Quelque chose contre sa joue.

Granuleux, dur et froid.

Désagréable.
Sous ses doigts aussi.

Bizarre.

Ce n'était pas cette idée-là qu'il s'était faite du paradis.

Ni de l'enfer d'ailleurs.

Et puis, était-on capable de ressentir quoi que ce soit, là-bas ?

La conscience de Sorrento flottait entre deux mondes, sans repères, sans but.

Peu à peu, l'univers reprenait forme autour de lui. D'abord cette sensation de rugosité sur sa joue et sous ses doigts, comme du papier de verre. Puis ce bruit étrange, qui ne lui parvenait qu'en sourdine, mais revenait inlassablement, entêtant, comme un grondement lointain. Une odeur, aussi, sur laquelle il ne parvenait pas à mettre un mot ou une image, mais qui éveillait dans son esprit embrouillé un sentiment de malaise.

Et ce froid ... il avait froid, si froid. C'était comme si des griffes glacées le lacéraient sans relâche, labourant son corps, le mettant en pièces.

Qui avait dit que l'enfer était de feu ? Il était de glace.

Mais il était trop tard, bien trop tard pour lui échapper. Il rassembla ce qu'il parvint à trouver en lui de volonté et ouvrit les yeux, prêt à affronter son sort.

Il lui fallut un instant pour que ses yeux s'accoutument à la lumière vive autour de lui. Ce furent d'abord des choses aux contours flous, sombres, qui ne rappelaient rien de précis à son esprit encore engourdi. Il avait beau fouiller dans sa mémoire, rien ne vint. Il plissa des yeux, s'efforçant de se concentrer et d'oublier ce froid intense qui l'enserrait comme dans un étau, et peu à peu sa vision s'affina.

Des rochers. Une plage.

Rien qui ressemblât aux Enfers en tout cas.
Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il comprit.

Il était vivant.

Vivant.

Ce fut un choc, qu'il encaissa de plein fouet.

Vivant ! Pourquoi ?

Il n'avait rien fait pour mériter de survivre, ne l'avait même pas souhaité. Il avait vu venir la vague comme un condamné voit venir la hache trop longtemps attendue et qui mettrait fin à ses tourments : avec soulagement et résignation, presque avec bonheur. Lorsque l'empire sous-marin de Poséidon s'était effondré, il n'avait pas tenté de fuir. Pour aller où ? Non, il avait fait face à cette vague immense, impitoyable qui déferlait vers lui dans un grondement de tonnerre, balayant tout sur son passage. Il se souvenait des embruns sur son visage. A ce moment-là, une seule certitude s'était imposée à lui : la mort viendrait vite, il n'aurait pas le temps de souffrir. Ce serait vite fini. Il avait respiré profondément et calmement, persuadé que ce serait la toute dernière fois. Puis, un sourire amer sur les lèvres, il avait fait ses adieux à ce monde et fermé les yeux.

Et pourtant il était encore vivant.

Vivant ! Comment ?

Il n'avait pas de réponse à cette question. Mais il était bel et bien en vie, et son corps qui lui faisait mal à en crier était là pour le lui confirmer.

Où était-il ?

Péniblement, il se redressa sur un coude et promena un regard encore mal assuré autour de lui.

Une plage, donc. C'était ça, cette odeur qu'il avait sentie sans parvenir à la reconnaître : celle de la mer. Et ce grondement sourd et lointain, celui des vagues, qui léchaient le sable presque jusqu'à ses pieds en une fine dentelle d'écume.

Une toute petite plage, dans une crique qui aurait pu accueillir trois ou quatre barques de pêcheurs tout au plus, enserrée entre deux falaises qui lui parurent immenses. Et au-dessus de ces falaises, le ciel d'un bleu limpide, écrasant de pureté.

Il ferma un instant les yeux. Il était épuisé, transi de froid, et tremblait comme une feuille, malgré tous ses efforts. Et ce fut lorsqu'il les rouvrit qu'il les vit, par-dessus la crête des falaises. Blanches et solemnelles, dressées telles des sentinelles éternelles sur le bleu lapis-lazuli du ciel.

Les colonnes du temple de Poséidon. La villa Solo. Julian. Elle.

