" Vieillard ", c'est le seul mot qui vint à l'esprit d'Hermione quand elle entra dans le bureau de Yiannis.

Il était là, comme à son habitude, assis devant son bureau impeccablement rangé. Mais voûté, les épaules tombantes, et les yeux rougis et sans vie. Rien ne subsistait du Yiannis qu'elle avait connu, irradiant d'énergie et de bonne humeur. Un homme cassé.

Son premier réflexe fut de ressortir. Elle ne voulait pas le voir ainsi, et lui non plus ne le voulait sans doute pas. Mais comment abandonner un homme à terre à qui vous devez tout ?

- Yiannis ..., dit-elle doucement.

Il mit un long moment à réagir.

- Ah, c'est vous, Hermione, finit-il par dire.

Aucun reproche dans sa voix, seulement une immense douleur.

- Où est Julian ?

Hermione se mordit les lèvres, en proie à un cas de conscience. La chambre d'angle, le refuge de Julian, c'était leur secret à tous les deux, et elle ne voulait pas trahir sa confiance même en ces circonstances. Elle éluda donc la question.

- Le problème n'est pas là où il est, Yiannis, mais là où il veut aller. Il a réservé une place sur le vol de 18 heures pour Londres.

Contrairement à ce qu'elle pensait, il ne parut pas surpris. Résigné, plutôt.

- Parlez-lui, Yiannis.

- Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise ?, hurla-t-il avec une telle force qu'Hermione en eut le souffle coupé.

Cela faisait maintenant treize ans qu'elle côtoyait quotidiennement Yiannis. Elle croyait le connaître presqu'aussi bien qu'elle-même. Elle se trompait. Jamais elle ne l'avait vu dans un tél état.

- Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise ?, répéta-t-il tout bas comme pour lui-même.

Et son expression hagarde se fissurant soudain, il explosa en sanglots.

Longtemps il pleura comme un enfant contre l'épaule d'Hermione. D'abord gênée, elle s'accoutuma peu à peu à l'ambiguité de la situation : jusqu'à ce jour, elle n'avait été qu'une assistante, rien de plus. Au début, elle ne s'était pas sentie à sa place. Etre embauchée par un homme d'affaires après avoir essayé de lui " emprunter " son bateau, c'était pour le moins inhabituel, pour ne pas dire comique. Son père, un modeste pêcheur, lui avait appris la fierté, pas une fierté condescendante et méprisante, mais le respect de soi-même, et elle avait sué sang et eau pour prouver à Yiannis qu'elle méritait la chance qu'il lui avait offerte. De classement de documents en prise de notes, puis en rédaction de rapports, elle avait fait son chemin, petit à petit. Devenue son assistante personnelle, elle avait au fil des années partagé la vie des richissimes Solo, elle, la pauvre fille qui s'était enfuie de son île perdue pour échapper à un beau-père trop empressé, et elle lui en serait toujours reconnaissante, non seulement parce qu'il lui avait offert une situation à laquelle elle n'aurait même pas rêvé, mais surtout parce qu'il lui avait donné ce qui ressemblait à une vie de famille.

Sa main caressant doucement les cheveux bruns de Yiannis, elle le laissa s'apaiser peu à peu. Les bras du jeune homme étaient noués autour de sa taille, et sa tête reposait sur sa poitrine. Quiconque y eût vu quoi que ce soit d'érotique se serait fourvoyé. C'était le geste d'une mère qui console son enfant, pas autre chose.

Elle ressentit malgré cela un pincement au coeur lorsqu'il desserra son étreinte, et eut soudain la crainte de lire de la gêne dans son regard. Mais il n'y en avait pas.

Lentement, il se redressa, ayant retrouvé sa maîtrise de lui-même.

- Peut-être que je devrais tout laisser tomber.

- Tout laisser tomber ?, répéta Hermione, incrédule.

Yiannis ne répondit pas, et se dirigea vers la cheminée. Au-dessus était accroché un portrait immense le représentant avec son fils, seule touche intime dans cette pièce dédiée au travail et à l'étude.

