Le vol aurait dû se passer sans incident. Tout avait été parfaitement planifié la veille par le co-pilote, Riccardo. C'était normalement à Pete, en tant que pilote senior, qu'aurait dû revenir cette tâche. Il avait quinze ans de plus que Riccardo, et surtout un nombre non négligeable d'heures de vol de plus au compteur, mais le jeune Italien lui avait demandé de le laisser s'en charger. Pete, peu jaloux de ses prérogatives, avait accepté avec un sourire en coin. D'ordinaire, 'ccardo détestait la paperasse et la fuyait comme la peste. Un revirement si soudain ne pouvait s'expliquer que par une affaire de jupons. Une de plus. Sacré 'ccardo !
C'était un tandem improbable que ces deux-là, aussi bien assortis que Laurel et Hardy tant au niveau physique que mental.
Pete McAllister était l'exemple-type de ce que l'Ecosse pouvait produire de plus ... anglais. Moins grand que son co-équipier ( non qu'il fût petit, mais c'était l'Italien qui ressemblait à un poteau téléphonique avec son mètre quatre-vingt-cinq ), peau pâle et cheveux tirant sur le blond roux bien que déjà parsemé de quelques fils argentés qui dénonçaient la quarantaine approchante, il adorait le calme, le haggis que cuisinait sa mère, les promenades sur les plages de son enfance caressées par la Mer du Nord, les livres de Charles Dickens qu'il collectionnait, détestait les asperges, la foule et le bruit.
C'était d'ailleurs là le point d'achoppement avec son exubérant second. Méditerranéen revendiqué, baratineur comme un bonimenteur de foire, Riccardo Gramiccia affichait sans complexes ses origines romaines. Toujours hâlé quelle que soit la saison, sourire de star hollywoodien et Ray-Ban vissées en permanence sur le nez ( même par temps couvert ), il vouait un triple culte au Lazio, à Ferrari et à sa mère. On est Italien ou on ne l'est pas. Insatiable coureur de jupons, il n'était pas rare que Pete vienne l'attraper par la peau du cou à un comptoir d'aéroport où à compter fleurette – et plus si affinités – il en avait oublié l'heure.
Deux hommes aussi dissemblables auraient pu s'entendre comme chien et chat, mais curieusement plutôt que de s'affronter ils se complétaient. C'était d'ailleurs Pete, entré dix ans avant lui au service des Solo, qui l'avait choisi comme co-équipier, et vu le nombre effarant d'heures durant lesquelles ils allaient devoir se côtoyer et travailler en parfaite symbiose, il fallait faire le bon choix. Un cockpit n'était pas un endroit dans lequel il était bon de se livrer à une bataille d'ego ou à une guerre des nerfs. Donc 'ccardo parlait, parlait, parlait, et Pete écoutait un peu, beaucoup, à en devenir fou, et faisait le tri dans tout ce fatras de paroles.
Leur seul point commun, c'était l'amour de leur métier. Pete avait bien failli ne jamais se retrouver aux commandes d'un avion. Issu d'une marine de marins, il avait encouru les foudres paternelles lorsqu'il avait annoncé, à l'âge de quinze ans, que ce qu'il voulait, ce n'était pas naviguer, mais voler. Glapissements scandalisés de tout le clan. Un McAllister voguait sur les flots. Jamais, de mémoire de McAllister vivant ou mort, on n'en avait vu un monter dans ces satanées machines qui griffaient le beau ciel bleu d'Ecosse ( enfin, quand on pouvait l'apercevoir entre deux averses ). Son père avait menacé de lui fermer à jamais sa porte ... ce qu'il avait fait. Pete en avait eu le coeur brisé, et il lui avait fallu bien du courage pour oser reparaître à nouveau sur le seuil de la demeure familiale, à peu près certain de se prendre ladite porte dans le nez. Il avait eu la surprise de sa vie. C'était son père lui-même qui lui avait ouvert, et à la lueur de fierté qui avait jailli dans ses yeux lorsqu'il l'avait vu dans son uniforme de pilote fraîchement diplômé, il avait compris qu'il avait retrouvé sa place. Il en avait d'ailleurs eu la confirmation le jour-même, lorsque le terrible auteur de ses jours avait convoqué tout le clan et annoncé d'un ton sans équivoque que quinconque se permettrait de formuler ne serait-ce que du bout des lèvres le commencement d'une ébauche d'un soupçon d'un début de critique à l'égard de son fils risquait fort d'aller en disserter avec les harengs du Firth of Forth. Le message que même un Sicilien n'aurait pas renié était clair, personne ne pipa mot, et McAllister père passa le reste de la journée à parader dans le village au bras de son fiston, fier comme un coq. Même l'épicière ( une étrangère : elle était de l'ouest de l'Ecosse !) et ce vieux grigou de McPherson qu'il ne pouvait pourtant pas sentir n'y échappèrent pas.
