Il me fallut une bonne poignée de secondes pour reprendre complètement mes esprits, et me rendre compte qu'une fine pluie commençait à tomber. Le temps ne pouvait être plus morose ; clignant des yeux plusieurs fois, je ne voyais que le gris du ciel, le vert défraîchi de l'herbe, et le brun boueux du chemin de terre.
On ne me proposa aucune aide pour me relever - rien d'étonnant. Je me redressai seule. Devant moi, Jedusor parlait à voix basse à Barjow et Beurk, qui, eux, me jetaient des coups d'œil méfiants.
- C'quand même 'ne menteuse, grogna M. Beurk, manifestement de mauvaise humeur.
Jedusor ne répondit rien. Son regard se dirigea vers moi. Je me sentis aussitôt déshabillée - sensation des plus désagréables.
- Nous n'avons pas de temps à perdre, me lança-t-il sèchement. Dépêchez-vous, suivez-moi.
Amère, j'obtempérai. Intérieurement, je bouillonnai en voyant les deux gérants de boutique esquisser à mon égard de petits sourires moqueurs.
Je réalisai alors que j'avais oublié quelque chose. Désireuse de faire ravaler à Barjow son air narquois, je me plantai devant lui :
- J'ai passé l'épreuve. Rien de bien terrible. Rendez-moi ma baguette, à présent.
Son sourire s'évanouit. Je le vis tourner la tête du côté de Jedusor, mais celui-ci se trouvait complètement désintéressé de la scène. L'homme marmonna une parole inintelligible - je préférai d'ailleurs ne pas comprendre - et me tendit ma baguette.
La récupérer me procura un sentiment de soulagement tel que je n'en avais pas ressenti depuis… longtemps, trop longtemps me semblait-il.
Je ne me souciai pas de ce que Barjow et Beurk comptaient faire ; j'emboîtai le pas à Jedusor.

Celui-ci marchait vite, et ne m'attendait pas - naturellement. Il était conscient, sans doute, de la menace que notre marché faisait peser sur ma tête. Tout ce mystère quant à mon avenir me frustrait. Qu'allait-il me demander ? Et, surtout, après, quand il n'aurait plus besoin de moi, que ferait-il ? Bien qu'il me soit difficile de le réaliser, c'était bien de Voldemort dont il s'agissait - Voldemort ! Aucun sentiment, aucun scrupule, aucune pitié. Il me semblait déjà extraordinaire qu'il ne m'ait pas abandonnée dans cette forêt, ou tuée en lisant mes pensées, découvrant ainsi mes intentions.
Ne repose pas sur tes lauriers, me disais-je. Il t'a épargnée seulement pour que tu lui rendes un service - rien d'autre.

Nous arrivâmes à nouveau dans l'Allée des Embrumes. Un brouillard courait dans la ruelle ; je dus accélérer mon pas pour ne pas perdre Jedusor.
J'eus encore le temps de réfléchir, avant qu'il ne me mette face à l'exécution du « service ». J'avais besoin de cette réflexion solitaire, car ma mission me perturbait grandement. J'ignorais ce que Dumbledore aurait attendu de moi ; tout ce que je savais, c'était qu'il fallait prendre le mal par les racines, empêcher Tom Jedusor de devenir le Lord Voldemort de mon présent - belle théorie. Mais, la pratique… ? Ardue.
Pour ne pas céder à l'angoisse et à la panique, je me reposais sur l'intelligence et la sagesse légendaire de l'ancien directeur de Poudlard ; sans doute aucun, il avait dû tout prévoir : à un moment, la révélation de ce que je devais faire allait m'apparaître, aussi claire qu'une évidence.
Ce qu'il me restait, maintenant, c'était de laisser le destin décider de mon sort ; je devais rester vivante ; le reste, l'avenir me le dira.

Je n'eus plus le temps de m'attarder sur mes pensées ; nous étions parvenus à la boutique Barjow & Beurk. Sur une pancarte, sur l'entrée, s'inscrivait en lettres grossières : FERME - REVENEZ PLUS TARD.
Jedusor sortit des plis de sa robe un trousseau de clés, à l'aide duquel il ouvrit la porte. En l'espace de quelques secondes, lorsque je me trouvai suffisamment proche de lui, j'eus l'occasion de respirer son parfum ; je n'arrivai pas à déterminer sa nature, je devinai seulement qu'il ne s'agissait nullement d'une fragrance artificielle, achetée en magasin - ce ne devait d'ailleurs pas être le genre d'un futur Voldemort, de s'acheter des flacons de parfum.
Je fus troublée et surprise par la senteur ; je fus honteuse, subitement, car elle m'avait été agréable. Comment… Comment pouvais-je considérer cet homme comme un être normal ? Il était le pire ennemi que je puisse avoir ! Oui, il était mon ennemi ; et moi, je le suivais, je me félicitais de sa bonté de m'avoir laissé la vie sauve, je trouvais son parfum agréable ?
Si Ron ou Harry avait en cet instant connu mes pensées, j'en serais morte, littéralement.
Peut-être n'étais-je pas si intelligente que cela, finalement ? Le véritable bon sens, n'était-ce donc pas de reconnaître le mal et de le combattre ? Ce que, manifestement, je ne faisais pas.

