Ce fut une paix armée, certes, mais à mi-chemin entre guerre froide et coexistence pacifique. Hermione n'était pas décidée à lâcher un pouce de terrain face au jeune inconnu. Bien qu'il fût scrupuleusement surveillé par tout le personnel, elle ne put rien apprendre de nouveau sur lui, en tout cas rien qui confortât ses soupçons. Sorrento ne quittait pas le chevet de Julian et la sourde hostilité dont elle faisait preuve à son égard ne semblait guère le troubler. Son attention paraissait tout entière portée à Julian, et dès que celui-ci commença à émerger de l'état semi-comateux dans lequel il se trouvait depûis son retour, il s'installa tout bonnement dans la chambre du jeune armateur, dormant calé dans une bergère aussi confortablement que son dos le lui permettait. Si la première impulsion d'Hermione fut de le renvoyer manu militari dans ses quartiers, elle s'en abstint toutefois pour une raison toute simple : elle ne pouvait trouver meilleure occasion de l'avoir constamment à l'oeil, et se réjouissait doublement du réveil de Julian. Car aussi empressé et inquiet qu'il fût à l'égard de Julian, il ne pouvait lui échapper que plus le jeune homme donnait des signes de revenir à lui, plus il devenait nerveux. Et pour quelqu'un qui n'avait soi-disant rien à se reprocher, c'était pour le moins étrange …. Mais peu importait qu'il essayât de le cacher. Ce qu'il ne voulait pas dire – qu'il ne pouvait pas dire, d'après ses propres mots – Julian le lui apprendrait.
C'est donc dans cette douce optique qu'Hermione attendit le réveil de Julian. Elle ignorait encore à quel point elle allait être déçue.
La première brèche dans le mur de ses espoirs ne vint pourtant pas de l'Autrichien, mais de Julian. Au fur et à mesure qu'il reprenait connaissance, il manifesta des signes d'agitation auxquels ni elle, ni le docteur Vrizakis ne s'attendaient.
- Ce sont sûrement des cauchemars, il n'a pas de fièvre, confirma le praticien. Rassurez-vous, ça ne met pas sa vie en danger. Ca va passer...
Hermione décocha à Sorrento un regard meurtrier qui lui promettait les pires souffrances s'il était lié à ces cauchemars de près ou de loin, mais cela n'eut aucun effet sur le jeune homme, dont les yeux étaient obstinément tournés vers Julian. Et elle comprit qu'elle avait commis une grosse erreur de jugement à son propos : il ne la craignait pas. En revanche, ce qui allait se passer dans les heures à venir paraissait le terrorisait, à tel point qu'elle ne sut plus tout à coup si elle devait s'en réjouir, ou s'en effrayer, elle aussi.
Elle eut la réponse à cette question en fin de nuit. Encore quelques heures auparavant, elle se figurait que ce moment serait une fête, presque une résurrection.
Ce fut un retour brutal et cruel à la réalité.
Ce ne fut d'abord qu'un gémissement à peine audible, des battements de cils presque affolés, puis, enfin, un éclat de lumière s'allumant dans des prunelles d'un bleu incertain.
Hermione bondit de son fauteuil et se précipita vers le lit, son coeur battant la chamade.
- Julian !
Il semblait désorienté. Son regard errait sur ce qui l'entourait, sans rien accrocher.
- Je suis là, Julian, lui dit-elle doucement en caressant son front pour le rassurer.
Mais Julian ne parut s'apercevoir davantage de sa présence tout près de lui. Bien pire, il ébaucha un geste – sans doute inconscient – pour l'écarter. Interdite, elle se laissa faire. Et c'est alors qu'elle se rendit compte de son erreur, et sa rage explosa en un cri de douleur : c'était le jeune inconnu que Julian cherchait si désespérément. Pas elle.
Tout ce qui se passa ensuite dura à peine le temps d'un éclair, pourtant cela allait bouleverser la vie de deux jeunes hommes, et celle d'Hermione par conséquent qui, réduite à l'état de simple témoin, n'en aurait l'explication que des années plus tard.