D'innombrables oeuvres décoraient les murs de la villa, et une galerie, dans l'ancienne partie de la demeure, leur était même consacrée. Les gloires de la famille, souvent, et une quantité non négligeable d'autre portraits de membres impossibles à identifier à présent que tous ceux qui les avaient connus n'étaient plus de ce monde. Oeuvres pas toujours réussies, il fallait l'admettre. Certains des personnages y figurant avec leurs mines sombres et leur maintien raide n'engendraient pas une franche hilarité, loin s'en fallait, et ça n'était pas Julian qui aurait dit le contraire, lui qui tout jeune enfant ne pouvait traverser cette galerie sans fondre en larmes. Et bien des années après, il ne s'y attardait guère, comme si le regard peu amène de ces ancêtres morts depuis longtemps le mettait mal à l'aise.

Heureusement, l'artiste qui avait été commissionné, deux ans auparavant, pour peindre Julian et Yiannis s'était montré à la hauteur de sa réputation. Il avait fort bien rendu ses deux sujets. Yiannis était représenté debout, en costume sobre, imposant sans être écrasant, sa main gauche sur l'épaule de son fils assis dans un fauteuil devant lui, souriant calmement en caressant la tête de Cookie, sa dalmatienne, encore un chiot à l'époque. Le jeune adolescent avait gardé quelque chose d'enfantin dans les traits, et pourtant l'expression sérieuse qu'on pouvait lire dans ses yeux bleu-vert laissait deviner l'adulte en train d'éclore en lui. Physiquement, le père et le fils ne se ressemblaient guère : Yiannis était d'une carrure plus imposante que son fils, qui tenait de sa mère américaine la délicatesse de ses traits et une part de grâce féminine qui séduisait ; pourtant, on savait instinctivement en examinant cette toile que les deux hommes étaient liés, aussi bien par le sang que sentimentalement et intellectuellement. A tel point que le portrait, à l'origine destiné à ce que Yiannis appelait en riant la propagande familiale dans les bureaux du siège social au Pirée avait naturellement trouvé sa place dans le bureau de Yiannis au cap Sounion.

- Vous vous souvenez quand j'ai fait peindre ce portrait ? C'était juste avant que je n'envoie Julian faire ses études à Cambridge.

Hermione se tut. Ce n'était pas à proprement parler une question, mais de souvenirs exprimés à voix haute.

- Je voulais le meilleur pour Julian, c'est pour ça que je l'ai envoyé là-bas, même s'il m'en coûtait autant qu'à lui.

- Vous n'avez pas à justifier vos décisions, Yiannis.

- Oh si ! Je voulais que Julian soit préparé à son rôle plus tard autant que possible. Je n'avais pas vingt-cinq ans quand mon père a disparu dans cet accident. Du jour au lendemain je me suis retrouvé à la tête d'un empire. Il m'avait associé aux affaires depuis pas mal de temps, mais croyez-moi, aussi âgé et expérimenté que vous soyez, vous n'êtes jamais prêt à assumer un tel poids. Je l'ai fait, parce que mon père l'aurait voulu, et aussi parce que ça me plaisait. J'ai sacrifié beaucoup de choses pour cela ... dont mon mariage avec Elizabeth. Je n'ai pas su lui faire comprendre, avant de l'épouser, qu'un héritage d'une telle taille, on le subit plutôt qu'on en profite. Ce ne sont pas que des bateaux de rêve, des îles merveilleuses et des réceptions mondaines, c'est aussi du travail, de la sueur et des choix souvent difficiles. C'est une lourde charge, mais je l'ai acceptée sans y avoir été forcé. Je ne me souviens pas avoir souhaité une autre vie, d'ailleurs. J'étais prêt à en payer le prix. Mais pas que quelqu'un d'autre en subisse les conséquences.

- Mais ... quel rapport ... ?

Il resta silencieux un moment, semblant peser le pour et le contre d'un sujet grave.

- Hermione, je vous ai toujours fait confiance, mais jurez-moi que vous n'en parlerez jamais.

Elle fronça les sourcils, pressentant au son étranglé de la voix d'Yiannis que ce qu'il allait lui dire était d'une gravité extrême. Pourquoi, qu'est-ce qui pouvait être pire que ce qui s'était passé quelques jours auparavant, à Toronto ?

