Elle pleurait.
Son désespoir le transperçait comme des aiguilles.
Il aurait tant voulu la consoler.
Mais c'était déjà trop tard, et elle semblait si loin.
Il aurait voulu pouvoir l'atteindre, lui dire que ce n'était rien, que tout allait s'arranger.
Mais son corps était si lourd, comme du plomb, et son esprit déjà si détaché de tout.
Pourtant ça ne pouvait pas finir comme ça, si vite, déjà !
Tout jusqu'ici avait été un rêve, et subitement, il avait fallu si peu de temps pour que tout vire au cauchemar.
Il fit un violent effort sur lui-même – le dernier, il avait encore assez de conscience pour le comprendre – et ouvrit les yeux.
Il baignait dans une lumière crème, agréable, reposante.
C'était assez l'image qu'il s'était faite du Paradis.
Mais cet oiseau ... que faisait-il là, à le dévisager de son oeil rond et fixe ? C'était étrange, cette couleur qu'il avait, d'ailleurs. Il n'avait jamais vu de pigeon – ce devait être un pigeon – bleu. Pas d'un bleu léger, tirant sur le gris. Non, un bleu bien vif, outremer. Bizarre. Et puis ce ruban qu'il tenait dans son bec, et qui semblait flotter dans l'air et pourtant immobile ? Bizarre, ça aussi.
Une caresse fraîche sur son front le tira vers le monde réel, le retenant encore pour quelques instants. Un parfum léger, le sien. Des fleurs d'oranger ...Il ne percevait plus d'elle que l'éclat lointain de ses cheveux blonds qui faisait un halo lumineux autour de sa tête. Il aurait aimé pouvoir les caresser une dernière fois. Mais c'était bien trop tard.
Quand tu reviendras, je serai là, je te le promets ...
Et il se fondit dans la lumière.
Sorrento s'éveilla en sursaut.
Il était assis dans son lit, et trempé de sueur.
Une fois de plus.
Les lumières de la Favoritenstrasse diffusaient une lumière trouble dans sa chambre, néanmoins il alluma sa lampe de chevet, pour dissiper plus rapidement son malaise. Son coeur battait toujours la chamade, et la sensation d'une goutte de sueur dévalant son dos était désagréable. Pas qu'il n'ait pas l'habitude, pourtant.
Les doigts crispés sur les draps, il attendit un instant que son pouls et sa respiration soient revenus à la normale, puis se leva. Pas la peine d'espérer fermer l'oeil à nouveau.
L'appartement était silencieux, tout le monde dormait. Son tshirt lui collait à la peau, et ses cheveux sur sa nuque étaient humides. Une douche lui ferait le plus grand bien.
Il ressortit de la salle de bains un peu regaillardi physiquement. Mentalement, c'était une autre affaire, mais il avait appris depuis longtemps à vivre avec.
Avec un soupir, il se servit un verre d'eau fraîche dans le réfrigérateur. Trois heures du matin, lui apprit l'horloge du four. La fin de la nuit allait être longue. Il n'avait pas envie de lire – son esprit agité ne pourrait jamais s'attacher aux pages. Adossé au mur, il laissa son regard errer sur la ville illuminée. Pas très loin, une masse sombre et opaque – le parc du château de Schönbrunn. Avant, il allait y faire son jogging dès que les grilles étaient ouvertes, au point du jour.
- Sori ? Tu es malade ?
Il se retourna brusquement. Sa mère, dans l'embrasure de la porte, le regardait d'un air inquiet.
- Non, non, s'empressa-t-il de la rassurer.
Elle fit la moue, à moitié convaincue seulement, tout en nouant la ceinture de son peignoir.
- Ne me mens pas, tu as une mine à avoir vu un fantôme.
C'était inutile de tricher avec elle, il le savait pourtant bien.
- Tu as encore fait ce cauchemar, n'est-ce pas ?
- Oui, avoua-t-il à contrecoeur.
Il n'avait pas envie de parler de ça.
- Ca faisait longtemps, non ?