Sorrento, qui dormait, avait ouvert les yeux en entendant Hermione parler à Julian, et s'était dressé, pâle comme la mort. Il allait enfin savoir, après tout ce temps …. et il avait peur, atrocement peur de ce qu'il allait découvrir.
Leurs regards se croisèrent …. et le temps s'arrêta. Il y eut un instant d'incrédulité dans les yeux bleu-vert, qui se mua lentement en soulagement. Et du bonheur, aussi, tellement de bonheur, presque trop. Sorrento se sentit chanceler sous le coup de l'émotion.
Et soudain tout bascula. Un voile tomba sur les yeux de Julian, telle la hache du bourreau. Plus la moindre lumière dans les yeux, seulement le reflet d'un immense désespoir.
- Non, non …., murmura Sorrento anéanti.
La déception le foudroya, et il tomba à genoux près du lit où reposait Julian. Il avait cru sottement que les choses pouvaient être reprises là où elles avaient été laissées. Cruelle, folle erreur ! Mais il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même d'avoir espéré l'impossible. On ne pouvait pas revenir en arrière, pas plus que réveiller les morts. Il aurait préféré avoir succombé sous les coups d'Andromède ou s'être noyé plutôt que de vivre ça.
Julian sanglotait nerveusement, les yeux clos, prostré en position foetale. Hermione caressait ses cheveux en un geste d'apaisement, en vain. Rien ne pourrait le soulager, à présent. Rien sauf ….
- Non, pas ça. Pas ça !
Incapable d'en supporter davantage, il sortit, abandonnant Julian.
Le jour se leva sur une aube grise.
Sorrento avait passé le reste de la nuit sur un coin de la terrasse, replié sur lui-même, à affronter sa conscience et ses souvenirs. Il se sentait vide, misérable, épuisé. Avec le réveil de Julian, un gouffre insondable s'était ouvert sous ses pieds et il savait que s'il ne le comblait pas, ce gouffre les aspirerait tous les deux. Son propre sort lui était plus indifférent que jamais, c'était même presque un soulagement. Mais Julian ?
Il n'avait jamais envisagé que les choses en arriveraient là. Devoir faire un choix.
Car il l'avait deviné dans ses yeux : Julian se souvenait de tout. De Poséidon, de la guerre sainte, du sacrifice des marinas, des milliers de morts innocentes qu'elle avait engendrés.
Et pire encore, il se souvenait du reste.
Pourquoi hésites-tu, hein ? Pourquoi ne la prends-tu pas, cette décision ? Il n'y en a aucune autre possible, et tu le sais. Tu l'as toujours su, au plus profond de toi. Que dois-tu écouter, ton coeur ou ta conscience ? Et qui es-tu vraiment : ce jeune homme qui ne vit que pour la musique, ou ce marina de Poséidon, prêt à défendre ses intérêts divins jusqu'au bout ? Crois-tu toujours être celui qu'elle aimé ? Elle est morte, bel et bien morte. Elle ne reviendra pas, on ne revient pas du royaume d'Hadès. Tu n'es pas Orphée, elle n'est pas Eurydice. Quand bien même, qu'aurais-tu eu à lui offrir ? Tes mains sont pleines de sang, et ton esprit ne connaîtra plus jamais le repos, tu le sais bien, n'est-ce pas ? Laisse-la dormir, elle n'a jamais demandé autre chose. Tu te souviens de cette promesse ? C'est toi qui l'a rompue, pas elle …
- Ca va ?
Une voix près de lui le fit sursauter. C'était celle d'Hermione, penchée vers lui, qui le dévisageait d'un air inquiet. Aucune hostilité non plus dans sa voix, seulement de la pitié, presque de la compassion.
- Oui, je crois, se força-t-il à dire.
- Vous devriez rentrer, il y a beaucoup de vent, vous allez attraper froid.
Il faillit lui répondre qu'une pneumonie, dans la situation dans laquelle il se trouvait, aurait presque été la bienvenue, mais il se contenta d'une grimace qui se voulait sourire.
- Comment va monsieur Solo ?
