Chapitre 5 : La Muselière tombe.
Avec le temps, Loki remarque que les pièces changent. Elles sont plus travaillées, plus détaillées. Le bois brut devient poli, puis verni. Des touches de couleurs apparaissent, comme des ornements. Rouges pour les blanches, vertes pour les noires. Le pourpre et l'émeraude. Ce sont leurs attributs à eux. Thor a transformé les pions en avatars. Et Loki trouve ça absolument absurde.
Thor ne gagne jamais. Ne gagnera jamais. A quoi bon symboliser leur lutte en faisant de ces pièces leurs alter egos, alors qu'il sait très bien que seule la défaite l'attend ? Car tant qu'il aura Loki comme adversaire, Thor sera condamné à perdre. Il en fait le serment. Si Loki ne peut pas vaincre Thor au corps à corps, sur un vrai champ de bataille, alors il se contentera de ces victoires sur le plateau de jeu.
Comme c'est petit. Tu adoptes un comportement de plus en plus adulte et mature à ce que je vois ! Tu progresses, c'est bien ! Continue comme ça, tu es sur la bonne voie.
Loki pousse un long soupir las. Se disputer avec la Voix n'apporte jamais rien de bon. Juste une migraine effroyable qui lui donne envie de s'arracher la tête, juste pour que ça s'arrête. Mieux vaut ne pas répondre. Laisser les murmures couler comme de l'eau sur des rochers. Ne surtout pas répondre. Elle se lassera bien un jour.
La tactique de l'opossum hein ? Je la connais aussi. Ce n'est pas une mauvaise idée. Mais tu te lasseras avant moi. Et puis, sois reconnaissant. Qui te protègerait des Monstres si je n'étais pas là ?
Le visage de Thor se dessine dans son esprit avant même que Loki n'ait le temps de penser à quoi que ce soit d'autre.
Thor, hein ? Ha ha ha ! Pauvre ami ! Tu es encore plus pitoyable que je ne le pensais ! Remarque, tu n'as pas tout à fait tors. Même après tout ce que tu as fait, il te protègerait encore contre tes ennemis qui à y risquer sa vie. L'imbécile.
Loki secoue furieusement la tête pour chasser images et paroles de sa tête. Le mouvement fait s'entrechoquer les anneaux des chaînes qui le retiennent prisonnier. Chaînes qui lui paraissent de plus en plus lourdes. Elles l'empêchent de bouger comme il le veut. Entaillent ses poignets. Irritent la peau de ses bras, si bien qu'il ne peut s'empêcher de se gratter les mains et les avant-bras. Une fois, il a mis la peau à vif comme ça. Mais le sang qui a coulé de ces plaies n'a fait qu'empirer les démangeaisons. Maudites chaînes.
De toute façon, même si elles n'étaient pas là, tu ne bougerais pas davantage. Tu n'en a plus la force.
Pas faux. Chaque mouvement l'épuise et lui donne des contractures épouvantables. C'est à cause de la fatigue. Et de l'affamement. Deux choses de plus en plus difficiles à ignorer. Alors qu'avant il passait ses journées à arpenter en long et en large sa cellule tel un lion en cage, Loki reste à présent recroquevillé dans un coin sombre et regarde les chandelles se consumer jusqu'à ce que Thor apparaisse avec son sac de cuir à la main. Là, seulement, ses muscles se rappellent comment se contracter correctement suffisamment longtemps pour lui permettre de se positionner devant les barreaux et de mener la partie à son terme. Et dès que Thor se retire, c'est comme s'il emportait avec lui toutes ses forces. Au point que Loki se demande si Thor ne lui a pas jeté une sorte de sort.
Non. C'est juste qu'il t'a bien dressé. Un parfait petit chien qui remue la queue devant son maître et se morfond lorsque ledit maître s'en va.
