Le siège social de l'International Chamber of Shipping, la plus grande association mondiale d'armateurs, avait son siège à Londres, mais la réunion annuelle, grand-messe de la profession, se tenait chaque fois dans un lieu différent, et cette année-là, elle avait lieu à Toronto, au Canada. Yiannis Solo, en tant qu'un des plus importants de ses membres, ne manquait évidemment jamais un tel événement, opportunité idéale pour discuter aussi bien affaires qu'innovations technologiques, sécurité ou géopolitique ... et en profiter pour boire un verre au bar de l'hôtel avec des partenaires commerciaux ou de faire connaissance et nouer des contacts avec les nouveaux venus dans le métier après des journées de travail encore plus chargées qu'à l'ordinaire.
Il avait hésité à emmener Julian avec lui. Ce n'était guère enthousiasmant pour un adolescent de quatorze ans, presque quinze, de se retrouver au milieu de gens qui pour la plupart avaient quatre fois son âge, à discuter perspectives de marché et contrats. Mais Julian l'avait supplié pendant des semaines et il avait fini par céder. A condition toutefois, puisque pour une fois la réunion annuelle de l'ICS tombait pendant des vacances scolaires, que Julian ne néglige pas pour autant ses devoirs. Fils de milliardaire et héritier ou pas, il y avait les examens à la fin de l'année, et Yiannis, s'il était prêt à faire des concessions sur beaucoup de choses, était inflexible là-dessus.
Julian était un élève sérieux, un des meilleurs éléments de son collège de Cambridge. Yiannis avait lui-même fait ses études dans cet établissement, avant d'intégrer les effectifs de l'empire familial au bas de l'échelle. Il avait tout appris sur le tas et patiemment gravi les échelons un à un – le meilleur moyen, et le plus sûr de garder les pieds sur terre selon Thomas Solo. Pas de traitement de faveur, pas de passe-droits. Il avait appris à son fils à être exigeant avec lui-même avant de l'être avec les autres. " L'empire des Solo n'est pas tombé du ciel, il se mérite " était sa devise. Et Yiannis, persuadé du bien-fondé de cette affirmation paternelle, comptait bien la transmettre à son propre fils. Il avait donc accepté que Julian vienne à Toronto, mais à condition que cela n'ait pas de répercussions sur son travail scolaire. Julian aurait promis à son père de lui décrocher la lune s'il la lui avait demandée, et il avait embarqué à bord du jet familial ses livres de classe et potassé son économie et ses mathématiques pendant toute la traversée de l'Atlantique.
Hermione avait plaidé en sa faveur. Cela lui mettrait le pied à l'étrier. Certes, Julian connaissait bien la profession – chez les Solo, on parlait mer, on respirait mer, on rêvait mer avec une frénésie qui touchait à l'obsession – et il n'était pas rare que des partenaires commerciaux, voire des concurrents viennent passer quelques jours au Cap Sounion, mais il restait un néophyte. C'était l'occasion idéale de présenter Julian aux principaux acteurs du secteur.
Le monde maritime n'était pas si différent du monde normal. Il obéissait aux même règles qui le divisaient en deux : d'un côté ceux qu'on apprécie, et de l'autre ceux qu'on préférerait éviter. A peine franchi le seuil de l'immense réception de l'hôtel, Hermione s'assombrit en voyant, entouré d'une nuée de clients, un bel homme d'environ 50 ans, grand et mince, vêtu d'un élégant costume sombre, qui en imposait par son allure.
Vous avez vu qui est là ?, murmura-t-elle en serrant les dents à l'intention de Yiannis.
Qu'il n'y soit pas m'eût surpris ... et déçu !, rit celui-ci, au grand étonnement de la jeune femme, qui n'ignorait pas la haine féroce que Yiannis portait à Constantin Doukas.
Celui-ci les avait vus, et s'avança vers eux.
- Solo !, s'exclama-t-il en se plantant devant eux. Quelle heureuse surprise !
- Tout le plaisir est pour toi, répliqua immédiatement Yiannis d'un ton sarcastique.
- Je vois que tu as amené le petit et sa nourrice ? Félicitations, tu as un fils absolument superbe.
Julian, qui était resté en retrait, fronça les sourcils, ne sachant quelle attitude adopter. Le regard insistant de Doukas sur lui le mettait mal à l'aise. Il n'aimait pas se trouver dans la lumière. A son collège, il était discret, voire effacé, plus porté sur les livres que sur les virées entre copains, et cela lui convenait très bien. Mais il savait quel serait son rôle un jour et être un Solo avait un prix. Vivre dans l'anonymat était tout bonnement un rêve inaccessible. On ne pouvait pas tout avoir ...
