Désolée pour l'absence... beaucoup de travail durant ces trois dernières semaines.

Bonne lecture !

Chapitre 5 : La fuite en Égypte

Miss Parker fut médusée lorsqu'elle vit le spectacle qui l'attendait dans son salon.

_ Que faites-vous tous ici, demanda-t-elle d'un ton brusque.

_ Je ne connaissais pas d'autres endroits sûrs où les emmener, dit simplement Sorc'ha.

_ Lyle a essayé d'enlever Debbie, fit Broots qui était trop soucieux pour une fois pour craindre la réaction de sa supérieure. Il a essayé de me la prendre !

A son ton choqué, Miss Parker comprit que quelque-chose de grave s'était produit. Elle hésita un instant, puis se laissa tomber sur le canapé, acceptant la tasse que lui tendait Sorc'ha.

_ Racontez-moi tout depuis le début, dit-elle, toute animosité disparue de sa voix.

Lorsque Broots eut fini son récit, Sorc'ha reprit :

_ Le problème, c'est qu'ils savent qu'il sait ce qu'ils ont voulu faire. Broots ne peut pas revenir au Centre demain matin et faire comme si rien ne s'était passé. Il passe peut-être pour un couard aux yeux de Lyle, mais je suis sûre que ce dernier sait parfaitement à quel point il tient à sa fille. Lyle sait que Broots ne passera jamais l'éponge. Et comme il n'a plus aucun moyens de l'utiliser...

_ Il risque de le tuer. Peut-être l'a-t-il déjà déclaré traître et a donné l'ordre de l'abattre à vue, compléta d'un ton pensif Miss Parker. Comment as-tu su ce qui se préparer ?

_ J'avais prévu que Lyle devinerait que je t'avais rendu visite, avoua Sorc'ha. Il y avait trop de témoins au bar et le fait que tout le matériel de surveillance soit tombé en rade en même temps ne pouvait pas passé inaperçu. Comme Nicolas et sa mère sont à l'abri, et que Lyle ne pouvait pas s'en prendre directement à Sydney ou Broots, il ne restait que Debbie.

Miss Parker hocha la tête, les yeux brillants. Lyle avait aussi connaissance de l'affection qui la liait à l'adolescente. Il n'avait pu oublier que le premier réflexe de sa sœur lorsque Broots avait été mis précédemment sur la liste des cibles à abattre du Centre avait été de mettre Debbie à l'abri.

_ Vous m'avez donné le courage d'intervenir, dit Broots, d'un ton révérencieux. Sans vous, je restais planté là comme une bûche ! Miss Parker, excusez-moi si ce que je vais vous dire ne vous plaît pas, mais si ils ont pris le risque de tenter d'enlever Debbie au vu et au sus de tout le monde, il ne faudra pas longtemps pour qu'ils s'en prennent à vous ou à Sydney.

_ D'accord, admit Miss Parker. Nous avons besoin d'aide. C'est le regard de Broots qui l'avait convaincue. Ce n'était pas son regard de chien battu habituel. Là, il lui avait laissé voir toute la terreur qu'il dissimulait de son mieux à sa fille. Elle regarda l'adolescente qui, encore sous le choc, se pressait contre son père. Elle ne laisserait pas le Centre broyer un autre enfant comme il les avait broyés Jarod et elle.

Sorc'ha ferma les yeux quelques secondes puis les rouvrit :

_ Ma proposition tient toujours. La première étape sera l'Argentine. Nous aviserons ensuite, lorsque nous serons sûrs que vous n'avez pas été suivis.

_ Je ne comprends pas, fit Broots.

Elle réitéra les explications qu'elle avait donné à Miss Parker deux jours plus tôt, tandis que celle-ci allait à la cuisine pour refaire du café. Lorsqu'elle revint, Broots était plus agité que jamais, mais il avait une lueur déterminée dans le regard. Debbie attendit qu'elle ait posé le plateau avant de lancer d'un ton innocent :

_ Tu vas être ma maman ?

_ Pour le voyage, seulement, grommela Parker.

_ Au fait, il va falloir t'aider à te changer, remarqua Sorc'ha un petit sourire aux lèvres. La veste de cuir et la minijupe ne correspondent pas tout à fait à l'image de gentille femme au foyer que nous voulons te donner.

Miss Parker ouvrit la bouche pour protester, mais le regard narquois de la jeune femme la fit taire plus efficacement que n'importe quelle répartie.