- Yiannis, vous n'avez pas de comptes à me rendre, répondit-elle en secouant la tête.

- Ce n'est pas ça. C'est juste que ... ça sera peut-être moins difficile à supporter si vous êtes au courant. S'il vous plaît ...

Yiannis n'était pas le genre d'homme à supplier qui que ce soit, dans quelque circonstance que ce fût, et ce fut cela qui fit céder Hermione.

- Je vous le promets.

Il parut soulagé.

- Ouvrez le premier tiroir de mon bureau. Vous savez lequel ...

Oui, elle savait. Celui qui était toujours fermé à clé, même pour elle. Elle ne savait pas ce qu'il y avait à l'intérieur, et c'était une des rares zones d'ombre de Yiannis, au même titre que sa vie sentimentale. Elle n'y avait jamais vu un signe de défiance : tout le monde avait besoin d'avoir son jardin secret, et Yiannis au moins autant que les autres.

Elle obéit. C'était la première fois qu'elle voyait la clé sur la serrure, d'ordinaire il devait la cacher quelque part. A peine l'eut-elle entrouvert qu'elle sursauta en voyant en jaillir l'éclat froid et métallique d'une arme.

- Yiannis !

Son coeur battait à tout rompre. Il n'aimait pas les armes, elle le savait, alors pourquoi est-ce qu'il en avait une dans son bureau ? Elle le savait aller mal, mais il n'allait quand même pas ...

Il dut lire ses pensées sur son visage, car aussitôt il la détrompa.

- Oh, non, pas ça. C'est une relique de la Seconde Guerre Mondiale, quand la Grèce était occupée par Hitler et sa clique. Mon père était un homme prudent, et pas un grand admirateur des nazis. Je ne pense pas qu'elle ait jamais servi ... mais elle le pourrait encore.

S'ensuivit un silence pesant. Hermione savait à quoi il devait penser.

- Vous voyez cette grande enveloppe ?

C'était plus un paquet à proprement parler, épais de cinq centimètre environ et de la taille d'une feuille de papier normal.

- Prenez-la.

Elle s'exécuta.

- Regardez l'adresse et la date d'expédition.

- Mais c'est ...

Le paquet avait été envoyé d'Athènes trois jours auparavant. Il portait la mention " confidentiel et personnel ", mais ce qui glaça le sang d'Hermione dans ses veines, c'était l'expéditeur : Doukas.

Yiannis ne lui montra pas le contenu de l'enveloppe. Il lui dit seulement ce que c'était, et cela suffit pour donner à Hermione l'envie de hurler. De pleurer, pour Julian, pour Yiannis, pour tout ce que Doukas avait détruit. Une page était tournée, irrévocablement. Plus rien ne serait jamais pareil. Jamais, jamais, jamais.

- Comment a-t-il pu ... ?

- C'est ma faute, Hermione, tout est ma faute.

- Je vous défends de dire ça !, s'écria-t-elle. Je refuse de croire que vous avez voulu ce qui s'est passé à Toronto !

- Voulu, non. Mais provoqué, oui. Je voulais débarrasser le monde de cette pourriture, l'envoyer derrière les barreaux pour le restant de ses jours.

Yiannis se dirigea vers le coffre-fort, dissimulé dans une des boiseries du bureau, et en sortit une épaisse enveloppe à l'aspect banal.

- Regardez ça et vous comprendrez.

Hermione savait Doukas vénal, corrompu, sans aucun scrupule. Mais ce qu'elle apprit en feuilletant rapidement les documents la laissa sous le choc.

- Oh mon Dieu ...

Aucun ministre, aucun homme politique, aucun juge corrompu ne prendrait le risque de couvrir ou d'enterrer un dossier pareil. Si ces informations tombaient entre les bonnes mains, Constantin Doukas était un homme fini. Yiannis n'avait pas tout à fait tort : il était prêt à tout pour sauver sa peau, même au pire.

- J'ai mis dix ans à réunir toutes ces preuves, expliqua Yiannis. Dix ans ! Moi qui croyais avoir réussi ! Le dernier document, c'est la semaine dernière que je l'ai obtenu.

