- Voilà, c'est fini. Mais la prochaine fois, passez par la porte !
Adam, le jardinier des Solo, se tâta la tête, sans doute pour vérifier qu'elle était toujours bien là. Elle devait, vu le mal de chien qu'elle lui faisait. Il en voyait encore trente-six chandelles, et sous ses doigts il pouvait sentir une belle bosse qu'il garderait quelques jours. Le docteur Vrizakis avait une secrétaire qui tapait plutôt dur ...
- Je voulais faire vite et la fenêtre était ouverte, plaida-t-il d'un ton piteux. Je ne pouvais pas savoir que votre assistante me prendrait pour un cambrioleur. Si elle tape sur son clavier de la même manière, je le plains, le pauvre !
- En tout cas, me voilà débarrassé de cet horrible vase qui défigurait ma salle d'attente depuis quinze ans.
- Beh, si vous le trouviez si moche, pourquoi le garder ?
- C'est Melina Alevratos qui me l'a offert, pour être venu à bout de son exzéma, fit Marko en haussant les épaules d'un air fataliste.
- La femme du pêcheur ?
- Elle-même.
- Aïe. Je comprends mieux !
Tout le petit et paisible village de Legrena savait à quel point Melina Alevratos avait un caractère difficile. Un mot de travers, un acte mal interprété, et c'était des histoires pour trois générations. Chaque village grec avait ses tragédies grecques, mais elle, mégère encore moins apprivoisée que celle de Shapespeare, faisait monter la moyenne.
- Bon, pas d'aspirine pendant 48 heures. Le paracétamol, par contre, vou pouvez. Si vous avez des vertiges ou si les bourdonnements continuent au-delà, revenez me voir.
- A votre cabinet ?
- Oui. En passant par la porte, si vous voulez éviter que ma secrétaire ne vous fasse encore des misères !
- Oh, je m'en souviendrai !
Adam se leva avec une grimace.
- Et le petit ... enfin, je veux dire Monsieur Julian ... comment va-t-il ?
- Disons que ce n'est pas brillant, mais que ça aurait pu être pire.
Une fois Adam parti, Marko retourna au chevet de Julian. Hermione le veillait sans un mot et sans un geste, telle une statue de marbre. Le jeune homme n'avait pas encore repris connaissance, mais son état s'était sensiblement amélioré. Malgré le chaos consécutif aux catastrophes survenues les jours derniers – Legrena avait été bizarrement épargnée, bien que se trouvant sur le rivage – Marko avait réussi à dénicher une poche de perfusion qu'il lui avait administrée. Son visage avait repris quelques couleurs, sa tension artérielle était remontée et son coeur avait repris un rythme à peu près normal.
- A-t-il ouvert les yeux ?, demanda Marko en entrant dans la chambre.
- Non.
Hermione poussa un profond soupir qui traduisait son inquiétude.
- Dites-moi la vérité, Marko.
- Je vous l'ai déjà dite, Hermione. La maladie dont est mort Yiannis, même s'il se trouvait que Julian en était lui aussi - atteint, ce qui est peu probable, ne le met pas en danger immédiat. Je ne vais pas vous faire un cours de cardiologie, mais je vous assure que ça n'a aucun lien.
- Alors pourquoi ça ?
Elle désigna du menton la seringue et le flacon toujours sur la table de chevet.
- Deux précautions valent mieux qu'une. Julian est encore très faible, et si son coeur devait donner des signes de fatigue, j'aurais recours à l'adrénaline. Mais ça n'arrivera pas.
- Il n'y a pas que ça. Vous savez à quoi je pense, n'est-ce pas ?
- A Toronto ?
- Hum.
- Je m'en doutais. Mais je peux vous le jurer, Hermione, je n'ai rien trouvé qui puisse me laisser penser que la disparition de Julian ces derniers jours ait un quelconque lien avec ce qui s'est passé là-bas. A part une petite coupure au cuir chevelu, il n'a strictement rien. Trois points de suture et quelques mèches de cheveux sacrifiées, il s'en sort plutôt bien. La seule chose qui m'inquiète encore, c'est sa grande faiblesse.
