Merci pour toutes les gentilles reviews que j'ai reçu. Pour ceux qui n'ont pas peur d'attendre un an, voici la suite ….
Le major Charles n'aurait jamais choisi un endroit tel que le village des voyants comme base de repli. Tout lui semblait trop fragile, trop ouvert, vulnérable à la moindre attaque...
Cependant, après une inspection minutieuse, il devait admettre que c'était du bel ouvrage. La structure légère du village arboricole autorisait le démontage et le déplacement d'une partie ou de la totalité des huttes. De même, les passerelles de cordes qui parcouraient la canopée en tous sens et qu'un simple geste de la main suffisait à rompre permettaient de prendre de vitesse les assaillants aux sol ou le cas échéant de stopper net l'avancée de combattants ayant réussi à atteindre une des plate-formes. Si le complexe souterrain était plus difficilement déplaçable, il avait apprécié les murs de béton armé de près d'un mètre d'épaisseur, la quantité et la variété des armes stockées ainsi que le centre de contrôle bourré de consoles diverses et d'écrans géants, envahi par une marée de câbles qui reliaient le tout aux dix serveurs alignés dans la salle voisine.
_ Je n'ai jamais rien vu de pareil, dit-il après avoir regardé Kazuo et Mei-Li opérer pendant près d'une heure. Vous avez vraiment accès aux bases de données de la CIA et du Pentagone ?
_ Oui, mais généralement, quand quelque-chose se passe, nous sommes au courant avant eux. Ce que nous avons de plus précieux, c'est notre réseau d'informateurs. Le jeune asiatique afficha une carte interactive sur laquelle clignotaient plusieurs symboles. Chaque point jaune correspond à l'un d'entre eux.
_ Il y en a partout dans le monde, réalisa le Major Charles en s'approchant davantage. Qui sont-ils ?
_ Des journalistes, des étudiants, des secrétaires de direction, des hommes de ménage, des gens du voyage, des vendeurs ambulants... toute sorte de gens. Certains font des rapports chaque jour, d'autres chaque semaine... quand on nous rapporte un événement particulièrement intéressant, une de nos équipe de terrain va vérifier et enquêter sur place.
_ Mais vous n'en faites jamais partie, s 'étonna l'ancien aviateur.
_ Il y a les jumeaux et Dai Lan, expliqua Mei Li d'une voix douce. Que deviendraient-ils si nous ne revenions pas ?
_ Ce sont vos enfants ? Vous êtes tous si jeunes, se justifia le major.
_ Oui, An Ji et Hoshiko sont nos enfants, confirma Kazuo en étreignant Mei-Li. Et Dai Lan est la jumelle de Mei-Li. Elle a besoin qu'on s'occupe beaucoup d'elle.
_ Que lui est-il arrivé, demanda le père de Jarod, bien qu'il ait déjà plus d'un doute sur la réponse.
_ Lyle a méthodiquement détruit toute volonté en elle, dit Mei-Li avec une violence qui ne lui ressemblait pas. Même la volonté de vivre, ajouta-t-elle avec un sanglot, en se serrant contre la poitrine de son compagnon qui l'entoura de ses bras protecteurs. Depuis qu'elle est dans cet état, c'est comme si la moitié de mon être était morte.
_ Je ne connais pas personnellement Sydney, mais Jarod m'en a toujours dit le plus grand bien. Il pourra certainement aider votre amie à guérir votre sœur, assura le Major Charles, cherchant à réconforter la jeune fille dont il comprenait la douleur.
_ C'est ce que nous espérons, dit Kazuo, d'un ton aussi impassible que les traits de son visage bien que son étreinte se soit resserrée autour de sa compagne.
