Je croyais être sur le point de sortir d'un sommeil ordinaire, mais la difficulté que j'éprouvais à soulever mes paupières lourdes, si lourdes, et la sensation de vertige croissante qui m'envahissait, m'indiquaient le contraire. Je parvins enfin à ouvrir les yeux ; ma vision était trouble. Mon corps entier souffrait de courbatures terribles, comme si je m'étais adonnée à un exercice de contorsionniste bien au-delà de mes compétences.
Si mes capacités physiques se trouvaient amoindries, ce n'était pas le cas de mon esprit. Aussitôt qu'il fut conscient, le poids de la réalité l'accabla, ainsi que celui du souvenir ; sûrement, je devais être morte.
J'ai moins souffert que ce que j'aurais imaginé quant à ma mort, songeai-je. Quoiqu'à présent, dans l'autre monde, ce soient mille douleurs qui m'assaillent.
Sans doute me punissait-on pour mes pensées mauvaises que j'avais eues. Je le méritais. Cependant, je ressentais une folle envie de voir reverrais-je Harry, Ron, tous les autres ?
Cet espoir ranima complètement mes facultés visuelles ; et bien que le vertige, toujours, m'habitât, rien ne comptait plus guère que l'observation du nouvel endroit dans lequel j'avais atterri à cause de ma stupide témérité.

Ma désillusion fut des plus vives.
Pas de blancheur éclatante, de visages souriants, de plaines verdoyantes, de lieu extraordinaire dont j'avais souvent lu les descriptions dans des livres de contes et légendes. Je l'admettais, je qualifiais de stupide le fait d'y croire, cependant mon imagination ne possédait pas d'autre référence.
J'étais alors convaincue de la non-existence de ces belles choses de l'autre vie, d'une existence nouvelle ; devant moi, un mur qui avait dû être d'un éclatant vert bouteille en des temps anciens, mais qui à présent revêtait un aspect verdâtre, un plancher de bois sombre, me paraissant très instable, une unique chaise, qui, bien qu'abîmée, me semblait la seule chose qui fût en bon état.
Ce n'était pas tout.
Il se trouvait également un homme. Debout, à côté de la chaise. Il me fixait d'un regard impénétrable, dont je n'aurais su dire s'il était bien ou malveillant ; mon instinct, néanmoins, me souffla qu'il s'agissait fort de cette dernière option.
Il était désagréablement familier.
Je voulus pousser un cri, mais, étrangement, de ma bouche aucun son ne sortit.
Il sourit.
- Un difficulté à vous exprimer, miss ?
Je le regardai avancer, paniquée. Il s'arrêta cependant à distance de moi.
Emplie d'effroi, je réalisai que je me trouvais assise sur un siège - des plus inconfortables, il faut le noter -, les bras le long du corps, celui-ci entièrement raide, comme si j'étais ligotée, entravée par des liens invisibles. Je tentai de bouger, en vain ; cela confirma mon intuition : j'étais prisonnière.

Et vivante. Etre vivante, surtout, me plongeait dans une profonde perplexité : Voldemort m'aurait-il épargnée ? Epargnée ? Cela semblait impossible, je rêvais. Oui, c'était certainement cela : je me trouvais en plein dans un rêve, dans une chimère, que mon imagination avait forgée dans l'inconscience de la mort ; bientôt je serais envoyée dans l'autre monde, mais mon esprit, encore, se retrouvait rattaché à la vie. Il fallait que j'attende. Je fermai les paupières, de toutes mes forces, concentrai toute mon énergie pour quitter ce cauchemar. J'attendais que la conscience, définitivement, me quittât, mais cette séparation tarda.
Je rouvris les yeux. Même décor, même situation. J'avais l'étrange impression d'être dans un tribunal, dans l'imminence d'être jugée, mais je n'avais pas droit à la parole ; le juge me jaugeait, devant moi, empli d'intentions cruelles ; quand m'enverrait-il à l'échafaud ?