- Lui doit en savoir plus , dit Hermione, dents serrées.
-" Lui ", c'était ce mystérieux jeune homme qui avait ramené Julian, et s'était évanoui lorsqu'elle l'avait secoué un peu trop fort.
- Il a dit avoir trouvé Julian sur la plage.
- Et vous croyez ce qu'il dit ?
- Comme Julian, ses vêtements étaient trempés, comme lui il avait du sable dans les cheveux, comme lui il était dans un état d'épuisement impossible à simuler, même pour un bon comédien.
- Ca ne nous apprend rien sur lui !
- Non, bien sûr. Mais j'ai fait ma petite enquête. J'ai envoyé Nikolaos à la plage.
Tous deux connaissaient cette plage, la seule dans le coin. Tout le reste de la côte n'était que rochers saillants. Aucun autre endroit ne permettait le débarquement.
- Et alors ?, demanda Hermione, soudain intéressée.
- Nikolaos est un fureteur hors pair. Il aurait dû se réincarner en chien policier, il aurait fait merveille. Vous vous souvenez de la crypte ? Personne n'avait rien remarqué sauf lui.
- Oui, oui, fit Hermione d'un ton légèrement agacé. Vous en venez au fait ?
- Notre ami Nikolaos m'a fait son rapport. Il y a bien des traces de pas fraîches là-bas. Et vu leur profondeur dans le sable, il est tout-à-fait vraisemblable qu'il s'agisse d'un homme en portant un autre.
- Donc il dirait la vérité ? Il aurait bien trouvé Julian sur la plage ?
- Sans aucun doute. Mais la question est : que faisait-il lui-même sur cette plage ? J'ai du mal, vu les événements de ces jours derniers, à imaginer quelqu'un d'assez cinglé pour avoir envie de pêcher des coques !
- Moi aussi ..., dit Hermione sombrement.
Elle se méfiait de ce jeune homme inconnu, et ne se donnait pas la peine de le cacher.
- Il y a autre chose d'encore plus étrange.
- Ca ne vous suffisait pas jusqu'ici, pour ce qui est de l'étrange ?
- Disons que si on a la réponse à ça, on aura sans doute la réponse au reste : il y a bien des traces de pas qui montent de la plage ... mais il n'y en a AUCUNE qui y va.
- Aucune ? Vous voulez dire ... qu'ils sont tous deux venus de la mer ?
- Je ne vois pas d'autre explication.
- Eh bien, ricana Hermione d'un ton acide, ce charmant jeune homme en a, des tas de choses intéressantes à nous dire !
- J'ai bien peur que pour cela, vous n'ayez à patienter un peu, Hermione. Je lui ai injecté assez de calmants pour lui faire faire le tour du cadran.
Les yeux de Julian étaient tournés vers la mer.
C'était ce qui frappait le plus Sorrento, ces yeux d'un bleu-vert magnifique, luisant sous les longs cils, déjà à demi-éteints et pourtant obstinément tournés vers la mer, comme si elle était toute sa vie, tout ce qu'il voulait emporter avec lui. Un dernier sourire, pâle et résigné, effleura ses lèvres et il se laissa sombrer vers le néant.
Sorrento s'entendit hurler.
- Réveillez-vous !
Une main sur son épaule, la sensation d'une présence près de lui.
- Vous avez fait un cauchemar ..., dit une voix féminine .
Il cligna des yeux à plusieurs reprises, et lentement, les voiles qui obscurcissaient son esprit se dissipèrent.
- Restez calme. Ne bougez pas, je reviens tout de suite.
Des bruits de pas qui s'éloignaient et il se retrouva seul.
Encore à demi-groggy, il se redressa tant bien que mal et tenta d'analyser la situation, à commencer par l'endroit où il se trouvait.
C'était une jolie chambre claire, baignée de soleil, dont les murs tendus de brocarts délicats étaient ornés çà et là d'aquarelles délicates. De lourds rideaux aux plis savamment étudiés et enrichis de passementerie encadraient les hautes fenêtres à la française, et dans un coin une console toute rehaussée de bronze et de nacre supportait un vase chinois visiblement de grand prix. Tout ici indiquait le luxe et le bon goût.