Ils étaient tous trois rassemblés dans dans l'une des huttes les plus élevées du village. La fumée du foyer situé au centre de la pièce flottait dans l'air, dissimulant tour à tour les trois personnes présentes. Sydney faisait de son mieux pour distinguer le visage de son vis à vis. C'était un homme entre deux âges, aux yeux noirs impénétrables, dont le visage sombre était orné de motifs géométriques. Un sachet de cuir était suspendu à son cou et d'autres symboles ornaient sa poitrine. Le chaman prit la parole et Sorc'ha traduisit :
_ Taruk vous salue, Sydney. Il est très honoré de rencontrer le guérisseur de l'âme. C'est le nom qu'il vous a donné après que je lui ai expliqué ce que vous faites, ajouta la jeune femme au psychiatre dont la perplexité se lisait sur le visage avant de se tourner à nouveau vers l'homme au visage peint. L'autre continua à parler dans sa langue natale aux accents chantants. Sorc'ha avait expliqué qu'il connaissait quelques bribes d'espagnol mais les connaissance de Sydney dans cette langue étaient tout aussi rudimentaires et ils avaient jugé plus simple que Sorc'ha assure la traduction.
_ Il vous explique comment la racine-esprit agit. Elle permet à la personne qui en ingère de voyager dans le monde des esprits. Pendant son voyage, il peut être guidé par la voix du chaman.
_ Cette racine rend sensible aux suggestions hypnotiques, demanda Sydney.
_ Oui, traduisit à nouveau Sorc'ha, même s'il n'emploie pas ces termes. Il pense que cela permettrait d'entrer en contact avec Dai Lan et de l'aider à sortir de son mutisme.
_ Pourquoi voulez-vous faire régresser Dai Lan, demanda encore Sydney.
_ Ça, c'est mon idée, expliqua Sorc'ha. Dai Lan a subi des sévices qui laisseraient des séquelles irréparables si nous la sortions directement du monde imaginaire où elle a trouvé refuge. Avec Mei Li, nous avons beaucoup réfléchi à la question, et nous avons pensé que la faire régresser jusqu'à une période de sa vie où elle se sentait en sécurité serait une bonne chose.
_ Mais cela ne durerait que le temps d'une séance,n'est-ce pas ? Sydney, inquiet, scrutait les visages de ses interlocuteurs.
_ Taruk affirme que l'état de transe peut être maintenu plusieurs jours de suite si nécessaire. Nous pouvons garder Dai Lan dans l'état émotionnel de ses cinq ans, avant que le Centre ne les prenne elle et sa sœur, jusqu'à ce qu'elle soit prête à évoluer de nouveau.
_ Dai Lan se retrouverait catapultée dans un corps d'adulte avec des souvenirs traumatisants qu'elle ne saura pas forcément gérés... Le doute était perceptible dans la voix de Sydney.
_ Ce serait évidemment désastreux, admit Sorc'ha en haussant les épaules. Normalement, nous pouvons poursuivre la thérapie pendant plusieurs semaines en la faisant traverser progressivement toutes les phases d'une évolution normale. Quand elle redeviendra elle-même, elle pourra s'appuyer sur les expériences que nous lui aurons fait vivre pour faire face à son passé. C'est du moins ce que nous espérons.
Sydney croisa les mains, pensif. Le projet de la jeune fille était ambitieux, difficile à mener à bien. Il faudrait non seulement trouver le dosage adéquat mais aussi mettre au point une thérapie adaptée à Dai Lan et à ses progrès en cours de traitement.
_ J'aurais besoin de quelqu'un qui connaisse Dai Lan, son histoire, son caractère, sa manière d'agir et de réagir aux événements, déclara-t-il, acceptant ainsi explicitement le défi proposé. Et Jarod devrait jeter un coup d'œil à la potion de Taruk pour qu'on sache exactement comment elle agit. Enfin, si notre ami chaman est d'accord, précisa Sydney en se tournant à nouveau vers l'Amérindien.
