Et les jours s'écoulèrent comme l'eau du fleuve, paisibles et irréels. Bobby et Dai Lan poursuivaient leur petit bonhomme de chemin, étroitement surveillés par l'ensemble du campement tandis que leur thérapie avançait. Sydney et Sorc'ha avait déjà estimé qu'ils pouvaient faire évoluer Lyle, la première étape de réassurance étant accomplie. Dai Lan cependant avait émis le souhait de ne pas grandir, prouvant si besoin était qu'elle n'était pas encore prête à quitter la prime enfance, même si le psychiatre et sa jumelle s'employaient à lui faire surmonter ce premier blocage. Les deux patients passaient beaucoup de temps ensemble, jouant ensemble comme les enfants qu'ils étaient redevenus. Angelo ne les quittait pas d'une semelle, conscient de la volatilité de l'humeur de ses deux protégés et de la nécessité de leur assurer la plus grande sécurité émotionnelle. Mais l'empathe ne pouvait toujours être après les deux patients qui semblaient s'être donné le mot et disparaissaient fréquemment dans un étage supérieur de la canopée. Il ne lui restait alors qu'à faire de son mieux pour les relocaliser sous les regards parfois ironiques de Yara. L'Amérindienne, de dix ans sa cadette, avait eu un coup de foudre pour l'empathe qui n'en était toujours pas revenu. Elle l'avait donc accueilli dans sa hutte et l'assistait fréquemment dans sa mission de surveillance, les retrouvant toujours quelque soit leur cachette du moment. Angelo appréciait la présence de la jeune femme qui, bien que plutôt taciturne, présentait au monde un visage souriant et des yeux plein de ces éclats de rire qu'elle ne laissait que trop rarement s'échapper de ses lèvres. Mais il ne pouvait ignorer la douleur qu'elle cachait au fond d'elle, celle de ceux qui ont perdu ceux qu'ils aimaient à un âge trop tendre. L'empathe l'avait déjà ressenti chez Jarod et Sydney, puis chez Miss Parker, comme si cette souffrance était une maladie contagieuse qui se propagerait inexorablement, n'épargnant rien ni personne. Angelo savait que le Centre lui avait pris bien plus qu'aux autres, mais parfois, il bénissait sa mémoire défaillante qui lui épargnait ce mal qui rongeait ses amis. Angelo espérait qu'avec beaucoup de temps, d'amour et la patience infinie dont il saurait faire preuve, Il parviendrait à dissiper le ténèbres qui hantaient Yara. Mais pour l'instant, l'empathe devait faire face au trouble des deux jeunes gens qu'il avait sous sa garde. Dans les branches au-dessus de leurs têtes, des éclats de voix attirèrent l'attention du couple . Yara finit par lui adresser un regard interrogateur . si la jeune femme saisissait bien l'intonation, le sens de l'échange en anglais lui échappait. A vrai-dire, avec la distance, Angelo percevait surtout les ondes de colère froide émises par Bobby ainsi que les secousses de plus en plus violentes qui agitaient les frondaisons. Un cri bref se fit entendre et l'empathe bondit en avant, à l'extrême bord de la passerelle, juste à temps pour récupérer Dai Lan qui venait de faire une chute de trois mètres, chute qui auraient très bien pu se terminer par une prise de contact beaucoup plus brutale avec le sol de la forêt, trente mètres plus bas. Le choc fut rude et l'empathe vacilla au bord du vide durant quelques fractions de secondes qui lui parurent interminables . Yara s'était précipitée à sa suite et la frêle jeune femme les tira en arrière avec une énergie insoupçonnée, née de la peur qu'elle avait ressenti en voyant celui qu'elle avait choisi comme compagnon sur le point de chuter.
Il y eut du mouvement dans les branches et Bobby apparut, les yeux agrandis par l'appréhension. Lorsqu'il vit qu'ils étaient tous sains et saufs, le visage de l'homme-enfant trahit un soulagement certain.
_ C'était un accident ! Je ne voulais pas … j'étais...
_ Plein de colère, compléta calmement Angelo.
_ J'aurais du faire plus attention, admit Bobby dans un souffle, yeux baissés.
