si on y allait ?
- Oui, déterrons le trésor.
- Désolé de te décevoir, Markos, mais j'ai bien peur que ce trésor de guerre des Solo que nous avons passé des années à chercher tous les deux quand nous étions enfants ne soit pas ici.
- Pas de pirates alors ?
- Oh non, j'en ai bien peur. Ce qu'il y a derrière ce mur va vous faire sûrement moins rêver ...
- De quoi s'agit-il ?
- On descend d'abord ?
Le mur n'avait évidemment pas changé depuis leur dernière visite, mais il semblait nimbé d'une aura de mystère qui le rendait infiniment séduisant malgré son enduit qui s'effritait et sa surface muette.
- Comme vous le savez peut-être, les Solo ont joué un rôle important dans la Guerre d'Indépendance grecque de 1821 à 1830. Ca n'est pas un secret pour grand-monde ici. Ca l'était évidemment bien davantage à l'époque, quand ils prenaient part aux réunions clandestines de la Filiki Eteria ...
Regas émit un grognement. Même lui, qui n'avait fréquenté l'école que peu de temps savait que cette Société des Amis n'avait rien d'innocent que le nom. En réalité, elle dissimulait un mouvement de résistance à la domination ottomane qui mettait une chape de plomb sur la Grèce depuis le XIVème, et à laquelle la Grèce ne s'était jamais résignée. La liberté ou rien.
- Les Solo ont alimenté secrètement les caisses de la Société, coordonné les actions de résistance et pris part aux grandes décisions. Le fait qu'ils soient contraints de naviguer sous pavillon turc ne les a pas empêchés de transporter maintes fois au nez et à la barbe des fonctionnaires de la Sublime Porte non seulement des patriotes grecs mais aussi d'autres fugitifs recherchés, de les cacher à fond de cale au risque de se faire prendre pour les conduire en sécurité ainsi que leurs familles. Naturellement, cela nécessitait d'acheter des complicités à tous les niveaux, et plus encore des armes. C'est pourquoi je pense que le petit chenapan ici présent est tombé par hasard sur une de leurs caches.
- Alors vous pensez que ce sont des armes qu'il y a derrière ce mur ?, questionna Hermione.
- C'est probable, oui. Et je veux en avoir le coeur net. Je n'aime pas l'idée d'avoir des armes ici, et encore moins celle de les savoir à portée de main de gens pas forcément pleins de bonnes intentions. Ce ne sont peut-être que de vieux fusils rouillés par le temps et qui ne tueraient pas une mouche, mais en revanche, s'il s'agit de tonneaux de poudre comme il en circulait pas mal à l'époque, c'est une autre histoire. Je n'ai aucune envie que la moitié de l'Attique saute !
- Ca fait froid dans le dos, admit le docteur Markos. Effectivement, si tu as raison et que c'est bien de cela dont il s'agit, il vaut mieux s'en débarrasser, et au plus vite.
- Regas ? A vous l'honneur.
- Bien, Monsieur. Tout le monde s'écarte, merci !
Il ne fallut que peu d'efforts pour faire sauter l'enduit, et guère plus pour entamer la surface du mur. Dès les premiers coups de masse, des éclats de brique, dont la couleur rouge tranchait avec la pierre blanche de la crypte, confirmèrent qu'il s'agissait d'un ajout postérieur à la construction de la chapelle. Une gueule sombre s'ouvrit dans la paroi, et et Regas, après l'avoir débarrassée des arêtes coupantes qui auraient pu le blesser, engagea sa tête à l'intérieur, armé d'une lampe-torche. Et lorsqu'il reparut, son visage exprimait une franche hilarité.
Yiannis, Hermione, le jeune Nikolaos et le docteur Vrizakis le fixèrent, suspendus à ce qu'il allait dire.
- Alors ?, fut la question qui jaillit sur toutes les lèvres.
- Alors vous aviez tout faux, Monsieur. Sans vouloir manquer de respect à votre famille, vos ancêtres avaient l'esprit un peu tordu ...
Il désigna l'intérieur de la cache de l'air triomphant de celui qui connaît le fin mot de l'histoire.
- Vous ne devinerez jamais ce qu'il y a là-dedans !
A suivre ...
Désolée pour ce grand retard dans la publication. Des changements importants dans ma vie professionnelle ont fait que j'ai dû mettre mon ordi au placard pendant quelque temps ! Cela dit, les reviews m'encourageront à écrire la suite ... alors merci d'avance !
