Chapitre 8 – Les jumelles lunaires

Daeghûn se décida enfin et posa la main sur l'épaule de sa fille. « Il faut que je te parle, » dit-il à voix basse en la fixant intensément des yeux.

L'elfe de lune se tourna vers son père et cligna avant d'hocher légèrement la tête puis d'échanger un regard et un léger sourire à ses deux camarades. Elle le suivit à l'extérieur de la taverne, jusqu'au pont d'aulne qu'avaient quitté Neeshka et Heally.

L'archère-mage grimpa sur la rambarde du pont et s'y assis, les pieds tournés vers l'eau sombre. « Qui a-t-il ? – Murmura t-elle alors en regardant son père à travers le reflet sombre de l'eau éclairé par un croissant de lune.

Daeghûn serra les dents et inspira profondément pour parler fermement – je sais que nous n'avons jamais pu parler toi et moi, aussi c'est l'heure d'avoir une discussion sérieuse.

Heal' ne changea pas son expression. Observant son profil durant un long moment, l'elfe cuivré y lu le spectre d'une déception qu'il ne comprenait pas.

Inquiet, déstabilisé, il adoucit le ton sans s'en rendre compte - ce que tu as pris pour... Non, ma fille, je n'ai pas passé ces dernières années à te chercher pour être sûr que tu étais bien morte ! – S'emporta t-il soudain. Il ne comprenait pas qu'elle ait pu arriver à penser cela !

Elle tourna vers lui ses grands yeux de chouette, la lune sur son visage faisait briller sa peau lactescente de doux reflets bleutés – pourquoi tu m'appelles toujours 'fille adoptive', Daeghûn ? – Dit-elle tout bas en fronçant peu à peu ses sourcils fins, sa voix se faisait froide.

Le rôdeur ouvrit les yeux de surprise, jamais sa fille ne l'avait appelé par son nom, et surtout pas sur ce ton. Il se sentait rejeté, coupable. Et c'est ainsi qu'il comprit – est-ce... C'est ainsi que je m'adresse à toi, n'est-ce pas ? » Souffla t-il en la fixant intensément, l'air grave.

Mais l'elfe argentée ne répondit pas et détourna ses immenses yeux sur l'eau noire.

Daeghûn eut alors la désagréable impression que ses spectres passés lui retiraient ce en quoi il avait décidé de consacrer le reste de sa vie et une douleur plus vive que les autres venaient lui transpercer la poitrine comme une épingle empoisonnée. « Heally... Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas un enfant issu de mon union avec ma femme – commença t-il.

-J'ai tué ton épouse, n'est-ce pas ? – Dit-elle, si bas que ça en était un chuchotis.

Le rôdeur posa les deux mains sur la rambarde et la serra entre ses doigts sans quitter le profil de l'elfe du regard – non ! Je n'ai jamais pensé que tu l'avais tuée, ne sois pas idiote, Heally, je n'ai pas élevé une imbécile !

Elle laissa échapper un petit rire nerveux plaintif en tournant la tête pour qu'il ne voie plus son visage.

-Ta jumelle est comme toi – pensa à voix haute Daeghûn en plissant des paupières sur ses yeux dorés – vous deux donnez sans le vouloir une image si forte pour qu'on ne se rende pas compte de vos pleurs.

-Tu n'es pas mon père et je ne suis pas ta fille, c'est ce que tu viens de dire.

Cette fois ci, tout à coup et de façon surprenante, le taciturne et secret éclaireur explosa lorsque l'épingle perça soudain le ballon putride de son cœur pris dans le pue de spectres. Sa voix fut comme un relent acide enfin libéré après toutes ces années – petite idiote ! Tu es tout ce qui me reste de ma femme !! Te regarder et regarder la tache noire prise dans le sol à l'endroit où on t'a retrouvée c'était me rappeler tous les jours que d'un moment à l'autre l'on viendrait mettre Port-Nuit à feu et à sang pour les fragments d'argent ! Shayla et ta mère sont mortes en te protégeant ! Je n'aurais jamais laissé personne blesser ce que tu es à mes yeux ! Descends de là tout de suite et regarde moi ! »

La soudaine violence de Daeghûn surprit Heal' au plus au point, si bien qu'elle avait tourné la tête brusquement vers lui, les yeux ronds, en l'écoutant et le voyant subitement hors de lui. Aussi lorsqu'il lui ordonna elle lui obéit sans tarder et en tremblant. Quand elle fut debout en face de lui, pour la première fois de sa vie, son père adoptif lui donna une claque cinglante.

« C'est d'autant plus cruel que tu ne sois pas ma fille ! - Siffla t-il, d'une rage ardente, sans prêter attention au fait que quelques villageois, déambulant en promenade nocturne, les regardaient – Heally ! Mon épouse est morte pour toi et sa meilleure amie, et tu n'es pas notre fille !