Je ne parvenais pas à émettre le moindre son ; il m'avait jeté un sort, j'en étais persuadée.
La terreur m'envahit. Mon sentiment d'impuissance était terrible ; qu'allait-il advenir de moi ? J'avais été stupide d'avoir voulu m'attaquer à cet homme, seul son manque de réaction face à mes menaces avait fait monter mon adrénaline. Maudite sois-je ! Avoir été épargnée ne signifiait pas forcément une bénédiction. La mort, peut-être, m'apparaîtrait comme une délivrance après ce qu'il me destinait ; mais que me destinait-il ?

Jedusor s'était rapproché. Son sourire avait disparu. Il me regardait intensément, avec, dans l'œil, un mélange de menace et de… d'inquiétude ? Oui, il y avait une lueur d'appréhension dans ses yeux, que je n'arrivais pas à interpréter. Un tel sentiment me paraissait si peu appropriée à l'idée que je me faisais de Voldemort… Sur le visage de Tom Jedusor, il était tout à fait normal, et, même, le dotait d'une certaine vulnérabilité.
Vulnérable ? Tu divagues, me réprimandais-je. N'oublie pas à qui tu as véritablement affaire ! C'est Voldemort, ce n'est pas un homme ! Son âme est tronquée, instable ; ne t'autorise aucune faiblesse. N'oublie pas qui il est.
J'avais beau me le répéter, l'exercice se révélait difficile. J'oscillais, chaque seconde, entre la peur, la haine, la pitié et la fascination ; un de ces sentiments, sans doute aucun, me perdrait, à un moment ou à un autre. J'en avais déjà fait les frais, avec mon attaque inconsidérée. Peut-être que ma survie, en fin de compte, était une deuxième chance ? Je n'avais plus droit à l'erreur.

- Cela ne servirait à rien de vous escrimer à parler, dit soudain Jedusor. J'ai, temporairement, tu votre voix. Vous aurez bientôt l'occasion de vous exprimer en toute liberté, ne vous inquiétez pas.
Je sentis mon visage se crisper.
- Les personnes à moitié inconscientes présentent un grand avantage. Savez-vous lequel ?
Un rapide silence passa avant qu'il reprît :
- Ah ! J'avais oublié un instant que vous ne pouviez me répondre. Soit, je répondrai à votre place : on peut leur faire avaler n'importe quoi, elles ne s'y opposent guère.
Je le fixai, les yeux écarquillés ; que m'avait-il fait ?
- Veritaserum, vous connaissez ? Une potion très efficace, que j'affectionne tout particulièrement lorsqu'on se montre réticent.
Il me sembla me transformer en une statue de glace ; tout mon corps fut gelé, une sensation glacée enveloppa mon cœur. J'étais perdue.
- Ne vous réjouissez pas du fait que, je vous ai laissé en vie, continua-t-il. Vos heures en ce monde sont comptées. Seulement, je voudrais éclaircir certaines choses ; votre attaque - totalement stupide - m'a décidé à agir plus vite que je ne l'avais prévu.
Il eut un sourire sans joie, à la fois moqueur et cruel. Il prit sa baguette magique, fit glisser ses longs doigts sur sa surface, me transperça d'un regard de feu :
- Alors, miss, vous êtes prête à me dire toute la vérité ?
Je me trouvai soudain libérée d'un poids, dont, avant, je n'avais pas pris conscience ; j'étais légère subitement, mais toujours prisonnière. Je sentais qu'en moi, ma volonté se ratatinait ; une docilité qui me parut inacceptable s'empara de moi. J'allais donc tout lui révéler, malgré moi ? Il connaîtrait ma mission - et me tuerait ensuite. J'aurais donc échoué, définitivement ? …tait-ce cela résultat de mon bon sens et de mon intelligence ? Et cet atout que Dumbledore avait mentionné dans sa lettre, quel était-il ? Tout se retrouvait réduit en fumée, envolé.
Je n'avais plus le choix, désormais ; les mots sortiraient de ma bouche avant que j'aie pu les retenir.