- Le jour où ... ?

- Oui.

Elle se retint d'éclater en un rire amer, mais ce furent des larmes qui lui vinrent aux yeux.

- Et moi qui vous croyais en train de demander la main de votre Suédoise !

- Quelle Suédoise ? Adna ? Oh non, on ne se voit plus depuis des mois ..., précisa-t-il d'un revers de la main comme si elle n'avait jamais eu aucune importance. Non, Doukas a su ce que je faisais, d'une manière ou d'une autre. Quelqu'un l'a renseigné, ajouta-t-il, pensif.

- Je vous jure que ce n'est pas moi.

- Oh, je le sais bien, vous n'avez pas besoin de me le jurer. Je ne vous ai pas mise dans la confidence, pas parce que je n'avais pas confiance, mais parce que j'avais peur que Doukas ne s'en prenne à vous. Jamais je n'aurais imaginé qu'il serait assez pourri pour ...

Il s'interrompit.

- J'ai fait tout ça pour rien. Des gens ont pris des risques énormes, d'autres sont morts pour me faire parvenir ces documents. Et je ne pourrai pas leur rendre justice en les remettant à la police. Ca me dévore, acheva-t-il, dents serrées et un éclat de fureur dans les yeux.

- Doukas vous a demandé de les lui remettre, j'imagine ?

- Même pas. Il sait que je ne peux plus les utiliser maintenant, sinon ...

Yiannis n'avait pas besoin d'en dire plus, Hermione comprit. Doukas n'avait pris aucune précaution pour brouiller les pistes. Il tenait son pire ennemi dans le creux de sa main, et il le savait très bien. Son adresse même sur l'enveloppe en était la preuve.

- Son plan était parfait. Il m'a laissé avancer mes pions, l'un après l'autre, en attendant tranquillement pour frapper au dernier moment. Et moi, j'ai péché par orgueil et c'est Julian qui en a payé le prix. Je n'ai pas su le protéger. Comment voulez-vous que je lui adresse la parole, à présent ? J'ai tellement honte de moi !

- Vous n'avez pas à avoir honte, Yiannis. Mais vous devez lui parler, il a le droit de savoir. Physiquement, il ne peut pas ignorer une partie de ce qui s'est passé. Et le reste, il vaut mieux qu'il l'apprenne par vous que par Doukas. Sauvez ce qui peut encore l'être ...

Hermione ne sut jamais ce que Julian et son père se dirent, cet après-midi-là, entre les colonnes du temple du Cap Sounion. Une seule chose était sûre : Doukas avait atteint son objectif, jamais Yiannis ne remettrait à la justice les documents qu'il avait eu tant de mal à amasser. Mais s'il avait compté faire exploser le lien fusionnel qui existait entre eux deux, il dut être déçu. A chaque chose malheur est bon, dit le proverbe, et le père et le fils sortirent de cette épreuve plus unis que jamais. Et paradoxalement Julian en éprouverait plus tard une certaine reconnaissance envers Doukas.

Les premières conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir dès le retour de Julian en Angleterre. Yiannis et lui passaient des heures au téléphone tous les soirs , à parler de tout et de rien, juste pour le plaisir de s'entendre et d'effacer au plus vite ce drame dont Julian n'avait toujours aucun souvenir. Et dès que la cloche de la sortie retentissait le jour des vacances, il sautait dans le jet familial qu'il savait trouver aligné sur le tarmac de l'aéroport, direction sa Grèce.

- Mais ..., s'étrangla Paulina, la secrétaire de Yiannis, quand il lui annonça qu'il serait indisponible pendant une semaine. Sept jours !

- Pas de mais. Je ne suis là pour personne, que ce soit le Pape, le président des Etats-Unis ou Marylin Monroe. Compris ?

- Euh ...

On ne pouvait être plus clair. Paulina jeta un coup d'oeil sur le planning de la semaine suivante et soupira de dépit. Inutile d'argumenter, il faudrait bien faire avec. De toute manière, Yiannis Solo avait déjà disparu.

