Un frôlement, puis une caresse.

Au début, Kid ne comprit pas très bien ce qui était en train de lui arriver et demeura immobile, penché vers la gauche en direction de son camarade ; sa tête s'était comme vidée, son esprit embué pour une raison inconnue. Ce furent une sensation étrangère sur sa bouche mêlée à un très léger bruit de respiration qui le ramenèrent à la réalité et lui firent réaliser qu'effectivement, Black Star était bel et bien en train de l'embrasser.

Il pouvait sentir très clairement la situation lui échapper des mains, comme du sable coulant inlassablement entre ses doigts. Mais bizarrement, cela était loin de le déranger. Toute son attention était focalisée sur la bouche de Black Star pressée contre la sienne, et sur le goût légèrement sucré qu'il percevait, filtrant à travers la barrière de leurs lèvres. La chaleur qui avait envahi ses joues se répandit dans tout son corps, et pendant un instant il eut l'impression de brûler littéralement de l'intérieur ; des ailes enflammées poussaient dans son dos, tandis qu'il prenait peu à peu son envol dans les limbes du plaisir. Les dernières bribes de conscience se consumaient en un véritable feu d'artifice de sensations inconnues, et le jeune shinigami partait à la dérive sans même chercher à comprendre ce que cela signifiait.

Le baiser, très chaste, ne dura que quelques secondes, mais il eut l'impression qu'une éternité avait été capturée par ce contact, prisonnière de leurs lèvres délicatement scellées. Les deux meisters se détachèrent lentement, le vert du regard de Black Star plongé dans l'or de celui de Kid.

Au bout d'un moment, l'assassin murmura, le rouge aux joues :

– C'était comment ?

Le shinigami ne répondit pas, trop occupé à détailler minutieusement ce visage qu'il n'avait jamais eu le loisir d'observer aussi longtemps : ses yeux en dévoraient chaque centimètre carré, sans jamais se lasser de ces sourcils fins, de ce nez en pointe, de ces lèvres joliment dessinées. Sans souffler mot, il se pencha vers le meister au tatouage étoilé et captura à nouveau sa bouche pour l'embrasser de plus belle.

Black Star se raidit, pris par surprise, mais se ressaisit rapidement et cueillit ses baisers un à un avec une infinie douceur. Quelques secondes passèrent ; la lune à l'inquiétant sourire ruisselant de sang surplombait toujours la vaste terrasse de pierre, projetant sa lumière ambrée sur les deux jeunes hommes assis côte à côte. Hormis leurs lèvres, aucune partie de leur corps ne se touchait ni même s'effleurait, et ils restaient là, immobiles, simplement unis par ce baiser.

Soudain, cédant à une pulsion irrésistible, le manieur à la chevelure bleutée se mit à mordiller les lèvres de Kid, qui se laissa faire docilement, désormais sous l'emprise des myriades de sensations qu'il découvrait de minute en minute. La symétrie avait pour la première fois véritablement déserté son esprit, et il éprouvait un incroyable sens de liberté qu'il n'aurait jamais cru pouvoir atteindre un jour – et dont il n'aurait probablement jamais suspecté l'existence –. Des papillons tourbillonnaient dans son ventre, en réponse aux attentions que lui prodiguait Black Star.

Celui-ci était toujours en train de caresser suavement les fines lèvres qui lui étaient offertes quand tout à coup, profitant du fait que le shinigami avait baissé sa garde, il glissa sa langue dans la bouche du brun, avec une aisance qui avait de l'admirable.

Ce dernier laissa échapper un cri étouffé, et agrippa la première chose qui se trouvait à portée de main, à savoir la cuisse de Black Star. L'assassin émit un drôle de son, à mi-chemin entre un juron et un gémissement, avant de s'éloigner précipitamment de son ami ; ses joues cramoisies semblaient briller dans le faisceau jaunâtre de l'astre nocturne. Il passa sa main gauche dans ses cheveux, en une vaine tentative de dissimuler son embarras ; à quelques mètres de lui, le Dieu de la Mort se mit à tripoter compulsivement le col de sa chemise violet sombre, tout aussi mal à l'aise que son congénère.

Ils s'observèrent pendant un instant, s'efforçant de contrôler leurs respirations frénétiques. Au bout d'un moment, Kid décida de briser le silence et marmonna :

– Black Star…

Tâchant de paraître le plus naturel possible, l'interpellé se retourna ni trop vite ni trop lentement, un zeste de couleur rouge encore présent par endroits sur ses oreilles et ses tempes. Le shinigami poursuivit :

– Je crois que… Enfin, qu'on risquait quelque chose en faisant… Ce qu'on a fait.

