Hermione opta pour le Royal Ontario Museum. Elle avait envisagé de le visiter depuis longtemps, mais l'occasion ne s'était jamais présentée. Elle ne regretta pas sa décision. Son après-midi passé à flâner dans les collections d'histoire naturelle avat été aussi instructif que passionnant.

Aucune trace de Julian quand elle rentra à l'hôtel. Personne ne répondit quand elle frappa à la porte de la suite, ni quand elle téléphona de sa propre chambre. Il avait dû sortir prendre l'air après avoir terminé son devoir d'économie. Il n'était en tout cas pas sorti depuis très longtemps, en témoignait un verre de jus d'orange aux trois quarts vide qui traînait sur la table basse. Elle décida donc de l'attendre en peaufinant ses notes sur la semaine écoulée. Il était grand, il retrouverait bien le chemin de l'hôtel tout seul.

Yiannis non plus n'était pas rentré. Ce ne fut qu'une bonne heure après elle qu'il réapparut, les traits tendus comme si quelque chose pesait sur son esprit.

- Ca a dû être un non, pensa-t-elle en se remémorant la Suédoise. Tant mieux, elle n'était pas faite pour lui. Il mérite mieux que cette pimbêche décolorée.

Elle n'osa pas lui poser la question évidemment, et il ne lui dit rien. Comme si elle était transparente, il se dirigea vers sa chambre, et elle n'eut que le temps de le voir tirer de la poche intérieure de sa veste une épaisse enveloppe avant de s'enfermer dans la pièce. Lorsqu'il reparut, il lui sembla un peu plus calme, comme soulagé d'un poids mystérieux.

- Julian n'est pas là ?, s'étonna-t-il.

Hermione haussa les épaules.

- Non, je ne l'ai pas vu. Il est probablement sorti. Peut-être est-il allé tout seul sur la plage. Ce n'est pas loin d'ici, et vous savez quelle attraction exerce la mer sur lui.

- Oui ..., murmura Yiannis, comme ailleurs.

Mu par un pressentiment, il traversa le salon, et entrouvrit la porte de la chambre de Julian. Elle le vit entrer sur la pointe des pieds. Quelle idiote elle faisait ! Julian n'avait pas quitté la suite, il avait juste décidé de dormir un peu.

Son sourire se figea lorsqu'elle vit réapparaître un instant plus tard Yiannis, d'une lividité à faire peur. Avant même qu'il ait ouvert la bouche, elle comprit que quelque chose de grave se passait.

- Hermione, appelez un docteur, vite !

Et il s'effondra, comme foudroyé par ce qu'il venait de voir.

Ils quittèrent Toronto le lendemain matin à l'aube. L'importance de la session de clôture leur semblait si futile maintenant ... Yiannis, que ce qui s'était passé avait laissé K-O debout, avait longuement hésité sur ce qui était le mieux – en tout cas le moins mal. Le médecin qui avait examiné Julian avait réussi à le persuader qu'il était préférable que son fils se réveille dans un environnement familier, loin de Toronto. Hermione, qui veillait avec anxiété sur le père autant que sur le fils, avait pris les devants, et appelé Pete, le commandant de bord du jet privé de Yiannis sur son portable. Elle n'avait guère été étonnée de tomber, en plein milieu de la nuit, sur sa messagerie. Elle s'était alors rabattue sur celle de Riccardo, le co-pilote. Lui ne dormait pas - à en juger par sa voix essouflée, il n'était pas seul. Ses premières paroles un peu sèches le lui avaient confirmé, mais il avait dû percevoir que quelque chose n'allait pas , et s'était aussitôt radouci. Deux heures plus tard, lui et Pete les attendaient en bout de piste, réservoirs pleins et plan de vol déposé.

La traversée de l'Atlantique fut interminable. Encore heureux que le GulfStream G550 ait une autonomie de vol suffisante pour relier Toronto à Athènes sans escale – prendre un avion de ligne régulière eût été tout bonnement inenvisageable étant donné les circonstances. La voiture mise à disposition par l'hôtel les conduisit au pied de l'appareil, moteurs en marche. Pete demeura dans le poste de pilotage, en train d'effectuer la check-list, tandis que Riccardo descendait la passerelle pour les accueillir.

- Mons...

Mais déjà Yiannis, sans même le remarquer, montait précipitamment, les bras chargés de quelque chose qui ressemblait à un corps inerte. Pris de court, Riccardo n'eut que le temps de s'écarter, main figée sur la tempe dans un réflexe pour le saluer, et ses yeux s'écarquillèrent de surprise en reconnaissant, à demi-enfoui sous la couverture dans laquelle il était enveloppé, le visage clos et livide du jeune Julian.

- Mademoiselle, salua-t-il Hermione qui suivait, les jambes flageolantes.

Elle devina la question qui lui brûlait les lèvres.

- Tout va bien, murmura-t-elle précipitamment en détournant le regard. Tout va bien ...

Mais son air absent et ses yeux lourds de larmes difficilement contenues disaient tout le contraire.

Il n'insista pas.