-Daeg... Père – souffla tout bas l'elfe, relevant les yeux sur celui-ci sans porter la main à sa joue rouge.

-Tu ressembles à ta mère Esmerelle – murmura soudain pensivement le rôdeur – je savais que tu mènerais à bien la mission que je t'avais confiée et tu es devenue quelqu'un d'admirable, Heally. Quelqu'un dont je peux être fier d'être le père, bien que seulement adoptif.

Si on pose la question, je pourrai enfin répondre qu'aucun autre que moi n'aurait pu t'élever aussi bien que je l'ai fait.

L'elfe cuivré baissa les yeux à cette pensée et ajouta en un murmure comme en lui-même – c'est ainsi que Shayla aurait voulu que je t'élève. »

Et il avait eu peur de ne pas avoir été à la hauteur toutes ces années, en repensant sans cesse à la mort de sa femme qui n'aurait su être vide de sens. Mais il en avait sans doute trop fait, ayant voulu faire de cette enfant une personne solide, il en avait négligé l'enfant sensible. Et il venait de le comprendre, par le rejet qu'elle lui avait fait ressentir avec cette inflexibilité, cette distance froide presque haineuse. La différence entre l'amour et la haine est si étrange.

Il releva la tête, clignant des yeux comme s'il venait de se réveiller d'un cauchemar déroutant le laissant abasourdi. Il se sentait étrange, vide de cette souffrance qu'il avait fini par considérer comme normale. Et plein d'une chose nouvelle, un sentiment de paix qui l'envahissait de plus en plus tandis que l'image obsédante de son épouse quittait peu à peu son cœur. Enfin son deuil prenait fin.

Ses yeux dorés se posèrent avec un regard neuf sur sa fille adoptive qu'il pouvait maintenant appeler 'sa fille' simplement, sans redouter qu'il n'y ait rien entre eux. Il leva sa main fine pour caresser la joue rougie et posa son autre main sur son épaule. « Pardonne moi, Heally, je...

Heal' secoua doucement la tête en posant sa main sur celle de son père et en fermant les yeux avec un sourire délicat sur ses lèvres pêche – tu n'as pas à te faire pardonner, père, » dit-elle simplement. Ce seul geste affectueux de Daeghûn lui suffisait pour tout oublier maintenant qu'elle avait touché du doigt la propre détresse de l'elfe des bois au deuil interminable. Comme elle l'avait songé, elle avait été un reflet cruel de la mort de Shayla mais sans aucun doute la rencontre avec l'animal sacré, comme l'avait prédit Séluné, avait aidé Daeghûn à ouvrir les yeux. Et peut-être à elle aussi, à montrer sa souffrance contre sa jumelle.

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Quant à Casavir et Valen quand ils eurent trouvé un coin plutôt assez isolés dans la taverne pour parler sans être entendus, ce fut au coin du mur d'un côté de l'âtre, là où l'obscurité pouvait s'emmagasiner.

Valen considérait pensivement le paladin lorsqu'il se souvint du fantôme d'Aribeth de Tylmarande, anciennement bras droit de Nasher et paladine de Tyr. Lors de la Mort Hurlante, Fentick Moss, le bien-aimé d'Aribeth, avait été jugé et pendu comme bouc émissaire pour apaiser la colère de la population. Aribeth en avait perdu sa foi en la justice de son dieu et s'était sentie trahie par le peuple qu'elle avait juré de servir. Devenue chevalier noir elle fut déchue et vaincue par les héros.

Lorsque Méphistophélès avait envoyé Heally, Valen et Deekin au 8ème cercle des Neuf Enfers, à Cania l'enfer de glace, ils avaient retrouvé Aribeth prise dans la glace dans une caverne. Heally l'avait regardée avec compassion. Valen comprenait les motivations d'Aribeth qui l'avaient poussée à se tourner vers le Mal, et l'elfe les avait sans doute comprises aussi. Elle l'avait alors réchauffée et tirée de la glace. Mais là où le Tieffelin en tant qu'athée aurait plutôt été d'accord à rejeter la justice d'une divinité et la trahison d'un peuple aveuglé par la colère, la rôdeuse avait, chose étrange pour lui, réussi à convaincre Aribeth. L'archère-mage avait pu persuader l'ancienne paladine à accepter que Fentick ait fait une erreur qui lui avait été fatale. Le peuple de Padhiver avait certes été rendu assoiffé de sang par la colère mais le véritable coupable de ce gâchis était le sorcier Maugrim. Lui et Luskan, l'éternelle rivale de Padhiver, étaient les seuls responsables. C'était du moins ce que l'elfe de lune avait dit si doucement à Aribeth, sans tenir la moindre arme. L'elfe chevalier revint à la raison et, retrouvant sa foi, elle fut bénie par Tyr.