_ Il faut que tu vois Sorc'ha. Tu peux marcher, demanda l'empathe à Dai Lan qu'il tenait toujours dans ses bras. Comme la jeune fille inclinait la tête, il la déposa délicatement sur le sol. Viens, il faut y aller, ajouta-t-il en faisant signe à l'autre. Bobby les suivit sans résistance
Ce fut de bruyantes récriminations qui la tirèrent de sa tache. Sorc'ha n'eut aucun mal à reconnaître la voix de Mei-Li, déformée par la colère et la crainte. Elle entendit aussi la voix tranquille de Sydney qui tentait de l'apaiser. La jeune fille abandonna la table recouverte de plans et des notes qu'elle étudiait depuis le début de la matinée et sortit sur le seuil de la hutte. Elle n'eut pas à aller très loin . l'altercation se dirigeait droit sur elle.
_Il aurait pu la tuer !
_ Bobby est conscient d'avoir mal agi, Mei Li, assura Sydney.
Sorc'ha remarqua que Dai Lan avait l'air aussi coupable que Bobby.
_ Mei Li, calmes-toi. Que s'est-il passé ?
_ C'est …
_ Mei Li, je voudrais entendre leur version, la coupa Sorc'ha. Alors, les enfants ?
_ Bobby ne voulait pas jouer avec moi, révéla spontanément Dai Lan. Et il m'a poussée !
_ Bobby ?
_ Elle me colle toujours ! Elle veut toujours faire la même chose que moi, elle ne me laisse jamais tranquille ! Je voulais juste qu'elle parte !
La tirade de Bobby trahissait l'intense exaspération qui avait failli provoquer un drame quelques minutes plus tôt.
_ Je vois. Laissez-nous, cette affaire ne nécessite pas un tribunal. Je vais discuter un peu avec Bobby et Dai Lan et ensuite, tout cela sera fini.
Sydney entraîna Mei Li qui ne le suivit qu'avec réticences . Angelo et Yara s'éloignèrent de leur coté.
_ Venez, on va s'asseoir à l'intérieur, dit la voyante . une fois dans la hutte, elle attrapa une gourde suspendue à un crochet et trois timbales qu'elle disposa sur la table basse après en avoir retiré les documents qui en couvraient la surface. Quelqu'un veut du jus de fruit ?
Les autres acquiescèrent d'un même mouvement de tête et elle versa le contenu de la gourde dans les trois gobelets.
_ Bobby, expliques à Dai Lan ce que tu as ressenti juste avant de la pousser.
_ J'étais en colère parce qu'elle refusait de me laisser seul, admit l'homme.
_ Dai Lan , pourquoi suis-tu Bobby ?
_ Il fait toujours des trucs super ! Moi aussi je voulais voir les ouistitis ! Et les colibris ! Le ton était vindicatif mais la jeune fille avait aussi les yeux baissés. Elle se sentait visiblement coupable d'avoir causé des problèmes à son compagnon.
_ Dai Lan, est-ce que Bobby voulait que tu l'accompagnes, demanda Sorc'ha, impitoyable, se retenant difficilement de sourire devant la moue boudeuse de la jeune fille. La voyante se rappelait la fillette extravertie qu'elle avait rencontrée quatorze ans plus tôt à leur arrivée au Centre et elle s'était réjouie comme tous les autres de la voir reparaître. Mais en voyant la grimace de son vis à vis, elle se rappelait aussi avec une grande acuité pourquoi elle avait toujours eu une nette préférence pour Mei Li. Les caprices fréquents de Dai Lan la rendait souvent difficile à vivre.
_ Dai Lan, est-ce que Bobby t'a dit de le laisser seul, insista-t-elle alors que son interlocutrice restait silencieuse.
_ Oui, finit par admettre Dai Lan avec un gros soupir.
_ Tu savais donc que tu risquais de le contrarier et de le mettre en colère, n'est-ce pas ?
_ Mei Li ne se met jamais en colère, protesta Dai Lan.
_ Tout le monde ne peut pas être comme Mei Li, rétorqua Sorc'ha, riant franchement désormais, à la grande consternation de ses deux interlocuteurs. Bobby, expliques à Dai Lan ce que tu as ressenti tout à l'heure.
_ J'étais en colère parce qu'elle refusait de me laisser seul. J'étais vraiment furieux, ajouta l'homme en secouant doucement la tête. Je n'aurais jamais du la pousser. Si Angelo n'avait pas été là...
