Bonjour à tous ceux qui ont la patience d'attendre mes mises à jour plutôt irrégulières ( de quelques semaines à quelques années ;) ). Bonne lecture !
_ Il n'y a pas de bonne heure pour mener l'assaut contre leur base, expliquait Sergio tandis que la centaine d'hommes qu'il avait recrutés pour les accompagner s'équipaient en armes et en munitions et que Lyle et lui-même faisait de même. En journée, il y a davantage de guetteurs, mais la nuit, les caméras infra-rouge et les détecteurs de mouvement prennent le relais et on a plus de chances de se faire surprendre par un garde ou par une bestiole. Le mieux c'est d'attaquer à l'aube quand les trois-quart des effectifs sont endormis et frapper vite et fort.
Lyle acquiesça, songeur. Cela faisait presque une semaine qu'il rongeait son frein dans l'hacienda de son contact colombien et il commençait à perdre patience. Sergio avait été très coopératif, mais ses hommes et ses associés habituels avaient fait preuve de réticences bien compréhensibles quand on prenait en compte les circonstances de la mise à mort de certains de leurs camarades et employés. Néanmoins, Lyle n'avait jamais été connu pour son caractère compréhensif. Il avait donc menacé de sévères représailles ceux qui refuseraient de se rallier à son expédition punitive en territoire Voyant puis mis ses menaces à exécution en passant ses nerfs sur trois mercenaires récalcitrants qui ne se remettraient pas de leur tête à tête avec le Bourreau avant plusieurs semaines. Après cela, les autres avaient filé doux et Sergio était enfin parvenu à rassembler suffisamment d'hommes pour monter à l'assaut du village suspendu. Globalement, Lyle était tout à fait d'accord avec le plan du petit trafiquant, même si l'idée de devoir rejoindre la zone d'opération en pirogue lui plaisait moyennement. Il était très facile de couper toute voie de repli en les empêchant de rejoindre le point d'amarrage ou en coulant les bateaux. Ils seraient donc obligés de déployer un tiers de leurs forces rien que pour sécuriser leurs arrières. Ensuite, ils comptaient sur leur nombre, leur rapidité d'action et leur puissance de feu pour nettoyer rapidement la zone. Si tout se passait bien, dans quelques heures Lyle pourrait annoncer le succès de la mission à ses commanditaires. A tout hasard, il avait fait circuler les photographies de Miss Parker, Jarod, Sydney, Broots ainsi que de leurs proches avec la recommandation de les capturer vivants, mais le but principal de l'opération étant l'éradication des voyants et de leurs alliés, il était fort probable que l'on retrouve leurs corps mêlés aux autres lors du grand nettoyage. Lyle savait très bien que jamais sa jumelle ne se rendrait sans combattre il soupçonnait aussi que, mis au pied du mur, acculés avec ceux qu'ils aimaient, Jarod, Sydney et même Broots se battraient avec la dernière énergie. Cela ne changerait rien au résultat, décida-t-il en passant le harnais de l'AK-47 en bandoulière.
Sorc'ha se réveilla en sursaut, incapable de dire ce qui l'avait arraché au sommeil. Probablement un mauvais rêve, se dit-elle en remarquant que sa chemise était collée à son dos par une sueur glacée. La jeune fille s'extraya du hamac et écarta la moustiquaire avant de se pencher sur celui où sa fille dormait paisiblement. Mais ce spectacle serein ne suffit pas à la tranquilliser et elle sortit sur la passerelle, taraudée par un mauvais pressentiment. Le soleil commençait tout juste à poindre et la cacophonie diurne des oiseaux reprenait le dessus sur le calme relatif de la nuit. Ce fut un vol incongru d'aras fuyant quelque-chose d'invisible près du fleuve qui l'alerta. Soudain, des détails de sa vision lui revinrent :
des visages durs, l'éclat d'armes à feux sous la lumière oscillante d'une ampoule électrique, l'expression de Lyle tandis qu'il imaginait la curée... Sorc'ha n'hésita pas un instant et déclencha l'alerte. En moins de trois minutes, le village tout entier était sur le pied de guerre. Les mères rassemblaient leurs enfants avant de descendre dans le bunker la jeune femme se montra intraitable lorsque Sydney, Broots, Émilie et Nicolas protestèrent :
_ Sydney, vous êtes médecin et nous aurons plus besoin de vous en vie que mort Broots, vous n'avez aucune expérience dans le maniement des armes et votre fille n'a que vous. Émilie et Nicolas, si je vous ai fait venir ici, c'est pour vous protéger, pas pour vous exposer au danger. Et puis, vous n'êtes pas les seuls à ronger votre frein, ajouta Sorc'ha en indiquant le sorcier Yuri qui venait d'apparaître dans l'escalier. Vous pouvez toujours prier pour nous remarqua-t-elle.
