- Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça, Hermione ? J'ai un bouton sur le nez ou quoi ?
Julian émergeait graduellement, et se sentait bizarre. Pas aussi bizarre qu'Hermione, toutefois, qui le dévorait du regard comme s'il revenait d'entre les morts.
- Dieu soit loué, vous reprenez enfin vos esprits !
Il se redressa péniblement sur un coude. Mauvaise idée, tout commença à tourbillonner autour de lui, et il se laissa retomber sur l'oreiller, au bord de la nausée. Sa tête lui semblait à la fois vide et terriblement lourde, comme lorsqu'on se réveille en sursaut après un cauchemar.
L'inévitable question ne tarda pas à surgir.
- Qu'est-ce qui m'est arrivé ?
Il blémit et fixa Hermione avec une intensité effrayante.
- Doukas ?
La jeune femme sursauta presque à la seule évocation de ce nom, et Sorrento, tapi dans un coin hors du champ de vision de Julian, comprit qu'il n'évoquait pas de bons souvenirs. Ce n'était certainement pas un ami de la famille, il lui suffisait de se rappeler la façon dont elle l'avait accueilli lorsqu'il avait ramené Julian à la villa, en croyant qu'il lui était lié de près ou de loin.
- Non, non. Il n'a rien à voir là-dedans. Je vous le jure. Vous avez dû faire une mauvaise chute, et perdre connaissance. Vous avez une coupure au front.
Le jeune homme paraissait sceptique. Avec précaution, il se tâta le crâne du bout des doigts.
- Ah ..., fit-il seulement.
Et, tranquillisé, il ferma les yeux.
- Je ne me souviens de rien, dit-il au bout d'un long moment, alors qu'Hermione aussi bien que Sorrento croyaient qu'il avait succombé au sommeil.
- Vous vous rappelez votre fête d'anniversaire ?
- Oui. J'ai discuté avec tout un tas de personnes, puis je suis sorti prendre l'air. Il faisait chaud à l'intérieur ... je me souviens avoir parlé avec quelqu'un sur la terrasse. Cette princesse japonaise ... Comment s'appelle-t-elle déjà ? Ah, la princesse Kido, c'est ça.
Sorrento se sentit se liquéfier. Julian se souvenait de Saori Kido ! La panique le saisit. Et si Athéna l'avait trompé, si elle n'avait pas effacé la mémoire de Julian ? Ce n'était pas dans son intérêt, mais les desseins des dieux étaient impénétrables au commun des mortels comme lui.
- Hum, je devais avoir bu un peu trop de champagne, fit soudain Julian en se rembrunissant, et Sorrento comprit qu'il était en train de se remémorer sa demande en mariage et la fin de non-recevoir qui avait blessé son amour-propre. Tant mieux, cela allait dans son sens en confortant la thèse de la chute.
- Vous rappelez-vous ce qui s'est passé ensuite ?, l'interrogea Hermione.
La question, si elle était somme toute naturelle, n'était pas si anodine qu'elle le paraissait : elle essayait d'en savoir plus sur Sorrento et son rôle dans cette histoire également. Le regard en coin qu'elle lui jeta le lui confirma.
- Je suis parti à pied vers le temple. Il y avait de la lumière là-bas, j'ai trouvé ça étrange. On ne peut pas voir les lumières de Legrena de la terrasse. Je voulais voir ce que ça pouvait bien être.
- Et ... ?
- Ensuite, je ne sais pas. Le chemin est mauvais, avec tous ces rochers. J'ai dû tomber à ce moment-là. Ca m'apprendra à avoir la main leste sur le champagne !, soupira Julian en riant à demi. Mais comment suis-je revenu ici ?
- C'est Monsieur qui vous a trouvé sur la plage de la crique.