Debbie et elle examinèrent le contenu de son dressing, essayant de trouver une tenue adéquate. Elles finirent par monter au grenier, et Miss Parker ouvrit une armoire ancienne :

_ Ces robes appartenaient à ma mère, dit-elle avec un soupir.

_ Elles sont superbes, dit Debbie. Elle attrapa soudain l'un des scintres et s'exclama : Tu serais parfaite dans celle-là !

La robe en question était une robe d'été en indienne. Elle était un peu légère pour le printemps frais du Delawere, mais la coupe était classique et n'attirerait pas l'attention. Elle l'emporta en bas, réussit à mettre la main sur un vieux fer à repasser et s'en servit pour rafraichir la robe. Ensuite, elle enleva avec un soupir le holster, et et changea de vêtements. Malgré la battements de mains admiratifs de l'adolescente, elle se sentait un peu désorientée sans cette arme qui lui battait le coté depuis plus de dix ans. Néanmoins, elle parvint à sourire à Debbie, soucieuse d'éteindre cette lueur inquiète dans les yeux de l'adolescente.

Pendant ce temps, Sorc'ha avait laissé Broots poser toutes les questions qui lui passer par la tête; elle était bien placée pour savoir combien l'information pouvait s'avérer vitale dans une situation aussi confuse que celle dans laquelle l'informaticien se retrouvait plongé malgré lui.

_ Il faut néanmoins comprendre que vous allez vous trouver en zone de guerre, ajouta-t-elle après avoir recommencé pour Broots les explications qu'elle avait faites à Miss Parker la veille.

_ Comment ça, demanda celui-ci, éberlué.

_ L'objectif final de cette opération est de détruire le Centre, dit lentement Sorc'ha. Ce ne sera pas une guerre physique, mais elle risque d'être aussi éprouvante. Nous devrons être sûrs à la fin que le Centre ne se relèvera jamais.

Broots ouvrit de grands yeux, mais hocha la tête. Sorc'ha savait qu'il ne se sentait pas à la hauteur d'une telle tâche, mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il pourrait bien se surprendre lui-même.

_ Il ne reste qu'à prévenir Sydney, remarqua-t-il. Mais comment le faire sans attirer l'attention ?

_ Je m'en charge, proposa Sorc'ha. Pendant ce temps, faites vos bagages. N'oubliez pas, vous êtes une gentille petite famille, alors pas d'armes, ou quoi que ce soit qui puisse vous faire arrêtés au poste de contrôle. Je vais passer chez-vous récupérer quelques affaires, ajouta-t-elle. A cette heure-ci, les Nettoyeurs doivent contrôler les aéroports et les péages. Lyle pense probablement que vous aller chercher à vous enfuir.

_ Ils risquent de nous reconnaître lorsque nous prendrons l'avion.

_ Il faudra courir le risque, dit Sorc'ha d'un ton définitif. L'avion décolle ce soir à vingt-deux heures. Ils auront sans doute relâcher leur surveillance d'ici là. Et puis ils recherchent une homme seul avec sa fille, qui essayerait de prendre des billets à un comptoir quelconque. Je sais que Lyle peut avoir des éclairs de clairvoyance inquiétants quelques fois, mais nous ne pouvons pas nous permettre de rester immobiles en espérant qu'il ne nous découvre pas.

Sorc'ha attendit que Miss Parker soit redescendue avant de partir. Elle se contenta d'un hochement de tête pour approuver sa métamorphose alors que Broots retenait difficilement un hoquet. Un regard bleu glace lui rappela fort à propos que la transformation n'avait eu qu'en surface.

