Presque trois heures maintenant qu'il le cherchait. Et rien. Strictement aucun indice. Pourtant il avait passé au peigne fin toute la côte aux alentours de la résidence Solo. S'il se cachait, il ne pouvait pas être loin.
Quand le Sanctuaire sous-marin de l'empereur Poséidon s'était effondré, Sorrento n'avait pas eu le temps de « s'assurer » du sort de Kanon des Gémeaux, ce traître qui avait infiltré les Marinas de Poséidon sous le déguisement du général Dragon des Mers et causé à lui seul une très longue, trop longue liste de morts. Sa dernière vision du monde sous-marin avait été celle d' Athéna formant une bulle protectrice pour ses guerriers avant que la vague déferlante ne le happe. Ensuite, le noir complet. Il n'avait recouvré ses esprits que plus tard, sur la plage, près du corps inanimé de Julian Solo, réincarnation divine de l'Empereur des Sept Mers redevenu simple mortel.
La survie du jeune homme avait été sa priorité, et remettant à plus tard sa chasse à l'homme, il avait porté Julian inconscient jusqu'à sa villa, où il l'avait confié aux bons soins des domestiques qui ne pouvaient en croire leurs yeux de voir enfin réapparaître leur jeune maître, porté disparu depuis de longs jours, et vivant de surcroît !
Pourtant, si lui et Julian avaient échoué près d'ici après l'effondrement du Sanctuaire de Poséidon, il y avait de fortes chances pour qu'il en ait été de même pour Kanon – ou son cadavre. Mais il ne trouva rien, ni corps, ni trace de sang , ni même de pas dans le sable. Ce maudit imposteur ne s'était quand même pas volatilisé ? Avait-il servi d'encas aux poissons ? Après tout, il ne méritait rien d'autre !
Sorrento était sur le point de croire que ç'avait été le cas lorsque son cosmos perçut soudain une faible vibration. Kanon ! Ce sale traître était donc toujours en vie ? Ses cinq sens soudain en alerte, il tenta de déterminer d'où cela provenait. Pas très loin, légèrement sur sa gauche, derrière ces rochers. Il les escalada, et parvint à une petite crique, invisible depuis la plage. Il la balaya du regard. Aucune trace du fugitif. Pourtant, il ressentait toujours cette vibration, et plus intensément que tout à l'heure ; il devait donc être sur le bon chemin. Ses longs doigts de musicien se crispèrent sur sa flûte, et il continua d'avancer avec prudence. Il connaissait trop Kanon, à présent, pour ne pas savoir qu'il y avait tout à craindre de cet homme. Même blessé, il devait encore être puissant et dangereux. Comment avait-il pu imaginer un seul instant qu'un homme comme lui pouvait succomber d'un coup de trident, même divin, dans la poitrine ?
- Le seul moyen de se débarrasser d'un serpent, pensa-t-il en serrant les dents, c'est de lui couper la tête …
Kanon avait peut-être survécu à l'enfer de la prison du Cap Sounion, mais cette fois-ci, il ne s'en tirerait pas à si bon compte !
Progressant pas à pas, il finit par le débusquer. Kanon gisait sur le ventre sur une langue de sable entre deux rochers qui le dissimulaient aux regards. Ses vêtements, déjà en piteux état avant même qu'il ne soit emporté par la furie des eaux, n'étaient plus que lambeaux et découvraient de larges zones de peau tuméfiée, lacérée, déchirée. L'océan ne lui avait pas fait de cadeau en le rejetant contre cette côte et en le ballottant au gré des vagues tel un vulgaire fétu de paille. On aurait dit qu'il s'était vengé de la destruction de l'empire sous-marin.
Découvrir l'homme qu'il haïssait le plus au monde dans ce triste état ne causa aucune joie à Sorrento. De la colère, du mépris, de la pitié presque, mais de la joie, non. Il ne s'était pas félicité non plus de la mort des guerriers divins de la princesse Hilda de Polaris – et sa conscience, maintenant qu'il savait qu'eux aussi avaient été le jouet de ce complot sordide, s'en trouvait un peu apaisée.
Et pourtant cet homme avait fait de lui un assassin !
Il le contempla un instant en silence. Kanon semblait à demi-mort. Mais lorsqu'il lui toucha le bras du bout du pied, il eut un gémissement à peine audible et se recroquevilla sur lui-même.
