Voilà, c'est le dernier chapitre. J'espère qu'il va plaire malgré, sans doute, sa fin fleur bleue. Je tire la langue à ceux qui la qualifieront peut-être de 'niaise'. :P (c'est fait :)

Une scène en particulier a longtemps été méditée, elle n'est sans doute pas aussi belle qu'elle le devrait mais je l'apprécie quand même. Malgré ce que je viens de dire, n'ayez pas peur et donnez moi vous impressions en fin de lecture, s'il vous plaît :)


Chapitre 9 – La Porte de l'Enfer

Ils arrivèrent à l'approche de l'aube au plus profond des Marais des Morts. Personne ne demanda à Ammon Jerro ce qu'il faisait dans les environs et personne ne voyait l'utilité de lui poser la question. Le sorcier était loyal au chevalier-capitaine, c'était l'essentiel.

Valen saisit Heally par le poignet lorsqu'ils sentirent tous l'aura de ténèbres, proche de là où se tenait le dragon « le jour va se lever madame, vous ne pouvez pas engager un combat si tôt ! – Dit-il tout bas en l'ayant retenue un peu à l'écart.

-Ca se termine maintenant, mon amour – répondit l'elfe de lune en fronçant légèrement les sourcils – d'une façon ou d'une autre.

-Mais c'est un dragon noir ! – Argua t-il entre les dents en la fixant droit dans les yeux l'air grave – quand vous serez sous forme de chouette, je doute que vos cris perçant le blessent ! Votre entêtement ne vaut pas mieux que lorsque votre plan était de jouer l'appât dans la Haute Forêt !

Elle le foudroya de ses immenses yeux lapis-lazuli puis se radoucit instantanément avec un léger sourire énigmatique sur les lèvres – j'ai confiance en vous. Vous le tuerez pour moi si je n'y arrive pas, » répondit-elle finalement avant de se détourner pour rejoindre le groupe.

Le Tieffelin garda ses yeux électriques sur le dos de l'archère-mage avec au cœur un sentiment étrange et diffus qui l'emplissait de l'angoisse de la perte sans parvenir à le rendre mélancolique.

Ils se mirent rapidement, presque tacitement, d'accord sur la stratégie à adopter : les jumelles et Daeghûn resteraient à l'arrière à couvrir les attaquants : Khelgar, Valen et Casavir à l'avant, de leurs flèches magiques. Pour contrecarrer les sorts qui allaient être usés par Qwylië, Sand serait avec elles, protégé par ses sorts de défense et par les compagnons animaux et les familiers. Avec lui, Elanee lancerait les sorts de soutien et de soin avec Grobnar usant aussi de son chant bardique tandis que Ammon saperait les forces du dragon avec ses pouvoirs maléfiques. Casavir étant le seul attaquant à pouvoir aussi lancer des sorts de soin, de défense et d'attaque grâce à son dieu, il serait régulièrement revenu à l'arrière pour pouvoir lancer ces sorts en sécurité, protégé par une pluie de flèches. Neeshka devrait être très prudente, son rôle consistant à user de son agilité pour tenter d'approcher le plus le dragon pour des attaques sournoises, mais plus spécialement de dénicher et de trouver ses points faibles. Grobnar et elle devaient aussi retrouver Deekin...

Lorsque la brume se dissipa étrangement, ils virent l'elfe noir négligemment assis sur une pierre, une jambe sous lui. Ses cheveux encadraient son visage au sourire sinistre. Ils s'arrêtèrent tous pour le regarder, débonnaire et sûr de lui, fixant sur les jumelles son regard de braise mais s'intéressant surtout à celle qu'il avait presque brisée. Il tendit la main. « Te voilà, enfin. Approche. Le jour va se lever, tu ne peux pas résister plus longtemps. »

Heally l'observait avec un sourcil haussé, son visage d'habitude doux n'était plus qu'un masque sublime de mépris et de majesté. Elle le regarda de haut sous ses longs cils noirs et approcha lentement d'une démarche noble. S'arrêtant juste en face de lui, à quelques centimètres de sa main noire quand le soleil l'illumina de ses rayons entre les voiles du brouillard. Plus le soleil l'éclairait, plus Qwylië et Valen plongeaient dans l'incompréhension. L'archère-mage ne quittait pas le drow des yeux tandis que le soleil la baignait sans qu'elle se transformât. Puis sa voix s'éleva dans un murmure sinistre faisant redouter l'apparition de la Traqueuse et allumer un faux espoir chez le prince déchu « tu veux que j'abandonne tout pour t'aimer à sa place ? – Commença t-elle, puis elle porta les mains à sa rapière et à sa dague – non. Maintenant tu n'as plus de pouvoir sur moi... Je te hais, Qwylië, quelques furent tes souffrances passées... Je te hais tellement que je vais te tuer et tu seras le premier sang que je goûterai ! »

Heally attaqua, fondant ses lames pour l'atteindre en plein ventre mais le manquer lorsqu'il esquiva de justesse. Dans un cri de rage, les yeux tournés vers Valen il incanta en reculant et se transforma en dragon noir tandis que les attaquants coururent pour l'encercler.

« C'EST UNE INCANTATION ! – Beugla Sand à l'arrière avec les familiers – OCCUPEZ LE JUSQU'A LA FIN DU SORT SI L'ON NE PEUT PAS LE TUER AINSI ! »

Vive comme l'éclair, Heal' connaissait assez bien le terrain pour réagir avec une longueur d'avance sur presque tous les autres, comme par magie elle avait déjà bandé et décoché une flèche magique avant que ses compagnons ne soient trop près de la zone d'impact. La flèche se ficha dans la membrane d'une aile pour exploser et en brûler une infime partie. En même temps qu'elle, comme par synchronisation, Casavir arriva le premier près du dragon et grimpa sur son dos à l'aide d'une dague coincée entre deux écailles, trop vite pour que Qwylië ait le temps de tourner la tête pour l'en empêcher. Presque tout de suite après lui, Heally profita que son ennemi n'ait pas la volonté de riposter contre elle pour lancer juste sous son nez un sort d'Eclair Multiple qui le frappa de plein fouet alors qu'elle le foudroyait littéralement des yeux. A l'instant même, depuis la branche d'un jeune aulne, Daeghûn tira une flèche vers le dos du dragon qui se planta entre deux écailles.