_ Nous en reparlerons plus tard, Bobby. Dai Lan, tu comprends pourquoi Bobby était en colère ?
_ Parce que je voulais rester avec lui, même s'il ne voulait, pas résuma Dai Lan d'une toute petite voix.
_ Parce que tu n'as pas tenu compte de sa volonté et que tu as voulu lui imposer la tienne, acquiesça Sorc'ha. En cela tu as très mal agi, Dai Lan. Tu peux demander quelque-chose mais si la réponse est négative, tu dois l'accepter, même si cela ne te plaît pas ou te fait de la peine. As-tu compris maintenant ?
La jeune asiatique hocha la tête en signe d'acquiescement avant de se se tournait vers son compagnon :
_ Je te demande pardon, Bobby. Je ne voulais pas te causer de problèmes.
_ Je n'ai pas mieux agi, dit celui-ci, visiblement navré. Je te demande pardon.
Sorc'ha eut du mal à ne pas sourire en les regardant s'étreindre, toute hostilité envolée. Petite fille, elle avait vécu une enfance solitaire dans l'immense villa de ses parents, sans apparentés ou voisins de son âge pour interagir avec elle. Ce n'était que lors de la création du village et de l'arrivée des premières familles, que la voyante avait pu observer pour la première fois les interactions entre enfants. Elle avait appris leur importance et ce qu'elles pouvaient avoir de formateur en en constatant les effets sur sa propre progéniture. C'était pour cette raison qu'elle avait tant insisté pour que les deux cobayes soient mis en contact. Si les interactions avec des enfants normaux auraient pu s'avérer problématiques, les deux patients, sous l'influence des drogues, avaient accepté sans résistance tant l'identité que l'on avait construite pour l'autre que celle qui avait été conçue pour eux-mêmes. Bobby et Dai Lan étaient donc les plus à même de s'entraider sur le long chemin qui devaient les amener jusqu'à l'âge adulte.
_ Dai Lan, tu peux partir maintenant. Bobby, nous avons encore à discuter, ajouta la voyante alors que l'autre fille quittait la hutte.
Ils étaient maintenant seuls. Sorc'ha prit le temps de vider son verre avant de poursuivre :
_ Bobby, tu es plus âgé que Dai Lan. Tu es plus intelligent et plus fort qu'elle. Même si elle te contrarie, tu as la responsabilité de prendre soin d'elle.
_ Mais elle m'agace tellement parfois !
_ Bobby, il n'y a que les hommes mauvais qui s'en prennent aux plus faibles qu'eux au lieu de les protéger. Veux-tu devenir comme Monsieur Lyle ?
La voyante avait parfaitement pesé les mots qu'elle venait d'énoncer, mais elle ne put s'empêcher de ressentir une pointe de culpabilité en voyant le visage de son vis-à-vis se décomposer.
_ Non ! Non, je ne veux pas être comme lui ! Les yeux de l'homme s'écarquillèrent encore : Tu ne vas pas me renvoyer chez lui, hein ? Je te promets que je serais très gentil avec Dai Lan. Avec tout le monde, ajouta-t-il encore, évitant le regard de la voyante, avant de devoir reprendre son souffle.
_ Bobby...laissa échapper Sorc'ha. Elle se leva et fit le tour de la table afin de rejoindre l'homme prostré. Il n'a jamais était question d'une telle chose. Je ne vais pas non plus te punir pour ce qui s'est produit aujourd'hui. Je veux juste que tu comprennes qu'il est important que tu ne perdes pas patience et que tu ne fasses jamais preuve de violence ou de brutalité sans nécessité absolue.
Bobby plongea ses yeux dans ceux de son interlocutrice et, peu à peu, la peur disparut des siens.
_ Je comprends.
_ Dai Lan, reprit la voyante, a besoin que quelqu'un l'aide à grandir et j'aimerai que tu sois cette personne. Comment penses-tu y arriver ?
_ Il faudrait lui donner plus de responsabilités. Elle est toujours à papillonner de l'un à l'autre, sans vraiment se fixer sur rien. Je sais qu'elle est capable de faire plein de choses, insista encore Bobby, mais il y a toujours quelqu'un pour le faire à sa place. Ce n'est pas bien pour elle.