L'assassin scruta son visage d'un air interrogatif ; Kid déglutit péniblement et se racla la gorge, essayant de formuler tout haut ce que son esprit avait déjà compris depuis longtemps. Il était sur le point de se lancer quand il remarqua qu'un large sourire éclairait maintenant le visage de Black Star, faisant pétiller ses yeux foncés. Son expression avait changé du tout au tout, et il semblait que deux secondes avaient suffit pour balayer de son esprit toute trace de préoccupation quant à un sujet qui, pour le jeune Dieu de la Mort, apparaissait comme quelque chose de terriblement grave. Piqué au vif, ce dernier lâcha d'une voix sèche :

– Oublie, c'est rien.

Le visage de l'assassin se décomposa aussitôt, son expression passant de l'enjouement à la déception en moins de temps qu'il n'en faut pour hurler "YAHOO!".

Mais Kid semblait oublier que le mot "abandonner" ne figure pas dans le vocabulaire de Black Star.

Les mains de ce dernier agrippèrent la veste de son ami brun avec force, obligeant celui-ci à se retourner.

– Maiis-euh ! Vas-y quoi, finis ce que tu voulais dire !

– Oublie, j'ai dit.

La prise sur sa veste se resserra, et le jeune shinigami se sentit ballotter en avant et en arrière.

– T'es pas drôle, Kiddo !

– Dans ce cas c'est parfait, puisque je n'avais pas l'intention de l'être !

Il sentait le regard vert de l'assassin sur sa peau, aussi intense que la braise. Le ballottement auquel il avait été soumis ralentit avant de s'interrompre totalement.

Quelques secondes passèrent ainsi. Puis, sans détacher les yeux du visage de son camarade, Black Star dit :

– Je parie que tu parlais de l'amour.

Kid serra les poings avec force.

Ce don de télépathie que Black Star semblait avoir développé depuis peu avait une légère tendance à l'agacer. Plutôt normal si l'on considère que les pensées qu'il paraissait en mesure de lire étaient justement les plus embarrassantes.

Il faut que je me ressaisisse.

Avec le détachement qui le caractérisait en toute circonstance –ou presque– il dit :

–Tu devrais laisser tomber ce ton sérieux. Ça ne te va pas du tout.

Le meister aux cheveux bleus cligna des yeux, désorienté par l'attitude soudainement froide du Dieu de la Mort. Il laissa une dizaine de secondes s'écouler avant d'appeler à voix basse :

– …Kiddo ?

Que je…

Black Star tira légèrement sur la veste qu'il tenait toujours entre ses mains, rapprochant ainsi leurs deux visages. Ses iris foncés reflétaient de l'inquiétude.

…Me…

– Est-ce que j'ai raison, Kiddo ?

Ressaisisse…

– …Oui.

Le mot avait franchi ses lèvres tout seul, dépassant le flot de ses pensées. Intérieurement, le brun tilta. Il était le premier à être surpris par ce qu'il venait de dire, cependant son expression ne changea pas.

– Oui, je parlais de l'amour. Moi aussi, j'ai cru qu'on ne risquerait rien. Comment aurais-je pu imaginer que quelqu'un… Quelqu'un comme toi me mettrait dans tous mes états ?

L'amertume qu'il couvait en lui depuis quelques temps menaçait à présent de le submerger : elle s'insinuait peu à peu dans chacun de ses mots, et il ne fit rien pour la contenir :

– Mais à bon t'en parler, hein ?! J'imagine que tu n'en as rien à faire, toi, le grand Black Star !

Il avait balancé tout cela d'une traite, réalisant à peine ce qu'il disait, avec la sensation de se libérer enfin d'un poids opprimant pesant sur ses épaules. Le garçon tatoué demeura paralysé sur place, le regard fixé sur son camarade à la chevelure striée de blanc.

Un lourd silence s'instaura, et durant un instant, tout ce qui les entourait s'immobilisa, comme cristallisé. Le temps entra en phase de suspension, tandis que le vent semblait répandre la voix de Kid dans les airs en un écho prolongé. Les étoiles surveillaient attentivement la scène depuis leur poste d'observation surélevé, en braves sentinelles des cieux.

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Quelle horrible façon de terminer un chapitre, n'est-ce pas ?