Il avait longtemps réfléchi, après le retour de Julian à Cambridge. Six mois auparavant, quiconque aurait abordé le sujet devant lui aurait été qualifié de fou. Mais les choses avaient changé, et lui aussi. A tel point qu'il était maintenant convaincu que ce qu'il s'apprêtait à demander à Julian, il aurait dû le faire depuis longtemps.

C'était un endroit qu'ils adoraient tous les deux. Surplombant la mer Egée, il ressemblait à la proue d'un bateau. A bâbord, la longiligne silhouette de Makronisi, et derrière elle celle plus trapue et plus imposante de Kea, à tribord, à demi-engloutie dans la brume, l'île Saint-Georges. Et partout la mer, le vent, le soleil. Un endroit béni des dieux, à la gloire desquels, il y avait vingt-quatre siècles de cela, les hommes avaient érigé un temple.

C'était ici que le destin de la puissante famille Solo allait se jouer.

Yiannis regardait son fils. Allongé sur un rocher plat, vêtu d'un simple jean et d'un tshirt trop grand, lunettes de soleil sur le nez, il ressemblait à tous les adolescents de son âge. Physiquement seulement. Fils unique, ballotté entre la Grèce et les Etats-Unis, il avait eu une enfance choyée mais solitaire. Les quelques enfants de Legrena ou de Charakas n'osaient pas jouer avec lui, mis en garde par leurs parents craignant le courroux de Yiannis si le " jeune Monsieur " venait à se faire un bleu ou une écorchure. Julian avait fait très tôt l'apprentissage de sa différence sociale et l'avait davantage subie que revendiquée.

- Non, Cookie ..., murmura-t-il à l'attention de la dalmatienne qui furetait nerveusement près d'un buisson épineux. Laisse les cocottes tranquilles !

C'était un des grands regrets de la chienne : ne pas pouvoir admirer de plus près les perdrix grises qui nichaient entre les branches épineuses des quelques plantes qui parvenaient à vivre dans cet environnement caillouteux et trop sec. Dépitée, elle retourna près de son jeune maître en battant de la queue et lui lécha le bout du nez.

- Oh, Cookie !, rouspéta Julian, mi-bougon, mi-ravi.

Il la repoussa en riant et se redressa sur un coude.

- Tu sais bien que tu n'as pas le droit !, lui rappela-t-il.

Elle le fixa de ses yeux noirs pleins de douceur.

- Mais je le sais, c'est dur de résister à la tentation ...

Il la consola d'une caresse sous le menton.

- C'est toi qui es dur avec elle ..., rit Yiannis.

Il s'interrompit, et son expression, de rieuse, devint pensive.

- J'ai quelque chose à te demander, Julian.

- Quoi donc ?, répondit le jeune homme avec enthousiasme.

Mais devant le changement d'attitude de son père il se redressa, inquiet.

- Donne-moi ta main.

Julian obéit sans comprendre. Yiannis déposa un objet brillant au creux de sa paume. Il reconnut avec surprise sa chevalière. Frappée du trident de Poséidon, emblème des Solo, elle était portée depuis des dizaines de générations par le chef de famille, et représentait son autorité. A ce titre, elle avait été plus d'une fois l'enjeu d'âpres luttes entre les différentes branches de la maison Solo.

- Jette-la dans la mer.

- QUOI ? Mais c'est ...

Yiannis sourit.

- Je sais. Et non, je ne suis pas devenu fou, comme tu as l'air de le penser.

- Tu te trompes, Papa, c'est seulement que je ne m'y attendais pas.

- Je n'ai pas pris cette décision sur un coup de tête. Ça fait des semaines que j'y réfléchis. Depuis Toronto.

Le visage de Julian s'assombrit.

- J'ai toujours voulu te préserver. Je voulais le meilleur pour toi, que tu gardes des illusions sur la nature humaine le plus longtemps possible. Et j'ai échoué.

- Ce n'est pas ta faute, c'est la mienne. J'ai été naïf. Doukas m'a dit qu'il voulait se réconcilier avec toi, faire table rase du passé, et j'ai été assez bête pour le croire.