Et elle désigna du regard Sorrento, qui se raidit. Lui et elle avaient eu une courte conversation juste après le départ de la mystérieuse visiteuse, et il lui avait demandé de ne pas faire part de son rôle dans cette affaire à Julian lorsqu'il reviendrait à lui. Il lui avait promis qu'il partirait aussitôt rassuré sur son état, et que plus jamais elle n'entendrait parler de lui. Elle aurait dû s'estimer satisfaite, et voilà qu'à la première occasion, elle le trahissait, alors qu'elle aurait pu se contenter d'une réponse évasive !
Il rongea son frein tout en donnant le change à Julian. Il n'avait guère le choix.
- Il ne me reste qu'à vous remercier, Monsieur. Excusez-moi, mais je fais honte à tous mes devoirs d'hôte, je ne me souviens pas de votre nom. Il y avait tant de monde à la réception !
Il pensait visiblement que Sorrento figurait au nombre des invités conviés à fêter son anniversaire. Bonne chose, car il lui eût été difficile de justifier sa présence sur la plage d'une propriété privée en pleine nuit. Et puisqu'Hermione avait avancé un pion dans la partie d'échecs qui se jouait entre eux deux, autant ne pas la décevoir et faire de même. Il n'allait pas la laisser lui mettre le dos au mur.
Et c'est ainsi qu'ils firent tous deux à nouveau connaissance.
A aucun moment, ni Hermione si Sorrento ne jugèrent utile de préciser à Julian que ce n'était pas quelques heures qu'il avait été porté disparu, mais quelques jours.
Il avait bien l'intention de repartir pour Vienne le plus tôt possible, mais Julian insista pour qu'il reste quelque temps à la villa. Il semblait ravi d'avoir quelqu'un de son âge avec qui parler. Tous deux avaient beaucoup de points et de goûts communs. Nés la même année – Julian était plus âgé d'à peine six mois – appartenant à un milieu social relativement identique même si la famille Von Eppenstein-Walbeck ne pouvait en rien se prémunir de l'aura et de la fortune des Solo, ils ne pouvaient que s'entendre, si bien que le vouvoiement céda vite le pas au tutoiement.
Julian aimait la musique, encore qu'il confessât être un très médiocre pianiste, aussi fut-il ravi lorsque Hermione fit allusion aux talents de Sorrento.
- Julian, Monsieur vous a-t-il dit qu'il était musicien ?, lâcha-t-elle soudain dans la conversation, et Sorrento devina aussitôt que ce n'était pas anodin.
- Oh, vraiment ? De quel instrument ?
- La flûte traversière, répondit le jeune musicien, non sans une certaine appréhension.
- Vous nous jouerez bien quelque chose ?, lança sournoisement Hermione, le nez dans sa tasse de thé.
Sorrento se crispa. Et si Julian gardait des bribes, même infimes de ce qui s'était passé dans le royaume sous-marin ? Si le seul son de sa flûte suffisait à faire ressurgir des souvenirs ? Elle jouait sans le savoir avec le feu ...
- Je n'ai pas mon instrument avec moi, répondit-il avec précipitation pour couper court à cette conversation qui s'aventurait sur un terrain par trop glissant.
- Mais si, rassurez-vous. Vous avez de la chance, Nikolaos a retrouvé votre flûte par hasard en se promenant sur la plage ! Elle était entre deux rochers ...
Les yeux roses de Sorrento s'étrécirent. Ce n'était sûrement pas un hasard. Ca ne pouvait pas en être un. Il avait trop bien dissimulé sa flûte pour qu'on la trouve ainsi, "par hasard". Seul quelqu'un venant dans un but bien précis – celui de chercher et de trouver – avait pu mettre la main dessus, car à part des coquillages, il n'y avait pas grand-chose à trouver sur une plage lorsqu'on se promenait. Il n'était pas difficile de deviner que c'était elle qui avait envoyé Nikolaos enquêter là-bas. Et elle ne s'en cachait même pas. "Je finirai bien par savoir ce que tu faisais sur cette plage, et comment tu y es venu", promettaient ses yeux sombres dardés sur lui. Pour ce qui était de l'obstination et de l'esprit tordu, elle était un croisement génétique inédit et improbable entre une mère poule, une harpie et un certain Dragon des Mers de sa connaissance.