Sorc'ha savait qu'elle prenait un grand risque en se rendant à la maison de Broots, mais elle pensait réellement que Lyle avait mobilisé tous les Nettoyeurs disponibles pour contrôler les éventuelles voies de fuite de sa proie. L'homme au pouce coupé ne sous-estimait pas l'intelligence de Broots et avait du être impressionné par le courage que celui-ci avait montré en arrachant sa fille aux Nettoyeurs. Il aurait été totalement irrationnel de la part de Broots de revenir chez lui, alors qu'auparavant, dans une situation similaire, cela avait failli lui être fatal. Elle soupira tout de même de soulagement lorsqu'un examen poussé de la maison et de ses environs confirma son intuition. Les Nettoyeurs avaient néanmoins fait un bref passage vu le désordre qui régnait dans toutes les pièces de la maison comme si on l'avait fouillée de la manière la plus rapide et brutale possible. Elle trouva deux valises à l'endroit que lui avait indiqué Broots et entreprit de les remplir, l'une avec le contenu de l'armoire de Broots, l'autre avec celui de la penderie de Debbie. En regardant une dernière fois la chambre de l'adolescente, elle remarqua un livre à la couverture vieillotte sur la table de nuit et l'emporta au passage. Sorc'ha prit encore d'autres bricoles que Broots lui avait demandé, plus quelques petites choses auxquelles il n'avait pas pensé, mais qu'elle était persuadée qu'il apprécierait de retrouver. Elle chargea très vite les deux valises dans la camionnette qu'elle avait garée hors de vue des curieux, puis repartit chez Miss Parker. Sorc'ha distribua les pièces d'identités qui devaient leur permettre de quitter le pays sans être repérés et les conduisit jusqu'à l'aéroport. Après avoir fait le tour du hall et des terminaux sans noter d'activité particulière, elle les laissa, après l'enregistrement de leurs bagages, leur souhaitant bonne chance. Elle savait que le voyage risquait de se révéler houleux, mais ils devraient se débrouiller pour rester vivants jusqu'à destination. Miss Parker lui avait donné l'adresse de Sydney, confirmant ses propres informations. Malheureusement, le psychiatre avait la mauvaise habitude de rester chaque soir très tard sur son son lieu de travail. Sorc'ha ne pouvait pas se permettre d'attendre.

Après avoir hésité quelques secondes, elle sortit de son sac un téléphone portable et composa le numéro que Jarod lui avait fourni quelques mois plus tôt :

_ Oui, répondit-il dès la première sonnerie.

_ C'est moi. As-tu un peu de temps devant toi ? J'ai besoin que tu passe un appel pour moi.

_ Oui, j'ai une heure entre deux correspondances. Le Caméléon semblait circonspect.

_ Oh, je vois, fit la jeune femme avec un sourire perceptible. Pourrais-tu téléphoner à Sydney et lui suggérer discrètement de rentrer chez lui ? Il ne faut pas que Lyle ou Raines puissent se douter de quoi que ce soit.

_ D'accord, répondit Jarod après un instant d'hésitation. Que se passe-t-il ?

_ Si tout se passe bien, tu auras bientôt de mes nouvelles. Je n'aime pas me la jouer mystérieuse, mais ce n'est vraiment pas le moment que tu bouges. Je suis en train de marcher sur un fil avec deux piles d'assiettes en équilibre sur des baguettes et il suffirait d'un tout petit souffle d'air pour tout faire tomber à l'eau.

_ Je comprends, fit Jarod, bien que son ton indiqua clairement qu'il n'appréciait pas d'être tenu à l'écart.

_ Ne t'inquiètes pas grand-frère, tu auras aussi ton heure de gloire, dit-elle d'un ton de dérision.

_ J'espère bien, dit-il d'un ton faussement menaçant.

Il raccrocha alors et Sorc'ha s'installa dans le fauteuil qui faisait face à la baie vitrée donnant sur le jardin pour prendre son mal en patience. Un livre traînait sur la table basse toute proche. Elle le saisit et commença à lire.

Sydney était installé devant son bureau, rédigeant un rapport sur les expériences qu'il avait dirigées durant la journée, lorsque le téléphone sonna. Il repoussa l'ordinateur portable sur lequel il pianotait depuis près d'une heure, et sourit involontairement. A cette heure-ci cela ne pouvait être qu'une seule personne :

_ Bonsoir Jarod, dit-il après avoir décroché.

_ Bonsoir Sydney.

_ Tu m'as beaucoup manqué ces temps derniers, osa dire Sydney après un moment d'hésitation.

_ Vous aussi Sydney, mais vous ne devriez pas travailler aussi tard. Comme je vous l'ai toujours dit, rien ne vaut un chez soi.

_ Certes Jarod, mais je vis seul. Mon bureau et la serre du Centre sont quasiment mon deuxième chez moi.

_ Peut-être Sydney que si vous étiez plus souvent chez vous, vous vous rendriez compte que quelqu'un vous y attend.

