Un sifflement dans ma cage thoracique me fait m'arrêter derrière la Corne d'Abondance, où je m'adosse, vidé de toute force. En reprenant mon souffle, je jette un coup d'oeil aux sacs et constate qu'il ne reste que celui d'Élise et du Cinq. L'étrange gosse du Dix a profité de notre ballade pour prendre le sien et partir. Malin. Je regarde derrière moi pour m'assurer que Bryan n'est toujours pas là et reprend mon observation, me calant un peu plus entre deux murs métalliques. Quitte à mourir maintenant, j'aimerai voir à quoi ressemble le tribut du District Cinq, au moins une fois.

Au fond de la cour, je vois enfin Élise courir vers la Corne. Ses cheveux courts châtains sont emmêlés et son visage sale de boue comme si elle s'en était recouverte. Elle s'approche à quelques mètres de moi et attrape son sac. Je l'entend respirer bruyamment. Elle doit se sentir observée.
« Fais demi-tour, je pense. Ne viens pas vers moi sinon je ne sais pas ce que je ferai. »
Je glisse ma main dans mon sac et touche le métal d'une hache. J'en attrape le manche, comme un robot. Je ne sais même plus ce que je fais, pourquoi je sors cette arme de sauvage ? Je n'ai pas envie de la tuer, mais si elle vient ici et qu'elle est aussi douée que ce que je pense, il me faudra me défendre.

Et comme je l'avais prédit, elle se dirige vers moi alors que j'essaie de me faire tout petit. Et si je la surprenais et que je la tuais, de suite ? Non, non Marthy, ressaisis toi ! Je garde quand même ma hache entre mes deux mains, au dessus de mon épaule, juste au cas où ... Son regard se pose sur moi et elle plaque sa main sur sa bouche pour se retenir de crier. Mais elle se reprend aussitôt et avant que je n'ai le temps de réagir, elle me décoche un magnifique coup de pied dans le tibia. Elle continue, tourne sur elle-même, saute et me frappe dans le ventre, ce qui me fais me plier en deux. Je lâche un gémissement de douleur. Elle enchaîne alors une série de battements de pieds dans les airs, de pirouettes chorégraphiées et je reste bouche-bée devant son talent. Moi, à par la roue et encore, je ne suis capable de rien faire alors qu'elle, on dirait qu'elle a fait ça toute sa vie.

- T'es douée ! Dis-je malgré moi.

Elle sourit. Mais pas de ces sourires qui rassurent, non. Un sourire assez, comment dire ? Sadique ? Je ne comprend pas jusqu'à ce que j'aperçoive cette sorte petit cerceau de métal qu'elle tient dans sa main. C'est quoi, cette arme ? Je ne préfère pas lui demander et recule afin de faire demi-tour. Je me cogne à la Corne d'Abondance et lâche un juron. Vite, la hache, où l'ai-je lâché ? Je n'ai pas le temps de la chercher qu'Élise se rue sur moi et j'ai seulement le réflexe d'éviter le cercle tranchant qu'elle revient à la charge.

- Attend, attend ! On pourrait pas parler, pour changer ?

Bien sur que non. Son sourire a disparu, règne maintenant dans son regard de la peur et de la tristesse. Cette expression de désespoir me déstabilise et la jeune fille finit par m'entailler profondément le visage. Je cris et essaie d'arrêter le flot de sang qui m'aveugle l'oeil gauche et me coule dans la bouche. Je trébuche alors, surpris, et tombe sur les fesses. Merde ! Non, non, non, pas par une fille bon sang ! Elle a à peine quinze ans ! C'est ridicule, je peux pas mourir comme ça !
Je la distingue difficilement se pencher vers moi. Elle m'attrape brutalement par le col de ma veste :

- Je suis désolé, me murmure-t-elle à l'oreille. Ils leur faut un vainqueur.

Je ferme les yeux, me préparant à recevoir le coup de grâce. Une seconde, deux, puis trois, et j'entrouvre alors mes paupières quand un coup de canon me fait tressaillir. Élise s'écroule sur moi et nous roulons sur le côté. Que c'est lourd, un corps de fille ! Je la repousse et me redresse péniblement, une main sur mon visage sanglant. Une autre silhouette se penche vers moi et des yeux noirs bridés me fixent intensément. Je ne reconnais pas ce garçon. Le District Cinq ! J'écarquille les yeux. Ce jeune asiatique d'environ treize ans sort enfin de sa cachette. Et je sens que ses intentions ne sont pas bonnes.

- Je ne suis pas ici pour faire de traitement de faveur, déclare-t-il d'une voix ferme.

- Sans déconner ?

Je cligne plusieurs fois des paupières et essuie de nouveau le sang qui me coule dessus.

- Comment tu t'appelle ? Demandai-je pour gagner un peu de temps.

Gagner du temps pour quoi ? Je n'en sais trop rien. Mais c'est toujours mieux que de mourir de suite. Il se prend au jeu :

- Lei Niami.

Je fais mine de lui tendre la main, il l'a rejette d'un geste.

- Je te connais, Marthy. Je ne préfère même pas te faire confiance. Tout le monde est mort à cause de toi ici. Tu cache bien ton jeu ! Mais moi, j'ai envie de rentrer chez moi, j'en peux plus de cet endroit, et ce n'est pas parce que tu es sois disant drôle que je fais t'épargner. Prépare toi, je vais faire ça très vite.

Il sort de sa poche une sorte de tube métallique qu'il tient par le côté en caoutchouc. Il appuie sur un bouton et un courant électrique bleuté enveloppe alors l'arme un court instant dans un bourdonnement terrible. Mais pourquoi je suis le seul à avoir eu une arme pourrie ? Je tente une autre approche :

- Tu ne préférerais pas utiliser une autre arme ?

Lei hausse un sourcil, surpris de ma question. Je me justifie :

- Je te laisse me tuer. Mais laisse moi choisir ma mort.

- C'est un piège ?

Je secoue vigoureusement la tête, ce qui m'étourdis et m'oblige à poser mes mains sur le sol humide.

- Tu ne sentiras rien avec cette arme, lâche-t-il en faisant tourner son tube électrique dans sa main.

Son regard se lève alors vers quelque chose derrière moi et le jeune asiatique se redresse, me laissant alors respirer un instant. Je reste cependant couché, et le regarde de mon œil à peu près sain en essayant d'avaler le moins de sang possible. La douleur est lancinante, me chauffe le visage et me gèle à la fois. J'ai l'impression qu'il bat au rythme de mon pouls et chaque mouvement de lèvres me fait souffrir.

En un éclair, Bryan se jette sur lui, le propulsant au sol. Lei atterrit lourdement en poussant un gémissement. Sa corpulence d'enfant n'est pas du tout équitable au sportif de deux mètres qui l'oppose. Je constate alors la ruse du plus jeune. Il se redresse en un bond de ninja, glisse derrière Bryan qui se retourne en lui flanquant une droite. Il s'écroule, mais se relève de nouveau, son tube électrique en main. Le Carrière dégaine une épée et les deux opposants se mesurent finalement du regard, chacun à l'affût du moindre geste de l'autre. Le bourdonnement assourdissant de l'arme de Lei m'indique qu'il presse le bouton, près à sauter. Il halète, peu rassuré tandis que Bryan reste impassible, le visage grave.