Pete, sorti major de sa promotion ( ce qui fit exulter son père que les McAllister étaient décidément les premiers partout et que le jour où on poserait sur la Lune, ce serait forcément un McAllister – il avait visiblement zappé Armstrong et ses copains, ou plus vraisemblablement feignait de ne pas s'en souvenir ), intégra immédiatement l'aviation civile en tant que co-pilote. Il aimait son travail, et n'envisageait pas d'en changer lorsqu'il fit la connaissance de Yiannis Solo.
Ce ne fut pas le fruit du hasard. Le chef pilote au service de la famille approchait de la retraite, et voulait former son successeur avant de partir s'étendre sur un transat quelque part au soleil. Pete et lui s'étaient souvent croisés au hasard de leurs déplacements, et d'aéroport en hôtel, avaient sympathisé. Avant même de lui en parler, il avait avancé sa candidature auprès de Yiannis. Celui-ci venait de perdre son père dans un accident de voiture, et avait repris les rênes de l'empire familial un peu en catastrophe. Thomas Solo n'avait jamais été un grand voyageur en raison de son état de santé. Les choses étant appelées à changer, il lui fallait prévoir en conséquence, un pilote de Boeing 777 ne passant pas au manche d'un jet privé sans une formation ardue au préalable. Il avait accepté. C'était une opportunité incroyable, et Yiannis lui avait plu dès la première rencontre.
Durant deux ans, il avait donc été le second pilote, jusqu'à la retraite du premier. C'était à ce moment qu'il avait eu l'émotion de sa vie, lorsque Yiannis lui avait fait passer le message de venir le voir quand il aurait un moment. Pete avait froncé les sourcils, surpris. Si c'était pour lui annoncer qu'il passait chef pilote, ça n'était pas une grande nouvelle.
- J'ai deux services à vous demander, avait déclaré d'emblée le jeune armateur.
- Avec plaisir, si c'est dans mes possibilités.
- Il vaudrait mieux, car je ne peux pas le faire moi-même.
- Dans ce cas ...
- Premièrement, maintenant que vous voilà tout seul aux commandes, il va falloir vous trouver un second. Ca me paraît plus logique que vous le choisissiez par vous-même. Peut-être y-a-t'il un nom qui vous vient à l'esprit ?
- Non, personne en particulier ... mais je devrais pouvoir trouver. Ce ne sont pas les bons pilotes qui manquent. Et l'autre chose ?
- Oh, quatre fois rien. Juste un peu de shopping à faire pour moi.
- Du shopping ?
- Je me disais l'autre jour que tant qu'à former un nouveau pilote, pourquoi ne pas en former deux ?
- Je ne vois pas le rapport avec du shopping.
- Oh, c'est très simple. Votre bébé chéri commence à prendre de la bouteille et il manque d'autonomie. Ca vous tente d'en adopter un nouveau ? Là aussi, je vous laisse faire votre choix. C'est vous qui le piloterez, pas moi !
Pete aborda le problème par le côté qui lui semblait prioritaire : trouver son co-équipier d'abord. Ce ne fut pas une mince affaire. Rien ne vaut le bouche-à-oreille, et il se renseigna à droite et à gauche sur d'éventuels jeunes pilotes avec lesquels il pourrait faire équipe. Il rencontra plusieurs candidats intéressants, mais aucun avec lequel le courant passât vraiment.