Sydney réfléchit rapidement. Il savait que Jarod ne prendrait jamais le risque d'annoncer sa venue par un appel au Centre. Néanmoins, le sous-entendu était clair; quelqu'un l'attendait chez lui, quelqu'un que Jarod connaissait assez bien pour le prévenir lui-même de sa présence, quelqu'un en qui il avait toute confiance.

_ Tu as peut-être raison, Jarod.

_ Bonne nuit, Sydney.

_ Bonne nuit, Jarod, dit-il avant de raccrocher.

Sydney s'obligea à terminer le rapport; en aucun cas il ne devait agir de manière suspecte, sous peine de se mettre en danger, ainsi que la personne qui l'attendait chez lui.

Lorsqu'il se gara dans l'allée, il ne remarqua rien d'anormal. La porte était verrouillée à double tour, comme il avait coutume de le faire, et la maison était silencieuse. Sydney prit conscience soudainement des deux yeux qui le fixaient aux travers des barreaux de la cage d'escalier et fut rassuré lorsque sa visiteuse se redressa avec un petit rire. Il avait eu l'impression pendant quelques instants angoissant d'être davantage en présence d'un grand félin guettant sa proie, qu'en présence d'un être humain.

_ Vous ne me reconnaissez pas, Sydney, fit-elle en descendant les marches. Je sais que j'ai beaucoup changé depuis, mais je ne vous ai pas oublié. Vous avez été ma seule preuve qu'il existait des êtres humains capables de bonté et de compassion, jusqu'à ce que je rencontre Jarod. Allons Docteur, un petit effort...

Tout lui revint d'un bloc. La gamine devait avoir neuf ou dix tout au plus, mais son regard l'avait mis à nu, comme nul, même Jarod, ne l'avait jamais fait. L'intelligence naturelle de Jarod lui permettait de comprendre que le Centre était sa prison, la fillette l'avait toujours su. Elle était pâle, les yeux brillants avec une intensité anormale ... il avait compris plus tard qu'elle venait juste d'expérimenter une nouvelle méthode de torture introduite dans ce service par un jeune cadre plein d'avenir : l'électrocution à voltage plus ou moins maîtrisé. Elle avait discuté à bâtons rompus avec lui de différents faits d'actualités. Contrairement aux Caméléons que l'on tenait éloignés du monde extérieur, leur esprit analytique n'ayant besoin que des informations relatives aux problèmes que l'on leur soumettait pour être fonctionnel, les voyants travaillaient avec des ensembles de données gigantesques concernant tous les domaines pour pouvoir mettre au point des prédictions fiables. Sydney avait été convoqué pour comprendre pourquoi les voyant même très jeunes ne se montraient pas aussi coopératifs que les Caméléons. Question à laquelle l'enfant avait fini par répondre juste avant que leur entretien se termine :

_ Nous faisons des prédictions. Mais imaginez maintenant que nous puisions aussi prédire de quelle manière ces prédictions seront utilisées par le Centre.

_ Vous pensez qu'elles seront utilisées pour nuire, avait réalisé Sydney. Mais le Centre est avant tout un organisme philanthropique.

_ Docteur, il y a un vieil adage qui dit que le bonheur des uns fait le malheur des autres. Quoi que vous pensiez sur la soit-disant philanthropie de votre employeur, réfléchissez s'y un peu. Si les informations que nous leur fournissons permettent de servir les desseins de certains, qui sont ceux qui en souffrent ?

Elle avait détourné son regard vers la porte du bureau, juste au moment où les Nettoyeurs avait fait irruption pour la ramener à sa cellule. Son visage enfantin s'était fermé, vidé de toute expression. Elle lui avait jeté un dernier regard impénétrable et avait suivi les gardes sans se débattre.

Il avait cherché par la suite à savoir ce qu'elle était devenue, et s'était inquiété des méthodes utilisées par leurs gardiens, mais Raines avait fait barrage à toutes ses tentatives. Il avait été heureux d'apprendre après l'explosion du niveau souterrain 27 que son coup de folie avait au moins permis aux prisonniers du niveau 25 d'échapper à leurs bourreaux.

_ Je vois que vous me remettez Sydney, sourit la jeune femme. Nous vous devons beaucoup et nous n'oublions pas ceux qui nous ont aidés d'une manière ou d'une autre. J'ai plusieurs choses à vous dire et nous devrions nous assoir avant de continuer.

