Depuis la mort de Tchina, je suis parvenu à me créer un abris de fortune sous les décombres des immeubles. Il faut se mettre à quatre pattes pour y accéder, et les débris sont disposés tel que vue de dehors, il est impossible de penser que dessous se cache un pauvre type -moi- dans un espace réduit mais confortable. Une cachette impénétrable, très proche de la Corne d'Abondance. Les genoux repliés sur le torse, en position fœtale, je pose ma tête contre mes jambes, dépité. J'en ai marre de devoir jouer le jeu du mec nonchalant. Tant pis pour les sponsors, de toute manière je n'ai aucune chance de remporter ces foutus Hunger Games. Je ne sais même pas pourquoi je prend encore la peine de me dissimuler. Ça serait tellement simple de se planter devant Bryan et de lui faire une danse du ventre pour qu'il nous achève aussitôt.
Je me souviens une année où je regardais les Jeux. J'avais neuf ans. Le garçon de notre District qui avait été choisi le jour de la Moisson en avait douze, je crois. Il n'avait pas manifesté sa rage envers le Capitole, au contraire, il jouait le gamin stupide et admiratif. Maigre et chétif, tout le monde savait qu'il n'irait pas loin. Néanmoins, dans l'Arène, au moment du décompte avant le bain de sang, il avait fait un ultime geste de rébellion : sur sa plate-forme, alors que les autres tributs attendaient la fin du décompte avant de sauter par terre pour éviter d'enclencher les mines, il s'était tourné vers les caméras et avait fièrement levé son majeur en un magnifique doigt d'honneur. Puis, pour montrer que son geste suivant était volontaire, il avait écarté les bras, relevé la tête, et s'était laissé basculer en avant. Les bombes avaient explosé directement, et le Capitole en avait prit une sacré claque, malgré la souffrance qu'ils ont par la suite fait endurer à sa famille.
J'avais trouvé sa réaction stupide. Quitte à devoir mourir, je me disais qu'il fallait au moins essayer de se battre. En grandissant, je l'avais admiré de plus en plus et à ce moment précis, je l'envie carrément. J'envie son courage et sa force. Car moi, je suis incapable de faire cela. Je veux vivre, mais je ne veux pas me battre. Mon père m'aurait dit que se laisser mourir perdant ne donnerait rien à personne, excepté la piètre estime que les gens se feront de toi. J'aimerai bien le voir. Il aurait su me donner de bons conseils, que je n'aurai pas écouté. Il m'aurait parlé de mon petit frère, dont je ne garde que peu de souvenirs, de ma mère, que je n'ai jamais connu. En retour, mes réponses n'auraient été que de simples « ouais » ; « hum » et « ah ». Non pas que je me moque de ma famille, mais je n'ai jamais su comment réagir. C'est bien simple, quand il m'en parlait, je ressentais une sorte de vide inexplicable, pas de la tristesse, ni de la colère, juste un vide que je n'ai jamais su combler.
Je me met à fredonner une chanson que je ne connais même pas en me balançant légèrement, mes cheveux plaqués sur mon visage luisant. De longues heures passent sans que je ne sorte de ma tanière. Cependant, alors que je voyais le ciel s'assombrir petit à petit, commence alors l'hymne de Panem et le visage de Tchina apparaît en hologramme. J'essaie de me remémorer le tribut qu'il reste excepté Bryan, Alexy, le gamin du Dix, Élise, la jeune fille aux cheveux courts du neuf et moi. Je sais seulement qu'il est du District Cinq et qu'il doit être plus que doué pour être arrivé à cette étape sans même que je sache qui il est. Donc, plus que six, dont deux carrières. Ce qui signifie que les Juges ne vont pas tarder à trouver quelque chose, n'importe quoi pour nous pousser à nous tuer vite fait, mais quand même pas trop histoire de profiter au minimum du spectacle. N'empêche que ça doit vraiment être l'ébullition et la frénésie des sponsors. Et franchement, face à ceux qui restent, je ne dois pas vraiment être dans les favoris. Quoique. Le mec complètement timbré a peut être fait son petit effet.
- Votre attention, tributs ! Intervient sans crier gare la voix amplifiée de Claudius Templesmith.
