Chapitre 4:

Des bruits me réveillent, me faisant ranger immédiatement mes affaires. Je cligne plusieurs fois des yeux pour m'habituer à la lumière du soleil et ébouriffe un peu plus mes cheveux, encore doux et soyeux. Armé de ma petite dague, je me lève en titubant légèrement. Les tenues de camouflages ne servent pas à grand chose par ici. Entièrement vêtu de noir, excepté mon sous pull vert, je me fais bien remarquer devant ses murs gris. Ma main est tellement serrée sur mon arme que mes jointures en blanchissent, mais je ne desserre pas mon étreinte pour autant. Les pas se rapprochent, et je me plaque contre le mur, tentant de me faire le plus petit possible. Ce n'est pas que je compte tuer, mais au moins faire fuir l'ennemi.

La porte s'ouvre tout doucement et je retiens mon souffle. J'arrive à reconnaître Eddy, le tribut masculin du District Onze, un garçon de seize ans à la peau brune et aux longues dread locks. Il ne m'a pas remarqué et pénètre un peu plus dans la salle. Si je pouvais me glisser vers la porte, j'aurai le temps de fuir avant qu'il ne comprenne, mais ce serait un grand risque, surtout qu'il a obtenu la note de huit à l'entraînement. Mais rester ici serait tout autant dangereux.
Des perles de sueur me chatouillent le visage tandis que je commence à me traîner au dehors, toujours plaqué contre le mur. Eddy s'avance vers un grand placard mural que je n'avais pas vu et l'ouvre. Il commence à fouiller à l'intérieur. De la nourriture ? Je me stoppe net et l'observe, le cœur battant à tout rompre. Je pourrai facilement l'attaquer, mais je n'en ai pas le courage. Et puis, si il y a des vivres ici, il doit sûrement y en avoir ailleurs.

Soudain, un coup de canon manque de me faire défaillir. Je retins de justesse un cri de surprise et me mord les lèvres. Eddy a aussi sursauté. Il fait volte-face et je pense me liquéfier sur place quand il plante son regard noisette sur moi. Je tente un sourire piteux et lâche un rire nerveux :

- Hey ! Ça va toi ?

Il fait mine d'avancer vers moi et je saute sur la porte, qui se claque sous mon nez.

- Écoute mec, on va pas se chamailler. Tiens, si tu veux, je te laisse même la bouffe, de toute façon, je n'ai pas faim.

Il sourit, s'arrête à deux mètres de moi et croise ses bras puissants sur sa poitrine. Je tiens toujours solidement ma dague de survie pointée vers lui et m'appuie encore plus contre la porte, et de l'autre main, je pousse sur la poignée.

- Si tu essayais de tirer, lâche-t-il finalement.
- Si tu crois que j'ai peur, tu as tort, m'exclamai-je en lâchant la porte. Je suis une arme sanguinaire et je sais me servir de ça !

Je dessine des cercles à l'aide de mon arme ridicule. Il sourit de plus belle, laissant apparaître des dents plus que blanches, et sort un poignard dentelé de son blouson. Je m'arrête dans mes mouvements et avale péniblement ma salive. Non, je n'ai pas peur. Il a peut-être deux ans de moins que moi, et il fait au moins dix centimètres de plus que moi, mais ce n'est pas pour autant qu'il m'effraie

- T'es un marrant, continue-t-il en s'approchant. J'aurai aimé te connaître dans une autre vie.

Son ton paraît sincère, mais je ne me laisse pas attendrir pour autant. Je pourrai sortir, mais la lâcheté n'attire jamais beaucoup de sponsors, et si Eddy se met à me poursuivre, ça ne servirai à rien.

Derrière lui, la vitre éclate soudainement de l'extérieur dans un brouhaha de verre brisée. En me protégeant le visage avec mon coude, je tire la poignée et, sans regarder derrière moi, prend mes jambes à mon coup.

Le reste de la journée passe lentement sans que rien de remarquable ne se produise. La pluie est tombée sans cesse, glaciale. Aucun autre coup de canon, seulement le portrait de Shan, la poupée blonde du District Dix est apparut dans le ciel. Elle était bien trop belle pour gagner.

Je suis finalement parvenue à trouver de l'eau, dans une sorte de minuscule salle de bain répugnante qui sent les égouts. Y a-t-il d'autres points d'eau dans l'arène ? Mon ventre gargouille. Dans le long couloir, je vise du regard une petite porte à deux battants qui s'ouvre lorsque j'appuie sur un bouton. L'intérieur est aussi grand qu'un placard et un miroir et fixé au mur. Parfait pour cette nuit. La porte se referme derrière moi et je jette un coup d'oeil à mon reflet : mon teint est assez pâle et de légères cernes se creusent sous mes yeux. Je me laisse tomber dans un soupir et croque dans une pomme en prenant soin de bien mâcher et de savourer chaque bouchée. Le goût sucré me redonne de l'énergie et le jus coule sur mon menton, que j'essuie d'un revers de manche.