_ Alors, il va falloir que tu la guides. Que tu deviennes son professeur. Crois-tu en être capable ?
Sorc'ha observa la résolution remplacer l'étonnement sur le visage de son vis à vis. La jeune fille savait qu'il était capable du pire... mais avait fait le pari quelques semaines plus tôt que mis dans un contexte favorable, Lyle pourrait mettre son incroyable force de caractère et son imaginativité dans des objectifs plus positifs qu'élimination de ses ennemis ou la torture mentale ou physique d'un être humain.
_ Mais attention . il faudra savoir être patient et garder un contrôle parfait de toi-même. Il ne faut pas que des accidents comme celui de ce matin arrive de nouveau. Jamais, insista la voyante.
_ Je serais comme un grand frère pour elle, assura Bobby. Je ne lui ferais plus de mal. Je ne ferais plus de mal à personne, ajouta-t-il, en plantant son regard dans celui de son interlocutrice.
_ J'en suis sûre, dit celle-ci en l'étreignant.
L'homme-enfant était parti après avoir promis à nouveau d'être un véritable tuteur pur son ancienne victime et Sorc'ha le regardait rejoindre Angelo un peu plus loin, postée sur le seuil :
_ Tu peux sortir de ta cachette maintenant, Jarod.
Le Caméléon sauta de la branche où il se tenait et rejoignit la jeune fille.
_ Tu t'attendais à ce que ce genre de chose se produise, n'est-ce pas ?
_ Dai Lan est extrêmement dépendante et tout le monde lui passe le moindre de ses caprices depuis qu'elle est sortie de son mutisme avec cinq ans d'âge mental. C'était inévitable avec le tempérament de Bobby qu'il y ait un jour une crise.
_ Tu avais donc préparé ton discours ?
_ A la virgule près, admit Sorc'ha. Bobby est un gentil garçon, même s'il est un peu vif. Il ne voulait pas devenir pire que son père adoptif. C'est la seule manière qu'il ait trouvé pour survivre et lui échapper.
_ Pourquoi fais-tu tout ça, finit par demander Jarod.
_ Une jour, commença la jeune fille sur un ton lointain, Lyle est entré dans la pièce où un Nettoyeur me brutalisait . il l'a soulevé d'une seule main et lui a cogné le crâne contre le mur plusieurs reprises. Je ne sais pas ce qui l'a fait disjoncté, Jarod. Je n'en ai aucune idée. Nous avions déjà eu tellement de séances au cours des cinq années précédentes que j'en avais perdu le compte, il avait déjà essayé de me briser de dizaines de manières différentes, mais ce jour-là, quelque-chose lui a rappelé l'enfant qu'il avait été. Lyle a bien essayé de reprendre où nous en étions restés, mais il se montrait tellement distrait qu' j'ai fini par lui tomber dessus, lui prendre son arme et la lui coller sur le front en lui demandant pourquoi il faisait ça. Mon Dieu, il ne s'est même pas défendu, dit-elle avec un sourire étrange. Il est resté immobile, avec moi à califourchon sur sa poitrine et le canon du pistolet appuyé entre les deux yeux jusqu'à ce que trois Nettoyeurs arrivent et me maîtrisent. J'avais douze ans. Je ne l'ai jamais revu après et quelques mois plus tard, j'ai subi la petite intervention dont Merrique est le fruit. Je savais que je ne survivrai pas à sa naissance . on m'avait sans doute jugée trop dangereuse et le Centre voulait juste sauvegarder mon potentiel génétique avant de se débarrasser de moi. Heureusement, un autre cobaye m'a montré la voie, et nous sommes tous sains et saufs, ajouta Sorc'ha avec un sourire.
Jarod serra la jeune fille dans ses bras, conscient de la fragilité qui se dissimulait derrière l'apparence volontaire de son amie.
_ Si les choses s'étaient passées autrement, peut-être n'aurais-je jamais franchi le pas, remarqua la voyante. Je n'étais encore qu'une gosse. S'il n'y avait pas eu Merrique...
_ Si Lyle ne t'avait pas montré sa faiblesse... compléta le Caméléon. C'est pour cela que tu te sens redevable envers lui.