- Hum.
- Ca fait des années que tu fais le même cauchemar, régulièrement. Je me souviens avoir passé des nuits entières à essayer de te consoler, quand tu étais enfant. Tu n'avais pas quatre ans alors, et ça remonte sans doute encore à plus loin, même si tu étais trop petit pour le raconter. Ecoute, Sori, tu es grand, et je n'ai pas à te donner d'ordres ... mais je crois que tu devrais aller voir un psy. Peut-être qu'il pourrait t'aider ?
- En quoi ? Ce n'est pas parce que Vienne est la ville de Freud qu'un psy va avoir la réponse à tout ... et j'ai appris à vivre avec.
- Mais tu vis mal ... si tu voyais un psy, peut-être pourrait-il te délivrer de ces cauchemars.
Sorrento ne répondit rien. Sa mère ne pouvait pas comprendre. Personne ne le pouvait. Si, deux personnes. L'une d'elles était Athéna, et l'autre ... ça ne servait à rien d'y penser, sauf à se torturer. Et de toute manière, un psy ne pourrait pas lutter contre ses cauchemars. Car ce n'était pas des cauchemars. C'était des souvenirs.
Il restait le problème de son dos. Le docteur Vrizakis l'avait bien soigné au cap Sounion, mais les calmants qu'il lui avait prescrits soit sous voie orale soit par injection ne faisaient plus guère effet. Certes, la douleur était beaucoup moins présente qu'aux premiers jours, pendant lesquels trouver une position pas trop inconfortable pour dormir avait relevé du parcours du combattant, et bien souvent c'était l'épuisement qui avait eu le dessus et lui avait permis de dormir une poignée d'heures. Elle était tenable, mais la pratique de la musique était exigeante pour les vertèbres.
Ce n'était pourtant pas en vue d'une guérison que Sorrento poussa la porte du cabinet du docteur Hoffa, le rhumatologue le plus réputé de Vienne.
- Je ne vous apprends rien en vous disant que vos vertèbres thoraciques ont connu de meilleurs jours, j'imagine ?, soupira le praticien. Comment est-ce arrivé ? Vous êtes passé sous un poids-lourd ?
- J'ai heurté un pilier en marbre.
Il ne jugea pas utile de lui dire qu'il était été projeté plutôt violemment - et à l'horizontale, ce qui était peu courant - contre ledit pilier par un frêle jeune homme en armure rose.
- Hum, je vois.
Son ton pour le moins sceptique indiquait le contraire mais au soulagement de Sorrento il n'insista pas.
- Bon, vous avez de la chance, vous n'avez pas de fracture. Cela dit, il va falloir ménager votre dos si vous ne voulez pas avoir de séquelles. Que faites-vous de beau dans la vie ?
- Musicien.
- Aïe. Quel instrument ?
- Flûte traversière, violon et piano.
- Eh bien vous pouvez déjà faire une croix sur les deux premiers pendant six mois !
- Six mois ?, s'étrangla Sorrento.
- En d'autres termes, une éternité ...
- C'est ça, ou vous garderez des séquelles permanentes. Maintenant, à vous de voir !
C'était bien plus qu'une question de santé, c'était une question de survie, mais comment un médecin aurait-il pu le comprendre ?
Solo, Julian. 16 ans. Né à Legrena, Attique, Grèce. Nationalité grecque. Résidence principale : Cap Sounion, Attique, Grèce. Fils unique de Yiannis Solo, armateur, décédé et d'Elizabeth Elphinstone, actrice américaine. Propriétaire à 95 % de la Solo International et de ses filiales. 17ème fortune mondiale ( source : classement Forbes ). Nombre de résultats : 2491.
Sorrento regardait d'un oeil désespéré l'interminable liste des documents référençant le nom " Julian Solo" défiler sur l'écran de l'ordinateur de la bibliothèque centrale de Vienne. Il n'avait pas pensé qu'il y en aurait autant. Avant sa regrettable et regrettée implication dans l'affaire Poséidon, il n'avait jamais entendu parler des Solo. Il ne s'intéressait pas à l'économie, sujet bien trop aride pour lui – ou plutôt, s'il avait entendu parler d'eux, cela n'avait pas retenu son attention.