Il n'eut d'autre choix que de s'exécuter.
Les Solo étaient surnommés les Médicis grecs, et Sorrento ne tarda pas à comprendre pourquoi.
Julian devait encore se reposer fréquemment, ce qui laissa amplement à Hermione le temps de lui faire les honneurs de la villa. Encore le mot de villa convenait-il mal à ce qui s'apparentait davantage à un musée. L'année précédente, lors d'un concert à Rome, Sorrento et ses camarades avaient mis à profit leur temps libre en visitant celui du Vatican, et force était de constater que la villa de la famille Solo n'avait rien à lui envier. Partout des oeuvres d'art, tableaux, sculptures, objets précieux, tentures ou tapis à ne savoir où poser le regard. Et encore, seule une partie infime des acquisitions faites au cours des siècles par les différentes générations était ici. Le reste était soi dans des musées à titre de dépôt, quelquefois même de don, soit en milieu protégé pour assurer leur conservation lorsqu'il s'agissait d'objets trop fragiles pour être exposés.
En tant qu'Autrichien, Sorrento avait un goût artistique développé, mais là, il faisait face à une véritable avalanche de chefs-d'oeuvre de toutes les époques et origines. Et chose surprenante, Hermione se révéla un guide passionné et passionnant, lui donnant des détails, répondant à ses questions sans le moindre sous-entendu. Elle semblait avoir rangé son hostilité dans sa poche, et déployait comme un étendart sa fierté de travailler pour cette prestigieuse famille, tout comme les domestiques de la villa, Sorrento s'en rendit vite compte.
Mais ce parallèle entre les Solo et les Médicis ne s'entendait pas qu'au sens strictement artistique. Il l'était aussi au sens humaniste, et plus inquiétant, au sens plus sombre de leur histoire. Les Médicis avaient été de riches banquiers, immensément puissants, et une telle puissante ne s'appuyait en pleine Renaissance que sur le sang et la violence.
Un après-midi, alors que Julian se reposait, il flânait dans la grande galerie qui reliait deux ailes de la villa, quand il fut brusquement tiré de sa rêverie par Hermione.
- Pourquoi souriez-vous ainsi ?
Il sursauta. Il ne l'avait pas entendue approcher, et sans nul doute elle avait prémédité son coup.
- Oh, fit-il avec un geste vague. Je regardais ce portrait.
Ils se trouvaient tous deux en face d'un portrait en pied qui devait bien mesurer quatre mètres sur trois, et occupait une des places d'honneur de la galerie.
- Et un simple portrait vous fait cet effet ?
- Je le trouve touchant.
- Parce qu'il est différent des autres ?
" Différent ", c'était le mot. Sans être un expert, il était facile à dater d'après les vêtements de ceux qu'il représentait : une femme brune en robe à paniers de taffetas d'un ton pêche délicat, rehaussée de broderies et de rubans, enveloppant de ses bras un enfant blond qui devait avoir huit ou neuf ans, et avec sur son visage déjà marqué par la maturité une expression de bonheur intense. Elle était assise dans une bergère moelleuse, les pieds reposant sur un coussin, le garçonnet sur les genoux, et derrière, comme veillant sur eux, un homme qui devait être leur époux et père ( en tout cas à en juger par la ressemblance entre l'enfant et l'homme ), vêtu d'un justaucorps vert amande et d'une chemise dont le jabot formait sous son menton une mousse légère. Son regard, d'un bleu vif comme celui du petit garçon, débordait de fierté. Derrière eux, dans le lointain, on pouvait deviner la forme reconnaissable entre mille du temple de Poséidon.