Son coeur se mit à cogner à tout rompre contre ses côtes.

Se pouvait-il que ... ?

L'espoir qui naquit en lui agit comme un électrochoc : s'efforçant de faire abstraction de la douleur, il se redressa tout-à-fait. Un instant, le sable se mit à bouger sous lui. Il paniqua. Une vague ? Puis brusquement, le sol se stabilisa. Ce n'était que l'effet de son imagination et de la fatigue qui le submergeait.

D'un regard fébrile, il balaya la plage. Rien à sa gauche, seulement la mer, qui de ce rythme languissant né dans la nuit des temps caressait le sable ... comme si rien, jamais, ne s'était passé.

La déception fondit sur lui, et ce fut sans plus aucune illusion qu'il tourna son regard vers sa droite.

Et son coeur manqua un battement.

A environ cinq pas de lui, sur le sable, gisait une forme claire.

Julian.

Une bouffée d'espoir jallit en lui, incontrôlable.

- Julian !

Mais Julian ne bougea pas.

Encore engourdi, affolé, Sorrento rampa jusqu'à lui, et un cri de damné mourut dans sa gorge. La mer avait rejeté son corps, mais Julian Solo n'avait pas survécu. Il gisait sur le flanc, la tête rejetée en arrière, ses longs cheveux emmêlés et humides dissimulant à demi son visage. Ses lèvres entrouvertes, d'une teinte bleuâtre malsaine, tranchaient sur sa peau blafarde. Sorrento comprit immédiatement ce qui s'était passé. Asphyxie. Le malheureux s'était noyé.

Atterré, Sorrento s'effondra près de lui.

- Pourquoi ?, hurla-t-il intérieurement. Pourquoi ? Lui n'avait rien fait ! Il était innocent ! C'était moi qui méritais de mourir, alors pourquoi le prendre, lui ?

Les sanglots l'étouffaient, et malgré sa rage devant une telle injustice il ne parvenait pas à détacher son regard du cadavre du jeune armateur. D'une main tremblante, il écarta une mêche collée à sa joue, dans un geste dérisoire.

Plus rien ne pouvait atteindre Julian Solo, à présent. Ne restait plus que l'infime espoir qu'il n'ait pas souffert, qu'il n'ait pas vu la mort venir – mais Sorrento savait d'ores et déjà qu'il n'en aurait jamais la certitude. Il devrait vivre avec cela. Vivre ... il ne lui restait aucune raison de vivre à présent.

Alors que faire ? Rester ici, attendre que le froid l'engourdisse peu à peu, que la mort vienne le prendre lui aussi ?

Il se laissa aller sur le sable, l'esprit vide, mais ne ferma pas les yeux. La mort, il la verrait venir. Il ne détournerait pas le regard, ne tenterait pas de lui échapper. Jusqu'au dernier instant, il ferait face à sa culpabilité, prêt à en payer le prix, à contempler sa propre déchéance.

- Je n'ai pas voulu cela, jamais, murmura-t-il à l'attention de celui qui ne pouvait plus l'entendre. J'aurais dû m'opposer à Kanon, l'arrêter pendant qu'il en était encore temps, et pourtant je n'ai rien fait, aveuglé par mon amour pour elle ... pourras-tu me pardonner, mais peux-tu seulement comprendre ce que c'est que d'aimer ? As-tu seulement eu le temps d'être amoureux ?

Il s'interrompit. Comment trouver les mots pour dire ses regrets, la douleur qui l'écrasait devant cette vie d'un innocent détruite par sa faute ? Il n'avait pas eu le temps de connaître Julian Solo, et déjà il était trop tard. L'amertume et le dégoût de lui-même le submergeaient, devant ce jeune homme qui gisait sur le flanc, un peu replié sur lui-même, la tête en bascule par-dessus son épaule ...

... en bascule par-dessus son épaule !

Quelque chose réagit en lui comme un ressort. Des paroles lointaines, presque oubliées, qui surgissaient soudain avec force.

En bascule par-dessus son épaule. Décubitus latéral.

Il se redressa comme mû par une force invisible, et examina Julian avec la force du désespoir.