- Alors, Solo, je suppose que tu es venu avec ton éternel projet de réforme sous le bras ?
- Tu as bien deviné. Que veux-tu, je suis borné.
- Comme moi ... tu sais bien que tu ne pourras pas la faire adopter.
- Pas tant que tu achèteras les votes, c'est ça que tu veux dire ?
- Oh, fit Doukas, faussement scandalisé. Tu m'accuses de corruption ?
- Détrompe-toi, ce n'est pas une accusation, c'est un secret de polichinelle. Dis-moi, comment vas-tu t'y prendre cette fois : par les dessous de table ou par la menace ?
- Ni l'un ni l'autre. Beaucoup estiment que ton projet de réforme est délirant, tant sur le fond que sur la forme. Les mesures de sécurité au niveau international en vigueur n'ont aucun besoin d'être renforcées.
- Permets-moi d'être d'un avis différent, si j'en juge par trois de tes pseudo-navires qui se sont abîmés en mer ces six derniers mois. Et encore, je te fais grâce de ceux qui ne t'appartiennent pas "officiellement", comme cette compagnie qui possédait le Starshell, tu sais, cette coque pourrie qui a coulé au large du Bénin il y a deux semaines, en causant une jolie marée noire ?
- Quel rapport avec moi ?, rétorqua Doukas avec un sourire angélique.
- Je sais de source sûre que c'est toi qui en es le propriétaire. Tu n'es pas assez bête pour la posséder au grand jour, cela t'obligerait à en assumer les conséquences. C'est très pratique, pour ça, les paradis fiscaux et les pavillons de complaisance, n'est-ce pas ?
- Tu vois le mal partout, Solo. Tu devrais te faire soigner, c'est de la paranoïa.
- Je te coulerai un jour, Doukas. Je te le jure.
L'interlocuteur de Yiannis laissa échapper un rire acide.
- Essaie seulement. Tu n'es pas de taille. Quant à la génération suivante – il se tourna vers Julian qui avait suivi la conversation avec inquiétude – cette jolie petit poupée qu'est ton fils me semble bien inoffensive.
Hermione connaissait Yiannis par coeur, et elle n'eut que le temps de lui saisir le bras avant que son poing n'aille s'écraser sur la mâchoire de Constantin Doukas.
- Pas ici, Yiannis, souffla-t-elle, crispée.
Elle crut l'espace d'un instant qu'il allait passer outre, tant la rage se lisait sur son visage, mais rapidement il se ressaisit.
- Venez, on a mieux à faire que polémiquer. Il y a ici une puantueur qui m'écoeure ...
Il tourna les talons. Hermione et Julian lui emboîtèrent le pas sous le regard triomphant de Doukas.
- N'intervenez pas, la prochaine fois, Hermione, dit Yiannis dès qu'ils furent entrés tous les trois dans l'ascenseur.
- Je vous demande pardon, chuchota la jeune femme mortifiée. Ce n'était pas ma place. J'ai eu tort.
Avait-il pensé qu'elle le croyait incapable de se défendre seul ? Elle l'avait humilié sans s'en rendre compte.
- Non, vous n'avez pas eu tort. Mais je vous en prie, restez à l'écart de tout ça pour votre sécurité. Ce sale type est dangereux, il pourrait s'en prendre à vous.
- Vous croyez ?
- Les Doukas et les Solo sont ennemis intimes depuis des générations. Et celui-là n'est pas meilleur que ses prédécesseurs, loin s'en faut.
- Vous avez la haine tenace !
- Pourtant tout a commencé par de l'amour.
- Comme les Montagu et les Capulet ?
- Tout à fait ... une histoire de jupons et de coeur brisé il y a longtemps. Une Solo, dont je ne me rappelle plus le nom d'ailleurs, qui a plaqué un Doukas devant l'autel ou quelque chose dans le genre. Lequel Doukas n'a jamais digéré l'affront. Encore que cela tenait-il sans doute plus à la dot de la mariée qu'à la mariée elle-même, mais vous savez combien les Doukas sont rancuniers.
- Oui, sourit-elle. Et maintenant je sais aussi qu'il n'y a pas que les membres masculins de la famille Solo qui ont du bon sens. Les femmes aussi, apparemment ...