Il acquiesça rapidement et ils s'installèrent dans le salon. Elle mit quelques minutes à lui raconter le déroulement des jours précédents et finit par s'interrompre, surprise par le sourire ravi qui s'était épanoui sur ses lèvres

_ Qu'y a-t-il qui vous rend aussi heureux, Docteur ?

_ Je suis agréablement surpris de ce que vous êtes parvenue à faire en seulement trois jours, expliqua-t-il. Les choses ne semblaient jamais devoir évoluer.

_ Miss Parker ne tourne pas le dos au Centre le détrompa Sorc'ha avec douceur. Elle craint juste ce que Lyle et Raines pourraient faire pour garantir son entière coopération. Si elle quitte le Centre, c'est juste pour vous faire sortir de la ligne de mire. Nous parviendrons peut-être à la faire lâcher prise avec l'aide de Jarod si Mr Parker ne réapparaît pas trop vite.

Sydney resta silencieux un moment. Il était bien placé pour savoir à quel point le lien qui liait Miss Parker à celui qu'elle considérait toujours comme son père était puissant.

_ Mr Parker est un expert en manipulation, observa-t-il, enfin. La voyante inclina la tête lentement. En sa présence, elle redevient une enfant en quête de l'attention paternelle.

_ Jarod peut l'aider à guérir de ses anciennes blessures si nous parvenons à lui donner assez de temps. Il a déjà fait des miracles pour certains d'entre nous. De plus, il a une affection certaine pour elle. Une affection qui me semble réciproque.

_ Que s'est-il produit sur cette maudite ile ?

_ D'après ce que Jarod m'a dit, ils ont du affronter beaucoup de démons intérieurs. Et certains étaient trop forts pour qu'ils parviennent à en venir à bout du premier coup.

_ Dans ce genre de situation, le temps peut être un allié précieux, remarqua le psychiatre.

_ Le problème étant que le temps est justement ce dont nous risquons de manquer le plus. Nous ne pouvons pas nous permettre qu'ils continuent leur petit jeu du chat et de la souris une fois réunis dans mon refuge. Cela risque de réanimer trop d'anciennes querelles parmi nos rangs.

_ Je ne peux pas quitter le Centre ainsi. Ils connaissent l'existence de Michèle et de Nicolas.

_ Où est Nicolas en ce moment ? Au ton de la jeune fille, Sydney comprit qu'elle le savait déjà. Il répondit néanmoins :

_ Il est parti en Colombie aidée les populations indiennes en conflit avec les FARCs. Une organisation humanitaire locale l'a contacté il y a deux mois environs. Je n'aurais jamais cru que son amie l'aurait accompagné à nouveau dans un lieu aussi dangereux après ce qui a failli leur arriver dans les Monts Appalaches.

A vrai-dire, il s'était réellement mis en colère lorsque Nicolas lui avait fait part de son projet. Il ne supportait pas l'idée que ce fils qu'il venait juste de retrouver coure au-devant de périls certains. Évidemment, le jeune homme avait fait preuve du même entêtement que lui et Jacob lorsqu'ils avaient son âge. Un trait de caractère qui semblait récurrent dans la famille.

_ Camilla peut se montrer très persuasive lorsqu'elle le veut. C'est une des nôtres spécialement formée au recrutement. Nicolas, sa mère et son amie sont à l'abri. Cela a été une de nos premières priorités.

_ Pourquoi avez-vous aussi prise en charge la jeune femme ?

_ Nicolas ne voulait rien dire encore, mais cela fait un moment qu'ils pensent à vivre ensemble. Je sais que Lyle est particulièrement friand de ce genre d'informations. Je ne pouvais pas prendre le risque de la laisser en arrière.

_ C'est votre politique maison, n'est-ce pas, fit Sydney. Prendre l'ennemi de vitesse et faire en sorte de ne lui laisser aucun angle d'attaque ?

_ C'est plutôt, on ne laisse aucun des nôtres en arrière, corrigea Sorc'ha. Je ne vous laisserai pas en arrière, insista-t-elle.

_ Pourquoi maintenant ?

La jeune fille fronça les sourcils, mécontente. Elle n'avait plus le temps de se montrer diplomate :

_ Parce que dans quelques semaines, deux mois au plus, vous serez tous morts. C'est tout ce que nous avons pu tirer de ceux qui ont eu cette vision tellement elle les a horrifiés. Et d'autres qui ne le méritent pas partageaient votre sort. Des morts que nous pourrions éviter en unissant nos efforts et nos connaissances.