Décubitus latéral, c'était bien cela. Les jambes à-demi repliées, l'une sur l'autre, le corps légèrement infléchi, et la tête en arrière pour dégager la gorge et empêcher une victime insconciente de s'étouffer. Pas une position naturelle, en tout cas pas celle qu'a un corps rejeté par la mer.

Un cri de fol espoir s'échappa de ses lèvres. Si on lui avait dit qu'un jour le stage obligatoire de secourisme qu'il avait suivi en classe lui serait utile ... !

Partagé entre l'excitation et l'affolement, Sorrento se pencha à nouveau sur Julian. Comment avait-il pu ne pas comprendre ? C'était le froid, ce même froid qui le taraudait, et non les effets secondaires de l'asphyxie qui avaient rendu les lèvres de Julian Solo si bleues. Une rapide comparaison de leurs mains le lui confirma : leurs ongles étaient, à l'un comme à l'autre, bleus.

Le coeur battant la chamade, il posa deux doigts sur le cou de Julian, juste sous la mâchoire, cherchant un pouls à la carotide, mais à sa grande panique il ne trouva rien.

- Mes doigts sont trop gourds, c'est normal que je ne puisse pas le sentir, se dit-il pour tenter de se rassurer.

Il avait clairement l'intuition qu'il était sur le fil du rasoir : si cet ultime espoir s'effondrait, il s'effondrerait avec lui, et ne se relèverait pas, cette fois.

Avec fébrilité, il approcha sa joue de celle de Julian. Il frémit lorsque, l'espace d'un instant, il crut sentir la tiédeur d'un souffle sur sa peau, mais ce ne fut qu'une impression fugace, si fugace qu'il fut persuadé de l'avoir rêvée.

... mais s'il n'avait pas rêvé ? Si Julian n'était effectivement pas tout-à-fait mort ? S'il restait une chance, même infime, de le sauver ?

Une chose était sûre : s'il restait ainsi, sans bouger, dans ses vêtements trempés et exposé à la morsure du vent froid, Julian Solo n'avait aucune chance de survie. L'hypothermie aurait vite raison de lui. le hasard - ou pas - avait bien fait les choses, la villa de sa famille était tout près de là, puisque Sorrento avait pu apercevoir un morceau du temple du Cap Sounion. Il fallait qu'il l'emmène là-bas, coûte que coûte.

Il eut toutes les peines du monde à se remettre debout. Ses jambes flageolaient sous lui, et son propre corps lui semblait plus lourd que du plomb. Peu importait. Il se reposerait après, quand Julian serait en sécurité, au chaud dans un lit.

L'espoir décuplait le peu de forces qu'il restait au jeune musicien, et le rappel à l'ordre n'en fut que plus brutal : au moment-même où il soulevait Julian de terre, une douleur fulgurante lui déchira le dos, comme si on lui avait planté un fer chauffé à blanc dans le corps. Il dut serrer les dents et lutter pour ne pas perdre conscience. " Athéna ", ce fut ce mot qui jaillit dans son esprit confus. Athéna, qui venait se venger des souffrances qu'elle et ses chevaliers avaient endurées par sa faute. Athéna, qui allait laisser mourir Julian pour se débarrasser de Poséidon. Peut-être que cela valait mieux comme ça ... Il s'attendait à un second coup, sans aucun doute fatal celui-là, mais rien ne vint. Alors il comprit. Il n'y avait personne, cette douleur atroce, c'était une séquelle de sa bataille âprement disputée contre le chevalier Andromède. Le jeune chevalier, pour si doux qu'il parût, n'en possédait pas moins une force incroyable, et l'avait envoyé heurter le pilier dont il avait la surveillance. Son dos avait encaissé le choc de plein fouet : c'était cela, cette douleur.

Inutile de s'apitoyer sur son propre sort, de toute manière il lui était indifférent. Seule la survie de Julian Solo comptait.

L'idée reçue bien connue qui voulait qu'un corps inerte pesât bien davantage qu'un corps animé devait avoir un fond de vérité, car si mince que fût le jeune Grec, il lui parut peser des tonnes et le sentierqui constituait le seul accès à la plage était raide et caillouteux. Plus d'une fois, il faillit tomber, et ne réussit à se maintenir debout que par un immense effort de volonté. Savoir que la vie de Julian Solo ne dépendait que de lui était une formidable source d'émulation autant que de terreur, et il se répétait en boucle que chaque pas donnait une chance de survie supplémentaire au jeune homme. Sans cela, il se fût écroûlé.