- Ainsi, tu es toujours en vie, dit seulement Sorrento d'une voix parfaitement calme.
Kanon mit un long moment à réagir. Etait-il réellement si diminué physiquement, ou essayait-il de l'amadouer ? L'Autrichien jugea préférable de ne pas relâcher sa garde. La moindre erreur face à un adversaire de cette trempe pouvait lui coûter la vie. Le Grec finit par tourner péniblement la tête vers lui et, ouvrant les yeux, esquissa un sourire crispé par la douleur.
- Tu viens exécuter la sentence ?, demanda-t-il simplement d'une voix étouffée.
Sorrento ne répondit rien. Il se contenta de lever son bras armé de sa flûte vers le ciel. Kanon suivit d'un regard exempt de toute émotion cette main prête à s'abattre sur lui comme la colère divine.
- Attends … Ai-je droit à une dernière volonté, comme tout condamné à mort ?
Rien d'ironique dans son ton, ni de provocateur. Au contraire, il paraissait incroyablement détaché, résigné sur son sort.
- Dis toujours.
Pour toute réponse, Kanon, au prix d'un douloureux effort, passa un bras au-dessus de sa tête, et, écartant doucement l'opulente chevelure qui ondulait dans son dos jusqu'à mi-cuisses, dénuda une nuque d'une fragilité insoupçonnée.
- Un coup, un seul …
A bout de forces, il ferma les yeux, dans l'attente du coup de grâce.
Mais rien ne vint.
Sorrento était resté figé dans la même position, bras en l'air, prêt à briser d'un seul coup de flûte la nuque offerte. Les Dieux savaient combien ce traître l'avait mérité ! Athéna et Poséidon avaient tous deux failli mourir à cause de ses ambitions démesurées, pas un seul des guerriers divins d'Asgard n'avait survécu, ni aucun général de l'empereur des mers lui excepté, les chevaliers de bronze avaient dû endurer mille souffrances, et il préférait ne pas penser au nombre probablement incroyablement élevé et encore inconnu de victimes innocentes qui avaient péri aux quatre coins du monde dans les raz-de-marée et les inondations !
… Et pourtant il ne pouvait pas !
Une boule enserrait sa gorge comme dans un étau, tandis des larmes de rage brouillaient son regard et coulaient sur ses joues. Il était furieux contre lui-même : combien fallait-il donc de morts et de sang versé pour qu'il juge un homme assez méprisable pour ne pas mériter un procès ? Il n'avait donc aucun cœur, puisqu'il était incapable de venger les victimes de ce monstre ! En définitive, il ne valait guère mieux que lui !
Son flûte, lancée avec violence contre les rochers, fit entendre un son clair et vint rouler sur le sable tout près de Kanon. Celui-ci ne bougea pas.
Il fallut quelques minutes à Sorrento pour retrouver un semblant de sérénité. Mais lorsqu'il se pencha pour ramasser sa flûte, sa décision était prise.
- Lève-toi !, ordonna-t-il à Kanon, qui n'avait toujours pas fait un mouvement.
Il n'eut aucune réaction. Sorrento le poussa du pied. En vain. Il s'agenouilla alors à côté de lui, et, le prenant par une épaule, le souleva. La tête de Kanon plongea vers le bas, comme désarticulée. Il avait perdu connaissance.
Ce ne fut qu'alors que Sorrento aperçut la large tache sombre sous lui. Le sable de la plage avait bu tout son sang.
Ce fut un grand moment dans l'histoire du Sanctuaire : un général de Poséidon, demandant le plus poliment du monde à être reçu par Athéna en personne, et ce seulement quelques jours après le terrible combat qui avait opposé les deux déités ! Il y avait de quoi s'interroger.
Surtout que ledit général n'arrivait pas les mains vides. Il y eut bien des murmures dans son dos, tandis qu'il escaladait, imperturbable, les marches du grand escalier du Sanctuaire. A plusieurs reprises, il entendit un nom maudit en ces lieux : Saga …
Sorrento ne jugea pas utile de relever l'erreur des braves gens qui le dévisageaient d'un air d'effroi tout en se demandant pourquoi les chevaliers d'or n'intervenaient pas pour chasser l'intrus. Celui qu'il tenait dans ses bras, plus mort que vif, n'était pas Saga, mais son jumeau, Kanon. Visiblement, ici, personne ne connaissait son existence. L'ex-général Dragon des Mers n'avait donc pas menti lorsqu'il avait fait état de son adolescence vécue dans l'ombre de son frère.