Ces paroles lui donnent la nausée et font battre son cœur trop vite pour son corps privé de tout. Il lui semble qu'il se consume de l'intérieur tant sa peau le brûle. Pour chasser le malaise qui menace de le submerger, mais aussi pour faire taire la Voix, il donne un grand coup de poing dans le mur. La douleur est son ultime recours. Le dernier rempart avant la folie totale. Il y a longtemps déjà que Loki a renoncé à tenter de soigner sa main droite. A quoi bon puisqu'elle sera de nouveau brisée le lendemain, ou le surlendemain ? Alors les os restent tordus et il laisse le sang former des croûtes brunâtres qui viendront irriter elles aussi ses mains. Au moins, le spectacle morbide est suffisamment distrayant pour l'occuper pendant quelques temps.
Pas le temps pour ta fascination malsaine cette fois. Tu as de la visite.
Loki sursaute violemment. Il ne s'attendait pas à ce que la Voix revienne aussi rapidement. Son état a donc empiré à ce point ?
En doutais-tu seulement ? Tu es fou. Fais-toi une raison. Mais pour le moment, concentre-toi. Tu as de la visite je te dis.
Loki relève la tête. La Voix a raison. Des bruits de pas résonnent dans le couloir. Thor ? Loki jette un coup d'œil aux torches qui brûlent. Si c'est bien Thor, alors il devait s'ennuyer parce qu'il vient bien plus tôt que d'habitude. Il n'est pas seul. Un, deux, trois, quatre… Cinq personnes avec lui.
Oh non. Ils sont bien plus.
Oui. Il les entend maintenant. Ils sont environ une dizaine en tout. Sauf que certains d'entre eux ne portent pas d'armure. C'est pour ça que Loki ne les a pas repérés tout de suite.
Voyons voir qui est assez fou pour oser venir narguer le Maître du Chaos directement dans son antre ?
Thor. Evidemment. Toujours drapé de pourpre, Mjölnir bien accrochée à sa ceinture. Sauf que cette fois, il n'a pas de sac de cuir à la main et qu'il est accompagné de huit soldats aux armures étincelantes et de trois Grands Mages de la Cour.
Tiens tiens tiens… Un joli comité de visite que voilà. Et rien que pour toi en plus !
Oh joie.
Thor scrute Loki, l'observe des pieds à la tête avant que ses yeux ne tombent sur la main blessée de laquelle s'échappe du sang frais. Sa mine s'assombrit, mais il reste silencieux. Son regard se replonge dans celui de Loki et un courant d'électricité statique traverse la pièce.
Aouch. Monseigneur Thor n'est pas content. Tu aurais pu faire un effort. Tu le sais, pourtant, qu'il n'aime pas les automutilations !
Loki soutient le regard sans sourciller, défie Thor de dire quoi que ce soit à propos de sa blessure, de lui demander pourquoi il fait ça. Il déteste quand il fait semblant de se préoccuper de son état de santé. Cet hypocrite. S'il se souciait réellement de lui, alors il y a longtemps qu'il lui aurait envoyé un médecin. Ou qu'il l'aurait sorti d'ici.
« Gardes, la clé je vous prie. »
La voix du Maître-Mage les fait presque sursauter tous les deux. Tenter d'empoisonner quelqu'un par le regard demande une certaine concentration. Loki en avait quasiment oublié qu'il y avait du monde avec Thor.
Les soldats se regardent. Ils hésitent. Puis l'un d'entre eux s'avance, cherche fébrilement parmi un trousseau de clés (intéressant, soit dit en passant, comment une clé ensorcelée peut sembler tout à fait banale pour un œil peu averti) et, lorsqu'il trouve enfin la bonne, la tend au vieux sorcier. Ses doigts effleurent le métal rouillé tandis qu'il marmonne des incantations dans une langue oubliée. Les deux autres mages se joignent à lui pour réciter la formule. Les barreaux s'illuminent d'une lueur dorée qui prennent peu à peu la forme de runes. Un courant d'air glacé empli la pièce.
Un déclic retentit.
Et la porte s'ouvre.
Avant même que Loki n'ait pu ne serait-ce qu'avoir l'idée d'en profiter pour tenter de s'enfuir, deux soldats s'engouffrent dans la cellule et pointent leurs épées sur son cou, leurs lames appuyées de façon menaçante sur sa peau.
« Un geste, un seul, et tu regretteras que tu ne sois pas déjà mort. » siffle l'un des gardes.
