Merci pour vos commentaires ! En particulier à lizzs à qui je n'ai pas pu répondre personnellement. Voilà, nous entrons maintenant dans le vif du sujet, j'espère que ce chapitre va vous plaire :)

Le sommeil soulage de la fatigue ; pas toujours, et j'en fis l'expérience. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, lorsque je sentis la vie reprendre emprise sur mes membres et mon esprit, un état cotonneux m'envahissait, alourdissait mes paupières. Je ressentis l'envie irrésistible de les fermer et de m'endormir, longtemps ; cependant un appel au fond de moi-même me l'interdisait. Non, Hermione disait ma conscience, d'une voix forte qui n'admettait pas la contradiction. Reprends-toi, ce n'est pas le moment de languir. Tu as à faire. Grandement à faire.
A faire ? Quelle affaire avais-je donc à régler ?

Pareille à l'immense vague qui surprend le tranquille coquillage sur le sable, la conscience des derniers événements m'accabla toute entière. Ce fut comme si je revoyais la frénésie de l'immense bataille, la violence, la hargne de chacun, leur désespoir et leur peur. J'étais assise, je me relevai, comme si quelque insecte m'avait piquée. Je me trouvai debout sur des dalles humides, témoins d'une récente pluie. Mes yeux distinguèrent petit à petit, dans une obscurité relative, une ruelle étroite, légèrement en pente. Je me rendis bientôt compte que l'endroit était sombre en raison de la hauteur des maisons mitoyennes, qui filtrait la lumière du soleil - quoique je notai, en levant le regard, qu'un soir bleu acier tombait. Le lieu me paraissait désagréablement familier, pourtant comment me serais-je rendue dans pareille ruelle ? Celle-ci était déserte ; il ne s'y trouvait que moi, contre le mur d'une habitation, en face d'une bâtisse où une boutique s'étendait au rez-de-chaussée. Avec difficulté, je parvins cependant à en discerner le nom dans la pénombre : Grenow - Potions, Ingrédients
Je frissonnai.
Ma main chercha dans la poche de ma robe. Mon cœur fit un bond lorsque mes doigts entrèrent au contact avec le parchemin. Lentement, je le sortis et le dépliai. Ce n'était pas un rêve, non tout est réel pensai-je, mais sans vraiment parvenir à mesurer l'étendue de la chose. Venais-je bien de m'engager dans un voyage temporel ? Ma troisième année à Poudlard me revint, avec le souvenir du Retourneur de temps ; mais l'affaire à régler était tout autre, beaucoup plus grave - et, je le craignais, mille fois plus complexe.

Je paniquai soudain. La potion ! Où était-elle ? Je n'avais mémoire de l'avoir prise. Je fouillai dans mes poches, en des gestes frénétiques. Le flacon se dissimulait dans l'autre. Quel soulagement ! J'observai le petit récipient fragile, à présent sans éclat dans le morne soir qui tombait. Je le remis précieusement dans ma poche gauche, me promettant de le mettre en un abri plus sûr dès que j'en trouverais un.

Perdue, je jetai des coups d'œil à droite, à gauche, hésitante. Ma stupidité me frappa en pleine face ; je n'avais rien emmené, ni vêtements, ni argent, ni livres, rien. J'étais livrée à moi-même, tout cela à cause de mon excitation du moment, de l'urgence des circonstances. Dumbledore m'avait choisi pour mon bon sens et mon intelligence ? A la bonne heure ! Je n'en avais pas fait preuve. Et cette intelligence qu'il louait ne comprenait guère pourquoi je me retrouvais dans cette ruelle sombre et inquiétante, humide et dégageant une odeur d'égout. A l'époque de la jeunesse de Jedusor? Je ne voyais rien qui ressemblât un tant soit peu à Poudlard. La forme du château ne m'apparaissait nulle part, rien ne m'indiquait que je me trouvais à son entour.

Dumbledore se serait-il… trompé ? A cette pensée, un nouveau frisson me parcourut. Si son plan était bancal, ma mission l'était également. Abattue, je sentis les larmes menacer ; un grand effort retint leurs flots. Je refusai de me décourager. L'idée que Dumbledore se fût trompé était absurde. Certainement, quelque part dans cette ruelle, se trouvait la clé du problème, la solution de l'énigme. J'essayai de ne pas penser aux nombreux non-dits de l'ancien directeur de Poudlard en ce qui concernait la quête aux Horcruxes, pour ne pas me laisser submerger par un découragement inutile. Je fis fi de ma fatigue et de mon bouillonnement intérieur, et au hasard, empruntai le chemin à ma droite, qui descendait.