Lorsque Sorc'ha lui eut traduit la question, Taruk réfléchit plusieurs minutes avant d'acquiescer d'un simple hochement de tête. Il ajouta ensuite quelques mots que la jeune fille répéta en anglais au bénéfice du psychiatre :
_ Il accepte parce que les esprits lui ont dit que Jarod respectait les croyances et le savoir de son peuple et parce qu'il s'agit d'une noble cause. Mei Li est la sœur jumelle de Dai Lan elle pourra mieux que quiconque vous renseigner sur elle, ajouta Sorc'ha, avant de s'incliner devant le chaman et de quitter la hutte. Sydney l'imita et alla s'accouder à la rambarde. De là où il était, il pouvait voir les deux autres niveaux du village où s'activaient principalement des femmes et des enfants. Les hommes étaient partis à la chasse ou patrouillaient dans la jungle. Mais Nicolas était là, prenant visiblement un cour de dialecte avec un tout petit enfant et Michèle …
_ A quoi penses-tu, Sydney, demanda-t-elle justement en le rejoignant.
_ Que tout est tellement paisible, ici... on en oublierait presque les fusils mitrailleurs et les fléchettes au curare, n'est-ce pas ?
Michèle l'étreignit, posant sa joue dans le creux de son épaule.
_ C'est vrai. Il y a quelque-chose dans ces gens qui donne espoir.
Pendant ce temps-là, Debbie et Phil faisaient connaissance. Les deux adolescents avaient le même âge et bien qu'ils aient connu des parcours de vie très différents, ce seul fait suffisait à les rapprocher.
_ C'est chouette ici, dit Phil, qui ne quittait quasiment jamais la voûte des branches des yeux, émerveillé par les fleurs tropicales, les aras et les minuscules singes qui, familiers à l'extrême, venaient parfois se percher sur l'épaule d'un enfant pour peu que celui-ci lui tende la main. Et c'est la première fois que je vois autant de monde en même temps !
_ Tu devais vivre dans le désert, alors, dit Debbie en riant alors qu'il trébuchait et qu'elle lui saisissait le bras pour le retenir.
_ Le Major Charles... mon père était toujours très inquiet. Il avait peur que l'on nous repère sur une caméra de surveillance ou que quelqu'un nous reconnaisse dans la rue. Nous nous déplacions surtout de nuit et nous passions beaucoup de temps dans des caches. Je n'ai pas eu l'occasion de voir beaucoup le monde depuis...
Phil réalisa que la jeune fille ne devait pas avoir la moindre idée de ce qu'il était réellement et de la manière dont s'était déroulée son enfance.
_ Je sais que tu es le frère de Jarod, mais vous avez une sacrée différence d'âge... et tu lui ressembles comme deux gouttes d'eau, réalisa Debbie en l'examinant plus attentivement.
_ Je ne suis pas le frère de Jarod, avoua Phil. Ou plutôt son frère jumeau.
_ Vous avez plus de quinze ans de différence. C'est impossible ! Puis Debbie se rappela des recherches qu'elle avait fait pour son exposé sur la bioéthique et sous le coup de la surprise, sa bouche s'ouvrit toute grande. Devant son expression de pure stupéfaction, Phil ne put garder son sérieux et fut prit d'un fou rire. Debbie lui flanqua une tape dans le dos en représailles :
_ Hé, tu ne peux pas annoncer une chose pareille et ne pas t'attendre à avoir des réactions. Je croyais que tous les clones souffraient de malformations congénitales ou de vieillissement accéléré. Rassures-moi, ce n'est pas ton cas, non, demanda-t-elle d'un ton inquiet en se rapprochant de lui.
_ Non, je suis en parfaite santé, assura Phil. Les deux cent trente essais précédents n'ont pas eu autant de chance. Qu'est-ce que tu penses de moi maintenant ?
_ Que tu es un garçon charmant et plus intelligent que la moyenne de tes semblables. Tu sais je peux réviser mon jugement à ton moment, remarqua-t-elle comme il lui souriait d'un air béat. Elle se remit en marche et il dut presser le pas pour la rattraper. Debbie ne pouvait pas deviner ce qui rendait Phil aussi heureux. Pour la première fois depuis que Jarod l'avait enlevé du Centre et confié à leur père biologique, l'adolescent avait l'impression d'être un enfant comme tous les autres.
_ Non, Parker, je ne dis pas que tu as tort, dit Jarod en souriant malgré lui. Je dis juste que tu oublies de prendre en compte le facteur culturel.