Jarod et Miss Parker avaient suivi le mouvement et s'étaient retrouvés à faire la queue devant le dépôt d'armes souterrain des Voyants. Christobal au comptoir, secondé par Camilla distribuait gilets pare-balles, fusils, armes de poing et munitions. Les guerriers Yuri se contentaient le plus souvent des gilets, préférant leurs arcs et leurs sarbacanes. Jarod savait que la plupart des petits hommes à la peau cuivrée s'étaient déjà déployés dans la forêt, à la recherche des assaillants, comptant sur leur furtivité et leur connaissance du terrain davantage que sur l'équipement high-tech de leurs hôtes. Tous deux s'équipèrent en silence avant de céder leur place au biologiste et au géologue qui paraissaient tout aussi à l'aise un fusil à pompe entre les mains que devant une paillasse de laboratoire. Une fois de plus, le Caméléon s'interrogea sur les critères de recrutement des voyants et sur les motivations des deux hommes alors que Camilla leur passait des cartouchières.
_ Je vous veux ensembles, vous deux, indiqua Rohan qui s'occupait d'organiser les défenseurs. Julian et Christopher, vous allez couvrir le coté ouest au cas où ils tenteraient de nous prendre à revers Esteban, Benjamin et William, rejoignez les Yuri sur le front. Sorc'ha, avec le major Charles et Christobal, vous couvrirez le village. Dora, Camilla et Clara, je vous confis les tourelles. Vous, suivez-moi, ordonna-t-il à Jarod et Miss Parker. Ne le prenez pas mal, mais je ne sais pas ce que vous valez sur un vrai champ de bataille et je ne veux pas prendre le risque de laisser l'un des miens sans quelqu'un de sûr pour couvrir ses arrières.
_ C'est sûr qu'un Caméléon qui a fait partie d'à peu près toutes les forces armées des États-Unis et une Nettoyeuse du Centre surentraînée risquent de ne pas savoir quoi faire lorsque cela va canardait de partout !
Jarod lui pressa l'épaule et Miss Parker ravala le reste de sa tirade. Rohan la fixait imperturbable. C'était un jeune homme à peine sorti de l'adolescence aux yeux gris plein de sérieux et dénués de toute ironie. La jeune femme se rappela soudain la petite fille au grand sourire qui avait hérité de ces yeux et comprit ses motivations Rohan pensait avant tout à la sauvegarde des siens il était prêt à se mettre en danger en les prenant comme coéquipiers pour assurer le maximum de chances de survie aux autres, dont des personnes pour lesquels elle aurait elle-même donnait sa vie. Alors Miss Parker se tut, se contentant d'étreindre plus fort la crosse du fusil d'assaut que l'on lui avait confié.
Sorc'ha avait obéi aux directives données par Rohan et écoutait maintenant les chuchotements émis par la CB accrochée à sa taille. Elle suivait ainsi l'avancée des trois colonnes de mercenaires relayée par les éclaireurs Yuri. Ceux-ci restaient invisibles, dissimulés dans la végétation, ombres humaines perdues dans celles de la forêt qui les avait vu naître. Les voyants savaient que les narcotrafiquants connaissaient suffisamment le terrain pour prendre le soin de sécuriser leur unique voie de sortie. Ils attendaient donc que le groupe d'une centaine d'hommes se séparent avant d'intervenir. Les Yuri étaient un peuple fondamentalement pacifiques qui avaient longtemps été décimés par les bandes armées qui parcouraient la jungle, dévastant tout sur leur passage depuis, les anciens pensionnaires du Centre leur avaient non seulement apporté leur protection mais aussi appris à se défendre. Ils élimineraient donc ceux qui resteraient en arrière sans état d'âme, dans un silence de mort qui ne laisserait rien deviner à l'avant-garde. Resteraient le gros des troupes... et Lyle. A l'idée de se retrouver face à face avec son ancien bourreau, Sorc'ha sentit une terreur glacée lui étreindre la poitrine, lui coupant presque la respiration. La jeune fille avait conscience que les phalanges blanchies par la prise qu'il maintenait sur son fusil mitrailleur trahissaient des sentiments similaires chez Christobal. Le major Charles, pour sa part, était imperturbable, même si la nervosité des deux jeunes gens ne lui échappait pas. Le vétéran était pourtant certain que lorsque les événements se précipiteraient, ses deux compagnons ne lui feraient pas défaut.
