Chapitre 6 : « I feel like I'm floating.»
AN : A ma revieweuse en chef : j'espère que tu trouveras cela assez bon. Il m'en a fallu du temps entre tout pour arriver à ce que je sois satisfaite de ce résultat.
A mes autres revieweurs/euses : continuez à me donner votre avis, j'en ai vraiment besoin pour avancer.
[Bad girl / Alex Hepburn]
Contre toute attente elle s'était effondrée la veille. Le sommeil l'avait prise par surprise dans les étoiles alors que les mots de Kate dansaient encore sur ses rétines. Une myriade de sentiments brillait, projetée dans le ciel de son inconscient, ouvrant des chemins de possibilités et de fantasmes entremêlés. Perdue dans leurs méandres, Maura avait eu la sensation d'ondoyer au gré des courants. Elevée dans une impression de légèreté, elle s'était sentie libérée de son corps, fixant dans le manteau nocturne les iris de Kate démultipliés en constellations. Ses yeux qui étaient partout semblaient l'observer pour lui tracer une voie céleste. Elle dériva ainsi toute la nuit, apaisée par ce regard omniprésent. Son sommeil avait été précieux, salvateur, régénérant. Mais en se levant, elle s'était pourtant sentie écrasée par le poids de sa vie. Une sensation de vertige l'avait saisie à la gorge quand elle se leva. Fort heureusement à l'auditorium un peu plus tard, Kate ne s'était montrée dans aucun des amphis où Maura s'était rendue, laissant au jour la tâche de la dissimuler à ses yeux mieux que ne le fit la nuit.
Le premier jour du colloque fut difficile à supporter. Les interventions ressemblaient à de longues litanies, répétées inlassablement par des orateurs qui n'avaient pas pris soin de se consulter avant leur passage afin d'éviter les redites. Le seul point positif de la journée était que les infirmières venues témoigner sur les responsabilités inhérentes à leur métier le faisaient avec leurs mots, leur propre langage, ce qui rendait leur discours plus vivant que ceux des légistes les entourant. "En même temps n'est-ce pas normal d'être d'un mortel ennui pour des gens qui passent leurs journées dans une morgue?" se demanda Maura en n'omettant pas de s'inclure dans lot. Dans les différentes salles où elle s'était rendue, elle avait croisé des têtes connues aux expressions diverses. Pourtant elles se ressemblaient toutes pour Maura qui ne faisait attention à personne dans cette masse informe. Elle avait l'impression de s'y noyer et de flotter en même temps, complètement absente des débats et des échanges. Elle était là sans y être, loin de sa curiosité habituelle, telle une goutte d'huile dans de l'eau. Elle traversait le temps, comme elle avait traversé les rues désertes de Philadelphie, sans âme. Tout glissait sur elle sans qu'elle puisse retenir quoi que ce soit. Elle ne pouvait s'accrocher à rien pour arrêter cette chute dans l'abîme.
Megan Hunt avait passé deux heures assise à côté d'elle. C'était une rousse flamboyante qui n'était pas sans éclat. Sans panache non plus d'ailleurs. De temps à autres elle émettait de petits bruits aigus selon le degré d'imbécilité qu'elle accordait aux propos exposés à la salle, ou elle se permettait d'émettre un jugement quant aux chirurgiens urgentistes incapables de placer correctement un cathéter, ou d'opérer une trépanation propre. L'agacement était perceptible chez elle. Elle triturait ses doigts, les tiraient en soupirant et en récitant les procédures requises pour prendre en charge un hématome sous-dural.
_ A croire qu'ils seraient plus à l'aise dans une boucherie. Les ligatures nécessitent une grande précision et une grande concentration.