- Bête ? Non. Tu as bon coeur, Julian. Mais ce n'est pas toujours une qualité, quand tu te retrouves face à des requins dans son genre. Tu n'aurais jamais dû payer ce prix pour avoir été simplement mon fils.

- On ne peut rien y changer à présent, n'est-ce pas ? C'est du passé.

- Oui, et il reste l'avenir. Sais-tu dans quel monde tu auras à vivre, si tu prends ma succession ? Un monde où tous les coups sont permis, où aucune morale n'existe, où l'argent et le pouvoir seuls comptent. Il est difficile d'y garder son âme, crois-moi. Tu prendras des coups, et tu maudiras le ciel d'être né Solo. Et tu me maudiras.

- Jamais.

Julian secoua la tête avec obstination, et un sourire amer étira les lèvres de Yiannis.

- Je laisse tout tomber. Je démantèle l'empire, on prend l'Iliade et on fait le tour du monde, rien que tous les deux. En commençant par les Cyclades, jusqu'au moindre caillou, comme on l'a toujours projeté sans jamais le faire. Qu'est-ce que tu en dis ?

- Tu es sérieux ?

- Je ne l'ai jamais été autant.

- Mais nous sommes les deux derniers Solo ! Si tu démissionnes et que je ne prends pas ta succession, ça veut dire que ...

- Que l'empire Solo aura cessé d'exister, oui, je sais. Ce n'est pas un si grand drame, après tout l'empire romain aussi a bien fini par disparaître. Rien n'est éternel. Si je dois saborder mille ans d'héritage familial pour mon fils, je le ferai sans aucun regret. A toi de décider. Ecoute ton coeur, et décide de ta vie. Quelle que soit ta réponse, elle me convient.

Du bout du pouce, il caressait l'anneau qui brillait dans le soleil. Tant d'hommes l'avaient porté avant son père, et il concentrait en lui tant de luttes, tant de sang et de larmes versés, de succès et de sacrifices, de compromis et d'alliances. Les Solo avaient régné sur la Méditerranée pendant au moins dix siècles, aussi loin qu'on pouvait trouver des traces d'eux dans les archives. Tour à tour proches du pouvoir et opposants farouches, ils avaient fait la grande et la petite histoire, marqué de leur sceau le cours des choses et la vie de la Grèce. Seule une poignée de familles issues de ce qu'on appelait la thalassocratie – l'aristocratie de la mer – avaient eu autant de rayonnement aussi bien sur le commerce que sur la politique ou sur les arts. Et il suffisait d'un seul geste, qu'il lance cet anneau dans la mer pour que tout soit fini. Le suicide d'une dynastie par la main du dernier d'entre eux. Une vie à l'abri du besoin, exempte du poids de son héritage et de son cortège d'ancêtres qui le jugeaient de leur regard sévère du haut de leurs cadres dorés. La liberté de faire ce que bon lui semblait, d'être Julian et non plus Julian Solo.

C'était infiniment séduisant.

Et pourtant, il prit la main de son père, et lui glissa la chevalière au doigt sans hésiter.

- Pourquoi ?, lui demanda Yiannis, surpris de son choix.

- Parce que je suis un Solo, et fier de l'être, même si c'est parfois lourd à assumer. Et parce que je suis le fils d'un homme qui n'a jamais baissé les bras. Alors on continue. En revanche, je veux que tu me fasses une promesse.

- Laquelle ?

- Dès que j'ai mes diplômes, tu me prends près de toi. On n'apprend rien, dans ce genre d'école... Imagine que personne là-bas ne sait pas faire la différence une drisse et un hauban. Comment veux-tu que j'apprenne le métier ?

Et il fronça du nez avec un petit air ironique. Yiannis éclata de rire. Une des meilleures écoles du monde, à 15.000 euros rien que pour les droits d'inscription !

- Marché conclus ?

Il tendit la main à son père. Celui-ci la prit, ému aux larmes. Il aimait son métier, mais pour Julian il aurait vraiment tout laissé tomber. Pas une seconde il n'avait envisagé que Julian refuserait sa proposition.

- Marché conclus !

- Ah, autre chose.