À la fin de ce maigre repas, j'ai subitement envie de fumer. Je me mâchouille l'intérieur de la bouche pour éviter d'y penser et fini peu à peu par m'endormir.

Un petit « ding ! » me tire d'un rêve où se mêlait des joints géants vêtu de combinaisons fluos et d'épées qui les transperçaient. Je cherche à me lever, mais un force immatérielle me cloue au sol, me rappelant la désagréable sensation de l'ascenseur, au Capitole.

- Merde !

La puissance me relâche enfin. Et je sors précipitamment avant que les portes ne se referment.

- Vous auriez pu nous envoyer dans un lieu sans étage ! M'écriai-je.

Car je me trouve sur le toit d'un des immeubles, à l'air libre. Il n'y a rien autour de moi. L'ascenseur ne se rouvre pas et je sens mon estomac se tordre quand je baisse le regard vers le vide. Je ne serai pas étonné de me trouver à trente mètres de hauteur. Je commence à avoir le tournis et suis obligé de m'asseoir pour ne pas tanguer. Le Capitole a fait exprès de choisir une arène comme elle. Il a fait exprès de m'envoyer sur le toit. Il veut que je meurs en spectacle, maintenant et je refuse de leur offrir ce plaisir. J'ai l'impression que la surface se rétrécit petit à petit. Des cris me parviennent alors, derrière moi. Dans un ultime effort, je tourne la tête et j'écarquille les yeux en voyant deux Districts se battre. Je reconnais Brek, du District Quatre, un grand blond aux allures d'anges et Quin, du Trois, un colosse aux cheveux châtains foncés qui apparemment pratique la boxe comme personne.
Brek a bien du mal contre lui, et il se retrouve bientôt par terre, à gémir de douleur. Rare sont les Carrières qui se font avoir si facilement. Mais très vite, il attrape le poing que Quin s'apprêtait à abattre sur lui et dans un craquement sinistre, lui brise le bras. Le tribut du District Trois pousse un cri. Profitant de ce moment de supériorité, le blond se redresse vivement et, saisissant son adversaire par le col de son blouson, le pousse violemment vers le bord du bâtiment. Celui-ci trébuche contre le petit mur, bat un instant l'air de son bras valide et, dans un hurlement de terreur qui me glace les sangs, bascule en arrière et est aspiré par le vide. Un coup de canon retentit en écho au bruit du corps de Quin s'écrasant au sol.

Hébété, je reste ainsi, à genoux, les yeux hagards et la bouche entrouverte, stupéfait par la scène qui vient de se dérouler sans que je n'agisse. Un juron m'échappe. Brek est debout, les mains sur ses jambes, reprenant son souffle. Puis, il crache du sang à ses pieds, et éclate de rire en s'essuyant la bouche. Enfin, il m'aperçoit.

Je me lève dans un sursaut et attrape mon éternel dague qui ne m'a servi à rien à par tenter d'effrayer mes adversaires. J'essaie de paraître fort et essaie de ravaler le vertige qui menace de me faire fondre en larme. Je sens le tremblement de mes mains et de mes jambes.

Brek se penche en avant et saisit le javelot qu'il avait lâché au moment du combat. Il ne sourit plus, a l'air énervé. Je ne bouge pas et continue de le fixer. Dans un geste ample, il envoie son arme dans ma direction, et j'ai juste le temps de me jeter sur le côté pour l'éviter, une seconde trop tard, m'entaillant le bras et déchirant mon blouson.
Je me lève d'un bond quand il se met à courir vers moi. Comme une bête féroce, il m'attrape par les épaules et me soulève de quinze centimètres. Ses yeux bleus me transpercent de par en par, et je comprends que c'est fini quand il s'approche du vide. Pas comme ça ! Mourir, d'accord, mais pas de cette manière ! J'agrippe mon adversaire par les bras tandis qu'il me fait passer par dessus la marche. Mes pieds battent l'air à la recherche d'un appuie.

- Lâche moi ! Dit-il entre ses dents.