- Eh bien, je ne suis pas au bout de mes peines ..., murmura-t-il en retenant un soupir.
Quoi prendre, quoi écarter, dans tout ça ? Pour protéger Julian, il avait besoin de tout savoir sur lui. Des Solo, ceux dont le nom s'étalait en lettres d'or sur l'arbre généalogique qu'Hermione lui avait montré à la villa, il en savait assez – et ils étaient morts, et bien morts. En revanche, du dernier d'entre eux, il ne savait que peu de choses. La notice du Who's Who ne suffisait pas à résumer un homme – pas selon ses critères en tout cas.
La presse économique ? Un sujet auquel il ne connaissait rien de rien. Comme Mozart, célèbre panier percé, la finance et l'argent en général étaient pour lui quelque chose tout-à-fait éloigné de ses préoccupations quotidiennes – sauf lorsqu'il recevait chaque mois son avis de découvert ! - et devoir se plonger là-dedans lui dressait les cheveux sur la tête. Mais il n'avait pas le choix : si ce n'était pas son monde, c'était celui de Julian. Pas très gai, comme monde. Il préférait encore les grincements de dents de son banquier aux cotations de Wall Street.
La presse people, elle, si elle était plus légère ... l'était peut-être trop. Quoi prendre, quoi laisser dans ce fatras de rumeurs et de pseudo-infos ? Il ne lisait jamais ce genre de magazine que dans les cas extrêmes ( chez son dentiste, pour faire abstraction de cet adorable bruit de roulette qui lui flanquait une peur bleue ! ). Ce "journalisme" n'aurait attiré son attention que s'il avait publié quelque chose sur son idole : Mozart. Autrement dit, aucun risque. Mais s'il ne prisait pas ce genre de publications, il fallait bien reconnaître qu'elles allaient avoir leur utilité : lui apprendre tout ce qu'Hermione ne lui disait pas.
Il avait hésité avant d'entreprendre ce genre de recherches. Cela lui semblait une démarche malsaine que de tout vouloir savoir sur quelqu'un, violer ainsi son intimité, sa vie privée – mais Julian n'était pas quelqu'un d'ordinaire.
Et justement là était le problème : Julian n'était pas quelqu'un d'ordinaire. Sorrento ne pouvait que pressentir qu'en enquêtant sur lui, il se mettait en danger lui-même, et ouvrait la boîte de Pandore. Il allait devoir faire la part des choses et se donner du recul, sinon ...
Il y avait eu un " avant Poséidon " et il y avait un " après Poséidon ", et le virage était difficile à négocier. Il lui fallait faire des choix, lutter et départager son coeur et sa raison ... quand il en était capable. Le réveil de Poséidon avait ramené trop de choses enfouies à la surface, et si elles avaient eu un impact sur le Marina de la Sirène, elles en avaient encore plus sur Sorrento lui-même et la vie insouciante qu'il avait menée auparavant. Toutes ces choses et ces sentiments qui étaient remontés à la surface, il ne pouvait pas en faire abstraction. C'était devenu une obsession, une drogue.
- Pas le temps de plaisanter avec vous aujourd'hui, Von E. Revenez me voir un autre jour, d'accord ?
Von E., c'était le surnom que donnaient à Sorrento les autres élèves du Conservatoire par analogie avec Ludwig Van Beethoven, un des dieux locaux. Les professeurs aussi l'avaient adopté, à l'instar du terrible Yohann Rittermeyer, dans le bureau duquel il se trouvait et qui le toisait d'un air mi-blasé, mi-hautain.
- Je suis sérieux, Monsieur, répondit calmement Sorrento sans bouger de sa chaise.
- Ca serait bien la première fois !
Les relations entre eux deux avaient toujours été notoirement tendues. Ils étaient très différents : d'un côté un professeur rigide et exigeant, de l'autre un élève jusqu'alors passablement dissipé, capable du pire comme du meilleur.