Le Tieffelin se demanda alors si le paladin, qu'il avait en face de lui, si calme et planté sur ses pieds comme les racines d'un chêne à sa terre, n'avait pas vécu la même chose qu'Aribeth de Tylmarande. « Casavir, avez-vous déjà douté de votre dieu ? – Demanda t-il, franchement, s'attendant à être abattu par la foudre et plantant son regard dans celui de son interlocuteur.

-Oui – répondit honnêtement et humblement le paladin avec un léger hochement de tête – il m'est arrivé de perdre la foi. Si c'est ce que vous voulez dire – ajouta t-il en ayant ce regard serein, sans aucun signe d'hostilité, ce qui surprit grandement le demi-démon.

-Et à présent ? – Questionna t-il en baissant d'un ton et en détendant ses muscles.

-La femme elfe que j'ai rencontrée au Font à l'Effraie et qui a combattu les orques à mes côtés pour Padhiver me l'a rendue envers la justice de Tyr et celle de la cité et – il hésita un instant, passant la langue sur ses lèvres. D'un geste songeur il mit la main sur son menton à la barbe naissante – même si la réciproque n'est pas partagée, j'éprouve des sentiments pour cette femme.

Valen admira un instant Casavir : il avait devant lui un homme qui le surpassait en matière de non-dits, de tournages autour du pot et d'hésitations. Un maître du demi-mot. Il cligna des paupières, le visage fermé, l'esprit trop occupé à mettre des mots simples sur des phrases entières – que... Heu... Que voulez-vous dire ? Heally n'a-t-elle pas répondu à votre... Heu – il rougit légèrement, de façon incontrôlable, en repensant à son cas – déclaration ? »

-Pardon ? Je n'ai pas bien entendu la fin de votre phrase ? – S'enquit le paladin en se rapprochant un peu, fronçant les sourcils de perplexité.

Le Tieffelin eut l'envie soudaine de lui enfoncer la tête dans le mur pour le faire faire répéter, et il rougit un peu plus en détournant le regard. Il y avait deux choses qui le mettaient mal à l'aise : les femmes, et les paladins. Les deux avaient tendance à le préférer couché. Heureusement pour les femmes c'était plus 'vivant' que 'mort'. « Vous disiez que la réciproque n'était pas partagée – rappela t-il, évitant ainsi de répéter.

Casavir ne détourna pas les yeux, il était à nouveau sûr de lui comme s'il n'avait jamais hésité dans ses paroles – ma dame a répondu à mes vœux, mais certains... Evènements, et son regard, me disent que son cœur ne m'appartient pas.

Par 'évènements', Casavir faisait allusion au fait que Heal' s'était confiée à Khelgar plutôt qu'à lui à un moment si critique que la menace d'une mort imminente.

-Ca ne vous fait rien ? – S'étonna le Tieffelin.

L'homme lui adressa un léger sourire tranquille – ça n'a pas d'importance, mes sentiments pour elle sont ma cause. Avant cela, j'ignorais ce qu'éprouver des sentiments pour autrui signifiait. »

Valen alors expliqua à Casavir le lien des deux jumelles. Elles étaient opposées, comme reflets l'une de l'autre. Et eux, eux ils leur ressemblaient. Dans ce sens, Heal' vivait ce que Casavir avait vécu, cette ignorance des sentiments amoureux.

Sand s'invita dans leur discussion, puisqu'il y avait prêté l'oreille discrètement, apparemment, dès le début. « Comme je l'avais soupçonné, Sehanine et Séluné se sont mises d'accord et je pense que vous avez compris dans quel but, Tieffelin ?

Le maître d'arme regarda l'elfe de lune avec sévérité avant de répondre – d'après l'histoire que vous nous avez racontée, tout ça c'est pour Qwylië contre Shar.

-Et s'il a l'apparence d'un elfe noir...

-Contre Lloth aussi. »

Ils regardèrent autour d'eux puis sortirent de l'auberge pour pouvoir discuter plus tranquillement au bord de la petite rivière, près du pont d'aulnes. Daeghûn s'y trouvait seul maintenant et il rejoignit leur conversation à son tour.

« Quel âge ont-elles respectivement ? – Demanda Sand.

Daeghûn donna la date de naissance de sa fille adoptive, mais Valen ne connaissait pas celle de Heally - elle a 125 ans. Les meurtres du sortilège de Qwylië ont duré un an, peu après son centième anniversaire. La Traqueuseaube a choisi son nom comme le veut la tradition elfique. Je crois que l'enseignement chez le nain Drogan a duré près de quinze ans.

-Ma fille a aussi 125 ans. Quand la vôtre était chez ce nain dans les Marches d'Argent, la mienne en avait 120 et combattait le Roi des Ombres et ses sbires.