- Je vous laisse dehors ?
La voix grave et sèche me tira de mon état second, et je revins à la réalité, plus abattue que jamais. Jedusor me tenait la porte ; en entrant, je murmurai un « merci », que je considérai comme un simple réflexe de politesse.
D'un coup de baguette, il alluma le lustre au plafond ; il se dirigea ensuite vers la porte derrière le comptoir, l'ouvrit, et pénétra dans la salle des archives. Quant à moi, je restai dans la boutique, les yeux fixés sur la pièce à présent éclairées, où s'affairait le jeune homme. Finalement, je me décidai à approcher, curieuse de savoir ce qu'il fabriquait.
Je me plantai sur le seuil. Jedusor avait en main deux dossiers ; il en rangea un dans sa robe, l'autre, il le garda.
- Nous partons. Ne restez pas plantée là, ainsi ; c'est terriblement agaçant. Adaptez-vous à mon rythme. Je vous l'ai dit, nous n'avons pas de temps à perdre.
En d'autres circonstances, j'aurais répliqué à cette impolitesse. À la place, je m'écartai pour le laisser sortir. Je m'apprêtai à lui emboîter aussitôt le pas, quand soudain je fus prise d'un doute. Je devais vérifier, et vite. J'éclairai la salle exiguë à l'aide de ma baguette, me dirigeai vers le bureau.
Il ne me fallut que très peu de temps pour me rendre compte ; ma subite intuition s'était confirmée.
Le dossier d'Hepzibah Smith avait disparu.

- Où étiez-vous donc restée ?
Dehors, devant la boutique, Tom Jedusor me toisait, l'air agacé. Je me retrouvai face à lui ; cette proximité me gêna. Je m'éloignai donc de lui, me postai au milieu de la rue :
- Si nous sommes pressés, allons-y ! Ne perdons pas ne serait-ce qu'une minute.
Il leva un sourcil mais ne fit aucun commentaire.
À présent, ce fut moi qui marchait devant - chose étrange car j'ignorais où nous nous rendions.
Il finit cependant par me dépasser. En arrivant à ma hauteur, il me lança un regard intense. Je tentai de le soutenir, mais malgré moi, je baissai les yeux. Je ralentis. Jedusor passa devant. Je me mordis les lèvres, à la fois troublée et furieuse de mon trouble. Celui-ci, j'en étais persuadée, était dû à ma difficulté de voir en l'homme le terrible mage noir ; mais il le fallait ; si je n'en prenais pas rapidement conscience, cet aveuglement me serait tôt ou tard fatal.
Quand sa voix s'éleva soudain, tandis que nous descendions encore et toujours dans la venelle, je sursautai, tant je fus surprise qu'il brisât le brumeux silence alentour :
- D'où venez-vous exactement, miss Granger ?
Je ne répondis pas immédiatement, stupéfaite de sa question, que je ne comprenais pas. Elle devait pourtant avoir un sens, une certaine importance pour lui - il n'était pas stupide.
- Je… Je viens de Poudlard.
Je pressentais que ce n'était pas ce genre de réponse qu'il attendait de moi, pourtant, il n'ajouta rien. Intriguée au plus haut point, je l'aurais interrogée sur le pourquoi de sa question si mon instinct me m'avait soufflé que je me mettrais moi-même dans l'embarras.

Nous continuâmes ainsi sans un mot.
Des filets de pluie plus denses s'étaient mis à tomber, s'écrasant sauvagement sur les dalles grisâtres de la ruelle. Ma chevelure s'alourdissait, gonflée d'eau.
Je ressentis alors comme jamais la fatigue. Il me semblait que des jours et des jours s'étaient écoulés depuis mon voyage dans le temps ; des mois, des années même, pendant lesquels je n'aurais fait que marcher, marcher encore, sans le moindre repos. J'avais faim, aussi, horriblement.
Mon épuisement augmentait avec mon irritation, au fur et à mesure de mes pas. Le sol s'était fait glissant. Je faillis m'étaler de tout mon long, poussai un petit cri, de justesse je repris mon équilibre.
Jedusor, lui, ne me prêtait aucune attention. J'avais cependant le sentiment d'être surveillée ; j'aurais pu m'enfuir, mais s'il avait besoin de moi, jamais il n'aurait pris le risque de me laisser ainsi derrière lui en liberté. Je jetai un œil derrière moi ; des comparses nous suivraient-ils ? De futurs Mangemorts ?
Arrête de divaguer, m'ordonnai-je.