_ C'est beaucoup plus compliqué et beaucoup plus simple, Jarod. Il m'a permis de savoir que le Centre avait des failles et qu'il suffisait que je les exploite pour en venir à bout. Et puis, j'aime assez l'idée d'offrir un véritable frère à Miss Parker. Un membre de sa famille qui serait digne de confiance, sur lequel elle pourrait compter quelques soient les circonstances. Je sais que vous serez toujours là pour elle, continua-t-elle en faisant signe à son interlocuteur de ne pas l'interrompre. Toi, Ethan, votre père et Émilie par amour pour vous, ta mère au nom du souvenir de la sienne. Mais si elle reste la seule ramification à peu près saine de la famille Parker, je crains que cela ne la détruise peu à peu.
Jarod inclina la tête, peu surpris que la voyante ait perçu l'immense solitude de la jeune femme.
_ Tu veux lui montrer que le mal qu'a fait le Centre peut être réparé. Avec Lyle comme cobaye.
_ J'ai fondé beaucoup d'espoir sur la réussite de ce programme, tu sais. Et je m'engage jamais à la légère. Il réussira.
Le Caméléon regarda à son tour Bobby qui discutait avec Angelo. Ce dernier l'écoutait, la tête un peu penchée . en dehors ce signe d'attention, l'attitude de l'empathe ne trahissait aucune trace de la nervosité et de la crainte qu'il avait toujours manifestées en présence de Lyle. Angelo n'avait jamais rien dit mais il savait : Bobby n'était pas Monsieur Lyle.
Bobby tint parole. A partir de cette discussion, il prit soin de sa protégée, lui offrant sécurité et stabilité, tout en lui définissant les limites que l'entourage de la jeune fille peinait à lui imposer. Sous l'influence l'un de l'autre, les deux patients firent des progrès rapides. Des progrès si rapides que quinze jours plus tard, le développement de l'esprit de Dai Lan avait rejoint celui de son corps. C'était devenu une jeune fille pleine d'assurance, à l'esprit affûté et au vif sens de la répartie. Mei Li qui avait d'abord trouvé l'idée de Sorc'ha de confier sa sœur à son son ancien bourreau complètement démente en était venue à témoigner une certaine estime à l'homme qu'elle avait pourtant haï pendant la majeure partie de sa vie.
_ J'aimerai juste qu'elle ne le regarde pas avec ces yeux de Chimène, avoua-t-elle un jour à Sorc'ha alors qu'elles effectuaient la corvée de lessive qui leur avait été attribuée ce jour-là. Heureusement, Bobby ne voit que toi.
La voyante blonde fixa sa compagne, stupéfaite. Elle comprit rapidement que Mei Li était tout ce qu'il avait de plus sérieuse.
_ Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
Un éclat de rire échappa à l'Asiatique qui laissa retomber le linge qu'elle s'apprêtait à plier.
_ Il t'a proposé de te remplacer à la laverie, il est toujours aux petits soins avec toi, toujours disponible pour garder Merrique, toujours prêt à t'accompagner faire une ronde au point que Rowan vous a marqué comme binôme sur le planning ! Même son égocentrique de jumelle s'est aperçue qu'il se trame quelque-chose.
_ Je bosse trop en ce moment pour voir plus loin que le bout de mon nez, grommela Sorc'ha.
_ Le projet Chaos, demanda Mei Li, compréhensive. Elle savait que la jeune fille avait entrepris de reprendre chaque élément du dossier avec le jeune demi-frère de Jarod et Miss Parker et les deux voyants prenaient souvent leur déjeuner à l'écart du reste de la communauté, poursuivant leur mission tout en répondant à leurs besoins physiologiques.
_ Le projet Chaos, confirma Sorc'ha d'un ton las. Cela fait presque dix semaines et nous n'avons réussi qu'à confirmer la vision des autres, sans trouver le moindre élément d'explication. Pour une raison inconnue, le Centre et tout ce qu'il contient vont disparaître dans quelques semaines, quelques mois au maximum et nous ne comprenons toujours pas comment cela pourrait se produire.
_ Est-ce vraiment si grave ? Enfin, je veux dire, c'est le but que nous nous étions fixé, alors que cela se produise avec ou sans notre intervention, c'est plutôt une bonne chose, non ?