Il me semblait n'y avoir personne ; outre dehors, aucune fenêtre ne s'éclairait d'une lueur réconfortante, aucun mouvement ne faisait frémir les tentures. Tout me faisait penser à un village fantôme, si un village pouvait se résumer à une unique venelle.
J'approchai d'un escalier de trois marches. Arrivée en bas, je perçus quelque bruit, plus loin. Ne sachant si je devais me sentir inquiète ou rassurée, je continuai. La courbe du trottoir se redressa. Je ne voyais devant moi qu'un long couloir qui s'assombrissait davantage à chaque pas. Un vent léger mais néanmoins froid se glissait sous ma robe, sous mes habits, et mordait ma peau.
Ce n'est pas grave. Pense à la mission.
Une lueur diffuse m'apparut soudain. Elle provenait d'une habitation sur la gauche, à une dizaine de mètres. Je distinguai également quelques silhouettes, en face. Elles parlaient d'une voix grossière, dans une langue qui me sembla étrangère. J'hésitai à approcher, mais rebrousser chemin serait ridicule. Peut-être pourrais-je, dans un anglais basique, leur demander si Poudlard ne se trouvait pas dans les parages ? J'ancrai en moi une assurance forcée, tandis que je m'approchai de la lueur et des silhouettes. Celles-ci se précisèrent. C'étaient en fait trois hommes, vêtus de capes lourdes, de couleur noire ; ils me semblèrent tous pareils, de même taille, pourvus d'un même visage carré, dont les traits à peine visibles dans la faible lumière d'en face m'apparaissaient brouillés, inquiétants. A mon approche, ils interrompirent leur conversation. Sans m'en rendre compte, je m'arrêtai. Les trois hommes me regardaient. Le fait que je distinguai mal leur figure rajouta à mon malaise. Continuer ma route me parut risqué ; leurs intentions malhonnêtes étaient évidentes.

Où donc Dumbledore m'a-t-il envoyée ?
Je tournai la tête vers la droite, d'où provenait le lumière diffuse ; c'était une boutique, je le voyais aux vitrines. Sans me soucier de quel type de boutique il s'agissait, sans plus prêter attention aux hommes près de moi, espérant que le magasin soit ouvert, j'enclenchai la poignée. La porte s'ouvrit, docile. Je m'engouffrai dans la boutique, et je sentais encore le regard des trois hommes sur moi lorsque je refermai la porte dans un claquement brusque.
Sauvée songeai-je. Pour l'instant du moins me dis-je quand je m'aperçus du lieu dans lequel j'avais pénétré.
Un sentiment de déjà-vu me submergea. Les étagères poussièreuses, les armoires de verre sali, dont le contenu était difficilement visible, l'odeur moisie, l'atmosphère lourde, tout cela m'était familier. Un lustre au plafond éclairait faiblement l'intérieur. Le comptoir en bois, en face, était vide. Derrière se trouvait une porte, fermée. L'endroit était désert.
Je connaissais cette boutique. Mais… c'était impossible. Je me figeai, me sentant comme prise au piège. Non… Je me tenais au milieu de chez… Barjow & Beurk ? Le lieu de vente mal famé d'objets tous plus étranges les uns que les autres, indignes de confiance, empreints de magie noire. Je me rappelais y avoir pénétré, l'année passée, pour tenter de savoir ce que Malefoy y traficotait. Ma technique s'était révélé malhabile, et les gérants avaient deviné mes intentions.

