Chapitre 5 : Ce qu'Henry aurait souhaité…
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Regina n'avait rien dit en voyant Emma se diriger derrière le bar de la salle à manger et fouiller parmi les bouteilles de Whisky. Une fois encore, l'alcool permettait de « sentir » quelque chose au fond de soi quand plus rien ne touchait l'âme. Alors la Reine s'était contentée de cuisiner, d'embaumer le rez-de-chaussée des bons parfums de ses plats légendaires. Car depuis l'enterrement de leurs fils, Regina n'avait plus remis les pieds dans sa cuisine où demeuraient trop de souvenirs. Combien de tartes, de chaussons aux pommes, de desserts sucrés avait-elle préparé pour son petit garçon dans l'espoir de lui ramener le sourire quand il était obsédé par l'idée de retrouver sa mère naturelle ? Car bien sûr, Henry l'avait d'abord interrogée avant de voler la carte de crédit de Mary-Margaret pour fuguer de Storybrooke. Jamais la Reine ne lui avait donné de réponse et jamais elle ne se serait attendue à tant d'audace de la part d'Henry. Il tenait cela de sa mère, se disait-elle.
Le repas prêt, elle dressa la table de la salle à manger où Emma s'était assise dans le canapé, un verre de Whisky en main, le regard dans le vide. Elle approcha et s'assit devant elle sur la table basse avant de lui prendre son verre des mains.
— Je nous ai servi un très bon vin pour accompagner le tartare de saumon.
En d'autres circonstances, Emma aurait sûrement apprécié ce plat délicieux que Regina avait préparé pour elle ou peut-être pas d'ailleurs… Parce qu'avant, Regina et elle ne s'entendaient pas, n'avaient jamais vraiment su discuter. A présent, Regina semblait la seule à pouvoir comprendre, réellement compatir. Elle se glissa seulement sur le bord du canapé tandis que Regina restait devant elle, assise sur la table basse. Encore une fois, elle aurait voulu parler, lui répondre, au moins pour lui dire qu'elle sentait sa présence. Mais les mots virevoltaient dans sa tête, formaient des phrases possibles puis s'effaçaient avant même qu'ils n'aient franchi sa gorge. L'alcool avait pour mérite de ralentir le fil de ses réflexions effrénées, parasitées par l'envie permanente de hurler et de tout détruire. Elle la fixa un instant, prête à répondre, à prononcer quelque chose ou à la questionner, mais rien ne sortit. Alors elle la suivit jusqu'à la table, telle une somnambule bien éveillée, bien consciente de la réalité. Elle s'installa à sa place et posa les yeux sur le plat qui aurait dû la mettre en appétit. Son estomac se tordait déjà à l'idée d'accueillir la moindre bouchée. Il refusait tout compromis, n'acceptait rien d'autre que le feu d'un liquide alcoolisé.
Assise près d'elle en bout de table, Regina servit leur verre de vin blanc. Les émotions qui émanaient étaient lourdes, marquées d'une souffrance intérieure tapie au fond de chacune d'elles. Dans le monde réel, cette douleur ne pouvait être matérialisée, contrôlée, palpable, mais elle était pourtant bien présente, vicieuse et lancinante. La Reine vit Emma boire plusieurs gorgées de vin, comme si seul le liquide était capable de franchir le fond de sa gorge enserrée. Pour cette raison, elle avait préparé un plat plus léger car Regina savait ce que son propre deuil continuait de lui infliger. Elle était restée des jours sans rien avaler si ce n'était de l'eau, puis peu à peu, elle s'était forcée à cuisiner quelques soupes de légumes, de champignons ou de poissons. Ce repas, plus « solide », était le premier qu'elle prenait depuis des semaines. Elle tenta :
— Je sais que la ville dépérit… J'ai reçu des dizaines de lettres de réclamation mais…
Elle leva les épaules.
— Je ne me sens plus vraiment capable de gérer la ville pour l'instant.
Emma aurait voulu participer à la conversation. Au moins, Regina avait la force de poursuivre sa vie, de faire semblant. Elle, ne savait même plus où était la sienne. Qu'était-elle devenue ? Qui était-elle ? Elle n'accordait plus d'intérêt à quoique ce soit ou à qui que ce soit. Les gens pouvaient se plaindre, souffrir, subir des malheurs, il lui semblait que tout glissait sur elle sans plus l'affecter. Elle fixait le saumon au bout de sa fourchette et ne pensait à rien d'autre qu'aux vertiges apaisants créés par l'alcool. Elle reposa le couvert sans avoir goûté le tartare. Le silence régnait entre elles mais ni l'une ni l'autre ne se retrouvait seule. La présence de Regina occupait une petite partie de ses pensées et l'écartait d'une solitude dangereuse.
— Comment tu fais ? parvint-elle enfin à lui demander.