Valen se sentit perdu – Deekin, le petit Kobold, a été de nous deux le premier à voyager avec Heally. »

Quand on trouva Deekin, assez agité, on ne prit pas le temps de discuter et on lui posa la question suivante : « l'aventure d'Undrentide, ça a duré combien de temps, Deekin ?

-Heu... Mais heu, Chef est – commença le barde en agitant les mains.

-Deekin, c'est important ! – Grogna Valen en posant sur lui un regard menaçant.

-Ca a duré près d'un an !

-121 ou 122 ans – commenta Sand en posant l'index sous son menton et le coude sous son autre bras.

-Ma fille se trouvait déjà dans le Plan Astral quand j'ai eu vent de ces évènements – ajouta Daeghûn.

-Ceux d'Eauprofonde sont de cette année. Il y a donc un laps de temps de trois ou quatre ans.

-Etrange non ? Notre chef nous fait revenir sur Toril juste au bon moment durant cette période, pourquoi ? – Questionna encore le mage.

-Valen venir ! – Essaya de s'interposer Deekin – chose bi...

-Plus tard Deekin – coupa encore le Tieffelin, l'esprit en ébullition, proche qu'il était d'une solution – ça n'a pas d'importance.

Le mage haussa les épaules en soufflant et roulant des yeux – bien sûr que si, ce détail a de l'importance, imbécile survolté ! Durant ces années le seul point commun entre elles c'est qu'elles ont été inactives mais leur nom était sur toutes les lèvres.

-Et alors ?

-Chef avoir erré longtemps dans plan des ombres après que ruines de Undrentide tombées dessus, je crois.

-Le vide ! L'une a ce que l'autre n'a pas.

-Non – murmura Daeghûn – le sacrifice. Hormis que ma fille ne voulait pas quitter le plan astral.

-Et que Heally est finalement sortie du plan des ombres grâce à la relique du Faucheur de Méphistophélès, il doit y avoir une année ou deux. Cherchant Dorna et arrivant à Eauprofonde quelques temps plus tard.

Daeghûn tourna la tête dans la direction que le petit kobold lui indiquait.

-Il y a un décalage, notre chevalier-capitaine ne nous a fait revenir il y a à peine une semaine de ça – dit enfin Casavir.

-La motivation que l'autre n'a pas. »

Le rôdeur elfe les regarda soudain un à un avec un regard dur, puis il leur tourna le dos en empoignant son arc long, se dirigeant vers les marais. Il dit seulement « Qwylië est là. »

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Un peu avant, Heally avait faussé compagnie à Neeshka avec le concours de Deekin et avait filé comme une ombre vers les marais avec son compagnon kobold. Elle ne lui expliqua pas pourquoi, mais elle était attirée par les marais. Plus elle s'éloignait du village, encore une fois, mieux elle se sentait.

Heal' avait quitté son père adoptif quelques temps après ça et sentit elle aussi une attraction vers le marécage.

Quand elles se retrouvèrent devant les ruines presque englouties, leurs compagnons animaux étaient avec elle, les deux loups nommés Baldwin.

Deekin frissonna, il sentait le mal s'infiltrer insidieusement entre ses membres, comme la brume poisseuse des marais. Les jumelles tournèrent la tête pour se regarder en silence, chacune lisait dans le regard de l'autre qu'Il les observait de quelque part dans l'ombre et elles eurent peur. Cela les rapprocha, elles marchèrent l'une vers l'autre et s'attrapèrent les mains en regardant tout autour d'elles. Elles se sentaient piégées inexplicablement et en tremblaient. Pour Heally c'était comme cela que tout avait commencé, et sa terreur disait à Heal' que tout allait commencer pour elle. Les deux loups tournaient autour d'elles en grognant pour les protéger et reniflant l'air pour discerner où se trouvait le mal. Heally, serrée contre sa jumelle, comme pour se cacher derrière sa paix intérieure, tourna la tête vers Deekin pour souffler la gorge serrée « Deekin, vite, va chercher Valen ! Vite, vite ! »

Et au petit kobold, inquiet et perdu, d'obéir et de partir en courant.

Les jumelles regardèrent autour d'elles sans bouger lorsque le barde fut parti.

« C'était comme ça quand il te regardait ? – Souffla Heal' en serrant ses doigts sur les épaules de son alter ego. Comme pour se cacher derrière son amour.

Heally hocha lentement la tête, ses grands yeux fouillaient les brumes du marais qui envahissaient les ruines - j'ai peur... Pourquoi tu as répondu à son appel ? Toi tu n'es pas comme moi !

-J-je ne sais pas – souffla Heal' en fouillant aussi les brumes de ses yeux d'oiseau – c'est comme si ça pulsait et ça m'attirait. Comme un cœur d'animal.

-Tais toi !! Toi ! Monstre !! – Cria Heally en repoussant soudain sa jumelle de toutes ses forces !