Il était étrange que je me trouvasse ici, dans ce que je savais maintenant être l'Allée des Embrumes. Puis l'évidence m'apparut : Dumbledore s'était bel et bien trompé avec la potion - un décalage de quelques années seulement, mais qui faisait que je me retrouvais à l'époque où Voldemort travaillait chez Barjow & Beurk ! Je tentai de me remémorer les paroles de Harry ; Jedusor avait une vingtaine d'années, avait déjà créé un Horcruxe. Par la barbe de Merlin ! La tâche m'apparaissait extrêmement difficile, je ne parvenais presque plus à la définir clairement. Je profitai de ce qu'il n'y ait personne encore dans la boutique pour rassembler mes pensées et me les présenter de manière logique. Remonter à la racine du Mal. Empêcher Voldemort de devenir un mage noir sanguinaire. Je l'avais bien compris, mais je n'avais pas réfléchi ; comment Dumbledore voulait-il que je fasse ? Grâce à mon bon sens et mon intelligence ? Ah, et aussi à cet atout que soi-disant je possédais, et qui n'était pas négligeable, que pourtant il n'avait pas jugé utile de me préciser. La mission aurait été plus facile à Poudlard ; un adolescent, si maléfique soit-il, était plus malléable d'un jeune adulte, ayant par ailleurs déjà accompli un acte de magie noire au-delà de toute limite… A quoi avait pensé Dumbledore ? Une foule de réflexions encombra mon esprit, à tout moment la tentation de boire la deuxième moitié de la potion écarlate me prenait ; mais je ne pouvais pas ; une telle lâcheté m'était interdite.
Je n'ai rien à perdre , songeai-je. Ici ou dans le présent… C'est d'égale mesure. Dans les deux cas, je cours à ma perte ; autant me perdre en essayant d'éliminer Voldemort.
Ce fut avec cette résolution que je m'avançai en direction du comptoir, où j'avisai une sorte de sonnette. Emplie d'appréhension, je sonnai. Le bruit résonna lugubrement dans la pièce haute. Je reculai d'un pas, attendis, quoique je ne sus pas exactement quoi attendre. Les secondes me paraissaient s'étirer en heures interminables, qui ne faisaient qu'accroître la tension qui m'habitait. Finalement, la porte derrière le comptoir s'ouvrit ; un homme apparut. Il avait à peu près ma taille, mais il devait être plus grand, car ses épaules semblaient supporter le poids du monde ; ainsi sa nuque ployée le rendait plus petit qu'il n'était, insignifiant même ; on aurait pu le croire très âgé, mais son visage était dépourvu de rides, ses traits malgré tout attestaient d'une certaine jeunesse ; ses yeux enfoncés dans leurs orbites, d'un gris foncé, me scrutaient à la manière d'un chat cernant une souris. L'homme resta un long moment immobile, face à moi, tout aussi imperturbable - bien que mon cœur battît avec une force étonnante à l'intérieur de ma poitrine -, le silence pesant nous enveloppait d'un brouillard épais, qu'aucun de nous deux nous ne décidions à disperser. Je me disais que la politesse du vendeur aurait dû l'obliger à me saluer en premier ; je décidai de prendre les devants ; l'ambiance m'était trop désagréable. Après une hésitation, j'élevai la voix, tentant de sourire :
- Bonsoir… monsieur Barjow ?
Le nez de l'homme se plissa, il renifla bruyamment. Ses sourcils se froncèrent. Il souffla une mèche de sa chevelure brune - très peu soignée, devrais-je noter -, mais resta silencieux.
Aimable, pensai-je, amère.
Il finit cependant par me répondre, un instant après :
- J'suis M. Beurk. Elle veut quoi la d'moiselle ? C'est pas un salon d'thé ici, fillette. T'ferais mieux d'retourner chez tes parents, s'tu veux pas qu'il t'arrive une sale bricole.
- Excusez-moi, répliquai-je sans me démonter, excusez-moi pour la confusion. Je ne me suis pas du tout trompée de boutique. Et cela m'étonnerait que je sois bienvenue chez mes parents, vu qu'ils désapprouvent hautement ma vocation.

M. Beurk haussa un sourcil, ce qui ne rendit sa figure que plus étrange encore. Le silence commençait à m'agacer, et je pestai contre ceux qui ne savaient pas mener une conversation un tant soit peu normale. Mon interlocuteur prit néanmoins la peine d'enchaîner, quoique avec un certain retard :
- Vocation ? C'quoi c'truc encore ? Pas d'humeur moi… T'viens quoi faire ici ? L'est pas là Barjow.
- Vous ferez très bien l'affaire, M. Beurk. Je… je… suis venue ici pour… un emploi.
- B'soin d'personne.
- Une seconde ! l'interpellai-je, aussitôt que je sentis qu'il était prêt à s'en retourner. Je… J'ai une recommandation.
- C'quoi c'truc ? fit-il, plissant son nez une nouvelle fois.
Mon cœur tambourinait dans ma poitrine, avec toute la force de l'émotion. Allais-je réellement faire ce à quoi je m'apprêtais ?
- Quelqu'un m'a recommandé à vous, répétai-je, m'efforçant de contrôler le timbre de ma voix. Ce quelqu'un est… Tom Jedusor.
- M. Jedusor ? dit M. Beurk, soudainement intéressé.
Ses yeux exprimèrent moins de méfiance ; mais je ne le tenais pas encore en pleine confiance, je le sentais.
- Oui et… je croyais qu'il vous avait parlé de moi.
- Non.
- Je le vois et… enfin, c'est embêtant. Je cherche un travail…
- Y a un truc simplet, fit M. Beurk. On va lui d'mander d'suite.
- Pardon ? A qui ?
- Ben à vot' ami Jedusor. C'vot' ami non ?
J'acquiesçai. Ma bouche s'asséchait tandis qu'il me disait d'attendre ici. Il repartit dans la pièce voisine, referma la porte. Qu'est-ce qui m'avait pris d'affirmer pareille chose ? Il allait demander à Jedusor - Voldemort se trouvait près de moi, en ce moment même ! - et, bien évidemment, celui-ci allait nier mon assertion, me demanderait des explications ; autant partir tout de suite. Ma mission, évidemment… m'obligeait à rester. Non, je ne pouvais pas! Celui qui avait causé tant de mal dans le monde d'où je venais, un dangereux sorcier, en face de moi, dans quelques minutes, non, quelques secondes à peine ? Cela était plus que je ne me sentais en mesure de supporter ; ma fatigue ressurgit, terrible, et me donna envie de m'écrouler au sol. Ma volonté avait beau refuser, mon corps désirait le repos, et me contraignait à choisir entre m'effondrer ou m'enfuir ; les deux alternatives me semblaient inacceptables. La décence, finalement, l'emporta ; la porte en face du comptoir s'ouvrait, je ne pouvais bouger sous peine de paraître insensée ou impolie. Tremblante, j'attendis le jugement de mon mensonge.