En voyant Regina incertaine, elle reformula :
— Pour penser à tout ça… Aux gens, à la ville, à la cuisine… Pourquoi tu…
Une vague de tristesse la traversa et elle dut s'arrêter pour contenir la douleur, les larmes qui, parfois, accompagnaient ces relents désagréables. Elle but d'autres gorgées de vin et poursuivit :
— Tu détruis pas tout ? Tu mets pas fin à cette ville et à ces foutus contes de fée qui finissent toujours mal de toute façon ?
Regina se tendit sur ces paroles. La Sauveuse semblait lire en elle comme dans un livre ouvert. Elle repoussa un peu de tartare de sa fourchette dans son assiette.
— J'y ai pensé, confessa la Reine…
Elle regarda Emma tandis que son regard brun était désormais humide. Sa voix craqua malgré elle et quelques larmes roulèrent sur ses joues.
— Mais Henry n'aurait pas voulu ça, termina-t-elle.
Avant ce drame, Emma n'aurait certainement jamais pu soupçonner l'effet que les larmes de Regina avaient sur elle. Elles l'affectaient plus qu'elle ne l'aurait sûrement souhaité. Parce qu'elle comprenait mieux que personne la douleur qui devait l'envahir, elle compatissait. Son premier réflexe était de trouver une solution pour effacer ses larmes de ses joues, mais que pouvait-elle faire ? Elle avait détruit le Pays Imaginaire, tué Pan et rendu son cœur à Henry… Elle fouillait dans sa tête pour trouver des mots qui auraient pu la réconforter, mais rien ne lui venait. Alors, elle glissa sa main sur la sienne, seul geste assez adéquat et capable d'apaiser la peine de la Reine. Elle aurait pu effacer l'existence d'Henry de sa mémoire, mais ne pouvait s'y résoudre. Sa place dans ses souvenirs semblait si importante, nécessaire à sa survie.
Regina tenta de se reprendre quand cette main réchauffa la sienne qu'elle serra doucement comme si la Sauveuse était la dernière personne à qui elle pouvait maintenant se raccrocher dans cette vie. Du revers de la droite, elle sécha ses larmes. Personne, jamais, ne l'avait vue pleurer, mais la Reine n'était pas parvenue à contenir sa peine malgré ses efforts. Elle tenta de se reprendre et se leva.
— Je… Je vais débarrasser… Je reviens dans un instant.
Emma aurait pu faire disparaître les assiettes, les couverts et tout ce qui couvrait cette table, mais ces tâches quotidiennes semblaient aussi importantes pour Regina que ses rappels réguliers de leur fils. Elle la suivit des yeux jusqu'à la voir disparaître dans la cuisine. Même celle que tous appelaient la Méchante Reine ne parvenait à éradiquer la douleur et la peine. Quelle solution avait-elle ? Vivrait-elle ainsi jusqu'à la fin de sa vie ? Errerait-elle dans ce monde sans plus ressentir la moindre excitation, ni le moindre sentiment de joie ou d'enthousiasme ? Elle vit Regina revenir et poser ses mains sur la table face à elle, l'expression incertaine, presque embarrassée.
— J'ai pensé que peut-être, si vous le souhaitez, vous pourriez passer la nuit ici, avec moi…
Elle réalisa l'incorrection possible de sa demande et reformula :
— Je veux dire ici, dans cette maison.
Regina devait craindre se retrouver seule, songea Emma et elle avait raison. La solitude devenait plus lourde quand on sombrait et qu'on se laissait aller au désespoir. Elle termina son verre de vin et répondit :
— Je resterai sur le canapé.
— J'ai une chambre d'ami à l'étage, répondit Regina. Vous y serez installée plus confortablement.
Emma acquiesça et se leva. Elle glissa une main dans ses cheveux blonds. La fatigue la suivait partout, de nuit comme de jour, mais le sommeil ne voulait pas l'emporter. Il la fuyait comme les rats sur un navire en perdition. Dehors, la nuit se couchait, une autre journée se terminait et annonçait des heures pénibles, plus difficiles encore que les précédentes. Elle suivit Regina dans les escaliers, monta à l'étage jusqu'à ce qu'elle lui présente la chambre en question. Elle n'avait osé tourner les yeux vers les murs où des photos d'Henry étaient encore accrochées. Elle espérait seulement que rien, dans cette pièce, ne lui rappellerait son fils disparu à jamais.
— Ça ira, fit-elle en entrant dans la pièce.
Elle regarda la Reine et ajouta :
— Merci.
Parce qu'elle constatait que Regina l'aidait, tentait au moins de la soutenir malgré sa propre souffrance, son propre deuil. Elle fit quelques pas dans la chambre et d'un geste de la main, ferma les rideaux pour rester dans l'obscurité.
Regina hésita un instant puis lança :
— Bonne nuit Miss Swan.