Les toits de la villa ne tardèrent pas à apparaître, à son grand soulagement. Mais les hautes grilles qui ceignaient la propriété, si elles auraient paru insignifiantes au Marina de Poséidon, semblaient bien plus imposantes au jeune Autrichien épuisé et chargé de son fardeau humain. Pas le choix : il allait falloir les contourner, atteindre une entrée. Sa vue commençait à se troubler, mais il distingua toutefois une majestueuse grille dont les volutes dorées brillaient au soleil.

- Encore un peu de courage, se dit-il à lui-même.

Mais tel le rocher de Sysiphe, le héros mythologique que les dieux avaient condamné à hisser au sommet d'une colline sans jamais y parvenir, la grille semblait inatteignable : plus Sorrento progressait, plus elle lui paraissait éloignée. Il lui fallut ce qui lui parut une éternité pour la franchir enfin.

La façade principale de la villa, toute décorée de sculptures et ornements délicats, se dressait, blanche, imposante, devant lui. Sans hésiter, il se dirigea vers le grand perron. En gravir les marches avec dans ses bras Julian, qui ne donnait toujours aucun signe de vie, fut un exercice périlleux, ses forces allant en déclinant. Heureusement, l'immense porte d'entrée était ouverte, et lorsqu'il pénétra dans le superbe hall de marbre, son regard erra un instant dans la pièce. Partout, des meubles de prix, des tapis précieux, des bibelots raffinés, des tableaux de grands maîtres, des tentures magnifiques. Mais personne. La villa semblait abandonnée.

Il reprit son souffle quelques instants, et se dirigea sans hésiter vers le monumental escalier de marbre qui menait au premier étage de la villa. Le sang cognait à ses tempes et l'assommait à moitié. C'était à peine si ses jambes le portaient. Il fallait faire vite, maintenant. Il ne pourrait plus tenir très longtemps. Déjà sa conscience s'effilochait.

Comme il franchissait l'angle du palier pour emprunter le couloir, quelque chose le heurta, ou plutôt quelqu'un.

Avant d'avoir pu réagir, il se retrouva nez-à-nez avec une jeune femme aux cheveux d'un roux flamboyant vêtue d'une uniforme de femme de chambre, et qui le dévisageait d'un air surpris.

- Qui êtes-v..., commença-t-elle, sourcils froncés, avant d'ouvrir grand de magnifiques yeux gris-bleu. Oh, mon dieu, Monsieur Julian !

Elle porta ses mains à son visage, effarée, ne parvenant à croire ce qu'elle voyait.

- Qu'est-ce que ..., bafouilla-t-elle.

Sorrento ne lui répondit pas plus qu'il ne l'écouta. Il continua son chemin en la bousculant, et après avoir fait quelques pas puis tourné à l'angle d'un couloir, s'arrêta devant une porte close. Cet obstacle, somme toute logique mais que son esprit au bord du gouffre n'avait pas prévu, faillit avoir raison de sa volonté.

- Au nom du ciel, ouvrez-moi cette porte !, s'entendit-il apostropher brutalement la jeune femme.

Elle s'exécuta avec un temps de retard et il s'engouffra dans le petit salon qui précédait la chambre de Julian. Heureusement, cette fois, la porte entre les deux pièces n'était pas fermée, et à la seconde où il déposait Julian sur son lit, ses jambes se dérobèrent sous lui et il s'effondra.

Il était si vidé de toutes forces qu'il lui fallut quelques secondes pour reprendre son souffle et ses esprits.

La jeune femme de chambre l'avait suivi et fixait la forme inerte de Julian avec incrédulité.

- Allez chercher un médecin, parvint à lui dire Sorrento d'une voix hachée. Vite ...

Le mot " médecin " dut lui faire entrevoir la gravité de l'état du jeune homme et la gravité de la situation. Elle ébaucha un hochement de tête et tourna les talons. Sorrento l'entendit qui s'éloignait en courant.