Maura l'avait observée. Elle savait qu'elle faisait partie du personnel que Kate gérait. Cette personnalité l'intriguait. Elle était non seulement forte mais dominante, arrogante et égotique, aux antipodes de ce que Maura savait contenir pour fédérer une équipe. A plusieurs reprises elles échangèrent des regards. Il y avait quelque chose d'inquiétant en elle et elle sentait que c'était lié à la rectitude qu'elle affichait. Ce besoin physique d'être en contrôle physique de soi cachait quelque chose. Car intellectuellement parlant, Megan Hunt n'avait aucun embarras pour afficher ses idées ou ses convictions, quelles qu'en soient les conséquences. Elle l'avait prouvé la veuille en parlant des ambitions politiques de Kate au milieu du cocktail, tout en sachant que Kate était au centre de l'organisation du colloque. Elle était sarcastique, caustique, et ironique. Cette gêne qu'elle percevait était donc forcément liée à son physique. Maura focalisa alors toute son attention sur ce corps mystérieux, laissant les intervenants se contredire dans la table ronde sur l'hématome sous-dural. Megan Hunt avait un corps parfait pour une femme mûre, maîtrisait les codes esthétiques jusqu'au bout des ongles, et les codes vestimentaires jusqu'aux semelles rouges de ses escarpins aux talons interminables. Quand on marche sur ce genre de talon, on n'a aucun problème de traumatologie articulaire ou dorsale. Elle assumait son corps. Maura élimina donc tout problème physique strict. Le mal devait être neurologique. Le regard de Megan changea. Elle fixa Maura et comprit immédiatement le diagnostic qu'essayait de faire cette blonde aux mèches miel.
_ Suis-je autant à votre goût que Kate docteur Isles ?
_ Je vous demande pardon ?
_ Vous me détaillez du regard. J'espère que mon physique trouve grâce à vos yeux. Cependant, je ne finirai certainement pas dans une arrière-salle du hall de réception avec vous.
Maura écarquilla les yeux, incapable de dire quoi que ce soit, ce qui permit à Megan d'afficher un sourire de vainqueur. Et puis soudain… « Hématome sous-dural connu sous toutes les coutures, légiste renommée, raideur, rancœur… Ses doigts étaient engourdis, ce n'était pas de la nervosité… Encore un temps de retard Maura Isles. » Son cerveau venait de mettre en perspectives toutes les pièces d'information récoltées sur Megan Hunt. Et le résultat était étonnant.
_ Vous voyez, docteur Hunt, Kate donne envie d'être suivie n'importe où, ce qui n'est pas votre cas…
Elle se pencha à son oreille et poursuivit en murmurant :
_ Et je pense que ses doigts sont sûrement plus agiles que les vôtre.
Maura rougit. C'était méchant et gratuit. Où était-elle allée chercher une telle intervention ? Mais Megan Hunt ne sembla pas plus surprise que ça.
_ Vous avez donc parlé de moi avec Kate ?
_ Non.
_ Vous avez fait des recherches sur moi ?
_ Non.
_ Dans ce cas, comment…
_ Vous semblez connaître la neurologie, vous êtes reconnue pour vos qualités largement au-dessus de la moyenne, vous êtes acide, pleine de rancœur, et vous souffrez d'engourdissement de vos doigts. Je pense que vous étiez chirurgienne, certainement neurologue, et qu'un évènement traumatique vous a privé de vos capacités à opérer. Mais je peux me tromper. En tous cas, quoi que ce soit, votre ego a été bien conservé.
Maura se leva et quitta la pièce, laissant Megan assassinée en règle. Personne ne s'était jamais opposé à elle avec une telle fermeté et une telle justesse de jugement. C'est pourquoi elle se contenta de soupirer et d'accepter la défaite en imprimant un sourire énigmatique sur ses lèvres.
Maura frôlait l'hyperventilation. C'était insensé. D'habitude, elle était incapable de réagir ainsi. Elle avait été si injuste et si… directe. Pas un seul instant elle avait pensé à Megan Hunt. Ce qui avait compté avait été de lui prouver qu'elle savait, et que son diagnostic était bon. Une belle marque d'ego, soit exactement ce qu'elle avait reproché à cette femme. Et pourquoi ?
x-x-x-x-x-x-x-x-x-x
La journée s'écoula sous la pluie. Le temps pleurait sa misère sur la capitale de la Pennsylvanie et sur Maura qui s'engouffra dans un taxi. Elle s'échappa, demanda au chauffeur d'improviser un tour de ville.