Quelques secondes plus tard, Ammon acheva sa concentration, entouré d'une aura violette qui semblait pulser comme un cœur, serré d'une odeur fétide qui ondulait sous l'œil comme des vapeurs malades, il avait les yeux vitreux et tendit la main ouverte vers le dragon noir, à plusieurs mètres de là sous le feu des projectiles. Alors qu'Elanee achevait son incantation, lui déversa sur l'ennemi une décharge maléfique qui frappa Qwylië en pleine poitrine, s'immiscent en lui tel un cancer et le faisant vomir.

C'était comme si tous avaient la rage au cœur. Une colère aussi noire que les écailles du dragon. Plus leurs sorts et leurs coups étaient dévastateurs, plus ses écailles s'enlaidissaient de ténèbres et plus ils se sentaient épuisés. Alors que, paradoxalement, ils n'avaient pas laissé la moindre occasion de réplique à leur ennemi.

Vint le tour d'Elanee qui incarna parfaitement ce cercle vicieux et destructeur qu'inspirait le prince déchu : elle se lança le sort de transformation suprême et se métamorphosa en dragon rouge dans une aveuglante lumière blanche et un coup de tonnerre. Sa gueule immense bardée de crocs jaunes et acérés se lança vers l'avant comme une vipère lorsqu'elle tendit le cou et mordit le flanc de Qwylië à défaut du cou qu'il parvint à protéger en se déportant. Une marée de sang gicla de sa gueule et se répandit sur la vase des marais. Le dragon noir poussa un rugissement de douleur mêlé à un rire de fou car il pensait que lui seul savait qu'il noircissait leurs cœurs de ses blessures. Son rire comme des rochers qui roulent le long d'une pente aride lui fit poser ses yeux rouges sur ceux du dragon écarlate. Les yeux dorés lui renvoyèrent son image brûlée dans un incendie de lumière.

En même temps que son amie druide, le nain Poindanel brandit son marteau royal veiné d'éclairs et en frappa le sol de toute sa force. Le marteau ancestral communiqua son immense pouvoir à la terre et la fit trembler de terreur. Il déstabilisa encore un peu plus longtemps le dragon noir et permit à Valen de profiter de cette inattention pour donner un grand coup de fléau d'arme dans la blessure infligée par Elanee. Lui, plus que les autres, éprouvait le sombre pouvoir de Qwylië, c'était un besoin impérieux de tuer, comme celui que lui avait longtemps dicté sa part démoniaque.

A ce moment là, la rage était au paroxysme du groupe, Qwylië les regarda un par un, sauf les jumelles, en murmurant son incantation. Ils se sentirent presque tous vaseux, harassés. Elanee fut contrainte de retrouver sa forme humaine, Casavir au plus près des écailles du dragon, tomba contre lui et dut faire preuve d'une volonté de fer pour ne pas tomber du dos et s'y maintenir. Il s'aida d'une flèche tirée par Daeghûn lui servant de rocher...

Heureusement pour eux, Sand fut le dernier à agir mais le seul à savoir à l'insu de l'ennemi. Ainsi lorsqu'il leva les mains vers le ciel aux nuages gris criblés de flèches ce fut pour hurler d'une voix forte et exacte les derniers mots de la Disjonction de Mordenkainen. De son corps à partir du sol jaillit une lumière bleue qui s'étendit lorsque, poings fermés, il tendit les bras vers ses compagnons à l'arrière et à l'avant et ouvrit les mains. De ses doigts fusèrent l'énergie bleutée comme autant d'éclairs qui frappèrent et enveloppèrent ses amis, leur rendant force et raison.

Qwylië rugit une nouvelle fois de rage et aussi bien de peur.

Tout le monde avait fait semblant d'oublier Deekin et Grobnar, mais il y avait eu cet accord tacite pour que le gnome profite de la distraction du dragon pour retrouver le kobold.

La première à les repérer fut Heal', l'archère-mage de Padhiver courut vers eux avec son arc aux mains, ayant une flèche encochée, lorsque Qwylië s'en aperçut. Il tourna la tête et tendit le cou pour les dévorer, le kobold étant porté tant bien que mal sur le dos du gnome. Heal' mit un genou à terre devant eux « reculez ! Courez ! » Hurla t-elle en pointant sa flèche à bout portant, l'haleine fétide du dragon balaya son visage. Et pourtant, elle lui sourit avec morgue. Et décocha sa flèche qui se planta dans la gueule du dragon pour exploser à l'intérieur. Le dragon fut secoué de spasmes violents, mais l'explosion ne fut pas assez importante pour lui faire 'perdre la tête'. Bien qu'il eut la langue brûlée et l'impossibilité de lancer un sort requérant des composants verbaux !

Heally fondit alors sur lui, le cœur battant et armée de ses lames, agile et rapide elle usa d'Enserric pour gravir le dos du dragon à son tour, le plantant cruellement dans la chair à chaque coup. Lorsqu'elle parvint jusqu'à Casavir près du cou du dragon, elle l'aida à se relever. « Descends de là ! » Lui ordonna t-elle d'une voix étonnamment tranchante et d'un regard bleu acéré et royal comme celui d'un aigle. Son ton signifiait qu'elle ne permettrait jamais à quelqu'un d'autre de lui voler le coup fatal.

Une fois à l'abri, même gravement blessé aux côtes par plusieurs d'entre elles cassées, Deekin se décida à agir lorsqu'il sentit, même malgré la Disjonction de Mordenkainen, la puissante aura sanguinaire que dégageait son amie et 'chef' elfe. Une main écailleuse sur son flanc, il échangea un regard avec Sand en toussant puis reporta ses yeux reptiliens sur la forme or et argent montée à dos de dragon. Le petit barde chanta d'une voix chevrotante mais il parvint à lancer un sort de convocation de créature et invoqua un tigre sanguinaire à qui il ordonna, non sans un certain humour de barde, d'aller boire un 'cou'. L'immense tigre feula puis s'élança jusqu'au dragon.

