2. Ça craint d'être un ado cuit au barbecue

Je me réveillai dans un endroit aussi blanc qu'Alain, et qui n'avait rien à voir avec le paradis. À moins que le paradis ne sente l'antiseptique, ce dont je doute. J'étais couché dans un lit aux draps propres et immaculés.
« Il ouvre les yeux ! »
C'était mon père. Mes parents étaient penchés sur moi, les yeux humides et la mine inquiète.
« Mon chéri, comment tu te sens ? »
Baboushka était là aussi. Elle se jeta sur moi pour me serrer dans ses bras. Je hurlai de douleur, tout mon côté droit me faisait terriblement mal. Ma mère dût gronder la vieille pour qu'elle se décide à me lâcher. Elle bougonna quelque chose d'incompréhensible dans son patois slave en s'exécutant.
« Pourquoi j'ai mal ? » demandai-je d'une voix faible en tâtant mon flanc.
Mes parents échangèrent un regard gêné. Ils semblaient hésiter à m'avouer ce qui s'était passé. Je constatai que j'avais le torse et le bras droit couverts de pansements, tout comme la partie droite de mon visage. En passant ma main dans mes cheveux, j'eus un sursaut d'angoisse en comprenant qu'il m'en manquait la moitié.
Je sautai hors du lit et pris la direction de la petite salle-de-bain de ma chambre d'hôpital.
« Vinko, attends ! »
Il fallait que je voie. J'essayais de rassembler mes souvenirs. Le chalet…Alain…l'incendie…Tout ça formait une purée de pois informe dans mon cerveau, mais la sensation de détresse et de douleur était virulente.
J'ôtai le bandage de mon visage et me regardai dans le miroir. J'eus envie de pleurer.
Mon nez avait été épargné, mais tout le côté droit de mon visage, du coin de la bouche jusqu'à la nuque, avait été converti en quelque chose de rouge et noir et racorni. Un peu de pus suintait. Il me manquait une partie de l'oreille et de mes cheveux, il ne restait que quelques poils roussis. Par chance, l'intérieur de mon globe oculaire n'avait pas été touché non plus, mais pour le reste, on aurait dit qu'on m'avait collé des lasagnes sur la figure.
J'étais devenu un monstre.
Mes parents apparurent dans le miroir derrière moi. Ma mère pleurait dans un mouchoir. Et moi je me sentais sale et pathétique, car je me rappelais pourquoi cette tragédie avait eu lieu : parce que j'étais un lâche ! Les deux crétins avaient mis le feu au lit d'Alain par accident, et moi qui aurais pu les en empêcher, je ne l'avais pas fait parce que j'étais lâche ! En mon for intérieur, je me jurai que c'était la dernière fois. Je ne savais pas encore comment, mais je ne laisserais plus des personnes innocentes souffrir entre les mains de persécuteurs, et j'empêcherais que quiconque meure ou soit blessé par la faute de quelques imbéciles.
« M'man ? P'pa ? Où est Alain ? » demandai-je.
Ils ne répondirent pas. Je crus naïvement qu'ils ne voyaient pas de qui je parlais.
« Vous savez, Alain Delon, le garçon albinos de ma classe ? Qu'est-ce qu'il est devenu ? Il n'a rien ?
— Mon chéri…ne t'inquiète pas, on l'a emmené au poste, il ne s'en prendra plus à toi…
— Hein ? Au poste ? S'en prendre à moi ?
— Deux autres survivants ont tout raconté : cet horrible garçon a mis le feu à votre chalet pour se venger.
— Qui vous a dit ça ? »
Je ne fus pas le moins du monde étonné en entendant les noms des deux délateurs en question. Je sentis une rage sourde monter en moi alors que mes parents continuaient à me rapporter ce qu'on leur avait raconté et qui n'était qu'odieuse calomnie.
« Il vous a tous condamnés à brûler pour vous punir des brimades qu'il subissait, expliqua mon père, il s'est enfui dehors et vous a regardé paniquer en disant : « Je vais faire un monde meilleur ! » Mademoiselle Julie est morte ! Tout comme dix-neuf de tes camarades : Astrid Bonnefoy, le p'tit des Lejeune, et Léo —tu sais, le fils des voisins— , et la petite Nilima, et…
— Et à cause de ce…démon, tu es défiguré à vie ! pleurnicha ma mère, Oh, mon pauvre bébé…
— C'est pas vrai ! hurlai-je à en réveiller tous les comateux de l'hosto, Alain n'a pas fait ça ! Ce sont Jérémy et Moineau qui sont responsables !
— Moineau ?
