Chapitre 2
Il y avait toujours un décalage de quelques instants entre l'éclair qui déchirait le ciel et le coup de tonnerre qui déchiquetait le silence, la situation n'était guère différente entre une révélation et la réalisation qui devait inévitablement suivre… Un décalage dans lequel semblait se complaire son cobaye préféré tandis qu'il continuait d'arborer ce sourire niais…
Dans d'autre circonstances, elle aurait sans doute trouvé sa mimique amusante, mais le caractère artificiel et forcé de son expression béate ne faisait illusion pour personne, que ce soit l'acteur ou son unique spectatrice…
Si elle avait eu plus de cynisme que d'humanité, elle aurait sans doute fait quelques remarques désobligeantes sur la lenteur que prenaient les cellules grises d'un détective pour se mettre en branle, mais ce n'était pas un problème de compréhension qui avait réduit son interlocuteur au silence…
« Qu'est…ce que tu veux dire par là ? »
Shinichi Kudo réclamait des éclaircissements en complément d'une réponse laconique, sans chercher à dissimuler le moins du monde son scepticisme ni l'outrage occasionné par le sous-entendu qu'il faisait mine de ne pas avoir compris… Une première pour lui, sans doute, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'appréciait pas d'être de ce côté-là de la barrière…
« Ces informations que tu avais si douloureusement acquises, quelques semaines plus tôt, au cours de ton infiltration dans un de leurs laboratoires… Si j'ai passé des nuits blanches dans le sous-sol de la maison du professeur dès le lendemain, ce n'était pas pour confectionner un remède contre le cancer, tu sais ? C'est bien dommage avec le recul, j'aurais sans doute eue plus de chance d'aboutir à un résultat positif… »
« Tu m'avais dit que tout ce qu'il te manquait pour cet antidote, c'était la formule de l'apotoxine, non ? »
Haibara soupira en se retournant vers la fenêtre, contempler un détective en train de faire le deuil de ses illusions n'était pas un spectacle aussi agréable qu'elle se l'était imaginé quelquefois, et le serait sans doute encore moins quand il passerait au-delà de la phase du déni.
« Oui, et c'est ce que tu m'as donné… Tu as même poussé le zèle jusqu'à me fournir les recherches ultérieures menées par mes ex-collègues après mon départ… Des recherches qui n'étaient entravées ni par l'absence de moyen ni par la présence de scrupule, contrairement à mes tâtonnements dans le sous-sol du professeur Agasa. Ne vas pas t'imaginer que j'ai pris ton cadeau à la légère ou, inversement, que j'ai pris les conclusions de mes remplaçants pour argent comptant, j'ai passé des nuits blanches à passer cette masse de donnés au peigne fin, à la recherche de la moindre petite erreur, du moindre petit chainon manquant auquel s'accrocher, et la conclusion que j'en ai tiré… »
Si Kudo se payait le luxe de regarder ses adversaires les yeux dans les yeux quand il creusait la tombe de leurs alibis, il était sans doute normal de se hisser à sa hauteur tandis qu'elle planterait le dernier clou dans le cercueil du détective. Aussi se décida-t-elle à s'arracher au spectacle réconfortant de l'aurore, pour consacrer son attention à celui qui assistait au crépuscule de son ancienne vie.
« Tu sais… Ran t'avait demandé ce que tu ferais si la seule manière d'arrêter un assassin…était de trahir un de tes proches… Elle n'a pas oublié ta réponse, loin de là, et c'est bien pour cela que je peux te la remettre en mémoire à mon tour… même si ma perspective est évidemment à l'opposé de la tienne… J'ai cherché un moyen de remonter le cours du temps pour ressusciter au moins une des victimes de mon poison… Pour la seconde fois et avec beaucoup plus de zèle qu'au cours de la première, je me suis épuisée à traquer le moindre indice, même le plus vague et le plus circonstanciel possible, qui pourrait démontrer que Shinichi Kudo puisse être encore de ce monde, avant de signer son avis de décès… Ce n'est pas du côté de l'avenir qu'il faudra te tourner si tu veux le revoir… Et cette fois, je n'ai plus aucune raison de falsifier mon diagnostic, crois-moi. »
Bon, ce n'était pas tout à fait vrai en ce qui concernait la dernière affirmation… Mais c'était un de ces moments où l'expression Be careful what you wish for prenait tout son sens…
« Tu étais aussi persuadée que la seule manière pour toi de survivre à l'organisation était la fuite, non ? »
Qu'est-ce qu'elle devait déchiffrer dans ce sourire qu'il parvenait encore à lui adresser ? S'accrochait-il au moindre fragment d'espérance qui restait à sa portée tel un naufragé étreignant sa planche de salut tant qu'il lui en restait une? Ou lui faisait-il le cadeau empoisonné d'une confiance bien mal placée?