Désormais incapable de lancer le moindre sort en sa connaissance, Qwylië tourna le cou et le tendit pour dévorer Valen, mais le Tieffelin esquiva puis profita de l'ouverture pour asséner au dragon un coup brutal en visant les yeux. Mais sa cible recula prestement la tête et évita le coup qui l'aurait rendu aveugle !

Ammon invoqua encore sa décharge fantastique en la dirigeant avec un petit sourire de délectation vers la blessure sanguinolente infligée par Elanee et aggravée par Valen. Il rit d'un petit rire mesquin du fond de la gorge en sentant le pouvoir, si semblable au sien et ne l'ayant pas affecté, se faner aussi vite qu'un éphémère meurt. « TU DOIS REGRETTER CETTE PROVOCATION À PRESENT ! » S'exclama t-il en hurlant à l'adresse de Qwylië pour couvrir le fracas du combat.

Elanee acheva son second sort, les mains tendues vers le ciel, les yeux fermés, elle invoqua la vengeance des cieux qui lui répondirent par une tempête d'acide et de foudre. L'acide se déposa sur les écailles du dragon et le brûla, la foudre jaillit des nuages devenus noirs et le frappa. Il recula, gravement blessé et sachant sa défaite proche. Ses yeux rouges allèrent sur chacun de ces méprisants ignares qui le prenaient pour un monstre, un dragon noir de plus à pourfendre. Mais que savaient-ils de sa souffrance depuis ce jour terrible ?

Neeshka cria à Casavir, encore sur le dos du dragon, un point faible qu'elle venait de repérer, puis elle dit à Grobnar « ça me fait mal de dire ça mais faut que tu chantes avec ton Wandermachin !

-Wanderzoolo ! » Rectifia obligeamment le gnome en mimant le geste de tirer de son sac à dos un objet qui devait ressembler probablement à un luth.

-Si tu veux – marmonna la Tieffelin avant de reporter son attention sur le combat à l'avant. Ses yeux écarlates se levèrent sur la tempête vengeresse invoquée par la druide et elle plissa les paupières – je me demande si c'est ce que veulent les déesses... »

Lorsqu'il joua de son instrument invisible aux effets hasardeux, Grobnar lança un sort de rapidité de groupe qui atteignit le tigre sanguinaire, Daeghûn et Sand. Il chanta par-dessus et son chant confirma la volonté des héros à aller jusqu'au bout du combat sans s'intéresser au désastre qui pouvait en résulter.

Casavir fit des yeux ronds à l'ordre de la jumelle d'Eauprofonde. Mais il n'obéit pas car il tourna les yeux vers le point faible que lui avait indiqué Neeshka, il s'agissait d'un léger écartement entre deux écailles au milieu du dos, si on y plantait une lame assez loin et assez fort, ou si l'on frappait, on pouvait affaiblir la colonne voire la briser. Déterminé, le paladin adressa une prière à Tyr tout en levant son marteau au-dessus de sa tête et ignorant les exclamations outrées de Heally. Son marteau enchanté s'illumina et il frappa sur ce point faible de toutes ses forces !

Bien que le coup de fut pas suffisant pour briser l'épine dorsale, il le fut assez pour l'affaiblir et faire subir une douleur violente à Qwylië qui ouvrit la gueule vers le ciel pour rugir sa souffrance !

Le tigre sanguinaire se rua sur lui et mordit à pleines dents dans sa blessure au flanc, lui arrachant un autre hurlement bestial, tandis que Daeghûn gardait une flèche dirigée vers l'un de ses yeux et que Sand restait debout, immobile. Le mage elfe de lune avait l'intime conviction que le combat était fini.

Qwylië remua brutalement pour déloger le paladin et l'archère-mage de son dos. Casavir tomba à plat ventre, le visage dans la boue en tenant toujours son marteau tandis que Heally s'était réceptionnée pour tomber sans se blesser. Elle rangea ses lames et saisit son arc de cour elfique où elle encocha une flèche magique.

Le dragon noir ne s'intéressait pourtant pas à elle. Ses yeux incandescents étaient rivés sur Casavir qui avait un genou relevé, le visage, le torse et les jambes noirs de boue. « Toi... Maudits paladins qui ont la sottise de prétendre savoir... que ce qu'ils font est 'juste' – éructa t-il, son élocution rendue difficile par le sang qui envahissait inexorablement sa gueule – vous êtes de pathétiques arrogants !! LAISSE MOI A MES DESIRS ET CONTINUE LE RÊVE DES TIENS !! » Finit-il par bramer dans leurs esprits avant de se jeter sur lui pour le transpercer de son dard.

« NON !! » Hurla Heal' à quelques pas de là...

Immobilisé par la boue gluante, infiltrée en masse entre les pièces de son armure, et la surprise, Casavir écarquilla les yeux en voyant cet appendice foncer sur lui telle une épée quand sa vue fut aveuglée par la masse lumineuse et soyeuse de cheveux or et argent. Il sentit par l'effroi la pointe de l'appendice contre la plaque protégeant son ventre alors que l'odeur de sang envahissait ses narines. Choqué, le serviteur de Tyr sentit ses mains se porter d'elles-mêmes autour des épaules de l'elfe argentée alors qu'elle s'affaissait d'un seul bloc.

« Non... » Soufflèrent le paladin et le dragon dans un même souffle agonisant en portant leurs yeux sur la chair sanglante transpercée de part en part. Le torse et le ventre de l'elfe baignaient dans le sang.

« C'est... C'est impossible... » Gémit Qwylië dans les esprits en reculant et en tremblant de tous ses membres.

Comme ce soir là, comme ce soir là. Ce soir... Comme...

Comme ça elle est morte.