- Me voilà comme une midinette qui croit au coup de foudre, se surprit-il à soupirer.
Il persista néanmoins, il fallait bien remplir le siège droit du poste de pilotage. Certains auraient recherché un jeune qui débutait dans la profession, malléable. Pas lui. Nul n'était infaillible, pilote en chef ou pas, et il voulait un adjoint qui ait la moëlle de le contredire s'il commettait sans s'en rendre compte une erreur.
C'est ainsi que déboula l'ouragan Riccardo Gramiccia. Jeune, dynamique, du charisme, et un sacré caractère. Pete n'avait pas du tout imaginé un second comme lui. Il mûrit donc son choix pendant deux semaines avant de lui donner réponse.
Ne restait plus qu'à trouver Bébé numéro 2. Contrairement au choix de son second, il avait déjà une bonne idée de ce qu'il souhaitait, pour l'avoir déjà vu sur le tarmac de Londres-Heathrow. Ca pouvait monter à 41.000 pieds, atteindre Mach 0.80, pour une autonomie de près de 12.000 km, une charge maximale au décollage de 41 tonnes, et avec des lignes de pin-up, bref , un petit bijou de technologie et de fiabilité, une pure merveille à en rêver les yeux ouverts. Motorisé Rolls-Royce en plus, on ne pouvait faire mieux, conclut-il avec une pointe de chauvinisme.
Riccardo, maintenant officiellement intégré à la tribu Solo, l'accompagna aux Etats-Unis chez son fabricant pour jauger et examiner la bête sous toutes ses coutures et dans tous ses recoins.
- Alors, ton opinion ?
Les mots lui manquaient, une fois n'était pas coutume, et au fil de son inspection Riccardo lui décocha un concerto ininterrompu de ooooh et de aahhh enthousiastes avec sur le visage un air de bonheur absolu uniquement réservé aux occasions exceptionnelles, à savoir les victoires de Ferrari en Formule 1 et celles du Lazio de Rome.
Toute autre réponse était superflue.
- Dis, Pete, tu ne crois pas que ça va coincer du côté du patron quand il va voir le prix de cette beauté ?
- Il nous a donné carte blanche. Tu peux lui faire confiance, il tient toujours sa parole.
- Quand même, fit le bel Italien, un tantinet dubitatif.
Il s'inquiétait pour rien. Yiannis signa le bon de commande sans sourciller ne serait-ce qu'une fraction de seconde. Hermione, à qui il faisait confiance en matière de bon goût, choisirait l'aménagement intérieur, et pendant sa construction, Riccardo et Pete auraient largement le temps de parfaire leur formation sur ce type d'appareil.
Coût total du joujou : 50 millions d'euros. Mais plein des réservoirs et pourboire aux livreurs compris, quand même.
Chacun ne tarda pas à trouver ses marques à bord, pilotes comme passagers. Heureusement, car l'avion était l'endroit dans lequel Yiannis et Hermione passaient le plus clair de leur temps en dehors du port du Pirée. Ils n'avaient rien contre les avions de ligne, mais quand ils calculaient le temps perdu en contrôles divers et formalités aéroportuaires, le total était effarant, surtout qu'il survenait souvent des imprévus ; trouver des sièges disponibles dans la seconde, même en étant au mieux avec des personnes haut placées dans toutes les compagnies du monde pour vous faciliter les choses, relevait en période de pointe du parcours du combattant. Le nouveau joujou de Pete et 'ccardo était donc désigné par le sobriquet de " résidence secondaire " de la famille Solo. Si le temps était de l'argent, l'argent dépensé dans l'acquisition et l'entretien du prestigieux appareil était aussi du temps gagné.
Capable de traverser allègrement l'océan Atlantique et de rallier Sao Paulo sans escale, il permettrait à Yiannis et Hermione de rentrer directement à Athènes.
- D'accord pour que tu établisses le plan de vol à ma place, 'ccardo, mais on ne fait pas une pause pipi aux Açores cette fois, tu te rappelles ?