Mais je ressers mon étreinte, gardant les yeux en hauteur. Il m'étouffe, j'ai le souffle court, la tête qui tourne et je sens la gravité qui m'entraîne. Je sais que si je baisse la tête je vais tourner de l'oeil. Brek détache ses mains de mes épaules, il peine maintenant à me maintenir au dessus du vide et est finalement contraint de me ramener sur le sol, sans hésiter à me jeter comme un vulgaire sac.
Je m'écroule lourdement et l'intensité du choc me vide l'air de mes poumons. J'ai à peine le temps de comprendre ce qu'il m'arrive qu'il me saute dessus et commence à me frapper le visage. La douleur me laisse sans voix et je n'arrive même pas à crier, j'essaie vainement de bloquer ses coups, ce qui est assez compliqué vu que le soleil mêlé à la douleur m'aveugle. Je distingue seulement son ombre au dessus de moi et je l'entend pousser des cris de colère. Ce mec est un grand malade ! Il est en train de me tuer à mains nues, et si je continue de faire de l'humanisme, c'est moi qui vais mourir, et il n'aura aucun remord.
Énervé, je balance mon genoux dans son ventre, et il tombe en arrière, surpris. Aussitôt, ignorant le sang qui me coule sur le visage, je saisit la dague que j'avais perdue dans la lutte et me jette sur lui, plaquant mes jambes contre son buste pour ne pas qu'il se relève. Je vois ses yeux bleus et n'y décèle aucune once de peur. Brandissant alors ma petite arme, je ferme les yeux et l'abat sur lui, à plusieurs reprises, et j'entends à peine ses hurlements qui en temps normal m'auraient fait arrêter toutes attaques. Je n'arrête mon geste que lorsqu'un bruit de canon me parvint et j'ouvre alors les yeux, la respiration saccadée et mon sang se fige dans mes veines à la vue des restes de Brek. Je n'arrive même plus à discerner son visage angélique et son corps est moue, inanimé.

Je reste ainsi un moment, et résiste à l'envie de jeter ma dague au loin. Tuer, ou être tuer. C'est donc cela que l'on ressent, la première fois ? Un mélange de culpabilité et de honte ? Mes joues me brûlent et mes yeux me piquent. Il faut que j'arrête de faire le mec sensible, ça ne causerait que ma perte. Refoulant mes émotions, je me mords violemment les lèvres et secoue la tête. Puis, je tourne le cadavre de Brek et lui retire son sac, saisit mes affaires et me détourne avec soulagement du massacre fait de mes mains. Un hovercraft se matérialise au-dessus de son corps et un halo lumineux le soulève jusqu'à ce qu'il soit avalé par le véhicule volant, suivie de près par le cadavre de Quin.

De ma cachette, j'aperçois les carrières : Luka du District Un, Bryan et Alexy, le tribut féminin du District Quatre. Ils sont assis à l'entrée de la Corne d'Abondance et discutent de la manière dont ils ont tué untel. Alexy raconte la mise à mort à mains nues d'une gamine aux cheveux auburn, et je sers les poings. Elle fait la maligne, se pavane devant ses deux garçons en faisant bouger ses cheveux bouclés châtains. Quand à eux, ils s'interrogent de la mort de Brek, qui était pourtant costaud. Aucune pointe de regret dans leurs voix, je pourrai même réussir à déceler de la satisfaction.

À l'angle d'un immeuble, au loin, je remarque un garçon d'une douzaine d'années. Celui de l'interview, au moment où je me suis senti mal. Je n'ai pas entendu son prénom durant sa présentation. Son regard est porté vers moi plutôt que sur la Corne, il a l'air de m'observer, mais depuis combien de temps ? Il attend probablement le bon moment pour m'attaquer. Je lui jette un regard noir et reporte mon attention vers les carrières. Si ce gosse veut se battre, qu'il vienne, je n'ai plus peur de tuer.

Quelques jours ont passés depuis mon premier assassinat. Je ne compte plus le nombres d'heures passées ici, à errer de pièces en pièces jusqu'à être rendu fou pour à la fin se caler dans un coin et attendre. Le tribut féminin du District Trois, Jude, est morte et nous ne sommes plus que dix enfermés ici. Inutile de dire qu'immédiatement après avoir tué Brek, j'étais redescendu jusqu'au rez-de-chaussée sans perdre de temps et je ne suis pas remonté depuis. J'ai trouvé quelques provisions dans une vieille malle, des fruits secs et des biscuits. Mais je ne souffre ni de la faim, ni de la soif. J'ai juste envie de fumer. Cela me pourrit le cerveau, accapare mes pensées, si bien que j'en viens parfois à oublier d'être sur mes gardes. Ma blessure au bras n'est pas si importante que je le pensais, et le garrot que je me suis fait fonctionne bien. J'ai désinfecté avec ce que j'ai pu -de l'urine- et, ma foi, ça semble aller.

Après un dernier regard vers eux, je rentre dans l'immeuble en me mordant les lèvres. J'ignore comment j'ai pu survivre jusqu'à maintenant sans réelle arme, équipement et sponsors. Néanmoins, dans le sac de Brek se trouvait d'autres objets essentiels à ma survie comme une paire de chaussettes supplémentaires, un bonnet gris que je porte tout le temps, une solide corde d'escalade (je ne m'en servirai pas pour grimper, cela va de soi) et d'autres vivres. J'avais tout fourré dans mon propre sac, qui pesait maintenant un bon poids.