Tout autour ça grouillait, ça bougeait. Il n'y avait aucun repère familier dans cette atmosphère moite et floue, aucun lieu de refuge où le temps pouvait s'écouler à sa guise. La fuite n'était envisageable que pour deux destinations: la fameuse société clandestine du type Factory de Warhol, ou bien vers la chambre cossue de son hôtel. C'était curieux ce qu'elle ressentait. Elle n'était pas fière, cependant elle était grisée. Pour la première fois de sa vie elle venait de côtoyer un sentiment de puissance. Etait-ce cela que ressentait Jane quand elle se révélait plus fine qu'un meurtrier ?
Elle avait retrouva la raison et fit le seul choix possible en ce sens. Blottie dans le fauteuil à côté de la fenêtre, elle observait le parc en contrebas, éclairé par quelques lampadaires et les éclairs de l'orage qui venait d'éclater sur la ville. Un verre de bordeaux patientait sur une table d'appoint. Il était 21 heures. Elle avait déserté le colloque toute la journée et à cette heure-ci, Kate devait être en représentation sublimée par une robe griffée. Maura sortit son smartphone de sa poche et composa un message au numéro inscrit au bas de la carte professionnelle de Kate.
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Je t'attends.
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Vivre sans filet, voilà ce qui lui manquait. Elle avait toujours vécu couvée, même si on s'attachait à lui montrer le contraire. Certes, elle était indépendante mais c'était surtout dû à sa différence : différence de culture, différence de langage, différence de raisonnement. Elle avait toujours été à part, ce qui contribuait à sa protection. Et si elle était en difficulté sur les places sociales ou dans des lieux de socialisation, de relations humaines, elle se révélait très à l'aise dans son milieu d'origine où les échanges n'étaient faits que de superficialité. Elle connaissait les codes et savait utiliser son rang, et ça, elle le devait à l'argent de ses parents adoptifs. Tout dans la construction de sa vie avait concouru à la rendre aussi forte que fragile : indépendante et réputée dans son travail, dépendante de Jane dans sa vie de tous les jours. Ce n'était pas un hasard si elle n'avait jamais réussi une relation sentimentale et elle en était à présent pleinement consciente. A trente-sept ans elle n'avait jamais vraiment vécu avec quelqu'un, ce qui relevait d'un terrible constat social s'aggravant à chaque nouvelle rencontre. Quand il n'y avait aucune raison de reculer face à une relation naissante, elle s'en inventait, et elle n'avait pas attendu Jane pour cela.
L'orage redoublait d'intensité.
La vie nocturne s'échappait sous ses yeux dans les phares des voitures qui s'agitaient comme des lucioles. Cette artère était apparemment plus animée que celle où elle avait déambulé la nuit précédente. L'agitation des lumières dans des trajectoires rectilignes chassait toute idée d'incertitude, comme si tout être avançait sur une route inexorablement tracée, ou choisie. La vie avait tous les droits, bousculait les individus, leur parlait, les faisait partir, rester, rêver. Chacun était convaincu d'une destinée propre. Le cadre semblait parfait d'en haut de cette chambre d'hôtel. Le schéma semblait immuable, frisant la perfection artistique d'un grand ordonnancement universel. Pourtant Maura était à mille lieues de croire en de pareilles absurdités, trop en prise avec la réalité quotidienne de son travail pour ça. Pourtant, le vécu de ces derniers jours était tel qu'il ouvrait la porte de l'incertitude. C'est pourquoi lorsque des coups retentirent à l'entrée de la suite, Maura eut l'impression qu'elle allait devoir débattre avec la vie.