- Quoi donc ?

- Plus jamais on ne reparlera de ce qui s'est passé à Toronto. Il ne sera pas dit qu'un Solo a été un jour mis à terre par un Doukas !

- Non, jamais, reprit Yiannis, soulagé de voir Julian être capable de tourner la page. Il était plus fort que ce qu'il avait redouté.

- Il n'a quand même pas de chance, ce pauvre Constantin, reprit le jeune homme avec une moue. Deux Solo pour lui tout seul ... pas sûr qu'il ait le dessus. Bon, on parle d'autre chose ? Je ne vais quand même pas gâcher mes vacances avec toi en pensant à lui !

- A vrai dire, j'ai bien une petite idée, mais ...

Julian connaissait ce petit regard en coin. Il frémit de plaisir. C'était celui qui annonçait une bonne nouvelle.

- Que vois-tu, là-bas ?

Se retournant, Yiannis désigna du menton la villa.

- Où ça exactement ?

- Amarré au ponton.

Il sourit. Une petite virée de quelques jours tous les deux ?

- L'Iliade ?, fit-il avec un grand sourire.

- Hum, non, je ne crois pas.

- Mais ...

Avait-il la vue qui baissait, ou se moquait-il de lui ?

- On dirait plutôt ... oui, je ne me trompe pas ... un cadeau d'anniversaire ?

Julian poussa un cri de surprise et de joie mêlées. L'Iliade, à lui ?

- Mon père me l'a offert pour mes quinze ans. Comme c'est ton anniversaire dans deux semaines, j'ai pensé que certaines traditions familiales n'ont pas que du mauvais et ...

- Oh, merci, merci !

Il ne se tenait plus de joie, et bondit sur ses jambes. Il aurait dévalé la pente jusqu'au débarcadère si son père ne l'avait retenu par le bras.

- Ecoute-moi, Julian. Ecoute-moi bien. L'Iliade est la seule chose que je te donnerai. La seule, tu entends ?

Il insista sur ces mots, et le jeune homme acquiesça, la mine grave. Bien des années plus tard, ils lui reviendraient en mémoire avec une fulgurante acuité.

- Tout le reste, tu ne l'auras que le jour où je ne serai plus là, et ce sera le plus tard possible, je l'espère.

Il le serra dans ses bras et quand il relâcha son étreinte, Julian fut choqué de voir à quel point il était pâle. Mais presque aussitôt sa bonne humeur naturelle reprit le dessus.

- Bon, tu me montres la différence entre une drisse et un hauban, ou il faudra que j'aille à Cambridge pour avoir la réponse ?

La leçon de choses prit une ampleur imprévue, mais qui était à prévoir, et quand Hermione, deux heures plus tard, vint pour voir Yiannis au sujet d'un dossier urgent, elle s'entendit dire que les Solo père et fils étaient occupés à tirer des bords quelque part entre Egine et Salamine.

A suivre ...

Tout d'abord, un grand, grand, immense même, merci à Lia et Leia pour leurs reviews. Que Lia sache que je ne me suis jamais forcée pour écrire, et que je ne le fais pas uniquement pour mes lecteurs, sinon je n'aurais pas pondu Grandeur et Déchéance en plus de 40 chapitres. Mais bon, il faut savoir admettre quand ça n'est pas bon. Et dans ce cas-là, autant passer à autre chose tout de suite !

Me voilà donc rassurée, auteur sadique que je suis ( j'avoue ! ). Ben oui, je vais devoir zigouilller Yiannis que j'aime pourtant bien, mais c'est la faute de Kurumada-san, il faut bien que je fasse raccord. Le bureau des plaintes est donc officiellement fermé. Et puis ne vendez pas la peau du Yiannis avant que je l'ai tué, inutile de rêver, vous n'êtes pas couchés sur son testament !

Quant aux puristes qui doivent piaffer en se demandant combien de chapitres ils vont devoir subir avant qu'on aborde la période Poséidon, qu'ils se rassurent, elle approche à grands pas ! PLus que 17 ou 18 chapitres - je rigole !

A bientôt !

PS : les reviews sont toujours grandement bienvenues !