Julian resta calme pendant tout le voyage. Dès l'altitude de croisière atteinte, Yiannis l'avait allongé sur un des confortables divans à l'arrière de l'appareil et s'était assis à ses côtés - laissé tomber, pour être plus exact. Il resta ainsi prostré pendant plusieurs heures, à lui caresser les cheveux, les yeux vides. Hermione, torturée par cette douleur muette, s'était retirée à l'avant de la cabine, cherchant en vain quoi dire ou quoi faire pour lui venir en aide, rongée par cette sensation d'inutilité.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, dans une lenteur insupportable. Seul le ronronnement calme des deux moteurs Rolls-Royce meublait le silence pesant. La jeune femme eût donné un empire pour s'allonger, fermer les yeux et ne plus penser à rien, et surtout pas à ce qui venait de se passer. Mais elle ne pouvait pas l'abandonner, pas maintenant. Au-delà de la simple reconnaissance, le profond attachement qu'elle avait conçu pour Yiannis au cours de ces treize ans pendant lesquels elle avait partagé presque quotidiennement son existence le lui interdisait.

Elle s'approcha de lui, et posa sa main sur son épaule avec toute la douceur dont elle était capable, pour qu'il sente qu'il n'était pas seul, qu'elle était là et qu'elle ne l'abandonnerait pas. Il releva la tête, et elle fut frappée en plein coeur par la détresse peinte sur ses traits. Ce n'était plus le Yiannis qu'elle avait connu qu'elle avait en face de lui, mais un autre, né cette nuit, infiniment plus fragile. Tout ce qui ne tue pas rend plus fort, disait le proverbe. Elle en doutait, mais elle savait une chose : si elle s'effondrait maintenant, qui l'aiderait, lui ? Et Julian ? Elle devait rester forte pour eux deux. Ils étaient tout son univers, tout ce à quoi elle tenait.

Le médecin a dit que la piqûre ferait son effet jusqu'à Athènes. Vous devriez vous allonger un peu.

- C'est ma faute, murmura-t-il d'une voix cassée en enfouissant son visage dans ses mains.

- Ne dites pas ça.

- C'est la vérité. Je n'aurais jamais dû accepter qu'il vienne. Tout ça ne serait pas arrivé. Tout est ma faute.

- Non. Non ... Vous ne pouviez pas prévoir. Personne ne le pouvait.

Elle s'assit près de lui.

- Si l'analyse de sang confirme ce que soupçonne le docteur, il y a de fortes chances pour que Julian ne se souvienne de rien. C'est peut-être mieux ainsi.

Un long moment s'écoula en silence.

- Oui, peut-être ...

Les jours suivants démontrèrent le contraire.

La semaine de vacances qui restait à Julian avant qu'il ne soit contraint de regagner son collège en Angleterre fut un long cauchemar. Yiannis se dégagea de toute obligation professionnelle afin d'être près de son fils, mais les hésitations, les non-dits, la culpabilité qui le dévorait ne parvinrent pas à rétablir un lien rompu à la seconde même où Julian avait repris ses esprits. Tenu dans l'ignorance de ce qui lui était arrivé, celui-ci ne comprenait pas les raisons de l'attitude de son père et s'enfonçait dans la solitude. Les repas, qui avaient toujours été gais et détendus, devinrent une épreuve chaque jour plus difficile. Même les domestiques ne parlaient plus qu'à voix basse. La villa Solo était devenue aussi lugubre qu'un tombeau.

Un matin, Julian disparut sitôt le petit-déjeuner terminé. Il n'avait guère touché aux toasts, au bacon et aux oeufs brouillés – à sa décharge, son père n'avait guère fait mieux. Marmonnant une excuse, il avait quitté la pièce, et Hermione n'avait pas besoin de le suivre pour savoir où il allait. Le coeur serré, elle fixa Yiannis, espérant qu'il irait parler à son fils, mais rien ne se produisit. Yiannis ne bougea pas, les yeux rivés à sa tasse à demi-pleine. Avec colère, elle jeta sa serviette sur la table.

- Allez-vous lui parler, à la fin ?

Il aurait pu lui répondre qu'elle n'était qu'une employée et rien de plus, que cela ne la regardait pas, que Julian n'était pas son fils. Il en aurait eu le droit, puisque c'était la vérité. Mais il resta ainsi, prostré. Comprenant qu'elle ne parviendrait à rien de ce côté, elle s'élança à la recherche de Julian.

Elle n'eut pas de mal à le retrouver dans le dédale de la villa : c'était toujours dans cet endroit qu'enfant il se réfugiait lorsqu'il voulait s'évader.

Cette pièce que tout le monde surnommait la chambre d'angle – car située dans l'angle ouest-sud de l'immense demeure – n'était plus utilisée depuis longtemps, sans doute depuis que les appartements construits dans le courant du XIXème siècle, plus confortables et plus spacieux, avaient attiré l'essentiel de la vie familiale des Solo. Les appartements particuliers de l'une des femmes du "clan" Solo, à n'en pas douter, comme semblaient l'indiquer l'ameublement délicat et les boiseries raffinées qui lui donnaient un petit air hors du temps. Ici, où aucun membre de la famille ne mettait jamais les pieds, et où le personnel ne venait que pour faire le ménage, Julian ne risquait pas d'être dérangé.