— Antoine ! Et ils ont menti pour lui faire porter le chapeau ! Oh, les sales…les salauds! Ils mériteraient qu'on leur arrache la…
— Pauvre chéri. Tu es encore traumatisé. Tu ne sais pas ce que tu dis, tu es sous le choc ! »
J'éclatai en sanglots, et découvris par la même occasion les effets de larmes salées sur de la chair à vif. J'allais devoir éviter toute expression faciale le temps de cicatriser. Je m'enfuis dans le couloir, poursuivi par mes parents. Ils m'attrapèrent et me forcèrent à me recoucher. Je me débattais et hurlais comme un possédé. Ils appelèrent une infirmière pour refaire mon bandage et m'administrer un sédatif. Il y avait une telle confusion dans ma tête que je crus que je n'en serais jamais consolé. Seuls leurs médocs me permirent de me sentir un peu plus calme, mais jamais je ne fus plus en phase avec l'injustice et la cruauté de la vie qu'à ce moment-là.
Je passai ainsi ma convalescence malheureux comme les pierres. Le docteur ne cessait de répéter que je devais arrêter de déprimer, car cela pouvait influencer ma guérison. On m'apporta une coupure de journal, où je pus lire un article affreux où mon nouvel ami était traîné dans la boue. « Le démon blanc », ainsi était-il désormais surnommé. En l'apprenant, je fis une nouvelle tentative de fugue qui cette fois failli réussir : j'étais en train d'essayer d'escalader le portique de l'hôpital quand ils m'attrapèrent. On me menaça de m'attacher à mon lit et j'eus droit à encore plus de drogues.
Au fil du temps, on cessa de penser que j'étais devenu fou et que peut-être ma version des faits était digne d'intérêt. En vrai, l'enquête sur l'incendie avait progressé et la culpabilité d'Alain était devenue moins évidente. Des policiers vinrent m'interroger. Ils m'apprirent qu'on n'avait trouvé aucune trace de la boîte d'allumettes dont Alain s'était soi-disant servi pour son acte de pyromanie. Allumettes qui étaient devenues un briquet, puis un bidon d'essence apparut subitement dans le récit, comme sorti de nulle part. Les deux enfoirés n'étaient pas doués pour monter une histoire qui tenait la route. À force de leurs contradictions et grâce à mon témoignage, Alain fut disculpé. Un nouvel article de journal parut dans l'indifférence générale.

Si j'étais Lemony Snicket, je vous conseillerais d'arrêter tout de suite de lire ce texte pour imaginer que l'histoire se finit bien, que le gentil gagne et que les méchants sont punis. Et de tout de suite aller lire quelque chose de plus joyeux, genre, les aventures rocambolesques de deux pétasses au string qui dépasse et qui obtiennent tout ce qu'elles veulent à la fin bien qu'elles ne le méritent pas. Qui sait, ce genre de lecture pourrait vous plaire. Moi, ça me donnerait plutôt envie de prendre une carabine et d'aller flinguer les hirondelles de leurs nids, mais chacun ses goûts.
Parce qu'en réalité, la vie d'Alain ne s'est pas améliorée après cet épisode. Au contraire, il n'était qu'au début de ses peines. Et de mon côté, l'avenir qui m'attendait n'était pas des plus jojo non plus. On aurait pu croire qu'une fois innocenté, Alain ne serait plus traité comme un meurtrier, et que peut-être, les gens s'excuseraient de l'avoir accusé à tort. Tu parles, Charles! Les bouseux arriérés qui nous servaient de concitoyens continuèrent à le voir comme un nuisible et entretinrent le mythe du « démon blanc ». Jérémy et Moineau furent quant à eux considérés comme des pauvres choupinets qui étaient encore tout choqués de ce qu'ils avaient fait pas exprès. Des enfants effrayés, et non responsables de leurs actes. Bullshit ! Encore aujourd'hui, je me demande pourquoi. Pourquoi a-t-on fait du petit garçon traumatisé qui a vu une vingtaine de personnes mourir devant ses yeux un paria honni de de tous ? Pourquoi est-ce lui qui a été puni et diabolisé alors qu'il n'avait rien fait ? Pourquoi n'a-t-on pas plutôt souligné la bêtise et la cruauté des deux petits trous-du-cul qui avaient provoqué tout ça ? Cette tragédie était la conséquence du phénomène de l'intimidation. Un cas extrême, d'accord, mais justement, on aurait pu en profiter pour le dénoncer en montrant quelles conséquences horribles cela pouvait avoir. « Drame de la classe de neige : deux idiots jouent avec le feu dans l'unique but d'importuner un innocent qui ne leur a rien fait. Prix de l'intimidation : 19 enfants morts ! » Mais non, l'Humanité est trop stupide pour ça. Et n'apprend jamais de ses erreurs. Tout comme Vicky, tiens.