_ Le problème, même si on oublie les pertes humaines, dit Sorc'ha avec une ironie perceptible, c'est qu'un organisme tel que le Centre ne disparaît pas ainsi sinon pour mieux prospérer dans un autre lieu. C'est la technique du calamar qui projette un nuage d'encre pour mieux disparaître. Sans compter les informations que nous voulons récupérer sur les serveurs internes et qui seront perdues à jamais si nous ne reprenons pas le contrôle de la situation. Il ne reste qu'une solution.
Mei Li réfléchit quelques secondes, suivant le raisonnement de son interlocutrice :
_ Il nous faut de nouvelles informations. Des informations que seules quelqu'un de l'intérieur occupant un poste à haute responsabilité pourrait nous fournir. Lyle pourrait avoir ce genre d'informations, reprit la brune après une silence.
_ Mais il est trop tôt pour envisager de lui demander sa coopération. Bobby est loin d'être stabilisé. Et nous n'avons aucune certitude qu'à terme il aura une réelle influence sur la personnalité de son porteur.
_ Ça peut paraître bizarre, mais j'appréhende un peu le moment où on fera sortir cet homme de sa transe. Nous pourrions perdre un membre vital de la communauté.
_ J'en suis très consciente, fit Sorc'ha.
Sydney écoutait Dai Lan parler. La jeune fille ne le quittait pas des yeux, cherchant dans ceux du psychiatre, la confirmation qu'elle n'était pas en train de devenir folle. Les images, les voix, la peur et la souffrance qui remontaient par vagues de son inconscient avaient si peu de rapport avec ce qu'elle se rappelait de sa vie que la jeune voyante ne comprenait pas comment de telles horreurs pouvaient hanter son esprit. Pour Sydney, l'heure était grave. Il avait étudié avec Jarod, Mei Li et Kazuo plusieurs scenarii : le plus optimiste était celui où un beau matin leurs patients se réveillaient en ayant intégré de manière équilibrée leurs deux personnalités et les deux jeux de souvenirs qui allaient avec, le plus pessimiste étant évidemment celui où la thérapie restait sans effet sur les sujets. Dai Lan présentait un état psychique intermédiaire : la personnalité qu'ils avaient façonnée avec soin durant des semaines était maintenant assez mature pour explorer les zones d'ombres de sa mémoire et passer outre le traumatisme qui l'avait enfermée dans le mutisme pendant plus de dix ans. Le tout était de savoir si la jeune fille pouvait assimiler la totalité de son expérience au Centre ou s'il était nécessaire de freiner cette prise de conscience, au risque que sa psyché se fracture.
_ Dai Lan, quelles impressions te laissent ces visions ?
_ Celle d'expériences vécues. De la réalité, insista la jeune asiatique. Mais ce n'est pas possible, n'est-ce pas ? J'ai presque toujours vécu ici...
_ Cela fait quatre ans, la corrigea doucement Sydney. Veux-tu en savoir plus ou penses-tu que c'est suffisant pour l'instant ?
Dai Lan resta silencieuse un long moment. Même si son interlocuteur n'avait pas directement affirmé que les images qui envahissaient son esprit étaient des souvenirs réels, la jeune fille était assez intuitive pour le déduire de son attitude. Et s'il disait vrai, c'était près de quinze ans de sa vie qui avaient disparu dans les limbes. Dai Lan ignorait qui elle avait été durant cette période, mais aujourd'hui, elle se sentait capable d'affronter son passé.
_ Je que l'on me dise ce qui m'est arrivé. Et que l'on ne me cache rien, ajouta-t-elle d'un ton résolu comme elle lisait encore le doute dans les yeux de son interlocuteur.
_ Alors, nous allons avoir besoin de celle qui te connaît le mieux, annonça Sydney. Il utilisa le talkie-walkie qui lui avait été fourni lors de son arrivée pour contacter Mei Li. Celle-ci arriva quelques minutes plus tard, la mine soucieuse . c'était elle qui avait conseillé à sa sœur de discuter avec le psychiatre des réminiscences inquiétantes qui troublait son esprit. Elle s'était donc attendue à cette convocation.
_ Mei Li, je voudrais savoir ce qui s'est passé depuis ce jour ou des hommes en noir sont venus nous chercher à l'école. Tout, insista encore Dai Lan en voyant le visage de sa sœur se fermer.