- Je sais, je sais, le petit rentre demain matin d'Angleterre. Promis, je dis au personnel de piste de me remplir le biberon de Bébé jusqu'à la tétine.
- Parfait, dans ce cas, file voir ta nouvelle conquête du contrôle aérien !
- Bah, comment as-tu deviné ?
- Je pensais bien que ton amour soudain pour la paperasse devait cacher quelque chose ...
Yiannis et Hermione arrivèrent un peu en retard sur l'horaire prévu. Tous deux affichaient une mine fatiguée et un peu tendue. Le contrat important qu'ils étaient venus négocier au Brésil ne devait pas encore être dans la poche.
- Ne vous inquiétez pas, Monsieur, le rassura Pete, je vais pousser un peu les moteurs et jouer avec les vents et les courants, nous serons à Athènes à l'heure prévue.
- Merci, Pete. j'ai hâte de rentrer à la maison.
- J'ai aussi pris la liberté de commander des plateaux-repas pour la traversée, au cas où vous et Mademoiselle Hermione auraient un petit creux.
- Vous êtes une mère pour moi, plaisanta Yiannis en ôtant son manteau. Mais je suis plus fatigué qu'affamé. Je sens que je vais dormir comme un nouveau-né. A-t-on des chances de se faire secouer au passage du pot-au-noir ?
Pete sourit à cette habitude qu'avait Yiannis de parler en termes maritimes à un pilote d'avion. Peu importait, il comprenait qu'il voulait parler de cette zone climatologique délicate au niveau de l'équateur. La présence de cumulonimbus était en effet très dangereuse pour tout avion, quels que soient son type et sa taille. Si un navire était sujet à des vents violents pouvant entraîner sa perte, un aéronef l'était encore plus par l'aspiration, les rafales descendantes capables de le transformer en mouche prise sous une tapette, la foudre, la grêle ou le givrage. Tout pilote doté de neurones en état de marche les fuyait comme la peste, quitte à rallonger le parcours de quelques centaines de kilomètres. Mieux valait arriver plus tard que jamais, même un débutant savait cela.
- Je viens de recevoir les derniers bulletins météo, nous ne devrions pas avoir à nous détourner.
- Génial !
La première partie du vol se déroula comme prévu pour tout le monde. Dans le cockpit, l'humeur était au beau fixe. La belle de 'ccardo au contrôle aérien était un ange sur terre ( dixit son soupirant ), le ciel était clair et Pete écoutait d'une oreille désabusée les aventures et mésaventures sentimentalo-sentimentales de son coeur d'artichaud de co-pilote, en se demandant si tout compte fait il n'aurait pas mieux fait de choisir un sourd-muet.
Dans la cabine, Hermione avait fini par s'assoupir dans un des fauteuils malgré des efforts désespérés pour rester éveillée. Il n'en était pas de même pour Yiannis, qui malgré sa fatigue, n'avait pas encore fermé l'oeil.
- Vous devriez dormir un peu vous aussi, nous avons eu une semaine de tous les diables, marmonna Hermione avant de sombrer dans un sommeil réparateur.
- C'est ce que je compte bien faire, ne vous en faites pas, la rassura-t-il. Voulez-vous une couverture ?
Elle ne répondit pas : pelotonnée dans son fauteuil elle dormait déjà à poings fermés.
Ce fut un bruit ténu qui la réveilla, une sorte de petit cri étouffé.
Elle ouvrit un oeil, encore à demi-endormie. Qu'est-ce qui pouvait bien faire un bruit si étrange, à 12.000 mètres d'altitude en plein milieu de l'Océan Atlantique ?
Instinctivement, elle regarda en direction de Yiannis. Et son sang se figea dans ses veines.
Il était plié en deux dans son fauteuil habituel, livide, les yeux fermés et le souffle court, sa main droite aggrippant convulsivement sa chemise comme s'il essayait de s'arracher le coeur.
- Oh mon Dieu !, s'entendit-elle hurler.
Elle bondit sur ses pieds et se précipita sur l'interphone.
- Vite, au secours !
Une fraction de seconde plus tard, Riccardo apparaissait dans l'embrasure de la porte du poste de pilotage.