Rien dans ce portrait de famille de l'austérité empesée et codifiée de cette époque, avec leurs poses figées et artificielles qui confinaient souvent au ridicule. Non, juste un portrait intimiste, commandé pour le cercle familial, tout comme celui qu'il avait vu en bas dans le bureau de Yiannis Solo, le représentant avec Julian.
- Ils ont l'air heureux ...
- En effet, admit Hermione. Mais ne dites pas ça à Julian.
- Pourquoi ?
- Tout enfant, il ne pouvait pas traverser cette galerie sans pleurer. Certains de ces portraits sont assez sinistres, je veux bien l'admettre, mais tout de même ! Même encore maintenant, il est réticent à y venir, comme s'il y voyait des fantômes.
Elle haussa les épaules.
- Les enfants ont des peurs étranges, quelquefois.
- Savez-vous qui c'est ?, demanda Sorrento d'un ton un peu trop appuyé pour être naturel.
- Suivez-moi.
Elle le conduisit dans une autre pièce, qu'il n'avait pas encore visitée, la bibliothèque de la villa. Un temple d'un tout autre genre que celui qui se dressait sur le cap, dédié celui-ci à la connaissance et au savoir. Il devait bien y avoir dix-mille livres sagement alignés sur les étagères qui recouvraient les murs sur deux niveaux. Le seul mur libre, en dehors des grandes baies qui donnaient sur la mer et Kea, dont on apercevait la longue silhouette ocre au large, était couvert d'un arbre généalogique très détaillé.
- Il a été établi au début du vingtième siècle par l'arrière-grand-père ou arrière-arrière-grand-père de Julian, je ne sais plus trop, sur la base des fonds d'archives qui sont ici.
- Ca en fait, du monde, commenta Sorrento, admiratif.
- Oui, j'imagine qu'il a dû y passer du temps. La famille Solo, contrairement à aujourd'hui, était très importante. Il a pu remonter au Xvème siècle. Sans doute aurait-il pu remonter davantage le temps, puisque les premières mentions incontestables de la famille datent du XIIème siècle si je me souviens bien, mais il est mort avant. Et de toute manière, le mur n'aurait jamais été assez grand pour tout y inscrire... Mais revenons-en à nos moutons. Où sont-ils donc ? Ah, ici : Antonios Solo et Delia Ypsilanti, son épouse, et juste en-dessous, leur fils unique, Alexandros. Ce sont les ancêtres directs de Julian.
- Je me disais qu'ils avaient comme un air de famille ...!
- Leurs yeux, n'est-ce pas ? Les Solo sont réputés pour la couleur de leurs yeux. Un écrivain mondain, au XIXème, avait même utilisé l'expression " bleu Solo" pour définir cette teinte très particulière qui n'est ni bleu, ni vert et un peu des deux à la fois.
- Amusant ! En tout cas, les tests ADN n'existaient pas à cette époque, mais dans le cas de cet enfant, il n'y en avait pas besoin : il était bien le fils de son père !
- Oui ...
Sorrento laissa un instant ses yeux errer sur les innombrables noms gravés en or dans le marbre noir, comme s'il cherchait quelque chose. Soudain, son attention fut attirée par un détail.
- C'est étrange, cette date, 1527, elle revient souvent ?
Il désigna du bout du doigt plusieurs noms sous lesquels on distinguait une petite croix, suivie de ce même chiffre.
- Oh, vous voulez parler du Lundi Rouge ?
- Le Lundi Rouge ?
- Oui, c'est l'évènement le plus sanglant de toute l'histoire de la famille Solo. Quarante-sept personnes assassinées le même jour.
- Oh mon dieu, quarante-sept ?, murmura Sorrento avec horreur.
- Oui, et pas seulement des hommes. Egalement des femmes et des enfants, même au berceau. Personne ne fut épargné.
- Mais pourquoi ?