-Non !! »

Leur séparation fut ce qu'attendait la brume pour se répandre entre elles et bientôt elles ne virent plus rien. Leurs animaux se collaient contre leurs jambes pour ne pas les quitter. La brise glacée embrassait leur chair à travers le cuir de leurs armures. Et le silence se fit assourdissant.

Séparées, elles tremblaient deux fois plus, rassemblant leurs bras autour de leurs épaules en se mordant les lèvres.

Le silence fut rompu par une voix que l'une d'elles ne connaissait que trop bien. « Alors à présent vous êtes deux... Comme le disait la chanson, je refusais d'y croire... La cruauté de ces déesses du 'bien' n'aura donc aucune limite ?

-Qwylië – gémit Heally en portant les mains à ses lèvres, le cœur empli d'un cri perçant... Pourquoi la peur arrivait-elle toujours à l'étreindre jusqu'à l'étouffer alors qu'elle s'était jurée de le combattre ?

Sa jumelle sortit ses lames – assez avec ces tours, Qwylië ! Moi tu ne me toucheras pas !

-Au contraire, fille de Séluné, tu es déjà touchée par le mal, c'est pour cela que comme ta sœur, tu as été attirée par le cœur qui bat. Pour le faire arrêter de battre.

-C'est ça – souffla l'autre en portant les mains à ses oreilles – c'est ce qu'il m'a dit.

-Tu te trompes ! Je ne suis pas comme toi !

La voix du prince déchu résonna dans les brumes tandis qu'il riait – je me trompe, dis-tu ? Sais-tu pourquoi vous êtes deux ? Moi je le sais, je le sais depuis toujours. Tu n'as pas de père, n'est-ce pas Heally de Padhiver, et de plus, tu portes le nom de, humph, 'l'amant' de ta jumelle.

-Et alors ? – Murmura Heal' en resserrant la prise sur ses armes, son cœur battait à tout rompre comme si ses veines l'appelaient au massacre. Elle connaissait cette sensation, mais elle n'avait jamais été aussi forte.

Heally hurla de toutes ses forces en se pliant comme pour que par ses pieds, le sol vibre de ses mots afin qu'ils parviennent jusqu'à son alter ego – NE L'ECOUTE PAS ! NE L'ECOUTE PAS ! IL TE JETE LE SORT !!

-Tu sens ce besoin de meurtre ? Tu aimes le sang. Ta mère t'a donné ce nom de 'Soufflombre' sous l'ordre de Séluné car elle en était une des prêtresses favorites. Sinon, tu n'es qu'une bâtarde sans importance.

Heal' détourna les yeux et ne répondit pas, même si elle entendait les mises en garde de sa jumelle, ce que disait le drow pouvait très bien être vrai.

-Sehanine et Séluné veulent me tuer après m'avoir volé la femme que j'aimais. Elles se servent de vous, elles savaient que je détruirais Heally Do'Ruilaralesti, la première. Et que toi, Soufflombre, tu ne serais qu'un miroir. Un miroir pour reconstituer leur 'animal sacré'.

-C'est faux – souffla Heal' la gorge serrée en relevant la tête, levant les yeux sur le ciel noir pour voir la lune. Son manque d'amour, de motivation, la plongeait dans la mort.

-Tu n'éprouves rien pour ton chevalier saint. Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer parce que tu n'es pas un être, tu es un morceau de l'autre. N'est-ce pas Heally ? Tu sens ce manque dans ta poitrine ? Cette paix disparue.

-C'EST A TOI QUE JE LA DOIS DISPARUE !

-Non, mon amour, tu es l'animal sacré parce que tu aimes le sang. Tu aimes la mise à mort, quand ta flèche perce la chair et que tu entends la chute de ta cible. Tu n'es en paix que lorsque tu tues et a le goût du sang sur la langue. C'est pareil pour toi, n'est-ce pas, Heally de Padhiver ?

Heally leva à son tour son regard d'oiseau sur le croissant de lune.

C'était vrai, c'était leur secret depuis leur naissance. Cette partie sanguinaire qui aimait la mise à mort.

« Mon bien-aimé animal sacré... Heally, abandonne maintenant. Tu n'es pas compassion, tu n'es pas douceur. Le Tieffelin est libre de cette partie de lui que tu partageais avec lui. C'est toi qui l'a libéré : il ne comprendra pas cet attrait.

-Valen... »

Elles froncèrent les sourcils, ne comprenant pas, indécises. Comment ? Il n'y avait personne en ce monde pour comprendre cette partie sombre qu'elles portaient ? Cette partie, cette partie qui commandait, maintenant, au meurtre sauvage. Heally avait les yeux fermés, la tête levée vers le ciel. Heal' avait les yeux ouverts sur le sol invisible sous le brouillard.