_ Ils ont proposé à Broots de les accompagner à la chasse, rugit Miss Parker, toujours aussi scandalisée. Et ils ne m'ont même pas accordé un regard.
_ Moi non plus, ils ne m'ont pas proposé de les accompagner, remarqua Jarod.
_ Parce qu'ils te prennent pour une sorte de sorcier, c'est ça ? Beaucoup plus flatteur que d'être considérée comme tout juste bonne à faire la popote et torcher les mômes, dit Miss Parker avec dérision.
_ Ils considèrent leurs femmes avec beaucoup de respect, assura Jarod. Ici, elles ont toute autorité. Crois-tu vraiment que Sorc'ha laisserait quiconque essayer de lui dicter sa conduite, fit-il remarquer comme elle le fixait d'un air incrédule.
_ C'est principalement une histoire de tabou, intervint cette dernière qui n'avait visiblement pas perdu une miette de leur conversation. Aucune femme ne doit posséder une sarbacane ou même la toucher et ce genre d'arme est nécessaire pour atteindre les animaux arboricoles que traquent la plupart du temps les Yari. Mais beaucoup de ces femmes ont déjà tué un homme avec une machette ou un fusil pour défendre leur famille. Ce sont elles qui prennent les décisions importantes car ce sont elles qui assurent la cohérence et la majeur partie de la subsistance de la communauté. Brandir une arme, c'est facile. Donner la vie, la faire croître et la préserver, c'est un combat de tous les jours. Jarod, me permets-tu de te l'emprunter pendant quelques heures ? J'ai besoin de toi et d'Ethan, expliqua Sorc'ha comme Miss Parker s'apprêtait à protester.
_ De toute manière, il faut que j'aille éplucher les données qu'a rassemblées Ethan, remarqua Jarod.
_ Et mener tes petites recherches personnelles, grommela Sorc'ha en le regardant s'éloigner au grand étonnement de Miss Parker. Il recherche encore ces maudits rouleaux, expliqua-t-elle en haussant les épaules, visiblement agacée.
_ Pourquoi cela t'ennuie-t-il tellement, demanda Miss Parker, tandis qu'elles traversaient la place principale pour rejoindre la hutte qui avait été attribuée à son demi-frère.
_ Parce que si ce qui est écrit dessus doit se réaliser, il ne pourra rien y changer et que s'ils n'ont pas plus de valeur que celle du sang qui a été versé pour eux, je pense que la meilleure chose à faire est de les laisser pourrir là où ils sont .
Miss Parker détourna les yeux sans rien dire. En elle-même, elle aussi désirait savoir ce que contenait les rouleaux maudits, voir de ses propres yeux l'histoire secrète du Centre depuis sa fondation, déterminer si l'organisation fondée par sa famille avait jamais eu quelque objectif humaniste ou n'avait toujours eu comme but que d'assouvir le besoin de puissance de ses dirigeants. Pour elle, c'était aussi vital que de savoir exactement qui elle était.
_ Notre famille est importante, mais elle ne fait pas de nous ce que nous sommes, dit Sorc'ha d'un ton tranquille, la tirant brutalement de ses pensées. Il est important de connaître les failles et les erreurs de ceux qui nous ont précédés pour mieux les éviter mais il serait bien plus néfaste encore de faire de la recherche de la vérité une obsession morbide. Tout vient à temps à qui sait attendre.
_ A condition que l'on possède suffisamment d'intuition pour se trouver en pleine trajectoire, dit Miss Parker en lançant un regard entendu à la voyante.
_ Ou qu'on soit assez malchanceux pour que le destin s'acharne à vous rentrer dedans avec la délicatesse d'un trente-cinq tonnes, rétorqua Sorc'ha avec un sourire moqueur. J'ai vraiment besoin de vous deux, continua-t-elle plus sérieusement. Je ne peux rien tirer de mon équipe et je me suis volontairement tenue à l'écart du projet Chaos afin d'éviter d'influer sur le cours des événements. J'ai vraiment un gros problème avec Lyle, avoua la jeune fille. Dès que je me mêle d'un peu trop près des affaires du Centre, il le pressent. Je n'ai vraiment aucune idée de ce qui a pu déraillé. Peut-être que si Ethan et toi revoyez le dossier quelque-chose vous sautera aux yeux.