- Sans doute une vendetta d'une famille ennemie. On n'a jamais su exactement. Mais ça n'était certainement pas le fruit du hasard. Les victimes se trouvaient ici, mais aussi à Constantinople, Alexandrie, Ceuta, Chypre, Tyr, Gênes, Naples, Venise et plusieurs autres comptoirs où était implantée la famille Solo. C'était donc bel et bien un complot, et si ceux qui ont commandité ces massacres voulaient rayer la famille de la surface de la terre, ils ont manqué leur coup.
- Comment ça ?
- Un Solo a survécu. Un petit garçon né deux jours auparavant. Il avait été emmené en nourrice, comme c'était l'usage à l'époque. Les assassins n'étaient pas au courant, ou mal renseignés. C'est uniquement grâce à cela que les Solo ne se sont pas éteints il y a cinq siècles.
- On ne les a jamais retrouvés ?
- Non. Tout ce qu'on sait d'eux, c'est que c'était des hommes en armure d'or ...
Il ne dormit pas de la nuit. Des hommes, en armure d'or, exécutant simultanément sans pitié toute une famille pourtant éparpillée aux quatre coins de la Méditerranée. Il fallait pour commanditer un tel massacre une détermination féroce, inhumaine ... divine. Des coupables jamais identifiés, jamais inquiétés, alors qu'à cette époque, indiscrète par nature, où les trahisons et les complots fleurissaient sans cesse, tout se savait, tôt ou tard ... Hermione se trompait : ce n'était pas la vendetta froide d'une famille rivale. Ces assassins, c'était les guerriers envoyés par un dieu qui voulait s'assurer, en tuant tous les Solo, que jamais Poséidon ne pourrait se réincarner en l'un d'eux ! Et le plus terrifiant était de penser que, si cela s'était produit une fois, cela pourrait se produire encore ...
Un autre élément vint encore assombrir le tableau quelques jours plus tard.
Julian, Solo jusqu'au bout des ongles, était bien comme les Médicis, la soif de pouvoir en moins : il voulait tout savoir, tout comprendre. Et sa marotte, en dehors de la mer, était la cartographie. C'était elle qui avait fait la puissance de la famille, dans les temps où une carte avait plus de valeur que toute une province. Tout était bon pour s'en procurer, et les puissants du temps ne rechignaient pas devant l'intimidation, les pots de vin ou le kidnapping pur et simple des meilleurs spécialistes pour s'en procurer , car sans elles, pas d'échanges maritimes, donc pas de commerce. Qui détenait les voies commerciales détenait tout : grâce à cela, l'Espagne et le Portugal avaient avalé à elles seules le Nouveau Monde ... même si elles avaient eu du mal à le digérer par la suite.
La plupart des plus précieuses cartes ayant survécu aux ravages du temps et des voyages en mer étaient toujours entre les mains des Solo, et à l'ère du GPS n'avaient rien perdu de leur valeur, bien au contraire. Elles étaient un témoin indispensable du passé ... et la source de nouvelles nuits blanches pour Sorrento.
- Tu t'y retrouves ?
Le jeune armateur semblait ravi de voir Sorrento s'empêtrer dans des lignes et des contours fantaisistes, essayant en vain de reconnaître un pays ou un continent. Mais le moins qu'on pouvait dire, c'était que ces fichues cartes, pour inestimables qu'elles soient, avaient toutes un fâcheux problème de réalisme.
- Pas trop, non, avoua le jeune musicien, perplexe. C'est quoi, ça ? Les Antilles ?
- Perdu, ce sont les Iles Canaries.
- Les Iles Canaries, si loin de Gibraltar ? Pourquoi pas sur la Lune pendant qu'ils y étaient ?
- Eh oui. L'échelle est fausse. Les marins de l'époque disposaient de sextants pour calculer la latitude, en revanche le calcul des longitudes a été un casse-tête jusqu'au XVIIIème siècle.
- Dis, il y en a beaucoup qui ont réussi à rentrer chez eux, avec des cartes aussi délirantes ?