Les Solo père et fils avaient réservé une vaste suite au Ritz-Carlton, et Hermione avait la sienne juste à côté. Cette proximité alliait un côté pratique évident à une certaine indépendance. La jeune femme ne se faisait pas d'illusions : Yiannis Solo ne dormait pas toujours dans son lit. Elle avait plus deviné qu'appris à sa mine sombre la rupture récente du sémillant armateur avec une jeune Suédoise qu'il fréquentait. Ce n'était pas la première à avoir partagé plus ou moins officiellement son lit pendant quelques mois, ce ne serait pas non plus la dernière. Hermione et Yiannis parlaient de tout – sauf de vie privée. Jamais il ne lui posait de questions, et jamais elle ne lui en posait non plus. Il disparaissait ainsi de temps à autre, sans prévenir, mais elle se voyait mal lui demandant de lui fournir une explication ! Entre eux, la frontière entre vie privée et relations de travail était aussi tranchante que le fil d'un sabre. Et cela valait mieux ainsi. Même s'ils travaillaient ensemble, ils n'étaient pas issus du même monde.
Le planning de la semaine avait été chargé et la clôture de la session de négociations aurait lieu le lendemain. Bien sûr, Yiannis n'avait pas pu imposer sa réforme. Plusieurs participants importants avaient voté contre – pas besoin d'être un pythie pour savoir qui était derrière leur décision. Il ne parut ni surpris, ni même déçu. Il semblait même avoir la tête ailleurs par moments. Aussi Hermione ne fut-elle qu'à demi-surprise lorsqu'il annonça qu'il serait absent tout l'après-midi et qu'elle pouvait disposer de son temps à faire du shopping ou visiter un musée si le coeur lui en disait.
- Mais la session de clôture est demain ..., lui rappela-t-elle.
- Et demain est un autre jour ... et aujourd'hui est une journée spéciale. Si tout se passe comme je l'espère, ça sera même un des plus beaux jours de ma vie, ajouta-t-il avec un sourire mystérieux.
- La Suédoise est de retour, en déduisit Hermione avec une pointe de jalousie. Il ne va quand même pas la demander en mariage ?
Elle ne se voyait pas devoir côtoyer cette grande bringue blonde aussi sophistiquée que snob au quotidien. Enfin ce n'était pas sa vie, et Yiannis l'avait pas à lui demander son avis sur la question.
- Ne faites pas cette tête-là, Hermione. Je sais ce que je fais.
Comme si une telle nouvelle pouvait la faire sauter de joie ! Les hommes, fûssent-ils Yiannis Solo, étaient décidément des imbéciles dénués du plus élémentaire sens de la diplomatie.
- Et moi ?
Vautré dans un des canapés qui meublaient le magnifique salon de la suite qu'ils occupaient tous les deux, Julian dévisageait son père d'un air mécontent.
- Tu m'avais promis qu'on irait faire un tour ensemble sur la plage ?
- J'en déduis que ton devoir d'économie est fini ?
- Presque.
- Ecoute, Julian, aujourd'hui je dois faire quelque chose de très important.
- Plus important que moi ?
Yiannis rit.
- Non. Rien n'est plus important que toi.
- Hmm ... cette promesse va finir comme l'autre.
- Celle de faire ensemble notre grande virée dans les Cyclades sur l'Iliade ?
- Ah, tu t'en souviens ?
- Comment pourrais-je oublier ça ? Julian, je te promets que demain, avant de remonter dans l'avion, nous irons la faire, notre promenade sur la plage. En attendant, tu devrais finir ton devoir d'économie.
- Je n'en ai pas pour longtemps, plaida Julian, espérant que son père lui dirait de l'accompagner.
Mais ses espoirs furent déçus.
- Je sais à quoi tu penses ... et c'est non.
- Et dire que je venais ici pour passer un moment avec toi !
- Moi aussi. Mon rendez-vous de cet après-midi n'était pas prévu. A plus tard !
- Comme si c'était la peine de se précipiter pour commettre la plus belle bêtise de la décennie, pensa Hermione.
Et en plus il y allait en souriant.
Ce sourire, Hermione ne pourrait jamais s'en souvenir sans un pincement au coeur. Car plus jamais elle ne verrait Yiannis sourir.
La foudre allait s'abattre sur eux, et aucun n'en avait encore conscience.
A suivre ...
L'histoire se précise, mais je n'ai guère de reviews, et vous savez pourtant que j'adore ça, non ? Du coup, j'angoisse - si si - y'a-t'il seulement quelqu'un qui la suit cette fic ? parce que sinon, je ne vois pas trop bien pourquoi la continuer. C'est pour vous que j'écris plus que pour moi !
Allez, deux chtits mots et vous me rendez la vie ... ! Merci d'avance !