Ils ne comprendront pas ? Cette partie est si monstrueuse ?

« Viens maintenant, Heally Do'Ruilaralesti...

Un sifflement venteux passa près de leurs oreilles, entre elles, une flèche sylvaine perça la brume de part en part jusqu'à toucher et faire s'éclater une boule de cristal !

-Elle n'ira nulle part ! – Trancha la voix de Valen derrière elles.

-Sand ! Vous le détectez ?! – Demanda Casavir en se dressant devant sa dame abasourdie.

-Non, la sphère de cristal était son médiateur, mais il doit être à proximité tout de même. Sûrement quelque part dans les marais.

-Heally ! Répondez moi ! – Commanda le paladin qui s'était retourné pour voir le regard hagard de sa bien-aimée tremblant de peur.

-Heally ? – Murmura Valen en voyant que l'autre souriait, les yeux fermés, le visage toujours levé vers la lune éclairant ses traits. Elle commença à hoqueter des pleurs en tremblant elle aussi.

-Par la Dame, que leur a-t-il fait... ? » Chuchota tout bas Sand en fronçant les sourcils. Il sentait le désespoir et la peur qui alourdissaient son cœur.

Les jumelles tournèrent leurs visages lactescents et leurs yeux d'oiseau lapis-lazuli pour s'entreregarder. Et après un regard échangé, elles marchèrent l'une vers l'autre pour s'envelopper l'une l'autre de leurs bras fins en murmurant tout bas.

« Il faut leur faire confiance. Il faut l'écouter et lui montrer.

-Il faut leur montrer. S'ils nous rejettent, nous mourrons, c'est tout.

-On ne peut pas continuer à vivre à moitié. Je ne veux pas vivre avec cette peur qui grandit.

-Je ne veux pas qu'il me touche mais c'est un prince déchu.

-Il souffre, il l'a perdue, alors il se venge sur nos déesses.

-Shar et Lloth le manipulent. Il faut leur montrer. »

Ces murmures cessèrent lorsqu'elles se séparèrent, cette peur qui grandissait, Heally la connaissait depuis longtemps maintenant. Heal' en apprenait l'épouvante suave. Lorsqu'elles se prirent les mains et se retournèrent vers leurs compagnons... Elles étaient incapables de sourire.

Et leurs longues chevelures or et argent se cousaient sur le velours de la nuit.

Tous les regards posés sur elles étaient graves. Mais chacun d'entre eux avaient cette part d'ombre domptée. Sand avait été un mage de Luskan à la recherche du pouvoir, Casavir avait perdu la foi envers Padhiver et Tyr, Daeghûn avait vécu avec le fantôme de sa femme...

Heal' allait parler quand Casavir la prit de court en la regardant dans les yeux « nous étions là. Lorsqu'il parlait... De sang... » Mais au lieu de converser il s'avança lui-même jusqu'à pouvoir la prendre dans ses bras et passer ses mains gantées dans les boucles blondes et grises.

Le Tieffelin posa sur Heally un regard grave avant de marcher vers elle à son tour en tendant la main. La gardant dans ses bras il sentit combien la peur la rendait transie de froid. C'était ça, cette peur intériorisée, enfin révélée.

Ce doute, cette solitude, cette prison paralysante. La brume, le brouillard glacé de l'effroi.

Valen frissonna des pouvoirs illusoires de Qwylië. Car pour eux, il n'y avait jamais eu de brouillard.

Ils les avaient seulement vues et entendues répondre et regarder comme si elles ne voyaient rien à l'horizon. Comme des marionnettes agitées par des fils invisibles autour de qui tournaient des loups.

Les jumelles les firent les suivre dans le Marais des Morts, l'arc à la main, elles évoluaient avec aisance et silence devant eux. Heal' avait demandé à son père si un villageois avait besoin des services d'un chasseur et Daeghûn ne fut pas surpris, il connaissait ça. Il avait répondu qu'une femme avait besoin d'une peau de ragondin.

Alors elles s'étaient mises en chasse à plusieurs mètres devant eux. Casavir et Valen en armure étaient trop bruyants, Sand restait immobile et fasciné.

Heal' s'arrêta soudain, et sa jumelle avec elle. Elle bandit son arc, visa, et la flèche fila à plusieurs mètres pour toucher le ragondin qui s'était mis à découvert, inconscient, entre deux fourrées. Sûres de leur coup, elles allèrent à pas de fée jusqu'à leur cible.

Les autres s'approchèrent. Valen gardait un œil inquiet sur le paladin, mais il fut tout de suite saisi par un mouvement qu'il perçut du coin de l'œil. Et comme Daeghûn, Sand et Casavir, il fut hypnotisé par ce qu'il voyait.