Comme lui il portait une armure aussi blanche que la lune.

Pourquoi a-t-elle fait cela ?

Tous se figèrent, tous portèrent des yeux effarés sur le chevalier-capitaine se vidant de son sang. Tous fixaient les yeux de colombe couleur de lapis aux mains pâles traînant brisées dans la vase tiède.

Les jumelles se regardaient pourtant, du même regard muet.

Et puis le prince déchu rugit son désespoir et tous les compagnons des archère-mages le regardèrent. Malgré la tempête d'acide et de foudre qui le mordait encore et encore, il tendait le cou vers le ciel de l'aube pour hurler de tristesse comme une âme perdue aux ailes déployées telle une statue pathétique. Son rugissement était un roulement de tonnerre qui se mêlait au fracas des éclairs le brûlant.

Valen le regardait et il se rappelait ce qu'était la souffrance de voir mourir l'être aimé devant ses yeux et dans l'impuissance. Il l'avait vécu avec la première femme qu'il avait portée dans son cœur et que son ancien maître avait tuée devant lui. N'était-il pas le mieux placé pour comprendre voire approuver le désir de vengeance du prince envers des puissances qui avaient tenu le destin de son aimée entre leurs mains ? Lorsqu'elle est morte, l'amour du prince avait retrouvé son apparence d'oiseau et il avait compris. N'était-il pas le mieux placé ? Lui qui ne croyait en aucun dieu ? Lui, le Mécréant.

Le premier amour de sa vie qu'il avait pensé être le dernier était mort de cette manière.

Et si lui aussi perdait 'l'animal sacré' ? Il serait aussi anéanti de chagrin que ce prince elfe.

Valen tourna ses yeux électriques vers Heally à côté de lui à cette pensée et elle croisa son regard empli de mélancolie.

« Si je vous perdais vous aussi, j'en mourrais cette fois, comme lui, » dit-il du bout des lèvres sans qu'un son ne transperce.

Heally porta sur Qwylië un regard bleu roi plein de tristesse. C'était cet être maudit qui l'avait torturée et avait taché ses mains du sang des siens et d'innocents durant des années. C'était de lui qu'elle devait ce cauchemar sans fin, cette déchirure, ce nom qui n'était pas le sien et l'emplissait de honte.

Mais à présent il était comme un de ces animaux chassés qu'il fallait achever car ses cris et ses pleurs résonnant dans sa tête étaient un concert trop insupportable. Un oiseau blessé. C'était comme si elle entendait en un seul morceau tous les siècles passés à ruminer sa vengeance et à pleurer sa perte. Un deuil comme celui de Daeghûn. Trop long, obsédant, impossible, destructeur.

Et quand Heally vint au monde, quand il eut vent de sa nature sauvage, il vint à elle pour la diviser car il savait que seul l'animal apprécierait ce qu'il était devenu. Désespoir de retrouver son amour perdu.

L'elfe de lune avait encoché une flèche à son arc et tendit la corde enchantée. Le regard posé sur le dragon noir hurlant de douleur, l'envie sanguinaire de le détruire par vengeance avait été remplacée. Il n'y avait plus que la compassion et le désir de chasser en lui le pouvoir maléfique de Lloth et Shar qui le manipulaient.

Elle sentit un pouvoir ancestral et tout d'amour poser ses mains fantomatiques sur ses yeux pour les supplier d'une voix claire de pardonner au prince sa faiblesse et cruauté passées.

« Par pitié... »

Cet esprit... Avait toujours été avec elle depuis la malédiction et pourtant c'était la première fois qu'elle avait conscience de sa présence.

Heally ferma les yeux et l'agonie du rugissement de Qwylië lui transperça le cœur et fit rouler des larmes sur ses joues pâles aux reflets bleus.

Heal' aussi regardait le dragon alors que Casavir implorait tout bas Tyr de la guérir. Elle s'était interposée entre lui et le paladin parce qu'elle songeait avoir refusé de reconnaître l'amour au prix de sa perte.

« Accordez nous le pouvoir de la lumière qui dissipe les ténèbres de l'amertume et de la cruauté. Puisse cette flèche lui apporter la paix et le libérer du mal comme un rayon de lune au milieu de la nuit. »

Lumière de l'espoir.

Ton nom a-t-il changé ?

Heally visa le cœur et relâcha la corde. La flèche investie d'une lumière à la blancheur aveuglante absorbait le jour de l'aube pour le multiplier au centuple ! Lorsqu'elle atteint son but, elle explosa comme une étoile lactescente ayant la forme d'une chouette des neiges.

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Qwylië ouvrit les yeux sur un ciel d'une pureté infinie.

Dans ses cheveux il sentit la caresse d'une main qu'il n'avait jamais oubliée. Il leva les yeux pour croiser un regard d'argent qu'il avait toujours aimé, comme la douceur de ces cheveux noirs comme la nuit contre ses joues. « Toi... Deladrië ! » Souffla t-il en sursautant, les yeux écarquillés.

Et pourtant la panique le quitta bien vite. Songeant uniquement à celle devant ses yeux dont les iris de lune ne l'avaient jamais quitté. Il leva sa main droite pour toucher cette joue blanche et constata que sa peau avait retrouvé leur couleur d'antan. Leur couleur de bleu pastel. Il se demanda si ses cheveux étaient redevenus argentés et si ses yeux étaient noirs.

Il se souvint que lorsqu'on les voyait ensemble on disait qu'ils étaient les faces d'une pièce, et qu'ils étaient merveilleusement beaux ainsi réunis.

L'elfe de lune au-dessus de lui qui avait ses doux genoux ronds sous sa tête lui sourit de ses lèvres roses et il lui fit avoir les larmes aux yeux car il avait maintenant l'impression de s'éveiller enfin d'un long cauchemar. Alors, troublé, il pleura et elle le consola de chuchotements doux et de caresses tendres. « C'est terminé, mon amour, j'ai pu enfin venir jusqu'à toi grâce à elles... Tout est fini, tu es libre des malfaisantes... Tout ira bien mon aimé, je suis avec toi – murmura t-elle doucement puis elle se pencha vers l'avant pour embrasser le front haut de son prince.