- Qu'est-ce qui se passe ?
Hermione ne lui répondit pas. Elle était agenouillée devant Yiannis, visiblement paniquée et ne sachant que faire.
L'Italien avait suivi une formation de secouriste, comme tout pilote, et devina immédiatement ce qu'il se passait.
- Ecartez-vous. Ecartez-vous, bon sang !
Il lui fallut presque faire preuve de brutalité, mais le moment n'était pas à la galanterie.
- Monsieur, m'entendez-vous ?, demanda-t-il tout en dénouant la cravate de Yiannis et en déboutonnant son col.
Celui-ci émit un râle.
- Ce n'est rien, ça va aller, parvint-il à dire d'une voix hâchée.
- C'est sans aucun doute un malaise cardiaque. Mademoiselle, allez voir Pete, dites-lui de calculer tout de suite une route vers l'aéroport le plus proche. Vous avez compris ?
Elle hocha la tête d'un air si hagard qu'il douta un instant que cela fût réellement le cas, et, après une seconde d'hésitation passée à regarder Yiannis comme si elle redoutait de ne plus jamais le voir, elle se dirigea d'une démarche chancelante vers l'avant de l'appareil.
- Putain de bordel de merde, marmonna-t-il entre ses dents.
Pile poil au milieu de l'Atlantique. Le pire endroit pour faire une attaque. Aussi bien le Brésil que les côtes africaines étaient à des heures de vol : une éternité dans un tel cas. Ils se trouvaient en zone noire, sans communication radio ni repérage radar, trop loin de tout. De toute manière, ça ne changeait rien l'affaire : à supposer qu'ils puissent contacter un hôpital où qu'il soit, encore faudrait-il que Yiannis puisse tenir le coup jusqu'à ce qu'ils l'atteignent. Et à en juger par la gravité de son état, cela s'annonçait mal. Dans un avion commercial, il aurait pu avoir l'assistance d'un médecin, d'une infirmière dans le pire des cas. Ici ils étaient seuls, désespérément seuls.
Tout en traitant ce coup du sort de tous les noms d'oiseaux qu'il connaissait, il déboucla la ceinture de Yiannis. Peut-être cela l'aiderait-il à se sentir un peu mieux. Il doutait que cela change grand-chose, mais tout était bon à prendre.
- Essayez de rester calme, Monsieur. Respirez le plus régulièrement que vous le pouvez. Vous avez compris ?
Yiannis ébaucha un faible signe de tête.
- Où est Hermione ?
- Elle revient tout de suite, elle est partie prévenir Pete de détourner notre route. Nous allons vous emmener à l'hôpital. Des médecins vont s'occuper de vous. En attendant, essayez de parler le moins possible.
- Hermione ... appelez Hermione ... !
- Non, ne vous agitez pas !
- Hermione !
Il avait les yeux exorbités par la souffrance et l'angoisse. Riccardo comprit qu'il ne parviendrait pas à le raisonner. Heureusement des bruits de pas précipités dans son dos lui firent comprendre que la jeune femme revenait.
- Il vous réclame. Qu'a dit Pete ?
A cette question, elle faillit exploser en sanglots, ne se retint qu'au prix d'une volonté de fer. Même sans connaissances aéronautiques d'aucune sorte, elle avait déjà compris.
- Je suis là, Yiannis.
Doucement, elle s'agenouilla près de lui, et passa sa main dans les épaisses boucles brunes.
- Ca va aller. Restez calme.
- Ah, Hermione, j'avais si peur ... Julian ... Julian ... dites-lui ... les preuves contre Doukas ...
- De quoi voulez-vous parler ?
- Vous vous souvenez ? L'enveloppe !
- Celle que vous m'aviez montrée ?
- Oui, celle-là. Dites à Julian ... je les lui ai données ...
Hermione fronça les sourcils. Avait-il réellement donné l'enveloppe susceptible d'envoyer Doukas derrière les barreaux pour le restant de ses jours, ou, plus inquiétant, son esprit était-il en train de se brouiller ?
- C'est lui qui les a ...
- Calmez-vous, je vous en supplie ...