C'était une sorte de rituel. Heal' avait posé un genou à terre et son arc à côté d'elle. Ses doigts fins et lactescents se portèrent sur la blessure ensanglantée du ragondin, elle appuya, le sang s'imprégna sur ses doigts et elle le porta à ses lèvres. Le Tieffelin vit devant ses yeux le même geste chez la Traqueuseaube. Le chevalier de Padhiver leva la tête pour regarder sa jumelle et tendre la main aux bouts des doigts rouges vers elle.

Heally se tenait en face d'elle, les bras pliés ramenés contre sa poitrine. Semblant si frêle, elle tremblait encore de peur là où sa sœur était déterminée, et elle secoua lentement la tête avec hésitation.

« Madame, » murmura le guerrier, inquiet, il s'approcha pour lui prendre les mains qu'elle avait serrées l'une contre l'autre, dures et gelées comme des blocs de glace. Il les saisit dans les siennes en retirant ses gants pour la réchauffer puis y déposer un baiser. « Laissez vous aller. Il n'arrivera rien de mal. Vous deux, vous êtes ainsi faites, naturelles et assumées dans votre part violente plus que le commun des mortels – dit-il doucement en la regardant dans les yeux.

-Mais Valen ! Comment pouvez-vous dire ça ? Vous aviez ça en vous ! – S'écria l'elfe en se mordant la lèvre à la fin de sa phrase.

Il baissa légèrement les paupières – je... Non, non madame, vous savez que ça n'est pas ça – commença t-il en cherchant ses mots - mon âme humaine était dévorée par les instincts de mon sang maléfique. Ca n'est pas ce que vous pensiez même si cela y ressemble. Mais vous, vous ne pouvez pas vivre en vous gardant le cœur arraché, mon amour.

L'archère-mage baissa les yeux sur les doigts rougis toujours tendus vers elle. Les yeux de rapace rivés sur le sang, son cœur commençait à battre d'excitation. Le ragondin n'était pas encore mort. Elle tendit lentement les doigts vers ceux de sa jumelle sans les quitter des yeux, s'accrochant d'une main au bras de Valen comme si elle descendait dans un gouffre.

« Ce que vous a fait croire Qwylië si cruellement est faux, il vous a forcé à façonner son mensonge pour que vous lui apparteniez. Il sait que seule votre part sauvage pourra l'aimer, lui et sa malfaisance vengeresse. Seul l'oiseau qu'il a aimé et qui est mort entre ses bras lorsqu'il était encore bon. »

Elle en était à un millimètre, levant les yeux sur ceux de sa jumelle, deux puits immenses, limpides et chatoyants d'un bleu profond de lapis-lazuli.

« Ma dame est comme vous l'étiez, cela ne fait pas d'elle un monstre, » dit soudain Casavir avec sérénité et douceur. Il baissa les yeux sur le chevalier-capitaine, sans sourire, mais son regard bleu était pur.

Heally toucha enfin les doigts de sa sœur, elle tomba à genoux face à elle, le ragondin soufflant et souffrant le martyre entre elles. Front contre front, elles murmurèrent une prière à leurs déesses respectives. Puis Heally tira une herbe qu'elle posa sur la blessure avant de retirer la flèche. Elle porta ses doigts sur le sang sortant à gros bouillons et teintant l'herbe de rouge, ses doigts allèrent à ses lèvres pour laper rapidement en plissant les yeux. Son cœur battait la chamade, elle redoutait la sortie de la Traqueuseaube, mais elle se sentait bien comme il y a longtemps.

Heal' sortit sa propre dague et la présenta à Heally.

Pour la première fois depuis longtemps, elle put revenir à ce petit rituel de chasse et, après sa part de sang et une prière à la déesse, put abréger la souffrance d'un animal abattu pour sa fourrure en lui tranchant la gorge.

En s'étonnant avec angoisse que la Traqueuseaube n'ait pas profité de cette liberté.

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Peu de temps après Heal' avait glissé le ragondin dans un tissu puis dans sa sacoche pour le dépecer plus tard. Heally s'était levée et regardait le croissant de lune à travers les voiles des nuages depuis un moment. Daeghûn gardait les yeux posés sur sa fille adoptive agenouillée pour empaqueter le corps de l'animal. Il les levait parfois pour épier le paladin accroupi à côté d'elle. Le Tieffelin derrière l'archère-mage d'Eauprofonde avait les mains posées sur ses épaules fines, les yeux baissés sur le haut du crâne or et argent.

Sand observait cette scène de loin, il était le seul à savoir qu'il n'y avait plus qu'un pas vers la fin de la malédiction. Le rôdeur sylvain pouvait en douter encore, mais Casavir ne portait aucun jugement négatif sur sa dame car après tout il avait été dans ce cas. En quelque sorte, il savait que le devoir de paladin était un chemin au massacre qu'il avait embrassé contre les orques du Font à l'Effraie en perdant la foi. Et Valen avait finalement réussi à, en quelque paradoxe pour lui, pousser l'elfe de lune vers la sauvagerie. Pour Heally c'était tout ce que Sehanine avait demandé de lui : comprendre seul ce qui faisait d'elle l'animal sacré.