La seule note positive, dans tout ce bouzin, c'est que dès qu'Alain fut innocenté et à nouveau libre de fréquenter les victimes, la première personne qu'il voulut voir, ce fut moi. Il vint me rendre visite sur mon lit d'hôpital, et il avait perfectionné son sourire qui commençait à sembler naturel. Cela me fit chaud au cœur.
« Je vais faire un monde meilleur…, lut-il en passant en revue les deux articles publiés sur son compte, À vrai dire, j'ai réellement envie d'améliorer le monde…mais pas comme ça. Pas en tuant les intimidateurs.
— Pourtant, c'est ce qu'ils méritent !
— Ce n'est pas comme ça que ça marche. Si tu te venges de cette manière, tu t'abaisses à leur niveau et tu ne vaux pas mieux…Et pourtant crois-moi, en allant me coucher dans mes draps mouillés, j'ai souhaité qu'ils meurent tous…j'étais tellement mal que je voulais une vengeance. Et puis, c'est arrivé, certains sont effectivement morts. En vous voyant tous brûler, j'ai réalisé que je ne voulais plus ça ! J'ai regretté d'avoir pensé tout ça, comme si j'étais responsable…Surtout que toi aussi tu as été en danger, le feu ne fait pas de différence entre les ennemis et les amis… Il faut t'y faire, Vinko, ce monde n'est tout simplement pas fait pour accepter les gens comme nous… »
Il avait dit « nous ». Il m'incluait enfin dans sa bande. Même si nous n'étions que deux. Mais je me sentais tout petit à côté de lui, quand il parlait, ses mots semblaient receler une sagesse inépuisable en dépit de son jeune âge.
Je me regardais dans le miroir. Ma peau guérissait mais j'étais condamné à passer le restant de mes jours avec la moitié de ma personne semblable à de la viande cuite au barbecue.
« Moi je ne te trouve pas monstrueux, me dit Alain avec un sourire réconfortant, ça te fait ressembler à Harvey Dent, tu sais, Double-Face dans Batman ?
— Ah ouais ?
— Ouais ! Et c'est super-cool ! »
Il avait les yeux brillants. Je me sentis heureux : nous étions définitivement amis.

Le temps passait, inexorablement. Je sortis de l'hosto. Les cours reprirent. Sans mademoiselle Julie, et sans nos défunts camarades dont les chaises vides alourdissaient l'ambiance. L'institutrice remplaçante, Mademoiselle Manon, était une personne sans saveur qui ne valait même pas la peine qu'on s'attarde sur son cas. Jérémy et Moineau n'osaient plus s'approcher d'Alain. Ni de moi. Ils nous craignaient à présent. Ils étaient pourtant bien placés pour savoir que cette histoire d'albinos meurtrier n'était qu'invention. Peut-être avaient-ils juste peur d'une quelconque vengeance divine?
Torturer Marlène, en revanche, ne menaçait en rien leur karma. En sortant des cours, nous les surprîmes en train d'importuner la fillette. Moineau l'empêchait de bouger pendant que Jérémy tirait comme un bœuf sur les sangles de son cartable de manière à les faire appuyer sur son cou. Ou ils étaient définitivement trop crétins pour se rendre compte qu'elle était en train de s'étrangler, ou bien ils n'avaient rien appris de l'épisode de l'incendie : parfois intimider quelqu'un pouvait provoquer un accident atroce.
« Salopards ! » dit Alain.
Ils tournèrent la tête et arrêtèrent. Il n'avait pourtant pas parlé fort. Ils le regardèrent avec appréhension.
« Oh non pas lui !
— Sale meurtrier !
— Comment vous osez dire ça ? intervins-je, Vous savez très bien qui a provoqué le feu ! Et c'est vous !
— Oui, mais c'est quand même de sa faute, expliqua Jérémy, parce que s'il était pas né albinos, on n'aurait jamais eu envie de l'emmerder.
— Ouais, renchérit l'autre demeuré, donc, on peut dire que c'est lui qui les a tués ! »
Je me préparai à répliquer, mais Alain fut plus rapide. Je crus voir ses cheveux se hérisser comme les poils d'un chat en colère. Il fonça sur Jérémy et lui envoya un bon direct dans l'estomac. Comme si toute la rage qu'il avait accumulée ces dernières années se libérait enfin, il hurla :
« Eh bien, je devrais peut-être mettre accidentellement le feu à ta baraque, comme ça, quand toute ta famille sera morte, je dirai que c'est de ta faute parce que t'es né avec une tête de con ! »
Il lui assena un nouveau coup. Moineau lâcha une Marlène médusée qui se contentait d'écouter, et s'apprêta à défendre son copain. Je décidai de défendre le mien et entravai le gobeur de lombrics.