La villa Solo.
Il avait réussi. Il avait ramené Julian Solo aux siens.
Surgit alors la terrifiante question : était-il encore en vie ?
Négligeant le conseil que lui avait donné la femme, il rejeta le drap qui le couvrait, et s'arrêta, interdit.
Il était nu comme au jour de sa naissance. Ses vêtements avaient disparu. En revanche, un solide bandage entourait son torse. Il ne se souvenait de rien, et en déduisit logiquement que ces soins, on les lui avait donnés après qu'il se soit évanoui. Avisant une pièce de tissu – jeté de lit, châle, il ne savait quoi mais c'était le dernier de ses soucis – il tendit le bras avec l'intention de s'en envelopper. Mal lui en prit : aussitôt la douleur, dont jusqu'ici il n'avait pas remarqué l'absence, déferla sur lui, et il se sentit vaciller. Au moment même où le vide l'aspirait, deux mains puissantes sur ses bras le retinrent au bord du gouffre.
- Il faut que vous restiez allongé, dit une voix.
Ce n'était plus la même voix. C'était celle d'un homme, cette fois, et il lui fallut un instant pour réaliser que ce n'était pas en allemand, sa langue maternelle, mais en grec qu'on lui parlait.
Il se laissa faire.
- Vous êtes blessé, vous ne devez pas vous lever pour l'instant.
C'était l'homme que la jeune femme était allée chercher tandis qu'il s'occupait de Julian. Le médecin.
- Julian ... Monsieur Solo ... comment va-t-il ?
- Il va bien, s'empressa de le rassurer son interlocuteur.
- Je veux le voir.
- Plus tard. Vous avez des côtes cassées, des vertèbres sans doute aussi. Vous devez rester au lit, vous comprenez ?
Oui, il comprenait, mais son dos était le dernier de ses soucis.
- Je veux le voir !, répéta-t-il d'un ton farouche qui fit comprendre à Marko Vrizakis qu'il ne céderait pas, quelqu'en soient les conséquences pour sa santé.
- Soit, mais après, vous vous recoucherez et me laisserez vous examiner.
Sorrento ébaucha un vague accord d'un mouvement de tête. Il aurait accepté n'importe quelle condition pourvu qu'il soit rassuré sur le sort de Julian.
- Je vais vous chercher de quoi vous habiller. Vous m'attendez ici, d'accord ?
Il revint quelques minutes plus tard avec un peignoir qu'il l'aida à mettre.
- Appuyez-vous sur mon bras.
En d'autres circonstances, la fierté de Sorrento lui eût fait refuser l'offre du docteur, mais il se sentait trop faible pour la repousser. Docilement, la gorge sèche, il se laissa guider. Chaque pas lui coûta un cri de douleur mais il ne capitula pas.
Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre de Julian, Hermione bondit sur ses pieds, toutes griffes dehors, sans chercher à dissimuler son hostilité. Marko la tempéra d'un froncement de sourcils. Heureusement, Sorrento n'avait rien vu, son regard était fixé sur la mince silhouette qui reposait dans ce lit trop grand pour lui.
Dans le royaume sous-marin, du haut des marches de son temple, revêtu de sa splendide armure de Poséidon, Julian lui avait semblé incroyablement imposant. Pourtant ils étaient sensiblement de la même taille, et Sorrento était plus solidement bâti que le délicat Julian. Cet ascendant dont il sentait encore le poids sur lui tenait-il à la présence dans son enveloppe charnelle de l'âme divine de l'empereur des mers ? Était-ce uniquement cela qui l'avait conduit à se fourvoyer ainsi, et à le suivre sans rechigner presque jusqu'à la fin, quand il était déjà trop tard ? Ou bien ... ?
Le temps d'un éclair, il revit des yeux d'un bleu céleste, entendit à nouveau son rire, reconnaissable entre mille.
Elle.
Non, ne pense pas à elle.
Pas maintenant.