Chaque seconde comptait. Malgré ses jambes qui tremblaient, il se remit debout et commença fébrilement à déshabiller Julian. Mais ses vêtements imprégnés d'eau résistaient sous ses doigts gourds, et il ne parvint pas à dénouer le jabot autour du cou du jeune homme. A bout de patience, il était en train de le déchirer quand une voix masculine le fit se retourner.

- Ecartez-vous, laissez-moi faire !

Un homme d'une quarantaine d'années, aux cheveux poivre et sel, venait d'entrer dans la chambre. Avec un calme qui stupéfia Sorrento, il bondit vers Julian et commença aussitôt à l'examiner.

- Hypothermie. Merde, siffla-t-il entre ses dents. Siobhan, ma petite, courez à l'office, et dites à Adam de foncer à mon cabinet prendre ma sacoche. Ensuite, avec les autres, ramenez-moi des couvertures et de quoi faire un feu dans cette cheminée. Et ne traînez pas en route ... et prévenez aussi Mademoiselle Hermione.

- Bien, Monsieur Marko.

Et elle disparut à nouveau.

L'homme, avec des gestes précis qui démontraient une maîtrise et une grande habitude de la pratique médicale, avait déjà dépouillé Julian de presque tous ses vêtements, sous les yeux d'un Sorrento mis à l'écart, comme s'il avait occulté sa présence. Mais il se trompait.

- D'où venez-vous, tous les deux ?, lui demanda-t-il soudain en fronçant les sourcils.

La question prit le jeune Autrichien de court. La seule chose qui le préoccupait jusqu'à présent était la survie de Julian. Il n'avait pas prévu qu'il devrait aussi s'expliquer sur sa réapparition soudaine. Il aurait pu mentir, il préféra botter en touche.

- Je l'ai trouvé sur la plage.

- Eh bien, il vous doit une fière chandelle.

Au grand soulagement du jeune homme, il ne demanda rien de plus et s'absorba dans sa tâche.

Julian ne donnait toujours aucun signe de conscience. Le dénommé Marko disparut un court instant dans une pièce contigue et en revint avec plusieurs draps de bain. Il lui en tendit un.

- Prenez ça. On va le sécher. Mais ne frottez surtout pas la peau.

- Pourquoi ? J'ai toujours entendu dire qu'il fallait frictionner la personne pour la réchauffer.

- Beaucoup de gens le croient, mais il ne faut surtout pas faire cette erreur. Cela enverrait le sang qui est en surface, froid, vers l'intérieur du corps, plus chaud, et ferait chuter encore sa température. Au contraire, il faut le laisser se réchauffer progressivement, sans choc. Allez, il faut faire vite, on n'a pas de temps à perdre. Ah, voilà Siobhan qui revient.

La jeune femme de chambre était accompagnée de deux collègues, toutes trois croûlant sous des monceaux de couvertures, édredons et couettes. Elles avaient visiblement raflé tout ce qui leur était tombé sous la main. Un valet aux allures de pingouin les suivait, muni de tout ce qu'il fallait pour faire un feu.

- Ca va suffire ?

- Largement !

- Est-ce que ... ?, hasarda Siobhan, la lueur qui dansait dans ses yeux en disant long sur son inquiétude quant à Julian.

- Je ne peux rien vous dire tant que je n'ai pas mes instruments. Qu'est-ce que fiche Adam ?, s'énerva le médecin. Il est parti les chercher à Pékin ou quoi ?

- Le voilà !, s'écria une des soubrettes en l'apercevant par l'immense fenêtre.

Une volée de marches plus tard, Adam, le jardinier des Solo, était dans la chambre, hors d'haleine, avec la précieuse sacoche à bout de bras, et, sur le côté du visage, un curieux filet de sang.

- Qu'est-ce qui vous est arrivé ?, l'interrogea Marko.

- Aucune importance !, répliqua-t-il. Tenez, votre sacoche.

- Merci. Si vous voulez bien tous nous laisser maintenant ...

- Vous nous donnerez des nouvelles de Monsieur Julian, hein ?, fit Siobhan d'une petite voix.

Le docteur sourit.