Par cette communion d'esprit qui est le propre des couples gémellaires, Mei Li, mieux encore que Sydney, perçut la détermination de sa jumelle. Alors elle dit tout, l'enlèvement, la séparation et l'enfermement, les tortures physiques et mentales de plus en plus poussées, le jour où elle avait vu les gardes ramener le fantôme mutique de sa sœur. L'oppression quotidienne que seul l'espoir de s'échapper rendait supportable. Savoir céder au bon moment pour diminuer la pression, mais rester inébranlable sur ce qui compte vraiment. Prendre son mal en patience et serrer les dents jusqu'à ce que l'ambiance de terreur du jour envahisse les rêves de la nuit, les transformant en cauchemars. La manière dont Sorc'ha avait su les rassembler, les avait poussés à s'appuyer les uns sur les autres, à former un esprit unique qui assurait leur protection et préserver leur santé mentale. La découverte de la grossesse de Sorc'ha et la manière dont ils avaient planifié sa fuite. L'attente durant presque deux ans d'une explosion qui ferait sauter les barreaux de leur prison. L'arrivée au village qui ne comptait alors qu'une trentaine de Yuri. Les débuts précaires, puis la toile d'influence qui se développe, s'étend, se développe au fur et à mesure qu'ils gagnaient de nouveau alliés à leur cause. Les enfants qui apportent une nouvelle lumière et de nouvelles motivations. Mais toujours, cette volonté de voir la chute du Centre.
Dai Lan écouta avec une attention presque douloureuse. Elle devait faire face aux souvenirs qui remontaient au niveau de sa conscience et à la souffrance passée de son double. Plusieurs fois, Sydney avait fait signe à Mei Li de ralentir, mais à chaque fois Dai Lan avait donné des signes d'impatience, si bien que sa sœur reprenait rapidement son rythme de croisière, jusqu'à ce que finalement, le flot de mots ne se tarisse de lui-même. Dai Lan posa encore quelques questions auxquelles Mei Li répondit avec la même précision clinique qui avait caractérisé son récit. Lorsqu'il n'y eut plus que le silence, les deux filles s'enlacèrent :
_ J'aurais du être là pour toi, comme tu as été là pour moi toutes ces années. J'étais la plus forte de nous deux, celle qui va au-devant du danger.
_ Peut-être nous as-tu tous protégés sans le savoir, Dai Lan. Ils n'ont plus jamais laissé les gardes aller aussi loin avec nous après ce qui t'est arrivé.
_ L'homme qui les commandait... c'était Bobby, reprit Dai Lan.
_ Lyle, corrigea Mei Li.
_ Vous lui avez injecté le même cocktail qu'à moi, devina sa jumelle.
_ Et nous allons continuer à le lui injecter pendant quelques temps encore, annonça prudemment Sydney.
_ Vous ne pourriez pas le laisser sous traitement indéfiniment, demanda Dai Lan. J'aime beaucoup Bobby et je ne veux pas le perdre.
_ Dai Lan, nous avons besoin des informations que pourrait nous fournir Lyle, dit sa jumelle.
_ Et nous ne pouvons pas droguer ad vita aeternam un homme contre sa volonté, ajouta Sydney. Sans compter que nous ne savons quels effets auraient à long terme les drogues Yuri. Nous pourrions lui faire beaucoup de mal en voulant conserver Bobby ainsi.
Bobby était bien loin de ces préoccupations. Pour l'instant, une seule et unique chose le préoccupait : réussir à convaincre un troll d'un mètre de haut de bien vouloir fermer ses magnifiques yeux verts. Mais Merrique avait hérité de la ténacité de ses parents et elle ne se laissa pas facilement convaincre. Finalement, ce fut l'épuisement qui eut le dernier mot.
_ Alors, demanda Sorc'ha, rieuse.
_ C'est dur d'être parent, avoua Bobby. Ça ne va pas, s'inquiéta-t-il en la voyant devenir toute blanche.
_ Je crois que j'ai eu une faiblesse passagère. Ça va beaucoup mieux maintenant, affirma Sorc'ha en faisant de son mieux pour dissimuler son trouble. Le reste de la soirée se passa sans incident.