— Toi aussi…
La Reine ferma la porte et, sa main encore sur la poignée, lâcha un inaudible soupir. Venait l'instant où, à nouveau, elle devrait rester seule, seule avec ses souvenirs, avec la voix de son fils dans sa tête résonnant en divers échos. La Sauveuse ne mesurait sans doute pas combien sa présence l'aidait à passer outre la torture intérieure qui la harcelait depuis tous ces mois jusqu'à lui faire perdre la raison. Il n'existait nul endroit où Regina n'avait pu trouver refuge pour ne plus avoir mal et seule l'idée de retrouver la Sauveuse lui avait permis d'immerger de sa longue noyade psychologique. Elle arriva dans sa chambre, grande et vide, plus froide que jamais mais ne put se résoudre à y rester. La solitude dans laquelle elle s'était abandonnée ces dernières semaines était finalement pire que la mort, la replongeant dans l'obscurité, le chagrin, les regrets, la noirceur de son âme meurtrie par le deuil. Alors la Reine revint sur ses pas et sa main abaissa doucement la poignée de la chambre de la Sauveuse sans même prendre la peine de frapper. Elle trouva Emma allongée dos au lit et la vit se redresser, le regard interrogateur. Alors sans un mot, Regina referma, approcha d'un pas confus et vint s'allonger près d'elle. Il lui était impossible de retenir les larmes qui venaient à nouveau lui brûler les joues. Quand la nuit tombait dans cette demeure envahie de souvenirs, la pression devenait insupportable pour la Reine, insurmontable pour la mère qu'elle avait été pendant onze ans.
— Il me manque tellement, parvint-elle à murmurer d'une voix meurtrie.
Emma sentit son cœur se briser sur ces paroles qu'elle aurait pu prononcer elle-même. Le pire était de voir Regina souffrir à ce point, endurer une douleur similaire à la sienne. Dans un geste spontané et destiné à calmer sa peine, elle entoura son bras autour d'elle et la ramena contre elle. Parce que plus Regina pleurait, plus Emma avait mal. Alors la tristesse devenait palpable, la mort d'Henry bien réelle. Des deux, la Reine était la plus forte, avait toujours été la plus dure. Si elle craquait, alors comment Emma sortirait de ce carcan infernal et supplicié? Sa main allait et venait doucement sur son flanc, tentait de la réconforter, d'apaiser ses maux. Mais le chagrin se mêlait à la colère, aux nombreuses rancœurs, aux innombrables regrets. Au moins, Regina avait tout donné pour Henry, l'avait élevé, éduqué, gardé près d'elle pour lui donner une vie meilleure.
Mais les sanglots de la Reine ne trouvaient plus de fin, ses larmes trempant son cou. Emma les sentait couler le long de sa clavicule, sous sa chemise. Elle ferma les yeux un instant, engorgée par tant d'émotions à la fois qu'elle ne parvenait à faire le tri, ni à trouver les mots qui auraient pu calmer Regina. Alors elle repensa à une idée qu'elle avait eue quelques jours plus tôt, mais qui n'avait pas fonctionné sur elle. Sa main libre se posa sur sa tête, ses doigts dans ses cheveux bruns et, le temps d'une nuit, de quelques heures à peine, elle extirperait les souvenirs douloureux de son cerveau. Regina succomberait peut-être à sa fatigue et plongerait dans un sommeil devenu vital. Après tout, la magie pouvait tout faire et s'il y avait un prix à payer pour cela aussi, alors elle paierait… Parce qu'elle n'avait pu s'ensorceler elle-même, bien trop parasitée pour imposer à son esprit un tel moment de répit forcé. Elle sentit alors le corps de Regina se relâcher doucement contre le sien, sa main remontant contre son torse où elle se ferma à peine et la Sauveuse comprit que la Reine s'endormait enfin…
Emma ne bougea pas et resta parfaitement immobile. Allongée sur le lit, elle gardait la Reine dans ses bras, l'écoutait respirer maintenant régulièrement. Ses larmes avaient cessé de couler et ses tremblements avaient disparu. Seul le silence de la chambre, plongée dans le noir, résonnait et Emma n'entendait plus que le chaos dans sa tête, devenu familier. Cette nuit non plus, elle ne dormirait pas. Derrière ses paupières, la mort, la peine ainsi que le chagrin l'attendaient, guettaient le moindre lâcher-prise. Le sommeil l'emporterait dans un autre cauchemar bien trop réel et lui rappellerait la noirceur de sa vie. Henry mourait encore et encore, dès qu'elle fermait les yeux. Plus d'émotions qu'elle ne pouvait en supporter. Dans son autre main, elle fit apparaître une autre flasque et but de grosses gorgées de whisky. L'alcool l'anesthésierait peut-être et l'aiderait à étouffer ses souvenirs douloureux comme elle était parvenue à le faire sur Regina par la magie. La présence de la Reine dans son bras, même endormie, lui apportait un peu de chaleur, une présence humaine. L'aider dans son deuil devenait alors le seul et unique but de son existence.
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