Plus tard dans la soirée, alors que tous les sujets de discussion avaient été épuisés et que l'orchestre entamait un autre slow, notre jeune shinigami ressentit le besoin de sortir prendre l'air. Il jeta un oeil du côté de la porte et, s'étant excusé auprès de ses amis, prit la direction du couloir.
Shibusen était étrangement silencieuse malgré la musique qui résonnait à l'intérieur de la grande salle. L'école de chasseurs d'âmes n'avait pas pour réputation d'être un endroit tranquille et ça, nul ne l'ignorait. Mais durant la nuit, lorsque toute forme de vie avait déserté les salles de classes et les couloirs, le silence régnait maître.
Kid soupira d'aise.
Ses chaussures noires cirées à la perfection produisaient un bruit sec contre le sol dallé tandis qu'il avançait dans les méandres de l'institut. L'endroit n'avait pour lui aucun secret, étant donné que son père en était le fondateur et l'architecte. Au bout de quelques mètres, il tourna à gauche et prit un escalier en colimaçon qui montait plusieurs étages et s'ouvrait de temps en temps sur un corridor sombre ou une porte mystérieuse. Tout en gravissant les marches une à une, il ferma les yeux et profita du calme qui régnait tout autour. Il avait conscience de la parfaite symétrie dont chaque objet faisait preuve à Shibusen, et cela lui donnait l'impression de se trouver dans un délicat cocon conçu exprès pour lui.
Soudain, il entendit un bruit, quelque part vers la droite. Il tendit l'oreille, reconnaissant ainsi le souffle erratique d'une respiration haletante. Ses mains descendirent instinctivement le long de ses hanches, à l'endroit où d'habitude se tenaient ses armes, pour ne rencontrer que le vide. Il poussa un juron à mi-voix, mais poursuivit son avancée, imperturbable malgré l'obscurité dans laquelle était plongée cette partie de l'escalier.
Enfin, le mur qu'il longeait depuis un petit moment sembla se déchirer, dévoilant un océan noir parsemé d'étoiles. Ses pieds se posèrent sur la dernière marche, et une légère brise vint caresser son visage alors qu'il faisait quelques pas sur une large terrasse qui dominait la totalité de l'édifice. Le jeune homme leva la tête, à l'affût du moindre danger. Ses yeux à l'éclat doré brillèrent dans la nuit noire, et son corps fin se raidit, prêt à bondir en cas de besoin.
Mais rien ne se passa, et au bout de quelques secondes il détendit ses muscles, soulagé.
Son père avait vraiment choisi la soirée idéale pour organiser cette fête : la ville baignait dans la lueur rougeoyante de la lune, et la température était délicieusement tiède. La scène aurait pu être parfaite si seulement ce bruit continu de respiration n'avait pas été présent pour troubler la paix des lieux. Kid s'avança davantage, jetant son regard au-delà d'un angle de mur qui dissimulait partiellement un bout de la vaste terrasse. Un muret courait tout le long de ce balcon de pierre qui semblait flotter dans le ciel d'un noir d'encre : au dessus, la silhouette d'un jeune homme se tenait à l'envers, en appui sur une seule main.
Les rayons lunaires pleuvaient sur le corps de l'assassin, dévoilant ses muscles tendus par l'effort ; lentement, il s'abaissait et se relevait, suivant un rythme qu'il s'était imposé selon ses habitudes. Mêlée à ses halètements, la voix de Black Star parvint aux oreilles du shinigami, rauque mais ferme :
– 997… 998… 999…
Puis, avec une pointe de soulagement à peine dissimulée dans la voix, il murmura :
– Mille.
Il demeura immobile encore quelques instants, dans cette position anormale qu'il maîtrisait si bien grâce à des heures, des jours, des mois d'entraînement, puis se laissa tomber sur le muret en dessous de lui.
Pendant tout ce temps, Kid n'avait pas bougé, trop occupé à observer le meister à la chevelure bleue. Disons qu'il s'attendait à tout, sauf à trouver son camarade au comportement excentrique sur une terrasse déserte en plein milieu de la nuit.
En train de faire des pompes, en plus.
Des pompes.
… Des…
…pompes…
Il resta planté là comme un abruti encore une ou deux secondes, le temps que l'information parvienne à son cerveau dans toute son atrocité. Puis un déclic se produisit dans sa tête, aussi soudainement que s'il avait été électrocuté.
Cet idiot n'a pas enlevé sa chemise.
Le Dieu de la Mort s'efforça de garder son calme.
Ce triple crétin… Faisait des pompes… Avec sa chemise.
Donc, non seulement il risquait de salir un habit spécialement conçu pour ne rien faire, mais surtout, et c'était ça le plus horrible, il allait sûrement en friper le tissu délicat, détruisant ainsi la symétrie de la tenue.