_ Les dons d'Ethan sont au minimum confus et les miens, quasi-nuls, remarqua Miss Parker, sceptique. Je n'ai jamais réussi à en tirer quoi que ce soit de concret. Enfin assez rapidement pour que soit vraiment utile, corrigea-t-elle comme l'autre fronçait les sourcils.
_ Hé bien, il y a un début à tout, dit celle-ci d'un ton définitif. Je ne peux vraiment pas m'occuper de ce cas et il n'y a personne qui puisse être opérationnel aussi vite que vous deux si vous y mettez maintenant. Alors bonne chance, conclut-elle en l'abandonnant devant le seuil.
Miss Parker baissa la tête pour franchir le seuil et se figea sur place. Apparemment, les voyants n'avaient pas chômé, et les piles de documents divers montaient jusqu'au plafond. Au milieu de tout ce fatras, Ethan, très concentré, s'était déjà mis au travail, attrapant un dossier après l'autre, utilisant le sol de la case pour étaler et regrouper à son idée les données qu'il déchiffrait rapidement. Miss Parker poussa un soupir avant d'attraper le listing le plus proche. Jamais elle ne parviendrait à égaler la rapidité avec laquelle son petit frère analysait les différentes pistes explorées par l'équipe de Sorc'ha, mais elle ferait de son mieux pour l'aider.
Trente pieds sous terre, Jarod se trouvait aux prises avec le même type de difficulté. Les voyants avaient fait un travail minutieux, quasi-maniaque, traquant la moindre trace de Margaret, depuis son départ précipité de Carthis. Ce qui avait généré suffisamment de documentation pour occuper une rangée entière dans l'immense salle des archives. Le Caméléon déclara rapidement forfait et finit par composer le numéro du référent principal.
_ Bonjour, je m'appelle Jarod. Je vous contacte pour une affaire en cours...
_ Je sais parfaitement qui vous êtes, jeune homme, l'interrompit une voix bourrue teintée d'un accent prononcé. Je ne sais pas dans quel fuseau horaire vous vous trouvez, mais il est extrêmement tôt chez moi.
_ Oh, dit Jarod, comprenant soudain ce que signifiait le commentaire « ne pas contacter avant 2:00 AM» griffonné dans la marge. Je suis vraiment désolé. Je ferais mieux de vous rappelez plus tard, n'est-ce pas ?
_ Maintenant que je suis réveillé mon garçon, ce n'est pas la peine de remettre à plus tard ce que nous pouvons faire maintenant. Pourquoi m'avez-vous contacter ?
_ Je vous suis très reconnaissant du travail que vous avez fait pour retrouver cette personne qui m'est chère, mais j'avoue que je perds un peu dans tous ces rapports. Pourriez-vous me rapporter les faits que vous avez pu vérifier ainsi que les pistes les plus sérieuses que vous avez suivies ?
_ Attendez un instant. Rose-Marie, ce n'est pas la peine que tu te lèves...
_ Archie, l'affaire doit être grave pour qu'on te contacte à cette heure et tu sais bien que tu n'est pas fonctionnel sans ton premier café. Et que tu es incapable d'en faire un buvable...
_ Ah, les femmes, dit Archie, d'un ton si gêné que Jarod fut heureux que son interlocuteur ne puisse pas voir le sourire qui étirait ses lèvres. Cela fait soixante ans que je connais la mienne et j'en apprends encore tous les jours alors qu'elle me connaît par cœur.
_ C'est le secret d'un mariage réussi, dit Jarod avec bonne humeur.
_ Sans doute, mon garçon. Alors, où ai-je mis ce dossier ? Vous comprenez, je n'aime pas beaucoup les ordinateurs et je ne suis pas non plus très ordonné...