Loki sourit. Ah, les menaces… Il a survécut à deux guerres, à une chute du Bifröst, à un voyage sans fin à travers les confins de l'Univers, et à bien pire encore. Et ils pensent très sincèrement qu'ils peuvent le soumettre avec des menaces ? C'est si drôle qu'il ne peut s'empêcher de rire.
Immédiatement, la pression du métal sur son cou s'accentue.
« Qu'est-ce qu'il y a de si drôle espèce de taré ?! »
« Laisse tomber Borus, il est fou de toute façon. »
Ses yeux glissent sur le soldat qui vient de parler, le transperce telles deux dagues acérées et dissèquent la moindre parcelle de sa chair avant d'en faire de même avec les autres gardes. Tous leurs muscles sont tendus au maximum. Leurs pupilles sont dilatées. Leurs mâchoires serrées. Loki sait ce qui provoque ça. Il a toujours adoré voir ce sentiment se répandre sur les visages, surtout sur ceux qui s'autoproclament braves parmi les braves. Qu'est-ce que c'était déjà ? Ah oui.
La peur.
Les soldats ont peur. Les mages aussi. Ils le dissimulent un peu mieux, mais leurs beaux habits immaculés et ornés de pierreries à l'éclat aussi arrogant qu'eux ne peuvent cacher la façon dont leurs muscles se contractent malgré eux, pas plus que les infimes gouttes de sueur qui perlent sur leurs fronts. Et tout le dégoût et le mépris qu'ils tentent d'afficher sur leurs visages hautains alors qu'ils pénètrent eux aussi dans la cellule pour s'approcher de lui ne peuvent masquer la vérité.
Ils sont tous terrorisés par lui.
Voilà qui est tout à fait grotesque, tu ne trouves pas ? Après tout, tu es censé être inoffensif ici.
Oh non. Non, ça ne l'est pas. C'est jouissif.
Lui dont tous se moquaient, que tous ont dénigré et traité de couard, lui qui est enfermé et entravé, ce de lui dont ils ont peur. N'est-ce pas là la preuve indéniable de sa toute puissance ? Car qui pourrait se targuer d'une telle chose, à par peut-être Odin lui-même ?
Et bien… A vrai dire, j'ai un nom qui me vient à l'esprit. Oh, je l'ai sur le bout de la langue. Ça commence par un T. Voyons voir… Est-ce que ça ne serait pas Tha…
Loki sursaute violemment et pousse un grondement féroce. Le mage qui s'était penché sur lui laisse échapper un glapissement de terreur et recule précipitamment, comme s'il avait été mordu par un chien enragé. Aussitôt, l'un des gardes frappe Loki au visage avec le pommeau de son épée. Le goût métallique du sang se répand dans sa bouche. Il s'est mordu la langue.
« Je t'ai dit de te tenir tranquille, tu m'entends sale Monstre ?! »
« Assez ! »
La voix de Thor résonne dans le donjon, puissante, implacable. Sa voix a l'autorité sans appel d'un Roi. Il n'a dit qu'un mot, mais cela a suffit à rendre les soldats penauds comme des enfants fautifs. A moins que ce ne soit le fait que Mjölnir soit désormais dans la main de Thor, et qu'elle soit traversée par d'inquiétants éclairs bleutés.
Oui, ça doit jouer un petit peu.
Thor se rapproche de la cellule, le bruit de ses bottes ferrées se réverbérant contre les murs et heurtant les oreilles de Loki de plein fouet. Satané écho.
« Loki n'est peut être plus votre Prince, mais il reste mon Frère. Vous lui parlerez et le traiterez comme tel. »
Thor pointe soudain Mjölnir sur les gardes et, alors que les éclairs font briller son arme d'une lueur agressive, il gronde :
« Osez porter de nouveau la main sur lui et je réduirai vos corps en bouillie. Me suis-je bien fait comprendre ? »
Les soldats déglutissent, dans une synchronisation presque parfaite. C'est fou ce que la discipline militaire peut faire sur la coordination.
« Pardonnez-nous, votre Altesse… Cela ne se reproduira plus… »
Si leur réponse avait une quelconque importance pour Thor, celui-ci le cache admirablement bien. Il se tourne vers Loki et pointe désormais Mjölnir sur lui.