- Je veux changer de section.
Cette fois, le ton ferme de Sorrento fit comprendre à Rittermeyer que pour une fois il ne plaisantait pas. Il laissa en plan les dossiers qu'il était en train de ranger et s'assit dans son fauteuil en poussant un soupir.
- Je vous écoute ...
- Je veux passer en section violon.
- Pardon ?
- Vous avez bien entendu.
- Puis-je savoir le pourquoi de cette soudaine décision ?
- Raisons personnelles.
- Raisons personnelles, mon oeil ! C'est à moi que vous essayez de faire croire ça ?
- Je ...
- Ecoutez-moi : je vous connais, et mieux que vous ne le pensez. Vous vivez flûte, vous dormez flûte, vous rêvez flûte.
- Je suis également bon violoniste ..., plaida le jeune homme.
- Là n'est pas la question ! Mais la flûte est VOTRE instrument. C'est votre vie. Vous avez du génie, vous comprenez ? En êtes-vous seulement conscient ?
- Ma décision n'a rien à voir avec ça.
- Alors expliquez-moi ...
- Je ne pense pas que vous puissiez comprendre.
Monsieur Rittermeyer garda le silence un long moment, cherchant des arguments pour le faire changer d'avis.
- Vous allez faire l'erreur de votre vie et briser votre carrière, laissa-t-il tomber avec gravité. Vous en rendez-vous bien compte ?
Ses propos avaient de la résonance. Tout le monde au conservatoire connaissait son histoire : celle d'un génie du piano, promis à un avenir international. Et puis il y avait eu cet accident, bête comme tous les accidents : un verre de trop, la fatigue, le virage mauduit. Sa petite amie tuée, et lui dans le coma pendant de nombreuses semaines, et à son réveil, des séquelles irréversibles et une carrière réduite à néant. Une descente aux enfers dont seule sa passion intacte de la musique l'avait sauvé.
- Oui, fut la réponse nette et sans ambages du jeune homme.
- Dans ce cas, je crois que je ne peux rien dire d'autre qui pourrait vous convaincre ?
- Non, en effet.
Mais Rittermeyer ne capitula pas pour autant.
- Ecoutez, je vous donne trois mois pour réfléchir et revenir sur votre décision.
- Je ne changerai pas d'avis.
- J'ai dit : je vous donne trois mois. Et si à la rentrée prochaine vous êtes toujours dans le même état d'esprit, alors nous verrons. Mais je suis convaincu que c'est un énorme gâchis.
- Merci, Monsieur.
Il s'apprêtait à sortir du bureau du professeur quand celui-ci le retint.
- Avouez, c'est pour une fille ?
- Pourquoi dites-vous cela ?, demanda Sorrento, inquiet d'avoir été si transparent.
- Parce qu'il n'y a que par amour qu'on puisse faire un sacrifice pareil ... ou une bêtise pareille.
Oui, pour une fille. Une fille qui plus jamais ne vibrerait au son de son violon, mais en mémoire de laquelle il continuerait à jouer, comme autrefois, comme on passait un baume sur des blessures qui ne se cicatriseraient jamais. Rittermeyer avait raison : il faisait une erreur, mais pas celle qu'il croyait. Il s'impliquait trop, beaucoup trop. Mais c'était plus fort que lui. Plus il essayait de l'oublier, plus il se raccrochait à ses souvenirs.
Mais le destin était malicieux, et quinze jours plus tard, Julian, renouant avec le monde extérieur et découvrant les ravages causés par les récents évènements, lui offrait de s'allier à lui en organisant une série de concerts dont les bénéfices soulageraient un peu les orphelins de la catastrophe.
Et bien évidemment, en souvenir de ce qui les avait unis et réunis, il ne pouvait refuser.
A suivre ...
Bon lundi de Pentecôte à tous ! Isabella, cara mia, un giorno te spiegaro' come in Francia un giorno festivo puo' anche essere ... feriale ! Ciao !