_ C'est le dossier à proposer duquel la jeune fille t'a appelé la semaine dernière ? Il est resté sur le bureau à coté du téléphone. Attention, c'est chaud, ajouta la femme.
_ Merci ma chérie, dit Archie en l'embrassant. Alors, Margaret... elle était blessée lorsqu'elle a quitté l'île à cause de la tempête. J'ai fini par retrouvé la personne qui l'a soignée. Un médecin à la retraite, qui a fait beaucoup de difficultés pour me donner davantage de renseignements. Ensuite, nous rentrons dans le domaine des hypothèses et des suppositions. Plusieurs pistes tendent à laisser penser que votre mère a passé les mois suivants en Europe, dont plusieurs semaines à Paris, à Genève et à Madrid...
Jarod fit immédiatement le lien avec les déplacements d'Ethan. Comme si son frère s'était connecté à l'esprit de sa mère et avait mis sans le savoir ses pas dans les siens durant ces mois où il n'avait pas donné de nouvelles:
_ Je suppose qu'elle était à Londres il y trois semaines environs...
_ J'ai pu la reconnaître sur les images de surveillance que le Réseau m'a fait parvenir avant-hier. C'était bien elle.
_ Mais elle n'a pas laissé de trace ensuite, n'est-ce pas ? Jarod pouvait entendre la résignation dans sa propre voix et regretta d'avoir laissé échapper ces mots.
_ Hé bien, fit Archie d'un ton rusé, je n'en suis pas si sûr. J'ai fait des recherches dans le passé et je me suis rendu compte d'une chose : votre mère n'a jamais passé autant de temps au même endroit qu'à Carthis.
_ Et... fit Jarod, qui ne voyait pas où son interlocuteur voulait en venir.
_ Vous ne connaissez pas bien la mentalité des îliens, mon garçon. Elle n'était pas une touriste de passage, elle a vécu parmi eux pendant plus de trois ans, été comme hiver. Sur ces petites îles, la mauvaise saison est particulièrement rude il arrive quelque-fois qu'aucun bateau ne puisse ni sortir du port, ni venir du continent pendant plusieurs semaines. Il faut alors s'entraider, savoir se serrer les coudes et tenir jusqu'à ce que la tempête se calme. A Carthis, votre mère s'est sans doute sentie en sécurité pour la première fois depuis très longtemps.
_ Pour des gens comme nous, ça n'a pas de prix, déclara Jarod qui comprenait maintenant le raisonnement de son interlocuteur. Mais son amie est morte et les agents du Centre...
_ Quels agents, l'interrompit son interlocuteur. Ils étaient là à cause des rouleaux et maintenant qu'ils ont quitté l'île, le Centre n'a aucune raison de laisser des agents sur place. Quant à la femme aveugle... quelqu'un habite sa maison et a repris sa boutique. Une femme rousse d'une soixantaine d'années. Son signalement vous dit quelque-chose ?
Jarod referma si brusquement la bouche qu'il faillit se mordre la langue.
_ Je n'ai pas oser me rendre sur place de peur de l'effrayer ou de signaler sa présence à des personnes malintentionnées, continua Archie sans se rendre compte du trouble de son interlocuteur. La jeune fille m'a bien fait la leçon à ce sujet.
_ Vous avez bien fait, assura Jarod, avant de demander après quelques instants d'hésitation : Pourquoi l'appelez-vous toujours « la jeune fille »
_C'est la traduction littérale du nom qu'elle utilise sur le Réseau. Coré, la jeune fille en grec.
_ Le premier nom de Perséphone, la déesse du monde souterrain, réalisa Jarod.
_ La référence ne m'avait pas échappé, mon garçon. Et la jeune fille est tout aussi impitoyable que son modèle. La rumeur dit que nous avons eu un certain nombre de brebis galeuses dans nos rangs mais que le Réseau a été purgé très rapidement de manière tellement définitive que leurs commanditaires n'ont jamais réitérer l'expérience. Vous avez beaucoup de chance que la petite soit votre amie.
_ Ça, je le savais déjà, remarqua Jarod à voix haute après avoir raccroché.