Hermione fut soulagée de voir qu'elle ne s'était pas trompée lorsqu'elle constata que par la porte entrebaillée elle aperçut la forme tachetée de Cookie, le chien du jeune homme. Sans bruit, pas par souci de passer inaperçue mais par celui de ne pas s'imposer, elle s'avança. La dalmatienne, qui était couchée sur le tapis, l'entendit et leva la tête, la fixant de ses yeux doux et intelligents en battant de la queue.

- Julian ?

Personne ne répondit.

- Puis-je entrer ?

Le jeune homme savait fort bien le dire quand quelque chose lui déplaisait ou tout simplement ne lui convenait pas, et comme il ne répondit rien, elle en déduisit qu'il acceptait sa présence.

Elle entra en ayant soin de refermer la porte derrière elle.

- Ca va ?

- Bien sûr.

Bien sûr que non, et cela se devinait dans sa voix. Il ne se donnait même pas la peine de dissimuler, d'ailleurs elle le connaissait trop bien pour être dupe. Allongé en position foetale sur le minuscule lit à la polonaise qui constituait le principal meuble de la pièce, il ne se redressa pas. Un manque de tenue inqualifiable selon les préceptes de l'éducation sévère des Solo, mais un signe de confiance envers elle qui la toucha. Il n'y avait pas beaucoup de personnes qui le connaissaient aussi bien qu'elle ... même pas son propre père. Elle était une femme et il l'avait toujours connue, aussi loin que pouvaient remonter ses souvenirs d'enfant. Beaucoup mieux que sa mère, qui vivait sur un autre continent et qu'il ne voyait que de loin en loin, en tout cas pas suffisamment pour nouer des liens de mère à enfant avec elle.

- Vous n'avez pratiquement rien mangé, lui dit-elle doucement, en s'efforçant que cette remarque ne puisse pas être prise pour un reproche.

- Je mangerai à Londres.

- Londres ?

- J'ai réservé un billet sur le vol de 18 heures.

- Oh, Julian ...

Hermione se mordit les lèvres. Un jour, elle avait trouvé Julian plié au-dessus des toilettes, soulevé de hauts-le-coeur incoercibles, alors qu'il devait regagner le soir-même son collège anglais. Elle aurait pensé à un simple embarras gastrique si le jeune homme ne l'avait foudroyé du regard, furieux de son intrusion.

- Ne dis rien à papa, je te le défends !, lui avait-il ordonné.

Son ton l'avait désarçonnée. Ce n'était pas dans les habitudes de Julian, toujours poli et d'humeur égale, d'être si agressif, et elle n'avait rien fait de mal, elle lui avait seulement rapporté sa montre oubliée sur la rambarde de la terrasse tandis qu'il préparait ses bagages, la porte de sa chambre ouverte. Les larmes aux yeux, elle avait quitté la pièce en bredouillant une excuse. Il n'avait pas fallu plus de quelques minutes pour que Julian vienne la retrouver.

- Je te demande pardon, lui avait-il dit. J'ai été un peu brusque ... ne dis rien à papa, s'il te plaît. Je ne veux pas qu'il s'inquiète.

Et il lui avait avoué que c'était la même chose, chaque fois qu'il devait regagner l'Angleterre. Ce n'était pas l'Angleterre qui en était la cause, mais l'éloignement de la Grèce, de sa mer, de son soleil, de son vent ... comme si un lien invisible l'attachait à ce lieu où il était né, au point d'en être physiquement malade dès qu'il en était éloigné trop longtemps.

Et on en était arrivé au point où Julian avançait son départ de lui-même.

- La fin des vacances n'est que la semaine prochaine, il vous reste encore quelques jours, lui rappela-t-elle, espérant le faire fléchir.

- Je préfère partir ce soir. Je n'ai plus rien à faire ici.

- C'est faux , protesta-t-elle.

- Papa m'évite. Hermione ...

Sa voix s'étrangla soudain, et Hermione le vit qui fermait les yeux, dans un effort pour lui dissimuler sa douleur. Respectant sa pudeur, elle détourna le regard qui alla se perdre sur les motifs de la cheminée de marbre, à l'opposé de la chambre.

- Qu'est-ce qui s'est passé à Toronto ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?

" Rien ", faillit-elle répondre. Rien : le plus gros mensonge de la décennie, et le plus criminel. Comment imaginer le laisser dans l'ignorance, et d'un autre côté, comment le lui dire ?

- Rien dont vous ayez à avoir honte, Julian. Je vous le jure.

- Alors pourquoi est-ce que personne ne me dit rien ? Et pourquoi est-ce que papa m'évite ?

A suivre ...

Bon, je dois avouer que cette fic ne marche pas fort. Elle n'est pas sur les personnages les plus populaires de la série, et je ne suis pas encore entrée dans le vif du sujet - mais ça ne devrait plus trop tarder ! Mais ces scènes sont nécessaires pour la suite de cette histoire, alors j'espère que vous me suivrez quand même pour la suite ? Si ? Non ?