- Le docteur Vrizakis a dû lui faire une piqûre, il était très agité.
C'était le moins qu'on pouvait craindre. A présent, il serait hanté pour le restant de sa vie par le souvenir de cette tragédie dans laquelle il avait eu un rôle déterminant. Combien de temps pourrait-il supporter cela ?
C'était un faux dilemme : les choses étaient d'une simplicité aveuglante. Sur un plateau de la balance, le fantôme d'une femme follement aimée, sur l'autre la vie d'un jeune homme innocent qu'il connaissait à peine.
Non, il n'y avait pas d'autre solution, il n'y en aurait jamais. Alors autant trancher dans le vif, tout de suite, et tant pis si ça faisait mal. Et après …. il n'y avait pas d'après.
Il se redressa et fit face à Hermione.
- Je dois vous parler. Vous allez m'écouter, et ne pas me poser de questions ….
- Mais …., commença-t-elle à protester.
- Si vous aimez Julian, vous ferez ce que je vous dis. J'agis uniquement dans son intérêt, et il m'en coûte plus que vous ne pouvez imaginer. D'accord ?
Effrayée autant par la gravité du ton qu'il employait que par son expression torturée, elle hocha la tête. Elle avait été convaincue que le réveil de Julian serait la fin du cauchemar …. mais ça avait été tout le contraire. A bout de forces, elle renonçait à combattre celui qui lui avait paru être un ennemi. Puisqu'elle ne pouvait rien – et Yiannis n'était plus là – autant s'en remettre à ce mystérieux jeune homme dont elle continuait pourtant à se méfier, mais qui lui faisait entrevoir une faible lueur d'espoir. Après tout, si le diable s'était présenté en lui proposant un marché au prix de son âme, elle aurait accepté.
- Je vais aller voir quelqu'un qui peut aider monsieur Solo. Je ne peux vous dire ni son nom, ni les liens qui les unissent. Sachez seulement que c'est la seule personne au monde qui peut à présent le sauver. Toutefois, rien ne me certifie que cette personne acceptera ce que j'ai à lui demander. Et – il marqua un temps d'arrêt – il se peut que je ne revienne jamais. Si c'était le cas, dites-lui que …
Sa gorge se noua malgré tous ses efforts.
- …. que je n'avais jamais voulu l'abandonner. Il comprendra.
Il n'eut pas le courage de partir sans lui dire adieu.
Tassé sur lui-même, Julian dormait d'un sommeil drogué qui ne parvenait pas à effacer le désespoir de ses traits. Le calmant que lui avait injecté le docteur l'empêchait certainement de gaspiller ses maigres forces à se débattre contre les cauchemars qui l'assaillaient, mais derrière ces paupières closes, son esprit luttait toujours contre la folie et le désespoir. Rien n'était résolu. Il arriverait un jour où les drogues, aussi puissantes soient-elles, ne suffiraient plus à le protéger de lui-même. Saga des Gémeaux, un demi-dieu pourtant, en était le douloureux exemple. Alors qu'adviendrait-il d'un malheureux être humain livré à lui-même ?
Sorrento le regarda en silence un long moment, conscient qu'ils ne se reverraient peut-être jamais. La colère des dieux pouvait être terrible, et toute miséricordieuse que fût Athéna, sa vie serait sans doute le prix de son implication dans la guerre sainte qui venait de s'achever. Il était prêt à le payer. La seule chose qui lui importait était de plaider la cause de Julian Solo. Mais pour cela il aurait besoin d'une monnaie d'échange. Et cette précieuse carte, la seule qu'il pouvait désormais jouer, il ne savait pas où la chercher, à supposer seulement qu'elle existât encore ...
- Quoi qu'il arrive, puisses-tu me pardonner un jour.
Doucement, comme il s'était agi d'une pieuse relique, il prit la main émaciée qui gisait entre les plis des draps. La chevalière frappée du trident luisait faiblement à son majeur. Il la porta à ses lèvres, puis s'en alla vers son destin.
A suivre ... ( et j'aime beaucoup les reviews ! )