- Quelques-uns, oui. Mais il manque encore deux ou trois Solo à l'appel ... Les risques du métier.
- Tu m'étonnes !
- Et ça ?
- Au hasard, le Pérou ou l'Australie ?
- L'Australie sur une carte du XVIème siècle ?, s'étrangla Julian. Ca ferait sensation, elle n'a été découverte qu'au siècle suivant !
- Oh, moi, rien ne peut me choquer, relativisa Sorrento. Et nous, on est où ?
- Ici.
Julian pointa l'index vers une partie de la carte où, même avec la meilleure volonté du monde, il fallait être indulgent pour reconnaître la Grèce et le Cap Sounion.
- Eh bien, grommela l'Autrichien, j'aurais fait un mauvais marin. Ce truc rouge, là, c'est quoi ? La villa ?
- Tu veux parler de cette sorte de pont ?
- Oui.
- Je ne sais pas. Les cartes anciennes relevaient du secret militaire le plus absolu, il y a souvent des symboles, mais pas de légende, hélas. Des érudits avec une liste de diplômes longue comme le bras se sont penchés dessus en vain. Mais une chose est sûre : ce n'est pas la villa, car il y en a d'autres. Regarde.
Son doigt erra sur la carte, avant de s'arrêter sur un point précis.
- Tiens, ici.
- De nos jours, ça correspondrait à quel endroit sur terre ?
- Le Cap Nord, en Scandinavie.
Autrement dit Asgard.
- Il y a sept symboles, Majesté : à l'Ile de Pâques, aux Fidji, au Cap de Bonne Espérance, dans le Détroit de Malacca, au nord du Japon, à Asgard et bien sûr au Cap Sounion.
Sorrento avait pris la tangente dès qu'il avait entrevu un moment de calme, et pris le chemin du Sanctuaire d'Athéna. Il avait bien sûr hésité, mais n'avait personne d'autre vers qui se tourner ou à qui confier ses craintes.
- Hum, fit pensivement la déesse, les sept portes qui commandent l'entrée du royaume sous-marin de Poséidon. Je croyais qu'elles avaient toutes disparu. Il y a une chose que je ne comprends pas, pourtant.
- Laquelle ?
- Pourquoi es-tu venu, toi, Marina de Poséidon, me donner des informations qui pourraient s'avérer stratégiquement dangereuses pour ton maître ? Cela s'apparente à de la traîtrise, il me semble.
- Non, Majesté. On n'est un traître que lorsqu'on renie ses engagements. Et vous connaissez les raisons qui m'ont poussé à me dresser contre vous, n'est-ce pas ?
- Oui, et ce n'est du reste pas la première fois que tu fais appel à moi.
Elle le sonda de ses yeux calmes. Elle n'avait pas besoin d'en dire davantage pour se faire comprendre.
- Mais qu'espères-tu de moi cette fois-ci ? Mon aide ? Elle t'est acquise, et sans conditions.
- Je le sais, et je vous en remercie. Non, ce que je souhaite, c'est que vous me fassiez part de toute information qui pourrait vous parvenir concernant la sécurité de Julian Solo. Après ce que j'ai découvert sur les événements de 1527, je crains pour sa vie.
- Tu tiens tant que ça à lui ?
- Je pourrais vous retourner la question, Majesté.
- Mes raisons sont très différentes ! C'est pour "elle" que tu fais tout cela, alors ?
- Oui.
- Et jusqu'où es-tu prêt à aller ? Je veux dire : à t'impliquer ?
- Je l'ignore. Mais je sais déjà qu'il me sera impossible de retrouver ma vie d'avant.
- Et tu le regrettes ?
- Pour être franc, je n'en sais rien. Mais ça n'a aucune importance.
Quelques jours plus tard survint un événement qui fit tout basculer.