Jedusor m'observa un long moment. Enfin, il m'interrogea :
- Qui êtes-vous ?
- Je suis Hermione Granger.
- Sang-pur ?
- Je suis d'origine moldue.
Il plissa le nez, me considéra.
- Quel sortilège comptiez-vous lancer sur moi ?
Surprise, je répondis :
- Vous l'ignorez ? Vous êtes legilimens, pourtant ; ça été, de ma part, une erreur d'avoir agi.
Il y eut un long silence, durant lequel tous deux nous nous examinions, nos regards rivés l'un vers l'autre, dans un instant d'immobilité totale ; j'avais l'impression que quelque chose m'échappait, qu'une pièce de puzzle manquait. Lui aussi, j'en étais sûre, ressentait cela à mon égard.
- Comment savez-vous que je suis legilimens ? S'enquit-il.
- Parce que je vous connais très bien.
Je sentais que les mots fatals, bientôt, allaient sortir de ma bouche ; et je ne pouvais rien absolument rien pour les en empêcher. Il s'en fallait de peu que je ne fonde en larmes ; la fierté qu'il me restait réprima le flot menaçant de mes pleurs.
Jedusor, de son côté, avait froncé les sourcils. Il avait si souvent eu cette mimique que je conclus qu'une chose obscure devait l'intriguer depuis un bon moment déjà. Serait-il possible que ce soit… moi, l'objet de sa perplexité ? J'attendis qu'il enchaînât, désireuse de savoir ce qui m'échappait.
- Vous me connaissez très bien, répéta-t-il, chacun des mots résonnant à mes oreilles tel un glas. Nous ne nous sommes pourtant jamais rencontrés, avant hier.
- Il est impossible de ne pas vous connaître là d'où je viens ; de plus, Harry m'a énormément parlé de vous.
Pourquoi disais-je cela ? Comment arrêter la cascade de mes paroles ? Il m'était impossible de mentir ; quel affreuse sensation ! Je me trouvais dans un cul-de-sac, et je ne pouvais reculer.
- Harry ? répéta Jedusor, mettant dans son intonation le point d'interrogation que je redoutais. Suis-je censé le connaître ?
- Vous le connaîtrez.
Jedusor eut à peine le temps de répliquer qu'un bruit sourd se fit entendre, lointain, comme si quelqu'un se fût jeté contre un mur ou une porte. Il se détourna de moi.
Le silence s'étendit. Lui se tenait immobile, tentant sans doute de percevoir un autre son. Quant à moi, je sentais mon incapacité à mentir faiblir petit à petit. Un espoir commença à naître : les effets du Veritaserum se dissiperaient-ils ? J'ignorais la dose qu'il m'avait fait boire à mon insu, aussi je laissai l'optimisme m'envahir ; optimisme aussitôt remplacé par l'accablement. Jedusor ne laisserait pas les choses ainsi ; il m'administrerait à nouveau la potion, ou m'inciterait de quelque manière que ce soit. J'en avais déjà trop dit. Si seulement j'avais pu bouger, j'aurais pu me saisir de la potion écarlate qui m'aurait fait revenir dans mon présent. Certes, cela s'apparenterait à de la lâcheté… Mais irais-je jusqu'à révéler à Jedusor tout ce que je savais sur son lui futur ? Je ne doutais pas que mes révélations ne feraient que l'exciter davantage ; être craint, posséder le pouvoir, n'était-ce pas tout ce qu'il désirait ardemment ? L'image affreuse que je donnerais de Voldemort ne le ferait aucunement reculer, au contraire, je craignais la naissance d'une détermination et d'une cruauté plus féroces.

