Le silence de la pièce rendait mon esprit bourdonnant, j'éprouvais le plus grand mal à réfléchir correctement. Il fallut que je mis en œuvre toutes mes forces pour pouvoir me concentrer sur ma principale préoccupation : la mission confiée par Dumbledore.
Elle me paraissait dénuée de sens. S'agissait-il de noyer Jedusor avec de belles paroles, sur l'amour, l'amitié ? De le convaincre qu'il existait d'autres valeurs que la domination et le pouvoir ? De lui dire, comme une mère à son enfant désobéissant : Mais non voyons, il ne faut pas tuer les gens ! C'est mal, de tuer. Si tu continues, tu deviendras un grand méchant plus tard.
Parfaitement ridicule.
D'ailleurs, n'était-ce pas ce qu'il voulait ? Répandre la mort et la terreur ? D'après tout ce que Harry nous avait révélé, à Ron et à moi, Voldemort avait déjà possédé une mauvaise nature dès son plus jeune âge, à l'orphelinat, où il effrayait les autres enfants.
Avais-je réellement la capacité de changer un pareil être ? Dans la vingtaine d'années, qui plus est, et convaincu d'un avenir grandiose. Son projet de création d'Horcruxes était là ; ce n'était pas moi qui allait le changer.
Alors, que faire ? Comment agir ? Un mur immense se dressait devant moi, impossible à franchir.
Soudain, la terrible évidence me frappa.
Eliminer le mal à la racine… Cela n'aurait pu signifier autre chose ; j'aurais dû m'en rendre compte.
La nausée s'empara de moi - peut-être n'aurais-je pas dû manger. Je me levai, brusquement, fus prise de vertige.
Non, Dumbledore n'aurait quand même pas voulu… cela ?
Hermione, c'était un derniers recours ; il n'a pas vu d'autre solution. Face à un tel monstre, Lord Voldemort, il ne peut y avoir qu'un seul recours, Harry lui-même l'avait compris.
Le seul recours, c'était le meurtre.
- Non…
Le mot s'était échappé de mes lèvres. Je me figeai, debout, au milieu du salon. Il me semblait ne plus jamais pouvoir bouger, je resterais ainsi, immobile, pour l'éternité - j'aurais tout donné pour ne plus être là, ne plus avoir la charge de cette… mission à accomplir !
Tout était clair, à présent. La tâche de Harry s'était reportée sur moi. L'Elu, l'Espoir mort, il lui fallait un remplaçant - logique. Le choix s'était porté sur moi, moi que Dumbledore estimait comme intelligente et pleine de bon sens. Sans doute comptait-il sur ma présence d'esprit pour réaliser au plus vite ma mission et en finir le plus rapidement possible.
Il m'avait sur-estimée ; peut-être mon âme était-elle trop pure, trop sage que pour saisir ce concept d'élimination totale et définitive.
C'est pour le plus grand bien, me disais-je, amère de devoir me ramener à cette formule.
Mes doigts, mes mains, tout mon corps tremblait. Je fermai les yeux, tentant de me calmer.
Je devais tuer Voldemort.
C'était cela, ou le laisser devenir plus maléfique encore.
C'était cela, ou le laisser tuer et faire tuer des milliers de gens ; des que je connaissais, même.
Les parents de Harry seraient saufs.
Dumbledore vivrait.
Il n'y aurait pas de bataille à Poudlard, et ni Harry, ni Tonks, ni Lupin, ni Fred, ni … Ron, car il avait succombé, lui aussi, j'en avais le terrible pressentiment.
Les larmes vinrent à mes yeux sans que j'eusse pu les retenir. Elles roulaient sur mes joues, les griffaient comme si elles avaient été des lames de couteau.
Eprouver de la réticence à en finir avec un homme tel que Voldemort était indigne… honteux… Comment pouvais-je… ?
Mon cœur battait à toute allure, comme s'il voulait sortir de mon corps, s'enfuir de moi, moi, si abjecte…
Dumbledore s'était trompé. Je n'étais pas la bonne personne. J'étais… faible. Trop faible.
Je tentai de refouler des sentiments trop purs, essayai de glisser en mon esprit le détachement et la froideur. Ce n'était pas une tâche aisée.
Allez, Hermione. Il faut que tu te rachètes de tes mauvaises pensées ; accomplis ta tâche.
Mais il se trouvait un problème. Dumbledore avait commis une erreur dans la préparation de la potion, j'en étais certaine. À l'époque où je me trouvais, Jedusor avait créé un Horcruxe, déjà ; chose qui le rapprochait d'une immortalité.
Certes, il n'y en avait pas sept ; mais comment pouvais-je savoir où se trouvait cet Horcrixe, et comment l'éliminer ? Car il fallait que je l'élimine ; sinon, je ne pouvais rien contre cet homme. Il resterait rattaché à la vie, et, d'une manière ou d'une autre, trouvera le moyen de revenir, comme, après avoir été réduit à l'état de moins qu'un spectre, il l'avait fait lors du Tournoi des Trois Sorciers.