La porte laissa apparaître Kate, sourire aux lèvres, à peine mouillée malgré les cordes qui tombaient dehors. C'était elle qui l'avait décidé, à elle d'assumer. Les eux femmes restèrent immobiles, face à face.
[Reckless / Alex Hepburn]
_ Bonsoir, j'ai mis du temps à arriver mais je ne voulais pas arriver les mains vides, avança-t-elle en montrant une bouteille de champagne et deux flûtes.
_ Et tu ne pouvais pas non plus te dérober à tes obligations.
_ J'ai fait de mon mieux pour m'éclipser.
Maura ferma la porte derrière elle en sachant pertinemment qu'elle ne serait plus la même après. Ses yeux rejoignirent le parquet. Plus loin le bouchon du champagne sauta. Le liquide remplit une flûte, puis une autre. Elle n'avait pas bougé. Kate revint vers elle. Une flûte entra dans son champ de vision.
_ Plusieurs théories accompagnent ce verre : certains disent que boire donne du courage, d'autres qu'il s'agit du dernier droit du prisonnier avant exécution, les derniers le trouvent nécessaire pour oublier. Quelle est la théorie qui s'applique le mieux au verre que tu tiens ?
_ La mienne, répondit Maura en prenant le verre.
_ A savoir ?
_ Qu'un tel breuvage aussi prestigieux soit-il ne peut-être qu'une mise en bouche quand je pense à ce qu'il précède.
_ Flatteur…
_ Réaliste.
Chacune prit une gorgée de champagne, prétexte implicite pour réfléchir à la suite. Maura ne savait pas comment aborder me sujet et Kate n'osait pas être trop directe. Le silence s'installa. Seul l'orage offrit une diversion à leur gêne.
_ Maura, qu'est-ce que tu attends de ce soir ? Qu'est-ce que tu attends de moi ?
_ Tout, rien, ce que tu voudras bien me donner.
_ Maura…
Kate ôta la flûte des doigts de Maura et la posa avec la sienne. Elle s'approcha de son visage et le prit dans ses mains. Une douce chaleur commença à irradier chaque parcelle de peau touchée.
_ Veux-tu éteindre la lumière ?
_ Non.
_ Tu es sûre que ce ne serait pas plus facile pour toi ?
_ Dans le noir les ombres qui habitent mon cœur se dissoudront. Mais elles ne feront que mieux réapparaître dans ma tête. Je dois te voir.
Kate était parfaitement consciente de ce en quoi elle s'engageait. Ce n'était pas une histoire d'un soir comme ça. Il n'y aurait pas de lendemain de couple comme dans ce genre de rencontre, c'était un fait acquis. Mais par contre règnerait soit un sentiment de satisfaction soit de culpabilité. Maura constituait une sorte de défi. Un admirable défi. Un doux défi que la tempête qui se déchaînait à présent dehors rendait encore plus magnétique.
Kate fit le premier pas.
Maura l'accueillit timidement et leurs lèvres se réconcilièrent. Son corps tout entier était figé, suspendu à sa respiration coupée. Un corps debout qui faisait face par principe. Un corps de nation révolté qui désavouait son gouvernement. Un corps qui grondait de toute sa force mais qui était conscient de la fragilité de sa position. Un seul ordre du gouvernement et la dispersion s'opéra. Le corps n'a aucune volonté propre. La seule volonté émane du cerveau, pas du cœur. L'air gonfla ses poumons. La logique s'installa, la vie reprit souffle. Les neurones s'activaient les uns après les autres grâce à leurs synapses. Chaque parcelle de peau dénudée se constella d'aspérités, et se hérissa jusqu'à trembler. Les doigts de Kate effleuraient son dos électrisant la moindre connexion nerveuse. Chaque muscle cédait. Elle s'abandonna. Pour la première fois depuis des mois, son cœur et sa tête venaient de faire la paix autour d'un accord tacite : elle avait le droit de s'adonner au plaisir avec une autre femme. Elle avait le droit de recevoir.