« Quand à toi, je te conseille de bien te tenir. Ne m'oblige pas à utiliser Mjölnir contre toi. Encore. »
Tss. Frère, mais pas trop quand même, hein ? Sale hypocrite. Il n'a eut de cesse de lui répéter à Midgard qu'il tenait à lui, qu'il avait toujours tenu à lui. Et aujourd'hui, il lui exploserait le crâne avec son maudit marteau sans la moindre hésitation. Et dire que c'est lui, Loki, qu'on accuse de perfidie. Lui, au moins, il ne cherche pas à dissimuler ses intentions. Il a dit très clairement qu'il allait détruire Asgard. Et le reste des Mondes.
Bah… Laisse tomber. Ça n'en vaut plus la peine.
Puisqu'à part un regard meurtrier emplit de haine (la routine en somme) Thor n'obtient aucune réaction de la part de son frère et que les soldats reculent suffisamment pour que désormais Loki ne risque plus de se trancher la gorge sur leurs épées au moindre sursaut (volontaire ou non), Thor abaisse Mjölnir. Il laisse les éclairs s'éteindre mais garde le marteau fermement serré dans son poing. Juste au cas où.
« Sir Vaslof, continuez je vous prie. »
« Oui, votre Altesse. » répond le Maître-mage en s'inclinant. Il se tourne ensuite vers ses deux subordonnés. « Sigurd, Fergus, reprenez vos positions. »
Les deux mages s'exécutent, l'un avec un peu plus de réticence que l'autre. Ils se penchent, chacun d'un côté de Loki, et commencent à réciter des formules. Loki lève les yeux au ciel. Pas étonnant que la magie soit aussi mal considérée à Asgard. Ses plus hauts représentants ont l'art et la manière de faire ressembler le moindre rituel à une farce odieusement ennuyeuse. Est-ce qu'il a besoin de tout ce tralala pour lancer un sort, lui ?
Assurément non. Mais que veux-tu ? Tu n'as jamais eu leur titre, mais tu as toujours été plus puissant qu'eux, même lorsque tu n'étais qu'un ''apprenti''. Sois indulgent avec eux.
Bande d'incompétents séniles.
Ne t'es-tu jamais demandé si Odin n'avait pas lui-même usurpé son titre de plus grand Sorcier des Neufs Royaumes ? Au Royaume des aveugles, le Borgne est Roi.
Le Maître-mage (Vaslof, donc ? Tiens donc. Aux dernières nouvelles, le Maître-mage s'appelait Dario. Tant de temps s'est donc écoulé depuis sa chute du Bifröst ?) s'approche à son tour. Il marmonne de façon inintelligible tandis que ses mains tracent un signe dans l'air. Loki reconnait ce signe. Rmr, apparition. Il penche la tête sur le côté, intrigué. Qu'est-ce qu'il mijote ? Qu'est-ce qu'ils veulent, tous ?
Une lumière dorée brille entre les mains de Vaslof. Elle se transforme bientôt en une longue série d'anneaux incrustés de runes rougeâtres. Une chaîne. Encore une. Ce n'est pas vrai… Ils comptent lui en mettre combien avant d'être satisfaits ? C'est pour quoi cette fois-ci ? Les chevilles ? Ils ont peur qu'ils détruisent les murs de sa cellule en rentrant en courant dedans ? Crétins sans cervelle. Tous.
Vaslof s'approche encore et lève les yeux vers lui.
« Cela risque d'être douloureux. Vous m'en voyez navré. »
Il n'a absolument pas l'air navré.
Oh… Oh, attends un peu… Ces runes, sur les menottes… Ce sont…
« Sigurd, Fergus. Maintenant. »
Les deux mages tracent simultanément le même signe sur les entraves que Loki porte déjà aux poignets. Hníga. Ouverture.
Soudain, Loki sent sa magie lui revenir. Elle le submerge comme une gigantesque vague. La sensation est étourdissante, assommante presque. Mais ô combien délicieuse. Sa magie est là. Il la sent exploser dans chaque fibre de son corps, emplir chacune de ses cellules. Elle n'est plus cette pitoyable flammèche chancelante. Elle est redevenue le puissant brasier qui brûlait en lui depuis toujours. Tout ce pouvoir… Enfin… Enfin !