Cela faisait un moment que Lyle se sentait observé, mais jusqu'à présent, aucun mouvement, aucun son, n'avait trahi la présence d'humains dans le sous-bois. Du moins jusqu'à ce que des sifflements suraigus se fassent entendre en provenance de la cime des arbres Malgré leurs gilets en kevlar, plusieurs mercenaires furent touchés, aux membres et deux flèches transpercèrent même le cou de deux hommes qui s'écroulèrent immédiatement. Quelques battements de cœur plus tard, tous ceux qui avaient été touchés tombèrent à leur tour, faisant de gros efforts pour respirer mais, très rapidement, ce fut leur dernier souffle qu'ils rendirent. Lyle leva les yeux, mais impossible de deviner la position des archers qui naviguaient sans bruit dans le feuillage vingt mètres plus haut. Une autre pluie de flèches empoisonnées dispersa la colonne et Lyle prit ses jambes à son cou. Une fois de plus sa rapidité de réaction lui sauva la vie il était loin lorsqu'une rafale de mitrailleuse faucha un cinquième des effectifs. En lui-même, Lyle blâmait son contact colombien pour son manque d'information. Bon sang, il était impossible que des armes lourdes telles que celles qui massacraient maintenant le régiment de guérilleros soient arrivés ici en pleine jungle sans que qui que ce soit s'en soit aperçu. Il était impossible que le village suspendu concentre un tel nombre de combattants prêts à prendre les armes à la moindre alerte plus que tout, il était impossible que leurs intentions ou leur approche aient été détectées les narcotrafiquants s'étaient tous retirés dans leurs fiefs légaux, dont la sécurité tant physique qu'électronique était assurées par les meilleurs professionnels du monde et où rien n'y personne ne pouvait pénétrer sans montrer au préalable patte blanche. Personne n'aurait du ne serait-ce qu'imaginer la possibilité d'une attaque, songea-t-il en se tapissant derrière le tronc ruisselant de rosée d'un humide. Pas même un des monstres de foire du Centre. Un voyant n'était après tout qu'un analyste particulièrement intuitif et doué pour relier des faits n'ayant à priori rien à voir. Mais aucune information n'avait pu filtrer. Aucune, il en était sûr personne n'aurait osé braver son courroux. Son esprit survolté ne lui fournit qu'une réponse illogique, aberrante, terrifiante : deux yeux verts qui avaient toujours semblé savoir mieux que lui-même ce que serait son prochain mouvement.
Elle le vit, caché derrière un des grands arbres qui servaient de piliers au village suspendu. Sorc'ha se laissa cinq secondes de réflexion, consciente qu'elle se préparait à cet instant depuis cinq ans maintenant. Cela faisait longtemps qu'elle savait qu'elle serait partagée entre la haine et la terreur pure nées d'années de sévices et la pitié tenace qu'elle ressentait pour la créature que le Centre avait modelé à son image. Fondamentalement, le Bourreau n'avait pas une nature si différente de celle de sa jumelle le temps qu'elle avait consacré à l'étude de Miss Parker ainsi que leurs fréquents échanges depuis son arrivée au village l'avait confortée dans cette idée il n'aurait sans doute pas fallu plus qu'une mère aussi aimante et protectrice que celle qui les avait tous deux mis au monde pour que Bobby ne devienne jamais Mr Lyle. La voyante jeta un nouveau regard à l'homme terré derrière le baumier et ce fut la pitié qui l'emporta.