Mais après tout, le passé de Kanon ne le regardait pas, et son futur encore moins. D'autres s'en chargeraient légitimement à sa place. C'était dans cette intention qu'il était venu jusqu'ici.
Il s'était attendu à une hostilité larvée, après les récents évènements, mais il n'en fut rien. Lorsqu'il atteignit le Palais où se trouvait Athéna – il pouvait sentir son cosmos, doux et puissant comme à l'accoutumée – les gardes présentèrent les armes. On avait dû leur faire le mot dès qu'il s'était présenté au bas des marches.
Saori Kido se tenait dans la salle du Trône, une majesté innée émanant d'elle. Elle était Athéna jusqu'au bout des ongles, bien plus que Julian Solo avait jamais été Poséidon. Sorrento s'arrêta, intimidé malgré lui. Comment avait-il pu porter les armes contre elle ? Jamais il ne pourrait effacer cette faute.
Saori invita Sorrento à s'approcher d'un petit signe de tête. Des deux côtés du tapis rouge , se tenaient, très dignes, quatre chevaliers d'or. Un cinquième, un étrange personnage dépourvu de sourcils et au front incrusté de deux points tout comme le drôle de gamin qui avait apporté au chevalier du Dragon l'armure de la Balance pendant la bataille occupait la partie de l'estrade située à la droite d'Athéna – le futur Grand Pope , maître du Sanctuaire, sans doute.
- Sois le bienvenu au Sanctuaire, Sorrento de Sirène, dit Athéna.
Il ne répondit rien, et continua d'avancer dans sa direction, son fardeau humain dans les bras. A sa droite, un chevalier d'or eut un mouvement de méfiance.
- Milo, je t'en prie, souffla à côté de lui son collègue, un longiligne jeune homme blond aux paupières closes.
Sorrento préféra faire semblant de n'avoir rien remarqué et alla déposer Kanon aux pieds de la déesse.
- Je vous amène celui qui est responsable de cette guerre et de tous ces morts, Majesté, et le confie à votre Justice, quelle qu'elle soit. Et je viens aussi pour implorer votre pardon.
Il mit un genou en terre devant elle en signe de respect.
- Que veux-tu dire, Sorrento ? Mon pardon , tu l'as, et tu le sais bien. Comme tous ceux qui sont morts dans cette bataille, que ce soit à Asgard ou dans le Sanctuaire sous-marin, tu as été dupé par Kanon.
- Je ne parle pas de cela, Majesté. Je suis venu vous supplier de me pardonner de n'avoir pas été capable d'éliminer ce traître. Je voulais le faire … mais je n'ai pas pu.
Athéna sourit.
- Tu voudrais donc que je te pardonne d'avoir eu un geste d'humanité ?
- Il a essayé de vous tuer, Majesté !
- Je sais. Et je sais aussi qu'il m'a protégée de son corps pour expier sa faute.
- Qu'allez-vous faire de lui, alors ?
- Je n'en sais rien, répondit franchement Athéna. Mais la question trouvera peut-être une réponse d'elle-même, ajouta-t-elle d'une voix triste en regardant l'homme à demi-mort qui gisait à ses pieds.
Elle se tourna vers le chevalier aux longs cheveux mauve qui se tenait immobile près d'elle.
- Mu, veux-tu bien t'occuper de lui ?
- A vos ordres, Majesté, fut la réponse, prononcée d'un ton neutre qui n'échappa pas à Sorrento.
Le chevalier du Bélier souleva avec précaution Kanon et quitta la pièce, sans que les autres daignent s'intéresser un tant soit peu de son sort. Apparemment, les chevaliers d'or étaient loin d'accueillir celui qui était presque un des leurs à bras ouverts …
- C'est très courageux à toi d'être venu ici, dit Athéna d'un ton sans animosité.
- Je ne suis pas venu de gaieté de coeur, pour être honnête, avoua Sorrento.
- Ca, on s'en doute !, s'écria dans son dos une voix acide. Au moins ça nous évitera de te courir après !
- Milo !, fit aussitôt une autre voix plus douce.
- Fiche-moi la paix, Shaka, avec tes théories de l'amour du prochain et autre fadaises. Ce zèbre-là est en partie responsable de ce qui s'est passé, et tu voudrais que je reste tranquille dans mon coin, à faire du tricot en sirotant une tasse de thé peut-être ?