Le choc fut brutal. Les premières sensations qu'elle ressentait grâce à Kate faisaient tomber les derniers doutes, et pourtant, il ne s'était encore rien passé. La moitié de ses vêtements gisait déjà autour d'elle. Elle ôta ceux qui restaient et se retrouva nue. Elle enfouit son visage dans le cou de Kate. Un parfum de rose envahit ses narines. Ce qui n'était que subtilité devint entêtant. Une pluie de pétales sembla s'abattre sur son corps. Chaque mouvement décuplait les effluves. Elle perdait la raison. Tout tournait autour de cette belle tige qui grimpait et s'enroulait autour d'elle. Les conditions de leur accord avaient enlevé toutes les épines qui auraient pu les blesser, les laissant protégées dans une corolle aux mille senteurs se déclinant en d'infinies variations, plus grisantes les unes que les autres.
La chaleur se faisait sentir. Les peaux devenaient moites. De fines gouttes de rosée perlaient et dévalaient les courbes épousées, parfois contrariées par une caresse. Les gestes de Kate provoquaient et la transformaient en calice irrésistible. Le graal à côté d'elle eut honte de son affreuse banalité. Les sens de Maura décuplaient la portée de toute nouvelle entreprise et provoquaient une ascension vertigineuse lui interdisant de prendre toute seule. Il était vital de donner aussi, mais pas comme la veille. Donner non pas pour prouver, mais donner pour partager, comme si son souffle en dépendait. Elle avait le droit de donner.
Maura effeuilla Kate, vêtement par vêtement, arrachant quelques soupirs venant charger une atmosphère bien lourde.
_ Maura, je croyais que c'était mon tour ce soir…
_ Hier je me suis montrée égoïste et discourtoise…
_ Maura je plaisante ! l'interrompit Kate en lui mettant un index sur la bouche et en souriant. A aucun moment je ne me suis plainte. Au contraire, je croyais que tu avais compris combien j'avais été… disons satisfaite. Je ne vais pas t'apprendre qu'il y a différentes catégories de relations sexuelles quand même ?
_ Non, mais…
_ Tais-toi et embrasse-moi.
Maura obligea. Quand leurs lèvres se touchèrent cette fois, il n'y eut aucune urgence.
L'air était leur seule limite.
Tout n'était que lenteur et équilibre. Quand elles manquèrent d'air, leurs visages s'écartèrent sourires aux lèvres. Kate prit le visage de Maura dans ses mains et déposa un léger baiser sur son front avant de la pousser sur le lit et d'aller plus en avant. Une nuée de papillons s'envola pour aller butiner le cou de Maura. De légères touches laissèrent la place à des contacts plus insistants. Les lèvres de Kates lui étaient connues des siennes, mais sa peau ne les connaissait pas. Les sensations dont elle s'était privée la veille provoquaient des torrents d'émotions secouant tout son être. La langue de Kate se mêla jeu. Tour à tour elle était douce ou audacieuse, souvent joueuse, ne laissant de ses activités qu'une fine trace humide sur son passage. La chambre fut envahie de bruits de bouche et de corps jusqu'à saturation. Maura était prise de vertiges. Les choses allaient trop vite et trop doucement à la fois. Elle n'avait pas ressenti ces choses là depuis tellement longtemps que tout s'emballait à une allure folle. Il n'y avait rien de comparable quand c'était elle qui touchait son propre corps. L'état d'abandon n'était pas le même, elle le sentait, elle le savait. Des baisers dévalaient sur ses épaules, se chevauchant les uns les autres dans une tendresse parfaitement maîtrisée. La cascade se brisa dans un ultime sursaut sur sa poitrine. Kate buvait à un sein, charmait l'autre pour le convaincre de contenir la vie qui coulait de ce cœur meurtri, et Maura se soulevait, s'envolait de désir. Sa vision se brouillait sur le plafond de sa chambre. Seuls les yeux de Kate perçaient sa lucidité quand ils se relevaient vers elle. Eux seuls semblaient épousseter son âme dans l'air de la pièce.