Julian d'abord. Parce qu'il était innocent, enjeu bien malgré lui de forces qui le dépassaient et qu'il ne pouvait pas même soupçonner, parce qu'il ne méritait pas de mourir, tout simplement. Pour le ... reste, on verrait après.
S'il y avait un après.
Physiquement, le jeune homme semblait beaucoup mieux que la dernière fois fois où il l'avait vu – inconscient et glacé dans ses vêtements trempés, respirant à peine. Son visage n'affichait plus cette affreuse teinte bleuâtre qui l'avait épouvanté, et, confortablement calé dans une mer d'oreillers, il paraissait dormir paisiblement. Mais Sorrento n'était pas dupe, il savait que rien n'était terminé, et que le plus difficile était encore à venir.
- Julian n'est plus en danger, et cela grâce à vous. Quand vous êtes arrivé ici, il était en hypothermie critique, dit le docteur. Il est très faible et n'a pas encore ouvert les yeux, mais tout risque est écarté à présent. Je n'ai pas de mots assez forts pour vous exprimer nos remerciements à tous.
Sorrento le remercia de ses paroles d'un hochement grave. La belle jeune femme brune assise au chevet de Julian ne desserra pas les lèvres et lui décocha un regard aussi brûlant que froid. Sa première impulsion fut de détourner les yeux : dans toute cette histoire, il n'était pas fier de son rôle, même si elle ne pouvait bien entendu pas deviner la part qu'il y avait prise. Cependant, il n'avait pas l'intention de se dérober à ses devoirs. Aussi soutint-il son regard, et à la fin ce fut elle qui capitula, mais il devina qu'il ne perdait rien pour attendre.
- Maintenant que vous voilà rassuré, je vous raccompagne à votre chambre ! Je dois vous examiner.
Il se laissa faire. Il en avait fait la promesse, et il tenait toujours ses promesses, quelqu'en soit le prix pour lui. De toute manière, Julian n'avait pas besoin de lui dans un avenir immédiat.
- J'aimerais que vous passiez une radio quand la clinique de Lavrio sera en état de fonctionner à nouveau normalement, déclara le docteur en palpant le dos du jeune homme. Plusieurs de vos côtes sont cassées, et vos vertèbres thoraciques ont pris un méchant coup, n'est-ce pas ?
Une simple pression des doigts sur sa colonne un peu en-dessous des épaules arracha un cri de douleur à Sorrento. Nul besoin n'était d'être grand clerc pour comprendre que c'était la conséquence de sa rencontre pour le moins brutale avec le pilier contre lequel l'avait projeté le très doux mais surprenant chevalier d'Andromède.
- Je ne serais pas étonné que la T6 à la T8 soient fêlées, peut-être même fracturées, continua Marko Vrizakis. Prendre les choses à la légère serait très imprudent dans votre cas, je ne sais pas si vous en avez conscience. Je vous ai fait une infiltration de corticoïdes, ce qui permet à la douleur d'être sous contrôle. Mais je compte sur vous pour ne pas me compliquer la tâche, sans quoi vous risquez fort de vous en mordre les doigts ... vous comprenez ? Quelles sont vos principales occupations dans la vie ?
- Quoi ?, balbutia Sorrento, pris de court par la question.
- Exercez-vous un sport particulier, ou une quelconque activité physique ?
- Je ... je suis musicien.
- Hum, fit sombrement Marko. Je pense que vous allez subir un repos forcé si vous ne voulez pas avoir trop de séquelles.
Le coeur de Sorrento battit plus fort. La musique était toute sa vie ... au moins jusqu'à ce jour. Pour lui, vivre sans musique, c'était comme demander à un poisson de vivre sans eau : tout bonnement contre-nature.
- Vous pensez que j'en aurai ?
- C'est probable, oui, mais nous allons tout faire pour limiter les dégâts, n'est-ce pas ?, conclut-il sur une note qui se voulait optimiste, et dont le jeune homme lui sut gré.
Ce que le docteur Vrizakis ne pouvait pas savoir, c'était que pour Sorrento, cette incertitude sur sa capacité à rejouer un jour la moindre note n'était que la partie émergée de l'iceberg de ses angoisses.
A suivre ...