- On ne t'en demande pas tant, intervint Athéna d'un ton ferme. J'apprécie ta loyauté, Milo, et je t'en remercie. Mais j'apprécierais tout autant que tu me laisses régler la partie diplomatique de toute cette affaire, si tu n'y vois pas d'inconvénient ! Le Marina de la Sirène est venu ici sans intentions belliqueuses, pour autant que je sache, et j'entends qu'il ne soit pas inquiété de quelque manière que ce soit tant qu'il sera dans l'enceinte du Sanctuaire. Suis-je bien claire ?
Oui, elle était bien claire, et Milo acquiesça de mauvaise grâce sans se donner la peine de réprimer un grognement.
- Comment va Julian ?, s'enquit Saori. Puisque tu ne sembles pas craindre pour ta propre vie en venant ici – et tu as raison d'ailleurs – c'est pour lui que tu es là, n'est-ce pas ?
Sorrento surprit une lueur de tristesse dans son regard. Elle semblait avoir une réelle affection pour le jeune homme. Lors de la bataille, quand ses chevaliers l'avaient pris pour cible, elle avait fait tout son possible pour éviter qu'il ne soit blessé, voire tué. Comment aurait-elle pu sacrifier un innocent ?
- Physiquement, il va le mieux possible compte tenu des circonstances, d'après le médecin. Mais …
Sa phrase mourut dans un soupir éloquent.
- Je vois ..., fit Athéna en baissant les yeux.
Cette compassion dont elle témoignait envers Julian ( et même envers Kanon, qui était mille fois bien plus coupable ) encouragea Sorrento à jouer carte sur table.
- Majesté, j'ai quelque chose à vous demander, bien que je ne sois pas digne que vous y répondiez favorablement. Mais je ne repartirai pas d'ici sans votre réponse, quelle qu'elle soit, et si le prix à payer est celui de ma tête, alors qu'il en soit ainsi.
Un oh scandalisé jaillit dans son dos. Encore ce chevalier d'or pour le moins agité et vindicatif qui faisait des siennes. Athéna le rappela à l'ordre d'un coup d'oeil sévère, et reporta son attention sur Sorrento.
- Tu parles bien gravement ...
- Je parle comme quelqu'un qui n'a plus d'espoir et par conséquent plus rien à perdre.
- Est-ce dans cette intention que tu as ramené Kanon au Sanctuaire ?
- J'avoue avoir pensé qu'il pouvait être un ... argument de poids dans notre négociation.
- Eh bien, dis-moi ce que tu souhaites. Tu peux parler sans crainte.
Sorrento prit une profonde inspiration. De la façon dont il présenterait les choses dépendait la suite de son existence, et encore, c'était l'aspect le plus négligeable de la chose.
- Je viens vous demander la grâce d'un jeune homme dont le seul tort a été d'avoir été choisi par Poséidon pour être sa réincarnation.
- Je vois ... il se souvient de tout ce qui s'est passé ?
- Oui.
Il n'avait pas besoin d'en dire plus. Saori Kido était une jeune femme intelligente, et elle comprenait ce que cela signifiait. Sans doute en ce moment même se demandait-elle comment elle aurait réagi, si elle n'avait pas été choisie pour accueillir l'âme d'une déesse miséricordieuse mais d'un dieu ivre de sang et de pouvoir.
- Tu veux que j'efface ses souvenirs, si je comprends bien, et lui permette de reprendre sa vie d'avant ?
- Vous seule avez ce pouvoir. Si vous refusez, Julian mourra.
Sa voix tremblait, et il était effrayé par ses propres paroles. Elles étaient à double tranchant : moralement, bien sûr, c'était lui mettre le couteau sous la gorge en rejettant implicitement sur elle les conséquences d'un refus – autrement dit la mort d'un innocent. Mais elle pouvait – et il ne crevait de peur – voir les choses sous un angle tout autre, nettement plus dangereux : la mort du dernier des Solo lui apporterait l'assurance que plus jamais Poséidon ne pourrait se dresser contre elle, ni dans 200 ans, ni dans 10.000. Une vie sacrifiée pour combien de vies futures sauvées ? Toute sage et miséricordieuse qu'elle soit, son intérêt et celui de l'humanité toute entière n'étaient-ils pas de laisser couler le sang de Julian ?