« Ce n'est pas parce que tu avais raison que j'ai tort… »
« Si j'en juge à la jurisprudence que tu m'as laissé, j'ai de bonne raisons de croire qu'il t'arrive trop souvent de préférer la mort à la confrontation, non?»
Une pique qui laissa un arrière-goût amer, aussi bien pour celui qui la décocha que pour celle qui la reçut en plein cœur. Pendant quelques instants, la victime de son réquisitoire l'encaissa avec le même regard désenchanté qu'elle lui avait adressé jadis, alors qu'elle était dans les bras de l'inspecteur Takagi. Et cette fois, le spectacle ne se glissa pas dans la conscience tranquille de celui qui avait inoculé une médecine, cruelle mais nécessaire, à une patiente récalcitrante qui ne pouvait pas s'offrir le luxe de se soustraire indéfiniment à son traitement.
Si la métisse inclina légèrement la tête, c'est avec un sourire désabusé qu'elle contempla les deux mains qu'elle avait jointes, maintenant que ses doigts ne s'entremêlaient plus à ceux de Conan.
« La petite fille aurait dû savoir qu'à force de crier au loup… Enfin… Mais si tu veux que je passe le restant de ma vie à m'enchainer à des recherches stériles en guise d'expiation pour mes crimes, je suppose que je n'ai pas mon mot à dire, là-dessus…»
En temps normal, le détective aurait sans doute apprécié de voir une criminelle se lancer dans l'ascension de son purgatoire, et une joute verbale avec Haibara qui s'achevait par une concession de sa part n'était pas supposée rentrer dans la catégorie des désagréments de la vie, mais cette fois…
« Pourquoi est-ce que tu t'obstines toujours à déclarer forfait dès le départ ? Avant d'essayer, tu n'as aucun moyen de savoir… »
La chimiste balaya l'objection du détective d'un geste désinvolte.
« L'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence, je sais, pas la peine d'apprendre son métier à une scientifique, et ce n'est pas moi qui détiens la clé de ta boite de Pandore… Tu es libre de la laisser ouverte jusqu'à la fin de ta vie ou de la mienne… Mais si tu m'autorise à te restituer une petite leçon que tu m'as donnée, et dont tu sembles avoir besoin à ton tour, les portes de l'enfer sont verrouillées de l'intérieur… Notes que ne me dérangerait tant que ça de le partager avec toi. Après tout, ça ne serait qu'un retour à la case départ pour nous, non ? Sauf que je ne suis pas certaine que ce soit ce que tu souhaites alors prends la peine d'y réfléchir un peu.»
Conan referma les doigts sur le montant métallique du lit d'hôpital avant de le comprimer jusqu'à s'en blanchir les articulations.
« Contrairement à ce que tu t'imagines, je ne cherche pas à te piéger… »
« Je sais, tu n'as pas spécialement l'intention d'emmurer Shiho Miyano dans le laboratoire de Sherry jusqu'à la fin de ses jours, et je ne cherchais pas non plus à assassiner Shinichi Kudo quand j'ai conçu ce poison… Cela ne change rien au résultat final… »
La tension demeura, aussi bien dans l'atmosphère que dans la main du détective avant qu'il ne se décide finalement à la relâcher dans un soupir résigné.
« Tu ne peux pas me faire cadeau d'un je plaisantais, tu te sens mieux ? »
Tournant la tête vers son détective, la métisse l'inclina légèrement pour le contempler avec un sourire énigmatique.