Et tout d'un coup, tout disparaît.
Aussi brusquement qu'elle était revenue, sa magie se retrouve réduite à néant. Avec elle s'envolent son pouvoir, ses forces à peine réapparues. Son dernier espoir de liberté. Le Néant se répand en lui comme un poison insidieux, rongeant tout sur son passage.
Lorsqu'il ne reste plus rien, lorsque la dernière goutte de son Seiðr est annihilée, vient la douleur. Fulgurante, déchirante. Insoutenable. Ses yeux deviennent aveugles. Ses poumons ne parviennent plus à s'emplir d'air. En lui, le feu s'embrase à nouveau. Sauf qu'à présent, ce sont ses nerfs qui brûlent, provoquent des décharges électriques dans tout son corps, contractent ses muscles de façon anarchique et effroyablement douloureuse.
Quelque chose est en train de déchiqueter son corps, membre par membre, morceau par morceau.
Alors Loki hurle.
La muselière lui taillade le visage, étouffe ses cris d'agonie. Oh Nornes… La Douleur… A présent, et pour la première fois depuis longtemps, Loki panique. Qu'ont-ils fait ?! Que lui ont-ils fait ?! Sa magie… Sa magie n'est plus là ! Disparue ! Disparue ! Avant tout ça… il y a quelques secondes à peine, elle était faible, un simple murmure, une parodie grotesque de ce qu'elle était avant sa captivité… Mais elle était toujours là ! Et maintenant… Maintenant il n'y a plus rien ! C'est impossible ! Ils n'oseraient pas… Il a besoin d'elle… ! Sa magie est comme le sang qui circule dans ses veines, ou l'air qui est censé emplir ses poumons… S'ils la lui retirent…
Ça suffit, arrête ça ! Tu n'as rien à craindre ! Calme-toi ! Concentre-toi !
Loki tente de respirer, de se calmer, mais ses poumons restent désespérément vides, et cela ne fait qu'amplifier sa peur panique. Il sent son corps s'écraser lourdement contre le sol, les spasmes trop intenses pour que ses muscles puissent continuer à maintenir sa position assise. A terre, sa tête explose. La douleur en fait de même.
Calme-toi ! Hey ! Tu m'entends ?! Calme-toi, espèce d'idiot !
Peu à peu, ses yeux aveugles retrouvent la lumière. Il parvient à prendre de brèves inspirations. Des formes apparaissent. Des sons, des odeurs lui parviennent. Le goût du sang emplit sa bouche. Tout est brouillé et il serait bien incapable de discerner le haut du bas, mais Loki sait où il est. Les formes s'approchent, se penchent sur lui. Il tente de se débattre, de s'enfuir. Mais bientôt, l'une des ombres l'immobilise en clouant ses poignets au sol. Des mots se dessinent sur des lèvres déformées par un rictus effroyable. Non… Non non non non non… ! Pitié… !
C'est bon, ça va aller. Laisse-toi faire. Laisse-les gagner. Il le faut.
Non ! C'est impossible ! Tout ça n'est pas réel ! Tout ça. N'est pas. Réel ! Eveillé… Il doit rester éveillé… !
Non, arrête ! Ne fais pas ça !
« LOKI ! »
Dans un sursaut, Loki ouvre les yeux et aspire l'air comme s'il était resté la tête sous l'eau durant de longues heures et qu'il était enfin remonté à la surface. Le sol poussiéreux se recouvre à nouveaux de pierres grises polies par le temps. Le ciel aux lueurs menaçantes ne s'avère être qu'un vieux plafond rocailleux qui sert de terrain de jeu à des araignées. Les ombres sinistres se brouillent, s'étirent et se métamorphosent pour laisser la place à de pathétiques vieillards en robes blanches, à des soldats en armures étincelantes. Et, penché au-dessus de lui, Thor.
« Loki, tu m'entends ? »
Loki regarde le Dieu du Tonnerre sans trop comprendre. Sa tête lui fait horriblement mal, de même que ses cordes vocales. Il entend son sang battre à ses tempes, et le son est lancinant. Il ne parvient pas à s'arrêter de trembler, pas plus qu'il ne parvient à maîtriser sa respiration. Un bruit sec (un claquement de doigts ?), juste devant ses yeux, le fait sursauter, ce qui lui permet de recouvrer ses esprits. Un peu.