Christobal avisa enfin ce qui monopolisait l'attention de la jeune fille et tourna le canon de son arme dans la direction :
_ Christobal, non, siffla la voyante.
_ Sorc'ha … commença l'autre, mais la jeune fille le coupa presque immédiatement :
_ Laisses-moi régler ça, d'accord ! Elle ne se détourna de son compagnon que lorsque celui-ci eut changé de cible. Mais Sorc'ha eut le temps d'entendre avant de s'éloigner Christobal murmurer entre ses dents :
_ Tu as intérêt à agir vite sinon, je règle le problème à ma manière !
Miss Parquer était exactement dans le même état d'esprit que Christobal elle avait vu son jumeau esquiver la rafale de projectiles provenant de la tourelle sud avant de se dissimuler derrière l'un des géants de la forêt, sans se rendre compte qu'il était parfaitement visible pour le trio posté sur la passerelle qui reliait le tronc qu'il avait choisi comme refuge à son voisin. La jeune femme l'avait déjà ajusté, brûlant de mettre un terme à l'existence du chien du Centre. Miss Parquer ne pouvait ignorer la tension qui habitait l'homme qui se tenait à ses cotés, et elle finit par dire sans modifier son angle de tir :
_ Jard, ce monstre t'a fait beaucoup plus de mal qu'à moi. Si tu veux, je te le laisse.
A sa surprise, elle le sentit passer son bras autour de sa taille et l'écarter doucement du rebord :
_ Je crois qu'il y en a une autre qui a davantage de comptes à régler avec lui qu'aucun d'entre nous.
En relevant la tête, Miss Parker aperçut la silhouette blonde de Sorc'ha qui semblait figée dans la contemplation d'un point situé en contrebas. L'expression de la jeune femme trahissait une concentration extrême, presque douloureuse. Elle vit Christobal incliner le fusil mitrailleur, l'échange bref qui suivit puis Jarod et elle observèrent la voyante quitter sa position pour les rejoindre. En grommelant, Rohan courut la remplacer auprès de Christobal.
_ Vous l'avez vu, vous aussi, n'est-ce pas ?
Miss Parker s'était attendue à de la rage, de la colère pour le moins. Mais la voix de la jeune fille était très calme, peut-être même un peu trop étant donné les échanges de tirs qui déchiraient l'air.
Jarod inclina la tête, scrutant les traits de son amie. Il la connaissait assez bien pour savoir qu'elle avait déjà pris sa décision.
_ Jarod, je ne veux pas te spolier de ta vengeance, dit-elle avec un sérieux qui lui fit comprendre soudain ce qu'elle avait en tête. Il lança un regard à Miss Parker qui alignait un mercenaire, le doigt pressant déjà la détente.
_ J'ai déjà pointé une arme sur son crâne, Sorc'ha et je n'ai pas tiré. J'ai compris ce jour-là que sa mort n'effacerait pas la souffrance qu'il m'avait fait subir ni ne me rendrait mon frè sort m'est complètement indifférent Fais en ce que tu veux.
Sans rien dire, la jeune fille lui étreignit brièvement les épaules elle se tourna ensuite vers Miss Parker :
_ J'aimerais lui mettre une balle dans la tête immédiatement la femme brune tira et l'homme qu'elle visait s'écroula, la tête en sang mais je pense que tu as un droit de priorité.
_ D'une manière ou d'une autre, Lyle va mourir assura la jeune fille. Elle saisit un cordage qui avait était relevé et soigneusement enroulé et le laissa tomber au travers du trou d'accès à la passerelle. Après avoir vérifié que le chaos ambiant au sol lui garantissait un atterrissage discret, la voyante se laissa tomber le long du tronc lisse avant qu'aucun de ses compagnons ne puissent faire un geste pour la retenir.