Je me trouvais à ce point aux prises avec moi-même et mes sombres pensées, que je remarquai à peine que Jedusor venait de s'engager dans une impasse sur la droite. Je m'empressai de le suivre ; il ouvrait la porte d'une petite bâtisse.
Ici, nous étions protégés de la pluie par un porche. J'essorai mes cheveux et ma robe trempées.
Jedusor était entré ; je fis de même. Je n'aurais pu me trouver moins rassurée ; je me sentais sur le point de me jeter aveuglément dans la gueule du loup, de pénétrer dans ce qui serait le dernier endroit de ma vie que je verrais. Un long frisson me parcourut, du bout de mes orteils jusqu'à mon échine - et non à cause du froid.

Je me rendis compte que j'avais pénétré dans un petit hall sombre ; en face de moi s'élevait un escalier en bois - qui, soit dit en passant, me paraissait très peu solide -, à ma droite se trouvait une porte, ouverte, menant à une autre pièce.
Jedusor s'y trouvait. Il s'agissait d'un salon et d'une salle à manger. Les tons foncés dominaient ; le mobilier était très maigre, et tout était mis et rangé d'une façon des plus méticuleuses - il était presque difficile de croire que quelqu'un habitait ici.
- Asseyez-vous.
Occupée à regarder par une des deux fenêtres, qui donnait sur une cour grise et exiguë, je sursautai. Les jambes flageolantes, j'obéis sans me sentir contrariée par le ton péremptoire du jeune homme.
- J'ai des choses à régler. Restez ici, et ne vous avisez pas à vous montrer trop curieuse.
D'humeur irritable, je ne pus m'empêcher de répliquer :
- Qu'allez-vous faire de moi ?
Jedusor me jaugea, comme s'il estimait à nouveau mon droit de rester en vie. Il porta sa main à l'endroit où, je supposais, se trouvait sa baguette ; mais il ne la sortit pas.
- Une assistance dans le travail, répondit-il, évasif. Vous devez bien servir à quelque chose, puisque vous vous êtes trouvée sur mon chemin. Voyez-vous, je ne crois pas au hasard.
Un long moment passa, un moment de silence, pendant lequel, tous deux, nous nous jaugions, l'un au regard pénétrant, l'autre aux yeux baissés, pressentant dans ces dernières paroles une chose peu rassurante.

- Très bien, fit Jedusor. Nous allons voir.
Je me demandais ce qu'il voulait dire ; chacun de ses propos me paraissait si étrange, si… menaçant. Le danger était là, plus aucun doute, en la personne de cet homme debout en face de moi ; lui qui me tenait en sa merci.
- Je ne vous laisse pas longtemps ici, miss.
Il ajouta :
- N'oubliez pas : pas de curiosité mal placée ; ou d'intention malsaine. Bien compris?
On aurait dit qu'il s'adressait à un enfant en bas-âge ; je coinçai ma réplique au fond de ma gorge.
Ne l'irrite pas, Hermione, m'ordonnai-je.
Il fallait croire que mon pouvoir sur moi-même n'était pas si faible ; j'arrivai à demeurer silencieuse.
Jedusor, lui aussi, se taisait. Il me regarda encore, puis tourna les talons. Je n'entendis pas la porte d'entrée claquer, pourtant j'étais sûre qu'il était parti.
La première chose que je fis fut de me rendre dans la cuisine, attenante. Je dénichai quelque nourriture, frugale certes, mais qui me ranima. Manger ne semblait pas pour moi une intention malsaine.
Je revins dans le salon - salle à manger, nu de toute décoration - impersonnel. Rien qui n'aurait pu m'aider à cerner Voldemort, à trouver un point faible.
Mais en avait-il, de point faible ? Si même Harry…
Non. Ne pense pas à ça.
Je fus soudain prise d'une envie irrésistible. J'allai dans le hall ; puis me dirigeai vers la porte.
Est-il si imprudent que pour…?
J'avais, un instant, sous-estimé l'homme ; car aussitôt que ma main se posa sur la poignée, un tremblement s'empara de moi, comme si j'avais été foudroyée par quelque terrible sortilège. Je reculai, sonnée.
Pas de curiosité mal placée.
J'avais compris. Il ne me restait plus qu'à prendre mon mal en patience.
Je retournai dans le salon, l'esprit en ébullition, m'assis sur un fauteuil - dur et froid.
Je décidai de mettre le temps dont je disposais à profit ; je me mis donc à réfléchir à ma mission, plus intensément que jamais.