- Dès que je le pourrai, promis. En attendant ... non, pas vous, s'exclama-t-il à l'attention de Sorrento qui s'apprêtait à sortir lui aussi.

- Moi ?

- Oui, vous. Restez ici.

Il n'osa pas désobéir à cet homme dont le regard sévère semblait le jauger, et d'un autre côté pouvoir rester auprès de Julian était un soulagement.

Tous les domestiques sortis – dont Adam se frottant le haut du crâne – le médecin agit en silence, Sorrento le regardant faire. Il commença à prendre avec un thermomètre électronique la température de Julian. Le résultat ne l'enchanta guère, à en juger par la grimace qu'il ne se donna pas la peine de dissimuler. Suivirent un rapide examen de la pupille, une prise de la tension artérielle et une auscultation. Le médecin fronça les sourcils, visiblement surpris par ce qu'il en apprit, et son visage se ferma.

- Aidez-moi à le mettre sous les couvertures.

Les oreillers valsèrent à l'autre bout de la pièce, et quelques instants plus tard Julian était allongé dans son lit, couvertures jusqu'au menton.

- Etendez une des courtepointes sur lui.

Il plongea à nouveau la main dans sa sacoche, en sortit un petit étui. Sorrento le vit en extraire une petite seringue et un flaçon contenant un liquide incolore.

- Qu'est-ce que vous allez faire ?, murmura-t-il avec angoisse.

- Rien pour l'instant. Simple précaution. Et j'espère ne pas avoir à m'en servir.

Il posa la seringue et le flaçon qui l'accompagnait sur la table de chevet près de lui et ne dit rien de plus.

Un silence pesant s'installa, uniquement troublé par les crépitements du feu que le valet avait allumé dans la cheminée à l'autre bout de la chambre. Il fallait attendre, maintenant.

Sorrento se laissa aller. La fatigue fondait sur lui comme un oiseau de proie, et il perçut vaguement un bruit dans le couloir, et une porte qui s'ouvrait. Il releva la tête, et la silhouette longiligne d'une femme se dressa devant lui. Elle le dépassa sans le voir et courut vers le lit.

- Julian ... Julian, l'entendit-il dire d'une voix éperdue. Oh mon dieu ... qu'est-ce qu'il a ?

- Froid, répondit calmement Marko. Ne vous inquiétez pas, Hermione, ça va aller maintenant.

Elle ne paraissait pas l'entendre, penchée sur Julian, lui caressant le front et les cheveux en un geste maternel inné.

- Vous êtes sûr ?

- Ne vous inquiétez pas, répéta-t-il.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Je ne peux pas répondre à cette question. Mais Monsieur, ici, le peut sans doute.

La femme se tourna dans sa direction, et Sorrento sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Il n'eut le temps que de mémoriser deux choses : qu'elle était très belle, malgré ses mèches folles et les cernes qui creusaient ses yeux, ... et qu'elle était furieuse. Son regard de gorgone le transperça, terrible et accusateur.

Il n'eut pas le temps de réagir, elle avait déjà bondi sur lui, toutes griffes dehors, prête à le déchiqueter.

- Combien, hein ? Combien vous a-t-il payé ?

- Hermione !, tenta de s'interposer le docteur.

Mais elle était au-delà du raisonnable.

- Que ... que voulez-vous dire ?, balbutia Sorrento qui ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire.

- Doukas ! Combien vous a-t-il payé ?

Elle l'avait saisi par les épaules, et le secouait comme un prunier. Sorrento tenta de se dégager, mais au même instant la douleur dans son dos explosa. Un kaléidoscope fait de milliers d'éclats noirs et blancs lui brouilla la vue. Il happa le bras de la jeune femme, essaya de s'y raccrocher, en vain. il était déjà trop tard.

Il se laissa glisser, et les ténèbres l'engloutirent.

A suivre ...

Et voilà mon petit cadeau de Noël pour les quelques lecteurs qui suivent cette fic. Un petit coucou tout particulier à VampireNoPandora et à LadySaori, qui doit avoir meilleur temps que nous dans Rome l'éternelle !

Au fait, pour la petite histoire, Siobhan se prononce ... Che-ven. Les Irlandais sont des petits comiques !