Mais aussi il avait compris ce que les déesses de la lune désiraient au fond, la résolution d'une tragédie qui avait transformé l'objet d'un amour pur en serviteur du mal. « Le jour va bientôt se lever et Qwylië est ici – Murmura l'archère-mage tout bas en gardant les yeux levés vers la lune, les mains jointes sur ses cuisses.

-Il faut le détruire – murmura sa jumelle en levant à son tour son regard d'oiseau vers la lune.

-Où est Deekin ? – Demanda soudain l'autre en tournant la tête en tous sens.

-Tu sais où il est – soupira tristement le chevalier-capitaine en plissant les yeux, l'air inquiet.

-Qwylië l'a pris et on n'a rien vu avec ses sorts d'illusions ! – Réalisa le guerrier en grognant, la mâchoire serrée.

-Père, tu peux aller chercher Khelgar et les autres ? – Demanda doucement Heal' en se relevant.

Le père adoptif hocha la tête et partit en silence à pas lestes.

-Que comptez-vous faire ? – Questionna Sand avec empressement, peu désireux d'aller confronter un serviteur de Shar et Lloth qui avait la forme d'un drow et d'un dragon noir.

-Je sais où il se cache, » chuchota Heally en se retournant pour regarder Valen dans les yeux. Le Tieffelin les écarquilla et échangea un regard avec Casavir, tous les deux étaient surpris par le profond changement dans les yeux des jumelles. Les iris de rapace lapis-lazuli débordaient de sérénité et de confiance comme si, morte ou vivante, elles ne craignaient pas l'issu du combat proche.

« Où est-il, madame ? Où Qwylië ? » Demanda t-il doucement à son tour, pour ne pas rompre ce sentiment du sacré de chaque seconde.

Mais Heally ne lui répondit pas, elle garda posé sur lui ses yeux de colombe. Tout ce qu'elle fit ce fut de lever sa délicate main droite pour la poser distraitement sur la joue pâle du maître d'arme en frôlant ses mèches rousses.

Quand Neeshka, Khelgar, Grobnar, Elanee et même Ammon Jerro les rejoignirent avec Daeghûn, les jumelles prirent la tête de la troupe en se dirigeant au pas de course et sans hésitation vers la zone la plus reculée et la plus dangereuse des Marais des Morts. Suivies par leurs compagnons loups et leurs familiers, seuls Sand, Valen, Elanee et Neeshka arrivaient à les talonner mais c'était comme si elles volaient à chaque pas.

« On va enfin tuer ce pseudo dragon noir ! Je sais pas si tu te rappelles, Heally, mais contre la grosse mémére rouge, y'avait plus que toi de debout ! Et encore, je sais pas comment – remarqua Khelgar en beuglant et en arrivant quand même à souffler comme un bœuf en traînant à l'arrière, juste derrière Casavir et à la même hauteur que Grobnar.

-Ce Qwylië n'a rien d'un véritable dragon noir, Khelgar – le contredit le gnome barde avec un enthousiasme presque dément – c'est un prince maudit ! Rongé par le mal ! Sa forme n'évoque que sa déchéance !

-Quand il va se servir de ta colonne comme cure-dent mou, tu verras si c'est juste une déchéance ! » Répliqua le roi nain d'une grosse voix en colère.

Dans les profondeurs des marais ils durent combattre quelques homme-lézards quand les éviter se révélait impossible. Mais plus étonnant encore fut qu'ils eurent à renvoyer sous terre des morts-vivants, alors Grobnar commença à douter de sa théorie sur la puissance du dragon noir.

Les flèches ardentes des jumelles filaient dans les nids des goules, zombis, squelettes, ombres et blêmes pour exploser parmi eux et les renvoyer à la terre en état de poussière. Heally, comme sa déesse elfique Sehanine Lunarc, semblait vouer envers les morts-vivants cette attention particulière avec une flamme nouvelle. Le Nuage Lumineux considère les morts-vivants comme étant un blasphème car son dogme en fait la protectrice des défunts vers l'Autre monde. Mais l'elfe argentée ne haïssait pas ces pitoyables non-morts qui émergeaient de terre pour venir vers eux en quête de chair fraîche, elle avait pitié d'eux. Pitié pour les âmes défuntes dont les corps étaient souillés par un pouvoir maléfique. Ses flèches magiques aux lumières d'argent étaient autant de prières pour que les morts reviennent à la terre et reposent en paix.

C'était cette âme étrange de compassion et d'attrait au sang.

C'était cette âme étrange qui venait par deux fois pour lui arracher le cœur, encore.