« Je crois que je vais faire mieux que ça, Kudo… Parce qu'au final, si je prends la peine d'y réfléchir, la clé de cette boite n'est pas entre tes mains finalement… Alors, pour compenser la promesse que je n'ai pas pu tenir, laisses-moi t'en faire une autre. Il n'y aura pas d'antidote… Même plus d'antidote temporaire. Oh tu es libre de me séquestrer à ton tour, pour voir combien de temps je pourrais tenir mon piquet de grève, mais laisse-moi te rappeler que les derniers à avoir tenté s'y sont cassé les dents... Si tu préfères, tu pourras m'agripper cette blouse d'hôpital, et me cracher au visage un c'était si facile pour toi de concevoir ce poison, alors pourquoi est-ce que tu as été incapable de créer cet antidote, hein ?, si ça peut t'aider à avaler cette pilule là… Eh, je serais mal placée pour te le reprocher, après tout, non ? Et si toi aussi, tu as des larmes pour venir t'irriter à ce moment-là, ne les retiens pas, va, je te promets de ne pas les boire goulument… »
Si Conan avait écarquillé les yeux au début du monologue de la meurtrière de Shinichi Kudo, il les plissa dans une expression appropriée au souvenir qu'on venait d'exhumer de sa mémoire.
« Tu y perdrais au change si je te rendais la monnaie de cette pièce là, non ? »
Le pli moqueur des lèvres d'Haibara s'atténua sans pour autant s'effacer.
« Je le sais bien… Mais ce n'est pas une reconnaissance de dette que je te tends, Kudo, c'est mon dernier cadeau, et il n'est pas aussi empoisonné que tu le crois… Si quelqu'un ne se décide pas à jeter la dernière pelletée de terre sur le cercueil d'un détective à ta place, je crois bien qu'Edogawa va se décomposer à l'intérieur à force de s'agripper à ce cadavre… »
Shinichi trouva la force de sourire à cette plaisanterie involontaire qui était faite à ses dépens.
« En un sens, ce serait approprié…mais dans une histoire écrite par Edogawa, c'est plutôt la meurtrière qui finirait par être victime d'une affection démesurée pour le cadavre de sa victime… »
Ce fût au tour d'Haibara de se retrouver dans la trajectoire d'une plaisanterie dont l'auteur n'avait pas prévu la signification qu'elle prendrait pour sa cible…du moins l'espérait-elle…
« Qu'est-ce que je suis supposé comprendre par là ? »
« En dehors du fait que Conan Doyle n'est pas le seul écrivain de roman policier à figurer à mon répertoire, quoique puisse s'imaginer certaines ? »
Retirant les lunettes qu'il avait héritées de son père, Conan s'amusa quelques instants à faire miroiter la lueur de l'aurore sur leurs verres, avant de lever les yeux vers son interlocutrice pour révéler un regard dépourvu d'illusions, positives comme négatives.
« Tu ne crois pas que de ton côté, il est temps de laisser Sherry reposer en paix, maintenant que tu n'as plus besoin de jouer ce rôle devant qui que ce soit ? Tu n'as plus de collègues à qui donner le change, et il y a bien un moment où le détective doit admettre ses limites sans qu'une fillette fasse semblant de lui pointer un révolver vers la tempe en prétendant qu'il en sortira autre chose que des fleurs, si je poussais les choses trop loin… »
Fallait-il le laisser vivre dans le mirage qu'elle avait bluffé, ce soir-là ? D'un autre côté, et avec le luxe du recul, peut-être qu'il ne la sous-estimait pas tant que ça… A moins que le terme surestimer soit le plus approprié ? Quelle importance, au fond ?
« Il n'y aurait pas toujours eu de petit garçon pour t'éloigner d'une bombe, que ce soit dans un bus ou au sommet d'un immeuble en flamme… Te condamner à vivre parce que tu n'avais plus la force d'aller de l'avant, est-ce que ça aurait suffi ? Tu connais la réponse aussi bien que moi. De mon côté, je pourrais claquer la porte de cette chambre, après t'avoir accusé, une toute dernière fois, d'être incapable d'assumer tes responsabilités. Le seul antidote que tu peux encore m'offrir pour pallier les effets de ton poison…et la seule manière qu'il te reste d'apaiser un peu ta culpabilité de n'avoir pas trouvé mieux…»
Haibara tenta bien de rétorquer mais le détective la réduisit au silence, non pas en effleurant ses lèvres du doigt mais en frappant son front d'une pichenette que n'aurait pas renié Kogoro Mouri.