Tête baissée, elle restait silencieuse. Sorrento comprit, et ferma les yeux pour lui cacher ses larmes. Ca n'avait servi à rien qu'il cherche et trouve Kanon, qu'il le ramène ici comme monnaie d'échange. Il avait foulé aux pieds sa dignité de Marina aussi bien que d'homme pour rien. Elle n'interviendrait pas, n'effacerait pas les souvenirs de Julian, le laisserait lentement sombrer dans la folie et le désespoir jusqu'à ce que ...
- Je vous demande pardon de vous avoir dérangée, Majesté, se força-t-il à dire d'une voix sans timbre. Je n'aurais pas dû venir ici. Je vous remercie d'avoir pris le temps de m'écouter. Adieu.
Il s'inclina en une révérence raide et, tournant les talons, s'éloigna, le bruit de ses pas résonnant sous les hautes voûtes du Palais.
Personne ne souffla mot – pas même le dénommé Milo. Jamais Sorrento ne s'était senti aussi seul, ni misérable.
- Attends !
Il se figea, surpris. Que pouvait-elle bien avoir à lui dire, après cette fin de non-recevoir ? Justifier sa décision ? Elle n'en avait pas besoin, il ne la blâmait pas, la comprenait dans une certaine mesure. Quant à tout le reste, cela lui paraissait si futile qu'il aurait presque pu en rire.
Il lui fit face, prêt à s'entendre dire qu'il était aux arrêts ou qu'il allait être exécuté sur-le-champ pour crimes de lèse-majesté.
- Dis-moi, Sorrento, que signifie Julian Solo pour toi ?
La question était ambiguë et terriblement complexe. Sa réponse ne pouvait que l'être elle aussi. Il réfléchit longuement, pesant ses mots sans être sûr de les avoir trouvés. Il y avait toutes ces choses qu'elle savait ... et celles ignorées d'elle, et qui le resteraient, enfouies dans le secret de son coeur. Elle n'avait pas à les connaître.
- Il est ma repentance, Majesté.
Est-ce cela qui la convainquit ? Elle ne le lui dit pas, pas plus qu'elle n'évoqua ses propres raisons d'accepter sa demande. Sorrento était pourtant conscient que ce n'était pas une décision prise à la légère, et que les conséquences pouvaient en être lourdes, non seulement pour lui et Julian, mais aussi pour elle-même. Car qui savait sur quoi pouvait mener le fait qu'un dieu soit intervenu dans les affaires d'un autre sans son consentement ? C'était de la diplomatie sur une corde raide, qui pouvait très bien déclencher une levée de boucliers sur l'Olympe. Athéna n'avait pas une grande marge de manoeuvre, et pouvait se voir reprocher son implication aussi bien que sa passivité ... dans les deux cas et compte tenu de l'inflammabilité propre aux caractères olympiens, cela pouvait suffire à mettre le feu aux poudres.
Hermione ne dit pas un mot face à la longue silhouette enveloppée d'une mante qui l'accompagnait lorsqu'il revint. Sorrento avait jugé préférable qu'elle ignorât l'identité de la jeune femme. Elle l'avait probablement croisée lors de la réception donnée pour les 16 ans de Julian, et aurait pu aisément la reconnaître. Il ne la débarrassa de sa mante que lorsqu'ils furent tous deux au chevet de Julian, porte hermétiquement fermée à clé derrière eux.
Elle était une déesse : pour elle, ce ne serait que l'affaire de dix secondes. Dix secondes et tout serait terminé. Vraiment terminé, sans possibilité de retour en arrière, se dit Sorrento pour se donner du courage, alors qu'au plus profond de lui, quelque chose hurlait qu'il pouvait encore tout arrêter, reprendre les choses où elles s'étaient arrêtées.
Mais il y avait Julian. Et pour ce jeune homme qu'il connaissait à peine, il devait pousser une déesse à commettre l'irréparable. Les regrets, il en aurait, il lui faudrait vivre avec. Dix secondes, dix petites secondes, qui le séparaient du néant.
- Tu n'avais pas d'autre choix, se martela-t-il en la voyant se pencher sur Julian et poser la main sur son front.
Athéna ferma les yeux, et il comprit soudain qu'elle "lisait" la mémoire de Julian avant de l'effacer. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle fasse cela. Machinalement, ses ongles griffèrent le tissu de son costume. Et si ... et si elle devinait tout ? Son coeur s'emballa.