-Je suis désolé – gémit-il la gorge serrée et douloureuse en saisissant la main dans ses cheveux pour la porter sur ses lèvres fines, humides et salées de larmes – je suis désolé ! Tout ceci n'était pas un cauchemar alors j'ai honte d'être devant toi ! »

Elle lui sourit et ses yeux le couvrirent de cet amour compréhensif d'une âme de compassion et de mystère qui sait déjà tout et qui pardonne. Sa main blanche se posa avec la grâce d'un papillon sur ses yeux pour refermer ces paupières bleues. Elle se pencha et s'avança pour l'embrasser longuement.

Puis quand il cessa le flot de ses larmes, elle murmura avec douceur cette prière à ses maîtresses et à leurs filles : « grâce soit rendue à la Notre Dame d'Argent et à la Fille du Ciel de la Nuit. Que le cœur des Hommes et celui des Elfes vers qui Leur regard se pose aient enfin dissipé les ténèbres. Gloire en soit rendue à Leurs filles élues par Leur bonté, Leur amour et Leur compassion. Merci de nous accorder enfin le repos éternel... »

Elle se pencha encore et le réchauffa de son corps, permettant à son visage baigné de rivières de larmes de reposer contre la chaleur de sa poitrine.

« ...ensemble... »

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La lumière aveuglante se fana peu à peu.

Heal' avait fermé les yeux lorsque la flèche avait été décochée. Elle souriait en pleurant, avec sur le front le symbole mystique de Séluné disparaissant. Ce symbole était deux yeux mystérieux de femme entourés d'étoiles.

Quand les compagnons purent y voir suffisamment, le spectacle qui s'offrait à leurs yeux était étrange après le combat qu'ils venaient de mener.

Qwylië reposait, mort ou endormi, la tête sur les genoux de Heally. Les yeux plissés, le regard vague, elle observait son visage de prince elfe en murmurant un chant mêlant le deuil à l'amour. Sur son front, le symbole mystique de Sehanine Lunarc, une pleine lune auréolé d'un arc de lune, s'effaçait.

Puis le corps du prince Qwylië s'effrita en silence jusqu'à ne plus être que poussière sur ses genoux.

L'elfe argentée referma ses mains lactescentes aux reflets de lune sur ce sable gris, puis releva lentement la tête et les yeux sur Valen qui venait de s'arrêter à son côté lorsque son chant mourut enfin à la dernière note.

« Merci de m'avoir fait comprendre... Combien il souffrait par le sort des noires... »

Le Tieffelin hocha lentement la tête, une larme coulait le long de sa joue alors qu'il avait baissé les yeux sur elle entourée de cendres et illuminée par la lumière du Seigneur de l'Aube. La gorge en feu il déglutit puis lui tendit la main en chevrotant : « venez madame, vous êtes libre. »

Elle lui prit la main et se releva, les cendres tombèrent à ses pieds et disparurent.

Heal' ouvrit les yeux et rencontra le regard bleu glace de Casavir l'ayant soignée. Elle rougit et baissa les cils avant qu'il ne l'aide à son tour à se relever.

Une fois tous réunis en cercle, il y eut un instant de silence et ce fut Sand qui le rompit le premier en s'adressant à Ammon « pourquoi être revenu ?

-Parce que sur le chemin je suis passé par la route menant à Port-Nuit et j'y ai 'reniflé' son pouvoir – dit le sorcier en guise d'explication – ça ressemblait au mien et à celui du Roi des Ombres alors j'ai préféré vérifier...

Sand sembla s'en contenter même si, bien que vraie mais omettant le 'pourquoi passer par Port-Nuit', il n'y croyait qu'à moitié.

-Grobnar va nous bassiner avec ça toute la journée – soupira Neeshka en échangeant un regard entendu avec Khelgar – on a pas fini de pas entendre son Wandertruc.

-Crois moi, tu préfères ne rien entendre du tout – assura Elanee en souriant en coin.

Deekin fit ce qui ressemblait le plus à un sourire pour un humanoïde reptilien, il venait d'être soigné par Elanee – moi vouloir exclusivité sur histoire de chef et de sœur du chef !

Grobnar lui adressa ce qui ressemblait le plus à un regard noir pour un gnome insouciant – et pourquoi l'exclusivité ?! »

Le kobold et le gnome échangèrent le regard entendu des bardes rivaux avant d'hausser les épaules et de déclarer que ce serait chacun sa partie. Mais Deekin s'en sortait avec le gros lot : après tout, c'était SON chef, l'animal sacré maudit. D'ailleurs Heally lui sourit comme toujours pour l'encourager.

Un autre silence s'installa. Ce fut Khelgar qui, grave, le rompit cette fois « les maléfices de Lloth et Shar sont peut-être pires que la gangrène du Roi des Ombres ? Imaginez, qu'une douleur s'installe et elle y greffe la cruauté qui se répand comme une maladie.

-La Reine Araignée et la Maîtresse de la Nuit... Contre la Dame des Songes et la Vierge Lunaire...

-Shar va nous en vouloir pour l'éternité – commenta gravement Casavir en essuyant à qui mieux mieux la boue sur son visage.

-Et Lloth risque de vous faire enlever – dit Elanee à l'adresse des elfes de lune, Sand y compris.

Les jumelles se contentèrent de répondre par un léger sourire en coin dissimulé derrière la main. Leur regard d'oiseau bleu semblait se moquer de cette éventualité, ou de l'attendre avec curiosité.

Mais Heally murmura quelque chose en levant les yeux sur le maître d'arme qui le fit grincer des dents – tant qu'elle nous regarde, les fidèles d'Eilistraë autour de la Prophétesse auront quelque répit.

-Il faudra passer par moi ou par votre Heaum pour en arriver là tout d'abord – répliqua le Tieffelin avec un regard sévère pour sa bien-aimée.