D'ordinaire, après le dîner, le café était servi dans un salon – café pour Sorrento, thé pour Julian, qui avait gardé de ses années de collège en Angleterre une addiction certaine qui faisait grimacer l'Autrichien.
- C'est un poème culinaire, ce soufflé aux framboises ...
Sorrento, gourmand invétéré, n'était pas encore remis des émotions de son dessert. Julian sourit.
- Je sais. C'est à cause de lui que je ne peux plus m'approcher à moins de cent mètres de l'hôtel Crillon.
- Tu veux parler du palace parisien ? Pourquoi, tu leur as laissé une ardoise ?
- Non, pire. Papa leur a débauché leur meilleur pâtissier à prix d'or ... et tu sais bien qu'il n'est pas inhabituel que les enfants paient pour les fautes de leurs parents !
- A qui le dis-tu, pensa Sorrento. Si tu savais les dangers que tu cours rien qu'à cause du sang qui coule dans tes veines ...
- Le problème est qu'il va te falloir attendre jusqu'à demain pour goûter le croquant aux amandes et au caramel, le nargua gentiment Julian.
- Tu es cruel !, protesta Sorrento.
- Tu n'imagines même pas à quel point, confirma Julian en pouffant de rire, le nez dans sa tasse de thé. Si tu sav... ooooh !
Avant que Sorrento ait compris pourquoi, Julian leva la tête, soudain inquiet. Hermione, assise dans un fauteuil à côté de lui, se figea aussi. Les sens aux aguets, il perçut comme un grondement sourd, lointain, qui allait en enflant.
- Qu'est-ce que ... ?, balbutia Sorrento.
- Sous la table !, s'écrièrent d'une même voix Julian et Hermione.
L'un et l'autre reposèrent brutalement leurs tasses et se jetèrent sur le sol. Sorrento, lui, ne bougea pas, paralysé par la surprise, tandis que le sol se mettait à trembler sous ses pieds.
- Viens sous la table, idiot, c'est une secousse sismique !
- Qu... quoi ?
Voyant que Sorrento ne bougeait toujours pas, Julian bondit sur ses pieds, et l'entraînant de force sous la table où lui et Hermione s'étaient réfugiés, il le jeta au sol. Au même instant, quelque chose tomba près de sa tête et éclata avec fracas.
- Attention !, cria Hermione.
La table était trop petite pour abriter trois personnes adultes, et Julian se jeta sur lui, le plaquant sous son poids. Sorrento se sentit blanchir et ferma les yeux. Sous eux, il pouvait sentir la terre se convulser.
Cela ne dura que quelques secondes, puis le grondement sourd s'estompa, et les secousses s'apaisèrent. Il y eut encore un ou deux soubresauts désordonnés, et tout redevint calme. Sorrento rouvrit les yeux. Son coeur cognait contre ses côtes, et sa bouche était sèche. Julian et Hermione, eux, semblaient parfaitement calmes. Ils devaient avoir l'habitude de ce genre de choses, car sans même se concerter, l'un et l'autre saisirent leur téléphone portable.
- J'ai un réseau, et vous ?
- Moi aussi. Appelle le bureau, je m'occupe de Paris.
Chacun tapota d'un doigt rapide sur son clavier.
- Il devait bien faire 5, celui-là, commenta le jeune armateur, visiblement inquiet. Ah, bonjour Mathieu, c'est Julian Solo. Je suis à Sounion, on vient de se faire secouer ici. Vous avez les éléments ?
Il écouta son interlocuteur pendant quelques secondes et le remercia, en lui demandant de lui envoyer tout nouvel élément aussitôt.
- 5.4, à 27.53 nord, 24.57 est, dit-il à Hermione, le visage sombre.
Si cette suite de chiffres ne parlait pas à Sorrento, en revanche, Hermione, après un rapide calcul, comprit de quoi il retournait.
- Du côté d'Andros ?