Il n'eut pas à attendre pour le savoir. A peine eut-elle clos les paupières qu'elle rouvrit les yeux, ses prunelles immenses envahies par la surprise et le doute. Et le regard altier qu'elle tourna vers lui eût intimidé n'importe qui.
- Tu m'as trompée, Sorrento, dit-elle d'un ton tranchant.
- Non, Majesté, non.
Il secoua la tête, des larmes au bord des cils.
- Tu sais pourquoi de quoi je parle, n'est-ce pas ?
- Oui, souffla le jeune Autrichien, la mort dans l'âme.
- Alors explique-toi : pourquoi me l'avoir caché ?
- Parce que ça n'a aucune importance pour vous.
- Si, ça en a une. J'ai une conscience, et ce que tu me demandes de faire est mal ...
- Non, Majesté, ce n'est pas mal. Si vous le faites, vous sauvez la vie de Julian Solo.
- Mais il n'y a pas que sa vie en jeu, et tu le sais aussi bien que moi, et même davantage. Je ne peux pas effacer sa mémoire à partir de l'instant où Thétis lui a révélé qui il était sans effacer le reste. Tout le reste !
- Je sais, murmura-t-il avec une grimace amère.
- C'est vraiment cela que tu veux ?
- Que je veux ? Oh, Majesté ! Je serais prêt à me prosterner devant Hadès lui-même s'il m'offrait une autre alternative ... en avez-vous une autre ?
- Non.
- Alors faites-le, je vous en supplie.
- Et si je refuse ?
- Alors je saurai vous y contraindre.
C'était clairement une menace, mais Athéna ne s'effraya pas. Elle était de loin plus puissante que lui, et savait qu'il ne mettrait pas son projet à exécution. Il était plus désespéré que dangereux.
- Essaie plutôt de me convaincre ...
- Que puis-je vous dire que vous ne sachiez déjà ?
- Tes raisons.
- Que vous importent mes raisons ? Ce n'est pas ma vie qui est en jeu ici.
- Le crois-tu vraiment ?
Rien ne lui échappait, décidément. Sorrento éclata d'un long rire nerveux et se prit la tête entre les mains.
- J'ai su que j'allais la perdre au moment-même où je l'ai retrouvée, dit-il seulement.
- Tu l'as aimée, n'est-ce pas ?
- Jusqu'à la folie, répondit-il sans l'ombre d'une hésitation.
Il y avait un tel accent de sincérité et de désespoir dans sa voix qu'Athéna en fut ébranlée.
- Faites-le, Majesté. Il faut laisser dormir les morts.
Il avait raison. Il fallait laisser dormir les morts, refermer les portes ouvertes. Faire la paix avec le passé, si c'était possible. Il n'était peut-être pas d'essence divine, contrairement à elle, mais c'était lui qui avait raison.
Dix secondes plus tard, la page était tournée à tout jamais.
- Et toi ?
- Moi ?
- Veux-tu que j'efface tes souvenirs, à toi aussi ?
- Non. Mais je vous suis reconnaissant de votre proposition.
- Et moi navrée que tu la refuses . Tu sais ce qui t'attend ! Tu vas souffrir ...
Il eut un pâle sourire.
- Accepter eût été choisir la facilité.
- Tu n'as pas à expier pour les fautes d'autres, Sorrento.
- Ce n'est pas mon but.
- Que vas-tu faire alors ?
- Ce que je vous ai dit tout à l'heure : laisser dormir les morts. Mais l'oublier, je ne le veux pas. Les souvenirs, c'est tout ce qui me reste d'elle à présent ...
A suivre ...
Petite note : ceux d'entre vous qui ont lu Grandeur et Déchéance auront peut-être reconnu le premier chapitre. Lorsque j'ai écrit la scène d'ouverture de GetD, j'avais déjà cette fic-ci en tête. J'ai juste changé quelques éléments, apporté des rajoûts, pour l'intégrer à nouveau. Pas par flemme, mais parce qu'elle convenait parfaitement à mon avis. Je voulais à l'époque intégrer davantage Sorrento et Julian dans GetD, mais ça aurait fait une fic trop longue et trop complexe - au final elle ne fait que 48 chapitres, hein !
Bon, maintenant que notre cher Julian est purgé de ses souvenirs, on va pouvoir lui faire reprendre une vie banale de milliardaire, non ?
Allez, laissez-moi tout plein de reviews, je vous adore !