-Si vous allez vivre sur Toril, Valen, vous feriez mieux de prier au moins une divinité – le prévint Sand en faisant mine de ne pas voir le haussement d'épaules et la singerie d'Ammon qui était plus athée qu'un caillou.

-Un jour peut-être – fut la seule réponse du guerrier.

Khelgar regarda Daeghûn qui n'avait encore rien dit. Ils se jaugèrent une fois encore des yeux puis le rôdeur esquissa un simili sourire – rentrons à Padhiver à présent – dit-il en posant la main sur l'épaule de sa fille. Il cligna des yeux et échangea un regard avec Valen.

Lui non plus n'aurait pas voulu revivre ça.

Le maître d'arme prit la main de sa dame et la porta à ses lèvres – je vais pouvoir tenir ma promesse auprès du seigneur Nasher. »

Heally pencha la tête, perplexe, mais le doux sourire qui éclairait depuis peu si facilement le visage du Tieffelin lui fit oublier son interrogation.

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Ammon les quitta une nouvelle fois avant qu'ils ne partent. Ils arrivèrent à Padhiver au milieu de la nuit, tous ensemble, car le jour de la cérémonie d'adoubement officielle pour le chevalier-capitaine approchait à présent.

Ils purent manger et se reposer à l'auberge de la Chope sans Fond de Duncan Feirlong et le lendemain matin après le petit déjeuner, ils se présentèrent devant le seigneur de la cité.

Les jumelles aux longues tresses de soleil et de lune portaient robes et capes bleues et blanches, tous ayant en vérité abandonné leurs armures pour des habits confortables.

Heally regardait tout autour d'elle en tournant et se retournant avec curiosité, traînant à l'arrière du groupe avec Valen. Tant il était vrai qu'elle n'avait pas eu l'occasion de voir vraiment le château lors de leur séjour. Alors qu'ils traversaient le long couloir aux alcôves réservées aux discussions privées entre les nobles de la cour, l'archère-mage d'Eauprofonde semblait ne pas les remarquer et encore moins les entendre. Ceci alors même que des exclamations et des conversations animées allaient à une vitesse étourdissante sur la présence de deux parfaites jumelles en ces lieux. L'une étant le sosie de leur chevalier-capitaine du Fort de la Croisée.

A vrai dire, il n'y avait à présent absolument rien pour les différencier, elles avaient même ce matin poussé la perfection en choisissant sciemment (et après consultation mutuelle) la même toilette et la même mise. Mais si l'on y regardait de plus près, il y avait leurs yeux qui ne brillaient pas de la même lumière.

Lorsqu'ils furent au pied du trône de Nasher entouré de Nevalle et de Malchor Harpell, la troupe mit un genou à terre.

« Chevalier-capitaine – commença Nasher d'un ton intrigué – je ne vois pas notre hôte et son bel oiseau. »

Heal' se releva et esquissa un sourire en riant des yeux, elle se tourna et tendit la main. Sand, Daeghûn et Casavir s'effacèrent pour laisser voir Valen tenant l'elfe de lune par la main.

Nasher, Nevalle et Malchor écarquillèrent les yeux et le seigneur de Padhiver alla même jusqu'à se lever de son trône, stupéfait. « Par les dieux ! – Souffla t-il bien qu'il savait déjà qu'il s'agissait de jumelles, il peinait à en croire sa vue et alla de l'une à l'autre. Puis il se rassit en regardant tour à tour Casavir et Valen et un sourire vint sur ses lèvres – je suis heureux de voir que vous avez tenu votre promesse, maître Tieffelin.

Valen haussa légèrement un sourcil en baissant un peu le menton en signe d'accord.

-Madame, c'est un honneur pour Padhiver et moi de rencontrer l'extraordinaire héroïne de notre amie Eauprofonde – la salua Nasher avec courtoisie en hochant la tête – qui fut un bien bel oiseau.

Heally rougit violemment au compliment du régent et s'inclina respectueusement – merci monseigneur. »

Après cela il y eu un point d'honneur à ce que l'elfe d'Eauprofonde et ses compagnons soient présentés à toute la cour de Padhiver –ceci afin d'éviter quelques désagréments d'origine noble- et cette formalité engendra bon nombre de discussions et en alimentera bien d'autres encore.

Ce fut ensuite Malchor Harpell qui descendit des marches du trône en s'aidant de son bâton de mage pour se présenter à l'archère-mage. Puis il lui dit ceci : « Mon enfant, je représente les Seigneurs d'Eauprofonde qui souhaitent que vous reveniez dès à présent pour y recevoir les honneurs et leurs récompenses pour avoir sauvé la Cité des Splendeurs. Et devenir, vous et vos amis, citoyens.

-Mais...

Le mage leva la main et continua – les Seigneurs ont, en outre, une mission à vous confier qui, j'en suis certain, ne sera pour vous qu'une formalité après avoir vaincu le seigneur du huitième cercle de Baator.

Heally cligna des yeux. Intriguée par cette drôle de manière de la faire accepter cette requête, elle leva le regard pour interroger Valen. Le Tieffelin secoua la tête : il n'en avait aucune idée, alors elle en revint au magicien – qu'elle est-elle, maître Harpell ?

Malchor laissa choir tout théâtral pour sourire – vaincre les démons qui infestent l'ancienne forteresse Ascalcorne du disparu royaume elfique d'Eaerlann à l'extrême nord-est de la Haute Forêt. Si vous y arrivez, si la Porte de l'Enfer est illuminée, la forteresse sera à vous et le Nord vous en sera éternellement reconnaissant.

Le trio vainqueur de Méphistophélès ouvrit des yeux comme des billes.

-Bien sûr, vous pouvez avoir toute l'aide dont vous aurez besoin – précisa le mage avec un sourire plus large.

Un triple soupir soulagé fut audible puis soudain Valen rit d'un rire caverneux sans s'expliquer mais ses compagnons comprenaient très bien. Après tout, après Cania et Méphistophélès, les diables n'avaient pas fini par surnommer l'elfe de lune « la pourfendeuse de Diables » pour rien. Et Valen avait dans son Vrai Nom quelque chose comme « Empoigneur de Démons ».