- Oui, ou du cap Kafireas. Pas étonnant qu'on l'ait si bien senti. Dis à Danil de balancer une alerte tsunami à tout le monde par satellite. Il vaut mieux ne pas prendre de risque.
- Julian ..., gémit Sorrento.
- Hum ?, répondit celui-ci, la tête ailleurs.
- Tu m'étouffes !
- Oh pardon !
Julian se releva, libérant Sorrento sur lequel il s'était couché.
- Tu fais une drôle de tête. Ma parole, tu trembles ?
- Oui, je tremble, s'écria Sorrento, piqué au vif. Je n'ai pas l'habitude de ce genre de choses, moi !
- Bah, tu t'y feras à force. Ce brave Poséidon nous fait de petites frayeurs de temps en temps.
- Poséidon ?, fit le jeune Autrichien, alarmé à ce seul mot. Pourquoi parles-tu de Poséidon ?
- Dans la mythologie, on disait que c'était lui qui était à l'origine des tremblements de terre. Attention de ne pas vous blesser sur les éclats de ... hum, un vase Ming qui a mal fini sa carrière. Pauvre vieux ! Bon, allons voir si personne n'est blessé. Tu viens, Sorrento, ou tu veux que je te gifle pour te remettre ?, plaisanta Julian. Ca marche bien en général.
- Ca ira, merci.
Sa voix tremblait encore d'émotion, et il n'avait pas besoin d'un miroir pour savoir qu'il était livide. Julian se fourvoyait sur les raisons de son malaise, mais il valait infiniment mieux le laisser mettre cela sur le compte de la peur. Tant pis pour son amour-propre, depuis quelque temps il n'en restait plus grand-chose.
Tout le monde était déjà sorti. On vérifia que chacun répondait présent, et Regas, le responsable technique de la villa, alla vérifier les éventuels dégâts qu'aurait pu subir celle-ci. Elle était solidement construite, mais comme Julian l'expliqua à Sorrento, n'était pas pour autant à l'abri de fissures plus ou moins graves. Le Cap Sounion était situé pile sur une faille, et par le passé, une partie de la villa avait dû être démolie puis reconstruite suite à d'importants dommages.
Regas revint satisfait de son inspection. La structure des bâtiments n'avait pas subi de dégâts significatifs, néanmoins tout le monde jugea plus prudent de dormir à la belle étoile. La faille faisait toujours des siennes, et de temps à autre, on pouvait encore sentir des répliques plus ou moins importantes. Des lits de camp furent installés sur la terrasse et chacun fut autorisé à aller collecter quelques affaires à la hâte. Peu dormirent, trop occupés à jouer aux cartes en admirant la voûte céleste. L'Institut Géophysique du Globe de Paris recontacta Julian au beau milieu de la nuit : la faille semblait se calmer après cette petite colère sans conséquences. L'alerte tsunami avait été levée.
Les seules victimes furent le malheureux vase chinois, que Siobhan, la jeune femme de chambre, qui adorait les puzzles, entreprit, armée de patience et d'un rouleau d'adhésif, de reconstituer, et Sorrento. Il passa la nuit sur un lit de camp, les yeux clos, mais ne parvint pas à trouver le sommeil. Le tremblement de terre avait tout bouleversé, et réveillé des choses en lui qui auraient dû rester enfouies. C'était ironique : il avait cru – malgré les mises en garde d'Athéna – que la meilleure façon de protéger Julian consistait à rester à ses côtés, et à écarter de lui toute menace extérieure. Il se pensait assez fort pour donner le change. Et voilà que tout s'écroulait. La pire des menaces pour Julian venait de l'intérieur. De lui. Il avait failli se trahir, et c'était une chance que Julian n'ait rien deviné. Mais la chance n'était pas une alliée fidèle, et la prochaine fois il n'en serait peut-être pas de même. Il ne pouvait pas prendre ce risque.
Le lendemain, il prit l'avion pour rentrer à Vienne.
A suivre ...