Le psychiatre hocha la tête distraitement. Sa mort ne l'effrayait pas, mais il redoutait par-dessus tout d'abandonner Jarod ou Miss Parker à un moment critique, où il pourrait encore faire la différence. Mais n'était-il pas déjà trop vieux et usé pour leur être d'un quelconque secours ?

Nous avons tous besoin de vous, Sydney, reprit doucement la jeune femme, consciente des pensées confuses qui agitaient l'esprit de son interlocuteur. Vous êtes toujours médecin. Vous ne pouvez pas abandonner vos patients en cours de traitement.

L'ironie de Sorc'ha parvint à lui arrachait un sourire, mais il hésita encore :

_ Je serais peut-être plus utile au Centre. Je pourrais vous transmettre les informations qui atteindraient mon oreille.

_ Vous seriez surtout un otage de premier choix, remarqua la jeune fille. Et si vous voulez vraiment vous rendre utile, docteur, j'ai déjà une bonne dizaine de patients pour vous. Sans compter, que Miss Parker aura besoin de tout votre soutien pour retrouver le chemin de ses voix intérieures. Vous êtes le seul à notre connaissance à avoir déjà eu l'expérience de ce genre de don. Docteur, nous n'avons vraiment plus le temps de débattre davantage de la question, continua-t-elle après avoir consulté une fois de plus la montre fixée à son poignet droit. Notre avion part dans moins de trois heures et nous ne devons pas manquer l'enregistrement des bagages.

Leurs regards se croisèrent une fois de plus et Sydney sourit. Il ne lui fallu pas plus d'une demi-heure pour rassembler le nécessaire de voyage qu'il tenait toujours prêt en vu des déplacements auxquels la traque du Caméléon l'avait fréquemment conduit. Ils laissèrent sa voitures sur le parking longue durée de l'aéroport, mais Sydney avait peu d'espoir de revoir un jour le break.

La nuit était sombre et l'homme se tenait accroupi au bord de la route, à demi-dissimulé par les herbes hautes. Une fois de plus, la neuvième depuis qu'il se tenait dans cette position, des feux de voiture déchirèrent l'obscurité, mais contrairement aux autres, le véhicule s'arrêta quelques mètres plus loin.

_ J'ai failli ne pas te voir, remarqua le conducteur, un jeune homme d'environs vingt-cinq ans, en sortant du véhicule. Sa peau sombre, ses yeux et ses cheveux noirs trahissaient des origines hispaniques et malgré le vent frais qui ramenait les clapotis de la Delaware toute proche, il était vêtu d'une chemise légère, d'un short et de sandales comme s'il venait juste d'arriver d'une contrée au climat beaucoup clément. L'autre se releva et le rejoignit rapidement. Ses yeux bleus innocents soulignés par une arcade sourcilière particulièrement proéminente étaient graves. Angelo savait qu'il ne reviendrait jamais au Centre, la seule maison dont il se souvenait. Christobal, conscient de l'origine du trouble qui agitait l'empathe, le poussa doucement vers l'habitacle.

_ Mi casa es tu casa, amigo, dit-il après avoir aidé l'autre à s'installer et vérifier qu'il avait correctement mis sa ceinture de sécurité. En roulant bien, nous pourrons y être après-demain. Jarod nous a téléphoné pour dire qu'il serait au point de rencontre dans deux jours.

_ Miss Parker ? Sydney ? demanda Angelo.

_ Je ne sais pas, avoua Christobal. Il est possible que nous devions employer les grands moyens pour décrocher la moule de son rocher. Miss Parker du Centre, expliqua-t-il comme Angelo le regardait sans comprendre. L'image le fit sourire brièvement puis il s'inquiéta :

_ Grands moyens ?

_ Oh, tu sais la routine, fit d'un ton insouciant Christobal. On la maîtrise, on la drogue avec le cocktail adéquat, on lui fait passer deux ou trois frontières dans le coffre d'une voiture et voilà !

Angelo le fixa, vaguement inquiet. Christobal éclata de rire : En tout cas, c'est la méthode que j'utiliserais. Mais c'est Sorc'ha qui s'occupe du problème.

L'autre se radossa, tranquillisé. Christobal fronça brièvement les sourcils; sa méthode ne lui paraissait pourtant pas plus mauvaise qu'une autre...