- Oh, Hermione, vous ne comprenez pas ?
Si, elle comprenait ce qui allait se passer, mais elle luttait de toutes ses forces contre l'évidence.
- Dites à Julian ... qu'il en fasse ce ... ce qu'il souhaitera.
Il se tut, à bout de souffle. Sa poitrine se soulevait spasmodiquement. Il était en train d'étouffer.
- Il faut l'allonger, dit précipitamment Riccardo à l'oreille d'Hermione.
Les sièges de la cabine étaient tous équipés d'une commande électrique permettant de les mettre en position quasi-horizontale, recommandée en cas de malaise cardiaque. Cela parut faire du bien à Yiannis, qui s'apaisa un peu. Riccardo demanda à Hermione d'aller chercher un peu d'eau, et il humecta le visage en sueur de Yiannis avec son mouchoir. Il avait réellement une mine terrible, mais l'expression de son regard était pire encore. Quelque chose comme de la résignation se lisait dans les prunelles sombres. Un signe de très mauvais augure. Il pria tous les saints qu'il connaissait pour qu'Hermione ne s'en aperçoive pas elle aussi.
Au même instant, il sentit l'assiette de l'appareil varier légèrement.
- Courage, Monsieur. Vous sentez ? Pete vient de changer de cap. On vous emmène à l'hôpital. Ca va aller ... juste un petit moment.
Il ne savait plus trop si c'était Yiannis ou lui-même qu'il essayait de convaincre, mais ni l'un ni l'autre n'était dupe.
Il laissa Hermione continuer d'humecter le visage de Yiannis avec son mouchoir. Ca ne changerait peut-être rien, mais elle avait un besoin vital de se sentir utile, alors même que la vie de Yiannis était en train de leur filer entre les doigts comme du sable. Déjà il semblait avoir beaucoup de mal à garder les yeux ouverts, malgré des efforts évidents.
- Il faut le laisser se reposer, dit-il au bout d'un moment à voix basse. Je vais aux infos, ça va aller ?, ajouta-t-il.
Elle était à un cheveu de craquer nerveusement, mais s'accrochait. Une sacrée fille.
- Alors ?, demanda Pete aussitôt qu'il franchit la porte du cockpit.
- Dis plutôt, toi.
- J'ai calculé une nouvelle route. On ne gagne rien à rebrousser chemin. On peut atteindre le Cap-Vert dans trois heures, si les vents nous poussent, et qu'on ne tombe pas sur une barrière de cumulonimbus.
- Putain, trois heures ? Mais on n'a pas trois heures ! Tu es sûr de tes calculs ?
- Je les ai refaits deux fois. J'ai poussé les moteurs à fond, je ne peux pas faire plus. Dis-moi, poursuivit d'une voix altérée, c'est si grave que ça ?
Le regard éloquent de l'Italien d'ordinaire si exubérant lui donna la mesure de la situation.
- For God's sake, murmura-t-il en pâlissant.
- Tente tout ce que tu peux. Bousille les moteurs s'il le faut, mais trouve-nous un aéroport le plus vite possible.
Mais tous deux savaient que tout ce que pouvait être fait l'avait déjà été.
Yiannis Solo ne vit jamais les îles du Cap-Vert. Il perdit connaissance sans s'en rendre compte et s'éteignit un peu moins d'une heure plus tard dans les bras d'Hermione. Il laissait derrière lui une jeune femme éplorée, un fils encore mineur et un empire à diriger.
A des milliers de kilomètres de là, dans un aéroport londonien, un adolescent en apparence comme les autres scrutait d'un oeil joyeux l'écran des vols en partance, sans se douter du drame qui venait de se jouer.
Julian Solo n'avait pas 16 ans, et plus jamais sa vie ne serait la même .
A suivre ...
Bon, je sais, je vais sûrement recevoir plus de lettres d'injures que de reviews pour ce meurtre avec préméditation... Ne vous privez pas, ça fera du bien à vos nerfs ! Aux miens aussi ! Ca n'est pas vraiment agréable de tuer un personnage. Alexandre Dumas pleurait bien en écrivant la mort de Porthos, lui !