Le bien joli duo de terreurs que voilà.

Vider une forteresse à côté c'était du gâteau.

« Mon seigneur – dit soudain Heal' en s'avançant et s'adressant à la fois à son seigneur et à l'ambassadeur d'Eauprofonde – m'autoriseriez-vous à les accompagner ?

Nasher hocha la tête, ayant une petite pensée désolée pour les Démons de la Porte pendant que Nevalle riait tout bas.

-Si le seigneur de Padhiver n'y voit pas d'inconvénient, moi non plus.

Khelgar s'exclama d'une grosse voix – hey là !! Tu crois y aller toute seule peut-être, la brindille ?! C'est pas parce que t'as une grosse épée d'argent que tu vas te débarrasser de moi pour une baston contre des DEMONS ! »

Chacun y lu la grivoiserie sauf les jumelles. Heal' jeta même un œil perplexe à sa lame d'argent.

A partir de là on peut dire que presque toute la troupe fut d'accord pour aller tâter du démoniaque tous ensemble et dans la bonne humeur.

Chose que Sand, le plus raisonnable, ne sut une nouvelle fois pas s'expliquer.

A cette idée, Malchor opposa cette suggestion aux Seigneurs et à Nasher, la Porte devait devenir alors un symbole contre le Mal et la puissance du Bien chez tous les peuples. On retrouva alors les héros de la guerre contre Luskan et de la Mort Hurlante qui avaient répondu présent à l'appel à l'aide d'Eauprofonde. Sharwyn, Linu, Tomi, Daélan et même le spectre d'Aribeth de Tylmarande. Ils répondirent à cette proposition pour vaincre les démons de la forteresse d'Ascalcorne.

Aribeth dit à Heally qu'elle voulait payer sa dette pour pouvoir la remercier de lui avoir rendu la foi en Tyr, et aussi pour commencer à se pardonner ce qu'elle avait fait subir au peuple de Padhiver.

La plus grande compagnie d'aventuriers du Bien fut alors composée sous le nom de « Compagnie des Deux Lunes. »

Après qu'ait eu lieu l'adoubement, la campagne débuta.

L'archère-mage était montée dans un arbre alors que elle et Valen étaient partis en éclaireurs chercher une entrée discrète.

Au pied du chêne, le Tieffelin observait de loin l'image assez lointaine de la forteresse, et la situation lui rappela Cania. Il leva les yeux vers l'elfe juste au-dessus de sa tête. « Il y a quelque chose que je voudrais vous dire avant que nous partions – commença –il en hésitant et cherchant ses mots.

-Qu'y a-t-il, Valen ? – Demanda Heally en baissant ses grands yeux lapis-lazuli sur lui.

Le maître d'arme détourna les siens et tourna la tête en dissimulant son profil rougi d'une main, s'appuyant du coude contre l'arbre – je sais que nous avions déjà eu ce genre de conversation à Cania et que vous n'y voyiez pas d'objection à cette époque mais... Puis-je vous poser la question madame ?

La jeune elfe se dit qu'il était toujours très amusant et attendrissant de voir Valen tourner autour du pot et hésiter timidement. Elle laissa alors planer un petit silence, juste le temps de le voir rougir et gesticuler un peu plus sur place, avant de répondre doucement – je vous écoute mon amour.

Le maître d'arme roux regarda le sol avant de soupirer longuement et enfin lever la tête pour la regarder dans les yeux, les sourcils arqués légèrement en un signe suppliant – lorsque nous en auront fini – commença t-il d'une voix à trémolos qu'il avait du mal à contrôler – je me demandais si... Heu... Si vous... Vous accepteriez de m'épouser ? »

Elle lui fit un grand sourire puis elle baissa la tête pour ne pas le regarder alors qu'un petit rire franchissait ses lèvres pâle pêche. Elle se rendait compte que sa réaction un brin chaotique et joueuse ne faisait qu'affermir le malaise de son bien-aimé aussi descendit-elle de sa branche pour lui prendre la main et caresser sa joue. « Vous m'avez fait votre demande avant le début de cette aventure, je ne pourrai y répondre que lorsque nous l'auront achevée – dit-elle très doucement avant d'embrasser son front comme pour le bénir d'avoir posé la question.

-Comme vous voudrez, madame, » murmura le Tieffelin en posant ses mains sur ses épaules.

Il était soulagé en quelque sorte.

Ils n'auraient pas voulu mourir après s'être réjouis de la réponse.

Car ils avaient assez entendu la chanson de Deekin du Destin Cruel.

Puis la campagne commença et dura deux ans car la forteresse était infestée et les démons invoquaient régulièrement les leurs pour les aider. Le plus difficile fut de refermer le portail que gardait le Grand Démon régnant sur les lieux. Celui-ci tenta d'user du Vrai Nom de Heally pour la faire se retourner contre ses alliés mais cela échoua.

Heally étant à nouveau complète, son âme, et alors son Vrai Nom, avait changé.

La stupéfaction et l'incompréhension lui furent fatales, les jumelles investies du pouvoir lumineux de leurs déesses, le brûlèrent jusqu'à ce qu'il ne reste rien de lui.

Quand elles invoquèrent leur pouvoir commun, elles apprirent chacune leur Vrai Nom dans la langue des dieux.

Celle d'Eauprofonde avait retrouvé son Vrai Nom d'origine : Kagita'ar Cherchecoeur, et conservait son rang de Lumière d'Espoir de Cania.

Celle de Padhiver se nommait Aluemita Lamebénie, Porteuse de Lumière dans l'Ombre.

La Porte de l'Enfer fut transpercée d'un éclat opale cette nuit là et elle flamboya en colonne jusqu'à la lune quand les démons périrent brûlés avec leurs esclaves liches des sorciers maudits d'Ascalcorne.

Quand ils furent au pied de la forteresse devenue blanche comme la neige, Valen et Heally retournèrent à ce même arbre où la question avait été posée.