C'était trop, même pour lui. Sans pouvoir se retenir outre-mesure, il vociféra :
– JE ME FAIS DÉFENSEUR DE LA SYMÉTRIE DANS UNE PAREILLE SITUATION DE VIOLATION DE L'ESTHÉTIQUE !
Le jeune assassin se tourna vers lui et le dévisagea avec de grands yeux, partagé entre la surprise de le voir apparaître et l'incompréhension pour ce qu'il venait de hurler. Kid n'y prêta aucune attention. La seule chose qui comptait pour l'instant, c'était de remédier au massacre qui se déroulait en ce moment-même sous ses yeux.
Il s'approcha de Black Star et l'examina des pieds à la tête avec un regard dégoûté, grommelant des choses qu'il serait fort peu recommandable de retranscrire. Une fois face à son camarade, il sortit un mouchoir de sa poche, et avec l'infinie patience qui le caractérisait dès qu'il s'agissait de sa chère symétrie, se mit à essuyer la transpiration qui perlait sur le corps de l'assassin. Black Star ouvrit la bouche pour protester, mais le jeune shinigami le précéda et, sans même prendre la peine de le regarder, dit d'un ton où se mêlaient mépris et exaspération :
– Franchement, à croire que t'es même pas capable de faire la différence entre un smoking et une tenue de sport.
Il y eut un bref silence, après quoi Black Star lâcha :
– Fous-moi la paix, Kiddo.
Le brun ne releva pas, et continua de passer le mouchoir sur les coins de peau que le vêtement à moitié déboutonné découvrait. Ses mains glissaient tranquillement du cou au ventre de l'assassin aux cheveux bleus, survolaient le torse et parcouraient les poignets du jeune homme, caressant sans vraiment caresser ce corps admirablement sculpté. Pendant toute la durée de l'opération, le shinigami avait vaguement conscience des muscles fermes que le tissu imprégné de sueur ne faisait que davantage ressortir, mais il ne s'en soucia pas, préférant se concentrer sur sa noble et admirable tâche – à savoir, réajuster la symétrie perdue –. Ses mains finirent tout de même par s'égarer dans la chevelure soyeuse de son ami, essayant sans succès de lisser cette coiffure trop asymétrique à son goût. Ces pointes rebelles rappelant quelque peu la forme d'une étoile l'agaçaient profondément de par cette incroyable propension à partir dans tout les sens.
Elles étaient indomptables, à l'image de leur possesseur.
Le Dieu de la Mort chercha des yeux le visage de ce dernier, espérant peut-être y trouver de quoi appuyer sa toute nouvelle théorie qui, en y réfléchissant bien, était un peu stupide.
Ses pupilles cerclées de doré cessèrent de contempler les cheveux bleutés du meister et descendirent le long de son front, pour se retrouver face à face avec le vert intense du regard de Black Star.
Pour la deuxième fois depuis le début de la soirée, Kid sentit une étrange chaleur se répandre sur ses joues, mais il ne faiblit pas et soutint ce regard sans ciller. Bien malgré lui, une pensée bourdonnait à présent dans son esprit : depuis combien de temps Black Star était-il en train de le fixer ? Et pourquoi avait-il un air si posé, lui qui n'avait de cesse d'agir comme un gamin ?
Toute cette situation avait quelque chose d'assez irréel : Black Star était sérieux tandis que lui, Death the Kid, rougissait sans même comprendre pourquoi. Il cligna des yeux et fit deux pas en direction du muret, laissant derrière lui le jeune assassin. Il avait l'impression que plus il mettrait de distance entre eux, plus le malaise qu'il éprouvait diminuerait jusqu'à disparaître.
Et en effet, une fois accoudé au muret, il sentit la sensation gênante laisser place à un profond et inexplicable sens de bien-être. Le regard plongé dans le vide, il inspira longuement, emplissant ses poumons de la brise qui continuait de souffler doucement sur son visage.
Il perçut alors un bruit de pas dans son dos, et vit du coin de l'oeil que son ami s'était lui aussi rapproché dudit muret afin de s'y appuyer.
Ils restèrent en silence dans cette position pendant un petit moment, avant que Black Star ne demande d'un ton monocorde :
– Kiddo… T'es toujours aussi… Parfait ?
Kid ne put réprimer un sourire.
– Un Dieu de la Mort se doit de l'être, répondit-il sans détacher son regard du ciel sombre.
Il y eut une légère pause durant laquelle l'assassin sembla réfléchir à quelque chose, puis ses lèvres formèrent une nouvelle question à l'adresse du jeune homme brun :
– Kiddo… Est-ce qu'un shinigami peut aimer ?