- Oui ? Je répond bêtement, tellement je suis surpris.
Demain, il y aura un festin à la Corne d'Abondance, avec tout ce que chacun d'entre nous a vraiment besoin. Après nous avoir joyeusement salué, et souhaité que le sort nous soit favorable, l'Arène replonge dans le silence. Je n'ai besoin de rien, si ce n'est d'un peu plus de courage. Puis, je sais très bien comment cela va se passer : il restera toujours un tribut camouflé qui attaquera de loin ceux qui s'approche du festin. Ils font toujours cela lorsqu'ils estiment qu'il n'y a pas assez d'action ou que le jeu commence à s'éterniser. Pourquoi irai-je à ce festin ? Je peux très bien rester ici à attendre qu'ils terminent de s'entre-tuer entre eux. Ce serait simple, mais il n'y a rien de pire pour passer pour un lâche. J'essaie donc de créer une petite stratégie pour en sortir vivant, mais je suis aussi doué qu'une fougère en matière de plan.
- Une fougère, murmurai-je.
Je me met à rire stupidement.
La Corne d'Abondance se dresse fièrement devant moi. Camouflé en dessous de débris d'immeubles, je reste accroupis, patient. Je renifle. Je dois sentir à deux kilomètres à la ronde, n'ayant pu me laver que deux fois, qu'avec de l'eau et en frottant des plantes sur ma peau pour camoufler mon odeur corporelle. Le soleil s'est levé depuis une heure au moins et toujours aucune trace de vie. Les sac de provisions sont posés bien en évidence, attendant sagement leur propriétaire. Je sers doucement le morceau de bois que je me suis aiguisé toute la nuit. J'ai l'impression de ne plus être moi-même. Hier encore, je maudissais les personnes qui restaient cachées à attendre leurs proies, et voilà que je fais pareil, conscient que si je ne le fais pas, je vais me faire tuer. J'en viens à souhaiter que quelqu'un passe et qu'une autre se charge de sa mort, ça sera déjà une personne de moins et je me surprend moi-même à penser ça, à perdre de plus en plus trace d'humanité. À souhaiter la mort pour ma propre survie.
Bryan et Alexy sortent soudain de leur cachette et marchent tranquillement en direction des sacs. Je ressers l'étreinte autour de mon arme et me redresse, le visage fermé. Mais je ne peux pas le faire, je ne sais pas viser. Ce ne serait que causer ma perte. Si seulement j'avais une hache … Je fais un pas en arrière et me heurte aux décombres dans un bruit sourd. Je me mords violemment les lèvres quand je vois les deux tributs de carrières tourner la tête vers moi. Trop tard pour essayer de les abattre, d'un bond je sors de ma cachette et prend mes jambes à mon cou. Ils se mettent aussitôt à ma poursuite, je les entend même rire :
Allez, le Fou, laisse nous nous amuser un peu ! Ça fait longtemps qu'on ne t'as pas vu !
J'arrive sans m'en rendre compte à la Corne d'Abondance et j'attrape sans réfléchir le sac avec le numéro Sept avant de reprendre ma course. Ils se rapprochent, et je suis de plus en plus essoufflé. J'ai l'impression que mon cœur va bondir hors de ma poitrine. Il faut que je fasse quelque chose pour me sortir de ce pétrin sinon adieu Marthy ! Je fais mine de tourner à gauche mais vais dans le sens opposé pour me donner un peu plus d'avance.
- Tu ne pourras pas fuir éternellement, District Sept ! Crie Alexy.
- Tu ne pourras pas me poursuivre éternellement ! Rétorquai-je.
Je fais subitement volte-face pour considérer la distance et envoie d'un geste souple et professionnel ma dague, qui siffle dans les airs avant de se planter dans la poitrine d'Alexy. La jeune fille s'arrête net dans sa course, les yeux écarquillés et Bryan a juste le temps de la rattraper avant qu'elle ne s'étale sur le dos. Pendant quelques secondes, je reste figé à le regarder la soutenir, puis je me donne une claque mental et prend de nouveau la fuite, un coup de canon me faisant redoubler ma cadence.