« Et tu sais quoi ? Je n'ai pas besoin d'antidote, en tout cas pas de celui-là, idiote. »
Dans d'autres circonstances, la petite familiarité que s'était autorisé Conan aurait fait instantanément baisser la température de la pièce de quelques degrés significatifs en plus d'aiguiser instantanément le regard d'une certaine fillette, donnant une crédibilité non négligeable à la possibilité qu'elle pouvait réellement le tuer simplement en le transperçant avec… Mais sur le coup, un observateur extérieure aurait réellement eu l'impression de contempler une fillette de huit ans, encore hébétée de s'en tirer à si bon compte après avoir anticipé le pire de la réaction de ses parents.
Une impression qui ne manqua pas d'arracher un sourire railleur mais attendri à celui qui lui avait adressé cette réprimande. Un sourire qui résista au regard sceptique de sa cible, l'instant suivant.
« Tu n'as pas besoin de me jouer cette comédie, tu sais ? Après tout, tu serais en droit de m'en vouloir… »
« Haibara as bien réussi à pardonner au détective qui n'a pas été capable de sauver Akemi Miyano, non ? Alors Conan peut sans doute faire l'effort d'en faire autant avec la scientifique qui n'a pas réussi à sauver Shinichi Kudo…»
Les émotions qui se reflétèrent dans les yeux d'une métisse n'avaient jamais paru aussi opaques à celui qui essayait tant bien que mal de les identifier. Un mystère qui s'obstina à demeurer, avant qu'une fillette ne le dissipe par un sourire un peu trop mature pour son âge.
« Cela te prendra plus de temps que ça pour faire ton deuil, tu sais… »
« Oui, mais tu sais ce qu'on dit dans le pays natal de mon idole… »
« A journey of a thousand miles begins with a single step. C'est aussi le pays de ma mère, je te rappelle. Et pour ta culture personnelle, cela fait partie de ces petites choses que mes ancêtres ont pillées lorsqu'ils ont envahi la Chine… Tâche de prendre quelques leçon de ton adversaire, et restitue les joyaux à leur propriétaire légitime quand tu as fini de t'amuser avec…»
Le détective préféra ne pas relever, et la chimiste préféra ne pas insister plus que ça, étant donné la manière dont son ex-cobaye s'appuyait sur le dossier de sa chaise, ses épaules avaient encore besoin d'un certain temps avant de pouvoir supporter le poids de la décision qu'il avait prétendu endosser devant elle.
Rien d'étonnant… Il lui avait fallu du temps de son côté pour donner l'absolution au détective qu'elle avait tenu partiellement responsable de la mort d'une sœur. Du temps et les circonstances qui les avait forcés à arpenter le même chemin, côte à côte… Ces mêmes circonstances qui venaient de se dissiper avec cette aurore qui s'achevait.
« Dis moi, K… Edogawa. Il y a encore une question qui me titille. Rassures-toi, elle ne tient qu'en deux mots. Et maintenant ? »
Conan s'arracha à la contemplation de sa situation pour lever un regard interrogateur vers la métisse.
« Maintenant qu'il n'y a plus d'organisation pour nous imposer des obligations mutuelles… Qu'est-ce qui nous reste ? »
Il fallût un certain temps de réflexion au détective pour déchiffrer le sous-entendu de la question. Ce fût assez facile en revanche d'y apporter une réponse.
« Rien. »
La fatigue occasionnée par la mort d'un détective, et la nuit passée à s'assurer qu'il y aurait encore une cadette pour lui pardonner l'absence de l'ainée ne lui ayant guère laissé suffisamment de force de se lever, pour offrir une seconde pichenette à son interlocutrice, Conan se décida à apporter un complément à sa réponse laconique avant qu'elle ne soit interprété au premier degré.
« Depuis quand les amis ont-ils besoin d'obligation pour se supporter ? »
Ne trouvant rien à redire à cette évidence, la chimiste retourna à sa contemplation de l'aurore… Une aurore qui ne signalait pas tant la mort du monde qui avait existé jusqu'à hier que la naissance d'un nouveau commencement.