« Hey. Réponds-moi. Tu m'entends ? »
Thor a les yeux braqués sur lui. Sa voix est calme et ferme mais Loki peut déchiffrer anxiété et incompréhension dans ces yeux trop bleus. Loki hoche lentement la tête. Oui, il l'entend. Comment pourrait-il faire autrement d'ailleurs ? Sa voix résonne contre les murs pour se répercuter directement dans son cerveau…
Thor laisse échapper un soupir de soulagement et se redresse. La pression sur les poignets de Loki disparaît (oh… C'était donc lui qui le tenait plaqué par terre…). A son tour, Loki tente de s'arracher du sol. Mauvaise idée. Ses mouvements totalement désordonnés et sa tête qui tourne le rend malade. Il retombe lourdement sur son flanc droit et bientôt il se retrouve à lutter contre de violents hauts-le-cœur. Mais après tant de temps passé à jeun, il n'a plus rien à vomir. Heureusement d'ailleurs, parce qu'avec sa muselière…
Thor s'accroupit à ses côtés et place une main rassurante sur son dos. Loki est trop fatigué pour tenter de se dégager. A vrai dire, il trop fatigué pour faire quoi que ce soit.
Ils restent là pendant un moment, immobiles, en attendant que la crise passe et que Loki retrouve une respiration à peu près normale. Puis un toussotement rauque les fait sursauter tous les deux et leur rappelle (pour la seconde fois) qu'il y a d'autres personnes autour d'eux. Vaslof s'avance, ses deux acolytes derrière lui comme deux bons petits toutous bien dressés. Aucune fierté.
« Et bien, tout s'est bien passé finalement. Le prisonnier à l'air de plutôt bien supporter ses nouvelles chaînes. »
Le regard meurtrier que lance Thor par-dessus son épaule fait tressaillir Sigurd, Fergus et les soldats. Tous reculent pour se placer le plus loin possible de leur Prince. Vaslof a le mérite de n'avoir aucun mouvement recul. Il ajuste ses robes d'un geste précieux et toise Loki avec un dédain non dissimulé. Sale chien galeux. Il faisait moins le fier tout à l'heure, lorsque Loki avait encore suffisamment de venin dans ses yeux pour que Sa Seigneurie le Maître-Mage craigne de l'approcher trop prêt. En y réfléchissant bien, ce n'est qu'une fois maîtrisé par des soldats et entouré par deux Hauts Mages dévoués, quoi qu'un peu tremblants, (sans compter la présence menaçante de Mjölnir dans le poing de Thor) que Vaslof n'a osé entré dans la cellule.
« Sceller le Seiðr n'est jamais très agréable, Altesse. Pour personne. C'est une tâche ingrate et épuisante. » explique tranquillement Vaslof en s'époussetant les mains. « Croyez-moi, mon Seigneur, votre… frère » et il crache le mot avec un mépris qu'il ne tente même pas de dissimuler « peut s'estimer heureux de ne s'en sortir qu'avec quelques légères convulsions. »
Légères… convulsions… ? L'ordure...
« Le Père de Tout a été assez clément pour insuffler sa propre magie dans ces chaînes afin de lui permettre de survivre, même privé de son Seiðr. Il devrait s'estimer heureux d'être encore en vie et remercier Sa Majesté pour sa bonté, au lieu de se livrer à cette comédie dégradante qui n'a pour but que susciter votre pitié. »
Une vague d'électricité statique déferle soudainement dans la pièce, bientôt suivie d'une deuxième, plus menaçante encore, rendant l'air difficile à respirer. Loki remercie alors sa ''légères convulsions'' (qu'il aurait simulé à son insu donc) dont son corps subit encore les séquelles. Les soubresauts qui parcourent toujours ses muscles dissimulent à merveille le frémissement de peur qu'il n'a pas su réprimer. Il ne lui reste plus beaucoup d'amour-propre. Autant essayer d'en préserver le peu qu'il a encore.