Son attention était revenue à moi. Une étrange lueur brillait dans ses yeux sombres.
- Je ne vous dirai plus rien, crachai-je soudain.
Il m'adressa un sourire narquois.
- Profitez de ce répit, miss. Je n'en ai pas fini avec vous.
En une fraction de seconde, il se trouvait près de moi. Ma respiration en fut presque coupée.
- Je n'ai pas qu'à faire avec vous, murmura-t-il. Le temps des vérités s'est peut-être écoulé, mais cela ne fait rien ; je reviendrai vite, et, je peux vous l'assurer, vous parlerez une soirée durant ; je saurai tout de vous.
Il appuya ses mains sur le dossier de mon siège. Nous nous trouvions si proches que nos souffles se mêlaient. Cette proximité me troublait, et je ne pus m'empêcher de tressaillir. Il dut percevoir mon mouvement car il esquissa un sourire satisfait.
- Je n'apprécie pas de rester dans l'ignorance. Pourquoi suis-je incapable de lire en vous ? Vous devez être dotée d'une particularité qui m'est inconnue ; mais certainement rien d'extraordinaire, un simple tour de passe-passe que, bien assez tôt, j'arriverais à déjouer.
On aurait dit qu'il se rassurait lui-même.
- Les effets du Veritaserum devraient certes s'être dissipés à cette heure, cependant je veux m'en assurer, sur cette dernière question essentielle : d'où venez-vous ?
Je craignis de céder une réponse véritable. Je luttai quelques instants contre moi-même ; la potion de vérité tentait encore de fléchir ma volonté, mais je ressortis vainqueur du combat :
- Je vous l'ai dit, je viens de Poudlard. Relâchez-moi immédiatement - je n'ai rien à me reprocher. J'ignore pourquoi vous ne savez lire dans mes pensées, cela est-il peut-être dû à une faiblesse de votre part ?
Je sus aussitôt que je l'avais piqué à vif. Son regard me transperça ; j'eus l'impression d'une lame de couteau s'enfonçant dans ma poitrine.

Soudain, il se redressa, recula. Il arborait un petit sourire condescendant.
- Sachez, miss, que je ne tolère aucune faiblesse.
Jedusor semblant hésiter à partir. Une affaire doit le retenir ailleurs, songeai-je. Un mauvais coup, sûrement. A voir avec Hepzibah Smith ?
Je me rappelai du dossier. L'horreur s'empara de moi. S'il se rendait chez elle, la pauvre femme verrait son arrêt de mort signé. Pouvais-je vraiment laisser faire cela ? Mais comment empêcher sa perte ? J'étais coincée.
- Aucune chance de vous libérer, me lança-t-il, voyant que j'essayais subrepticement de me défaire de mes liens invisibles. Vous vous trouvez donc contrainte à rester sagement ici. Le contraire, d'ailleurs, se révélerait aussi stupide que de tenter de m'attaquer. Ne croyez pas que mon incapacité passagère à exercer sur vous la legilimencie - que vous qualifiez ridiculement de « faiblesse » - vous offre quelque protection.
Jedusor me toisa, comme pour me défier de le contredire. Je baissai la tête. Je sentis longtemps son regard sur moi ; puis il me donna congé de sa présence. J'entendis la porte de ma prison se fermer - à double tour, à n'en pas douter -, et moi je demeurai là, ligotée, forcée à l'immobilité, mon corps endolori. La pièce était sombre, et l'angoisse montait en moi.
Pour y faire face, je ne voyais qu'un unique moyen : chercher comment je pouvais sortir d'ici, et empêcher Hepzibah Smith de connaître un sort fatal.
Je n'avais le pouvoir d'éliminer Voldemort ? Soit ; il me fallait épargner sa victime.
Cela constituait ma mission de secours. Bien maigre, certes ; cela valait toujours mieux que de céder à la lâcheté et de retourner à mon époque.
Le bruit sourd de tout à l'heure résonna de nouveau. Je crus un instant que Jedusor revenait.
Mais rien. Le calme revint, chargé d'un poids immense, s'écraser au-dessus de ma tête.
Il ne fallait pas que je cède au désespoir. De toutes mes forces, j'exerçai mon intelligence à trouver l'astuce, la formule qui me rendrait à nouveau libre de mes mouvements.