Lyle avait entrepris de s'extraire en rampant de la zone de combat, ne doutant plus maintenant de quel coté penchait la victoire. C'était un survivant même si les perspectives lui avaient rarement parues aussi sombres, il ne doutait pas de s'en sortir une fois encore. Après tout, l'influence des voyants ne s'étendait pas à plus de vingt kilomètres à la ronde, et toutes sortes de bandes armées devaient encore sévir dans les parages. En leur promettant suffisamment d'argent, Lyle était sûr de rejoindre la civilisation en trois ou quatre jours. Bien sûr, il faudrait expliquer son échec à Raines mais le Bourreau envisageait sans aucun remord l'élimination de son père biologique si celui-ci menaçait son existence. Il ne s'attendait pas au corps nerveux qui pesa soudain dans son dos, ni au au bras qui s'enroula autour de son cou, compressant les artères apportant l'oxygène à son cerveau en ébullition. Il rua, cherchant à se débarrasser de son assaillant, mais bien que visiblement moins puissant, l'autre s'accrocha à lui avec une énergie incroyable. Lyle parvint à tourner un peu la tête, juste assez pour entrapercevoir deux yeux verts qui paraissaient à la fois apeurés et déterminés. Il se démena de plus belle, jusqu'à ce qu'une inconscience plus terrifiante que tout ce qu'il avait jamais affronté l'emporte.
Pendant ce temps, les tirs n'avaient pas cessé, mais avaient nettement diminué. Après avoir réglé le sort de l'arrière-garde, les éclaireurs Yuri avaient regagné le village, prenant à revers les rares survivants. Si Miss Parker approuvait l'élimination systématique effectuée par les voyants et leurs alliés, Jarod et le maor Charles regardaient avec un certain malaise les défenseurs du village suspendu vérifier l'état des hommes étendus à terre. Entre le poison des flèches, le calibre des munitions et le soin qu'avaient pris la majeur partie des tireurs à viser la tête plutôt que le torse visiblement protégé par un gilet pare-balles, il y avait peu de chance qu'il y ait des survivants, mais le Caméléon avait la désagréable impression qu'ils auraient été achevés. Il ne se rendit compte que Miss Parker était revenue à ses cotés que lorsqu'elle prit la parole :
_ Je sais que cela froisse ton respect de la vie, Jarod. Mais c'était eux ou nous. Sans compter qu'étant donné le genre d'armée que pouvait rassembler Lyle, il est probable que tous ces hommes ne soient qu'un ramassis d'assassins, de violeurs et de profiteurs. Réserves ta pitié et ton... empathie à ceux qui les méritent. Sinon tu te feras beaucoup de mal pour pas grand-chose.
_ Et comment détermines-tu qui défendre et qui abattre ? Qui mérite de vivre ou de mourir ? Qui on doit achever et pour qui on doit faire l'impossible pour le sauver ?
La jeune femme prit le temps de jauger la détresse émotionnelle de son compagnon, puis lui fit face :
_ Comme tu le fais toi-même chaque fois que tu cherches à résoudre une de tes affaires en faisant marcher ce que tu as là et là, dit-elle avec une tendresse qui la surprit elle-même tandis que sa main effleurait le front puis la poitrine de son interlocuteur. Quoi qui se soit passé ici, nous sommes les gentils:ce n'est pas nous qui sommes arrivés à l'improviste dans un camp rempli de femmes et d'enfants pour massacrer tout ce qui respire. Nous, nous n'avons fait qu'éliminer la menace.
_ Mais...Ce que voulut ajouter Jarod resta coincer au fond de sa gorge lorsqu'elle l'embrassa, prenant une initiative pour la première fois.
Ils étaient quatorze rassemblés autour de l'homme enchaîné au mur. Treize voyants assoiffés de vengeance et une quatorzième qui souhaitait que cette journée se finisse sans mise à mort supplémentaire. Mais pour cela, il fallait qu'elle se montre dure, intransigeante il fallait qu'elle conserve la confiance des siens. Alors malgré sa fatigue tant mentale que physique, malgré sa propre peur, Sorc'ha s'avança et agrippa Lyle par les cheveux, le forçant ainsi à relever la tête. La jeune fille savait que son regard d'animal traqué affecterait l'assemblée qui lui faisait face. Tous comme les Caméléons, les Voyants souffraient d'une empathie sur-développée et la jeune voyante avait l'intention d'utiliser celle-ci à l'avantage de Lyle.
_ Voici celui qui a fait de notre vie un enfer pendant toutes ces années. Voici celui qui a tenté de nous briser corps et âme. Voici le Bourreau. Que voyez-vous ?