« Sir Vaslof, si vous tenez à la vie, je vous conseille de vous taire. »
Le Maître-mage recule de quelques pas, visiblement apeuré. Depuis son bannissement sur Midgard, le Prince est devenu bien plus affable et avisé qu'il ne l'avait jamais été auparavant. Ça ne rend pas son courroux moins effrayant.
Vaslof baisse la tête. Se faire rabrouer ainsi devant ses subordonnés…
La voix de Thor se fait entendre à nouveau. Calme, basse, presque parfaitement maîtrisée, ce qui la rend encore plus terrifiante. Le calme avant la tempête.
« Vous pouvez vous retirer. Tous. »
Thor ne leur laisse pas le choix. Tous le comprennent très bien. Aussi, tous s'exécutent avec hâte et soulagement. Mieux vaut ne pas être dans les parages lorsque le Dieu du Tonnerre est en colère.
Lorsqu'enfin ils sont seuls, la tension dans l'air disparaît et Loki parvient à nouveau à respirer sans que ses poumons ne brûlent. A ses côtés, Thor soupire.
« Vaslof n'est qu'un vantard arriviste et égocentrique. Personne n'a compris pourquoi Maître Dario l'a nommé Maître du Conseil lorsqu'il a quitté ses fonctions. Mais maintenant il est là, et il faut bien faire avec lui. »
Ces mots ne suscitent aucune réaction de la part de Loki. Toujours étendu sur le flanc, parfaitement immobile mis à part les quelques tremblements qui agitent encore son corps, la respiration enfin régulière, il a l'air de s'être endormi. Sauf que ses yeux sont grands ouverts et fixent vaguement un point sur le sol.
« Est-ce que ça va, Loki ? »
Les pupilles vertes glissent lentement vers Thor. Il n'y a pas de colère dans ces yeux. Pas de venin, pas de menaces, pas même la froide machination qui s'y lit d'ordinaire. Juste une immense lassitude doublée d'une résignation amère.
Loki est vaincu. Sa magie a été annihilée, purement et simplement. A présent, même si les mots lui étaient rendus, il ne pourrait plus conjurer le moindre sort, pas même le plus basique. Les chaînes qui portent la signature d'Odin ne comportent pas de serrure, contrairement aux précédentes. Elles ont été scellées par magie et ne se déferont pas à moins d'utiliser une incantation. Chose désormais impossible pour lui. Cette fois-ci, c'est bel et bien fini. Il passera le restant de sa misérable existence dans ce donjon infect, comme l'avait prédit Odin.
Thor ne dit rien. Il n'y a rien à dire. Loki est un criminel qui a semé le Chaos a travers trois des neuf Mondes. Sa punition n'est que la juste conséquence de ses actes et sa dangerosité justifie aisément les dispositions prises par Odin. Thor n'est pas censé être désolé pour lui. A vrai dire, il n'est même pas censé être là. Mais Thor n'a jamais été très doué pour obéir aux ordres.
Sans dire un mot, Thor se relève. Puis, avec des gestes lents et précautionneux, il redresse Loki et l'aide à s'assoir contre le mur de sa cellule. Loki se laisse faire. Il n'est plus à une humiliation près. Il laisse Thor s'agenouiller devant lui et glisser ses mains derrière sa tête. Lorsqu'un déclic sec résonne contre les murs de pierre, il n'a aucune réaction. Il ouvre docilement la bouche pour permettre à Thor de déloger tout à fait la muselière. Il ne ressent rien lorsqu'il est enfin libéré du morceau de métal qu'il a tant haït. Il se contente de fixer sans réellement la voir la petite fiole d'onguent que Thor dépose à ses pieds.
« Tiens. Pour les blessures sur ton visage. Ça devrait marcher aussi sur ta main. Eir m'a dit que ça allait certainement piquer en revanche. Désolé. » murmure le Dieu du Tonnerre.
Il a vraiment l'air désolé.
Thor hésite un moment, puis se relève et sort de la cellule, refermant la porte derrière lui avec la clef que Borus lui a laissé avant de déserter les lieux comme un rat. Il reste un temps devant la grille, voulant visiblement dire ou faire quelque chose d'autre mais ne sachant pas quoi.
« Je reviendrai demain. » dit-il finalement.
Et Thor disparaît.