Tout à coup le ciel s'embrasa. La nuit se déchira. La foudre avait frappé le cœur de la cité.
Un grondement simultané brisa la magie et afficha la colère de la nuit. Une lumière aveuglante prit possession des lieux l'espace d'un instant, brisant net l'instant de communion qui unissait les deux femmes. La ville ferma les yeux et laissa les ténèbres l'envahir. Une seconde Deux secondes. Une minute. Le temps qu'il fallait à la perversité pour effrayer Maura avec son grand manteau noir.
_ ça va revenir.
_ Je ne crois pas.
_ Tu veux arrêter ? On pourrait juste se cacher sous les draps et attendre…
_ Veux-tu arrêter toi ?
_ Pas le moins du monde.
Le noir jubilait. L'ombre se moquait. Une épaisse chevelure noire se tenait entre les deux femmes rideau d'une nuit triomphante. De longues boucles s'entortillaient autour de Maura, figeant son esprit face au flot continu de la vie. Inconsciemment elle avait retenu son souffle, soufflée par toutes les images qui prenaient possession de sa tête.
_ Maura ?
Pas de réponse. Le nom naviguait dans les méandres de son cerveau, déclenchait les signaux nerveux.
_ Maura, est-ce que ça va ?
Une main se posa sur l'arrière de la tête de Kate et illumina sa chevelure dorée et l'attira à nouveau contre elle.
_ J'ai besoin de toi Kate. J'ai besoin de toi. J'ai envie de toi.
Kate irradiait. Au-dessus de Maura elle provoqua les réminiscences de Jane. Les bouches se choquèrent. Elles glissaient dans une danse féroce. Une bataille s'engagea. Les coups les plus divers se succédaient sans aboutir à la moindre domination. La volonté était la même de part et d'autre. Les deux êtres s'accordaient dans le miroir de leur corps. Devant l'impossible partage, le rythme retomba. La danse se fit plus langoureuse. La lenteur reprit le dessus en guise de paix. Le poids de Kate se déplaça subtilement, arrachant une expression de mécontentement à sa victime, flattant la pointe de ses seins, la peau diaphane de son ventre, jusqu'à ce que sa tête vienne reposer au creux de sa hanche. Les jambes de Maura tremblaient, flageolaient, elles cessaient d'exister à mesure que le souffle de Kate s'approchait. Bientôt Maura ne fut réduite qu'à une infime partie de son anatomie qui déréglait tout le reste. Son rythme cardiaque s'accélérait, une main agrippait les draps, l'autre vagabondait dans cette chevelure dorée. Les soupirs se multiplièrent jusqu'à la convulsion ultime. Ses hanches se soulevèrent emportant avec elles le visage de Kate.
Seul restait le souvenir d'une fugacité, une sourire plein, et une sensation de bien être. Kate revint à ses côtés. Le courant n'était toujours pas revenu, elle ne pouvait observer Maura. Elle laissa courir ses doigts sur la peau de Maura et les fit remonter jusqu'à son visage. Elle fit venir son visage à elle et l'embrassa d'une infinie tendresse.
_ Comment ça va ?
Maura se mit à rire. L'espace d'un instant elle avait cru que Kate se rabaisserait au niveau d'un homme pour lui demander comment c'était… Mais chez Kate, tout n'était que perception et délicatesse. La question ne pouvait pas se situer à un niveau aussi bas.
_ J'ai l'impression de flotter. Je n'avais pas ressenti ça depuis longtemps.
_ Des lustres ? Des siècles ? Une éternité ? demanda Kate satisfaite.
_ Je préfère répondre avec des actes plutôt qu'en termes scientifiques, ça me rend moins ennuyeuse à ce qu'il paraît.
La nuit n'avait pas fini de râler.