Sorc'ha se méprisa un peu de les manipuler de la sorte. Elle savait très bien comment les mots qu'elle avait employés allaient résonnaient dans les esprits de ses compagnons, comment l'apparence pitoyable de leur prisonnier et son attitude brutale orienteraient leur raisonnement. Mei Li et Christobal ne furent pas les premiers à arriver à la conclusion qu'elle leur avait imposée, mais ils furent les premiers à oser la contester à voix haute :
_ Sorc'ha, tu n'as pas le droit de ressentir la moindre pitié pour cette chose ! Il avait perdu le droit de se considérer comme un être humain avant même d'être adulte, s'indigna la frêle asiatique, sa voix rendue tremblante par la fureur.
_ Si j'avais su ce que tu comptais en faire, je l'aurais abattu moi-même tout à l'heure, gronda Christobal, avant de faire un pas en avant, qui poussa Lyle à se recroqueviller autant que ses chaînes et la prise de Sorc'ha le lui permettaient.
_ Nous aurions pu devenir comme lui nous pouvons toujours sombrer aussi profond que lui si nous n'y prenons garde, dit celle-ci avec un calme qui ne trompa personne. Disons que je vous le laisse pendant que je travaille sur le projet Chaos avec Jarod, Ethan et Miss Parker vous pourriez le tourmentez et le torturer de toutes les manières et avec tous les moyens imaginables et aussi longtemps qu'il lui resterait un souffle de vie. Comme vous êtes nombreux, vous pourrez même vous relayer pour pouvoir vous occuper de ceux qui vous sont chers vous croyez vraiment que c'est ce que vous voulez ?
Elle attendit patiemment qu'ils visualisent ce qu'elle venait de dire : le délectable sentiment d'anticipation lié aux choix des instruments et de la procédure, la jouissance d'infliger la douleur à celui qu'ils considéraient tous comme leur bourreau principal, l'assouvissement d'une revanche qu'ils continuaient à désirer malgré tous les changements qu'avaient connu leurs existence depuis qu'ils avaient réussi à s'échapper du Centre, l'enivrante liberté de pouvoir faire subir à l'homme enchaîné tous les sévices que leur imagination enfiévrée leur faisait entrapercevoir. Et puis lorsque l'image de leurs enfants se superposa aux cris de souffrance, au sang et à la vision des chairs meurtries, la honte et un certain effroi s'inscrivirent dans les yeux des treize voyants. Silencieux, ils quittèrent rapidement le cachot, comme s'ils craignaient de succomber à la tentation et de perdre leur âme le dernier à quitter la pièce, Christobal se retourna brièvement pour lancer :
_ Fais en ce que tu veux on s'en lave les mains.
Sorc'ha soupira, soulagée, malgré la culpabilité qui lui tordait l'estomac.
_ Pourquoi as-tu fait ça, demanda Lyle.
_ Parce qu'il est de mon devoir de les empêcher de se faire du mal à eux-mêmes. Et parce que je te dois l'existence de l'être qui m'est le plus cher au monde. Félicitation, Bobby, dit-elle d'un ton ironique. Tu es papa d'une adorable petite fille. Elle a cinq ans
Lyle la crut sans la moindre difficultés. Il se souvenait fort bien des « échantillons génétiques » de natures très diverses qu'on lui avait demandé lors de son arrivée au Centre et se demandait encore si l'enfant mis au monde par Brigitte n'était pas le sien. Mais lorsqu'il regardait cette jeune fille à peine sortie de l'adolescence dont il connaissait parfaitement le caractère bien trempé, il se demandait pourquoi elle avait mené à terme cette grossesse non désirée, sacrifiant beaucoup de sa sécurité et sa mobilité à un être qui lui rappellerait toujours l'homme qu'elle haïssait le plus au monde.
_ Je ne hais pas Lyle, tu ne le mérites pas je te plains et je te méprise à peu près en proportions égales, continua la voyante qui avait visiblement suivi le cours de ses pensées. Tu aurais pu être un autre homme, un homme meilleur. Et je veux te laisser cette chance, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la porte.
_ Comment ça ?
Il n'y eut pas de réponse la voyante se contenta d'hésiter quelques secondes, la main sur l'interrupteur, mais finalement quitta les lieux en laissant la lumière allumée. Lyle en ressentit un tel sentiment de reconnaissance qu'il en fut étourdi.
