Il dort? Non... il songe. Ou peut-être flotte-t-il entre deux états. C'est difficile à dire; sa respiration est calme, son corps immobile. Sa peau basanée se fond dans l'obscurité des lieux.

C'est incroyable de l'observer de la sorte. Quand il est réveillé, Aomine a toujours ce pli méprisant qui lui barre le front; il observe le monde de haut, intimement convaincu de sa supériorité. Mais quand il dort, ses muscles se détendent et son visage redevient celui de la personne qu'il était avant. Celle qui savait sourire et s'amuser et reconnaître ses amis. Celle qui m'a appris à jouer au basket.

Je me fais des illusions. Je sais très bien qui occupe son esprit.

- Aominecchi, à quoi tu penses?

- Mmh?

Mince... je l'ai réveillé. Pourquoi ai-je posé cette question? Je ne peux pas m'en empêcher. De la poser tout en sachant qu'elle foutrait tout en l'air. De tout gâcher alors qu'on partageait un rare moment tranquille.

Partager?... Non. Cet homme ne partage rien. La seule personne avec laquelle il aurait tout partagé ne veut plus de lui.

Aomine me jette un regard puis se redresse. Il a ce même réflexe dès qu'il ouvre les yeux, et qui est à la base de son incroyable talent au basket: celui de tout analyser autour de lui en quelques secondes. En un instant, il scrute l'espace, calcule les distances, fait jouer son sens inné du solide. Ce n'est même plus un réflexe conscient.

Ses yeux bleu sombre ne se sont pas attardés plus longtemps sur moi que sur les murs ou sur les meubles.

- Tu sais que tu as un match dans moins d'une heure? dis-je en dissimulant le mécontentement dans ma voix avec une perfection qui doit tout à l'habitude.

La perspective semble le laisser de marbre.

- Je sèche le match, dit-il en haussant les épaules et en commençant à s'habiller.

Déjà... J'aurais dû m'en douter. Comme d'habitude, Aomine ne reste jamais après l'acte. Il s'en va tout de suite après, ou à son réveil si il s'est endormi. Nous n'avons jamais abordé le sujet mais c'est évident qu'il ne veut pas que quiconque nous voit ensemble. Tout ce qu'il veut, c'est juste assouvir son besoin momentané, et tant pis si il n'y a pas d'amour.

Mais j'en ai assez. Cette situation pèse trop lourd sur mes épaules.

Il ne s'en tirera pas cette fois-ci.

- Alors, tu ne m'as pas répondu. A quoi tu pensais?

**Tu n'as pas intérêt à t'enfuir cette fois, Aomine. Je ne te lâcherai pas avant d'avoir eu une réponse.** Je m'habille également pour être prêt à le suivre si il quitte la pièce.

Comme d'habitude, l'as de la génération des miracles ne répond pas. Je ne peux voir que son dos puisqu'il est tourné de l'autre côté. C'est pas vrai... Il n'y a vraiment qu'une méthode qui fonctionne avec lui: la manière forte. Le pousser dans ses derniers retranchements.

- Tu pensais encore à lui, hein?

Voilà, la bombe est lâchée. Les muscles de la nuque basanée se raidissent sous les touffes de cheveux bleus.

- Ferme-la.

- C'est bien ce que je pensais...

- J'ai dit: ferme-la.

J'ai un soupir désabusé.

- Sinon quoi? Tu vas me cogner, Aominecchi?

**Comme tu cognes Wakamatsu ou quiconque quand on énonce une vérité qui te dépaît?** suis-je tenté d'ajouter. Aomine a beau être un des joueurs les plus puissants du Japon, dans l'intimité, il ne fait que fuir comme un lâche.

Lorsqu'il se tourne vers moi, vexé, je soutiens son regard avec défi et morgue, ravi d'avoir tapé dans le mille. Alors quoi? Suis-je si méprisable? Ou trop faible pour être digne de lui? Qu'a donc Kuroko que je n'ai pas, hein? J'en ai assez d'être obligé de me cacher dans une pièce obscure, et de me contenter des miettes. Oh, bon sang. J'étais si près de lui mettre un peu de plomb dans la cervelle, ce jour-là, pendant le match de l'inter-lycées...

J'ai à peine le temps de voir un rictus de colère crisper sa mâchoire; la seconde suivante, mon dos heurte violemment le mur de la pièce. Et Aomine est déjà sur moi avant d'avoir pu réaliser quoi que ce soit. La brusquerie de ses gestes m'arrache une plainte de douleur et de protestation.

- Non, lâche-moi...

Je le déteste! J'ai envie de lui cracher ses quatre vérités à la figure. Et je le ferais volontiers si je n'étais pas persuadé qu'il en est déjà conscient. **C'est de ta faute si Kurokocchi est parti! Il fallait remballer ton orgueil, pauvre crétin! Et je ne suis pas en libre-service!**

C'est ce que j'aimerais lui dire. Mais Aomine souffre et je me délecte de cette souffrance... Car tant qu'il se sent rejeté, il reviendra dans cette chambre, même si ce n'est que pour une nuit, pour quelques heures, pour une étreinte.

- Aominecchi... Tu me fais mal...

Quel idiot. Je suis vraiment irrécupérable. Maintenu dans l'ombre, traité comme un déchet, et j'en redemande encore... Je voudrais lui dire que tout est fini, une bonne foi pour toute. Je sais qu'il arrêterait si je lui demandais. Je n'aurais qu'un mot à dire.

Mais je sais aussi que mon addiction va bien au-delà. Alors depuis le début, je me contente d'être là quand il l'exige, et de céder à ses caprices et ses désirs.

Je ne peux, tout simplement, pas me passer de lui.

Nos corps enchevêtrés et à bout de souffle s'écroulent lentement sur le matelas tiède. Le maillot de l'équipe de basket de Kaijô, que je porte sur moi, est trempé de sueur comme à l'issue d'un match. Et comme d'habitude à peine quelques secondes plus tard, Aomine enfile ses chaussures et quitte la pièce. Sa silhouette disparaît sans un mot dans la lumière qui filtre de la porte.

Je lui en veux tellement. D'être devenu ce fieffé connard qui sait parfaitement ce que j'éprouve mais fait semblant de l'ignorer. Si différent de la personne qui m'a fait découvrir le basket... Celle qui me regardait jouer encore et encore en critiquant mes paniers ou ma façon de bouger, en éclatant d'un grand rire sincère.

Kuroko m'a volé cette personne, et je le déteste pour ça. Mais c'est bien Aomine que je déteste le plus.

Je l'aime autant que je le hais.