Réfléchis.
Je serrai fort mes paupières fermées, douloureusement, tentant de retenir les quelques larmes qui coulaient encore.
Quel était le premier Horcruxe ? Non, ce n'était pas le médaillon… c'était…
La bague.
La bague, dont le fragment de l'âme qui s'y trouvait avait été détruite par Dumbledore.
Elle était frappée d'un maléfice puissant ; Dumbledore y avait laissé sa main, devenue alors impotente.
C'était fou, complètement fou ; comment devais-je faire ? Que devais-je faire?
Le mur dressé devant moi s'était élevé de plusieurs mètres - plus infranchissable encore.
Non… Je me trompais.
Le premier Horcruxe n'était pas la bague !
C'était le journal intime, créé par la mort de Mimi Geignarde.
Accablée, je me laissai tomber dans le fauteuil.
Je n'eus pas l'occasion de me lamenter davantage ; un froissement de tissu me fit lever la tête.
Jedusor était revenu.
Je ne pus m'empêcher de pousser un cri de surprise. Je devais me trouver en un bien bel état : les joues rouges, parsemées de traces de larmes, la chevelure ébouriffée ; je redoutais les questions qu'il aurait pu me poser.
Il ne dit rien, cependant. Il restait devant moi, sa haute taille me dominant, moi, recroquevillée - chétive.
Qu'aurait fait Harry à ma place ?
Il aurait sorti sa baguette, aurait lancé le sortilège de mort. Quoi d'autre, devant l'homme qui avait assassiné ses parents ?
Non… Je ne pouvais pas.
Pourtant, ma main se porta vers l'endroit où se trouvait ma baguette, en un imperceptible mouvement - qui n'échappa pas à Jedusor.
- Que faites-vous ?
Je plongeai mon regard dans le sien, et en fus troublée ; dans les yeux du jeune homme en face de moi, je ne voyais pas que de la froideur et de la cruauté, mais aussi… était-ce possible… une lueur d'incompréhension ?
Je me levai, essayant de masquer ce trouble ; mais je soupçonnai mes joues d'avoir rougi davantage.
- Je n'irai pas avec vous.
Aucune réaction.
- Je ne vous accompagnerai nulle part.
Il me sembla que la figure de Jedusor pâlit, que ses traits se crispaient.
Je ne voyais plus l'utilité de jouer à un jeu futile ; pourquoi le suivre, obéir à ses ordres ? Il était mon ennemi, et ma mission était claire - pas de sentiments, il fallait en finir. Il suffisait d'éliminer l'homme devant moi - quant aux Horcruxes, je me débrouillerai plus tard, d'ailleurs j'avais toujours le moyen de contacter le Dumbledore de l'époque - il saurait, lui. Le plus important me paraissait de détruire la plus redoutable partie de son âme, pas encore entièrement ravagée, encore un peu humaine : elle se trouvait devant moi, dans ce corps.
- Très bien, nous pouvons rester ici.
Décontenancée, je le fixai, sans expression, désireuse de déceler sur son visage une trace de ses intentions. Il arborait un petit sourire en coin, qui me parut totalement inadapté à la situation. Cela ne lui faisait-il donc rien, qu'on lui résistât de la sorte ? Je pressentis une menace. Je sortis ma baguette. Je tremblais, ma bouche s'asséchait ; je crus que j'allais m'évanouir.
Tout me semblait irréel ; pourquoi lui ne réagissait-il pas ? Il se contentait de m'observer, comme on observait un animal en cage pour analyser ses réactions.
J'étais capable, pourtant, de le réduire à un état fantomatique. Cela ne me nécessitait qu'une formule, une simple formule.
Mais elle m'était imprononçable…
Sans doute dut-il sentir mon hésitation, car Jedusor n'agissait toujours pas. Il paraissait même trop confiant ; étais-je tombée dans un piège ? M'avait-il manipulée ? Avais-je agi sous l'emprise de l'Imperium ?
Je l'ignorais ; mon esprit se trouvait embrouillé. Ma vision même devenait floue, je distinguais à peine l'homme en face de moi.
C'est un monstre, Hermione, un monstre. Rappelle-toi tout ce qui va être commis par sa faute.
Je changeai de position, baguette en main, tentant de garder les yeux fixés sur lui. Je reculai, pointai mon arme vers lui ; j'hésitais toujours. Peut-être attendais-je une réaction de sa part ? En le menaçant ainsi, je le mettais au défi. Il croyait sans doute qu'une jeune fille de ma constitution ne saurait le mettre en péril ?
Un élan impétueux s'empara de moi. Je dirigeai ma baguette droit sur lui ; j'étais prête à lancer le sortilège.
La formule s'apprêtait à jaillir de ma bouche, lorsque soudain, je sentis mon corps projeté en arrière, cogner contre un mur ; mes forces me quittaient ; ce fut le noir autour de moi.