Quelques temps plus tard la forteresse retrouva son nom de forteresse d'Ascalcorne. Valen et Heally en devinrent les seigneurs au titre exceptionnel de comte et comtesse d'Ascalcorne. Ceci avec la tâche d'user à nouveau de la forteresse comme d'un guet contre les invasions orques et autres créatures maléfiques pour protéger le Nord. Ainsi que de veiller à débusquer le mal dans la Haute Forêt en majeure partie inexplorée.

La héraldique fut choisie en commun accord par les jumelles avec le seigneur Nasher, Malchor Harpell et des représentants de l'Alliance des Seigneurs. Cet étendard du Nord battait aussi bien à la forteresse d'Ascalcorne qu'au Fort de la Croisée. Il s'agissait de deux croissants de lune bleus debout dos à dos posés sur une flèche et une épée croisés sur un fond blanc avec un papillon de nuit argent et or entre les deux yeux dorés d'un loup au centre des croissants.

Heally retourna avec Valen voir son père aux ruines de son ancienne cité. Le mage de Lunargent n'avait pu, seul, aider les survivants du massacre à retourner à la vie. Tous avaient quitté la forêt trop tôt pour que l'archère-mage ait pu les soulager de leur mal. Heian était amer et déçu par son échec mais lorsqu'il apprit que la malédiction avait été rompue et que Qwylië avait été vaincu et libéré, il oublia l'amertume et oublia les premiers chuchotements de Shar.

En mémoire de ce qui s'était produit dans cette cité elfique dissimulée et dévouée à Sehanine Lunarc, on érigea un immense pilier d'argent à l'endroit où la Haute Prêtresse avait péri. Le pilier, surmonté d'un orbe de cristal, reflétait la lumière de la lune comme une torche apaisant les esprits des morts. Ce lieu devint un lieu de prière, de cérémonie funèbres et de repos pour les prêtres de Sehanine qui s'y rendaient.

Un nuit d'été où la lune était pleine, la Compagnie des Deux Lunes toute entière (même Ammon par respect pour Heal' et parce que le fantôme de sa petite-fille lui aurait botté le cul la nuit sinon) célébra en ce lieu deux mariages. Ce fut Linu qui dirigea la cérémonie, après avoir failli trancher en deux le pilier sacré, et on laissa même Grobnar chanter, pour l'occasion, avec Deekin.

Daeghûn et Heian firent connaissance et purent parler de leurs femmes perdues respectives et de leurs filles. Il advint qu'ils devinrent de vieux amis, ce qui en étonne plus d'un parce que l'elfe des bois est un mur alors que l'elfe de lune est une fenêtre. Il arrive souvent que Daeghûn soit, par inadvertance, un peu le sosie de la femme de son camarade et qu'il trucide des gobelins hors d'une caverne alors que cet idiot de Heian, poursuivi par ceux-ci, a le nez dans la poussière à ses pieds.

Il est courant que les jumelles partent ensemble pour une mission où leur ressemblance parfaite est un avantage (parfois un inconvénient) contre les serviteurs de Shar et de Lloth.

Il est très rare qu'il arrive la même chose entre leurs époux, en général c'est vraiment sur service commandé par leurs épouses quand elles ont besoin qu'ils affaiblissent l'ennemi à un endroit de quelque manière que ce soit.

Il est arrivé une fois que ce soit Deekin qui protégea puis sauva la vie de son chef. Puisqu'il s'était affirmé complètement à ce moment là, elle cessa de le materner.

Une nuit de printemps, l'elfe de lune annonça au Tieffelin qu'il allait enfin accéder à la seconde partie de son futur rêvé et devenir père. Elle accoucha d'une petite fille aux cornes noires et aux cheveux et yeux d'argent qu'ils nommèrent Sïlruil Mialyë. Celle-ci devint barde et ensuite prêtresse de Séluné. Sïlruil est une fille enjouée, effrontée et prompte à défier n'importe qui du moment qu'elle peut s'amuser. Exubérante elle est aussi sauvage que sa mère mais de façon plus brute à la manière de sa grand-mère dont elle porte le nom en qualité de deuxième prénom.

Quelques années plus tard elle accoucha d'un garçon, Calàn, ses cheveux sont noirs comme la nuit et le seul trait qui dit de lui qu'il est un Tieffelin sont ses yeux pareils à ceux de son père. Il devint guerrier puis maître d'arme à la rapière. Calàn a placé sa foi en la demi-déesse Lurue, la Reine des Licornes, alliée, amie et monture de Mailikki. Bien que plus secret et discret que sa sœur aînée, Calàn est pourtant encore plus passionné qu'il en a l'air.

Les enfants Soufflombre ont comme camarade d'aventure la flamboyante (mais aussi douée d'un terrible don de tourner autour du pot) paladine membre des Epées de la Dame, un ordre de chevaliers de Séluné contre les fidèles de Shar. Cette demi-elfe fille de Heal' se nomme Eleassa.

Et comme tout le monde dans sa famille s'était mis en tête de croire en un dieu ou plutôt en une déesse, Valen finit par reconsidérer plus sérieusement son exclamation à Heaum pour la protection des êtres chers et des plus faibles, en pensant à la Prophétesse et aux fidèles d'Eilistraë. Mais il renia le discours sur l'anticipation de l'acte du « mécréant qui s'ignore ! ». Alors il pensa à Tymora, la Dame de la Chance et aussi, entre autre, de la victoire.

Sïlruil et Calàn ont toujours du mal à croire les bardes et les histoires de leur père au sujet des aventures de leur mère –trop douce pour être violente- et il a bien fallu la voir à l'œuvre pour qu'ils y croient.

D'aucuns disent que les yeux de colombe lapis-lazuli et les cheveux or et argent sont un cadeau des déesses.

Heally et sa jumelle de Padhiver sont seules à suivre le rituel de chasse et seuls leurs époux sont autorisés à les observer comme pour qu'ils n'oublient jamais l'animal sacré et le prince.