« Aaaah ! Y'a Face-de-Barbeuk qui s'en mêle ! » piailla-t-il.
À deux contre deux, l'issue du combat était incertaine. Mais notre colère face aux injustices que nous avions subies nous poussa à nous surpasser. Après quelques nez sanglants, lèvres éclatées et genoux écorchés (par chance, ils n'osèrent pas toucher le côté droit de mon visage car la séquelle de la brûlure les effrayait), nous parvînmes à les immobiliser sur leurs genoux. Je ne pensais pas que deux demi-portions seraient capables de tant de hargne, mais nous l'étions également.
Marlène, qui était restée en retrait, s'approcha de nous.
« Vous allez regretter tout ce que vous m'avez fait, lança-t-elle aux deux débiles.
— Qu'est-ce tu vas faire, intelotte ? T'es qu'une fille ! » éructa Jérémy, la bouche en sang.
Marlène devint rouge. Il venait de commettre une autre erreur. Grâce à certaines filles —notamment Vicky—, j'ai au fil du temps appris qu'elles étaient bien plus vicieuses et cruelles que les garçons. Marlène administra à chacun de ses deux bourreaux un bon coup de pied dans le service trois-pièces. Ce qui fait horriblement mal. Ça aussi je l'ai appris grâce à Vicky. Alain et moi les relâchâmes et ils partirent sans demander leur reste, pleurant après leurs mères et se massant leurs bijoux de famille endoloris.
« Ne t'inquiète pas, dit Alain à Marlène en se radoucissant, ils ne t'embêteront plus. »
Si vous pensiez qu'elle serait reconnaissante, vous vous fourrez le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate. Marlène nous adressa un regard effarouché et chuinta entre ses dents :
« T'approche pas de moi, démon blanc ! Je te déteste encore plus qu'eux ! Sale assassin ! »
Elle n'était pas présente en classe de neige et ignorait tout de ce qui s'était passé. Mais comme les autres, elle préférait croire les rumeurs et les racontars. Aucune de nos explications ne put la convaincre, et elle s'en alla après nous avoir regardés comme si nous étions de la saleté sur le bord du chemin. Parfois, les victimes aussi sont des salopes.
En attendant, j'étais euphorique : on avait filé une raclée impériale à deux ordures et j'étais fier de moi. Je me sentais comme un héros. Alain était plus nuancé sur la question. Il regarda ses poings qui avaient frappé et sembla sortir d'une torpeur.
« Merde, grommela-t-il, pourquoi j'ai fait ça ?
— On les a bien lattés ! Ils le méritaient ! répliquai-je avec enthousiasme.
— Sans doute, mais on s'est abaissés à leur niveau. On a cédé à la violence !
— Allez, c'est pas grave comparé à tout ce qu'ils t'ont fait !
— Je sais. Mais ils avaient arrêté depuis l'incendie. Et moi je les ai attaqués. J'ai déjà une réputation d'assassin, qu'est-ce que ça va être si en plus je suis bagarreur ? Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça… »
Il avait l'air troublé et regardait toujours ses mains comme s'il n'y croyait pas. Puis, il se tapa le front avec sa paume.
« Bordel, pourquoi ?
— Ils embêtaient Marlène et on l'a défendue…quelle ingrate, celle-là ! Mais tu…
— Je crois que c'est quand ils ont insinué que j'avais fait exprès de naître ainsi, dit-il, les yeux étrangement luisants, comme s'il allait pleurer, quand ils ont dit ça…j'ai ressenti ça…c'était tellement injuste ! Je ne l'ai pas fait exprès ! Pourquoi ? »
Il ôta ses lunettes et s'essuya les yeux d'un revers de manche.
« Je subis ça depuis toujours, mais parfois, je ne tiens plus…Pourquoi on croit que je l'ai fait exprès et qu'on doit me le faire payer tous les jours ? »
Ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'il ne se mette à pleurer, comme la fois où je l'avais surpris dans les toilettes. Un garçon, ça ne pleure pas normalement. Alors il se cachait. Je le pris par les épaules et le forçai à me suivre dans ces mêmes toilettes. J'eus envie de le serrer dans mes bras pour le réconforter, mais ça non plus, tu ne peux pas le faire quand t'es un mec. À l'époque, je trouvais que ça faisait tafiole.
« Je suis désolé, dit-il une fois que nous y fûmes, je ne voulais pas…
— C'est bon, laisse-toi aller. Je n'en parlerai à personne. À ta place, n'importe qui craquerait. »
Il s'essuya à nouveau. Je n'osais pas lui dire, mais je le trouvais incroyablement courageux. Soudain, il se mit à me dévisager. S'approchant de moi, il écarta une mèche de cheveux pour mieux observer mon visage. Il me reluquait de manière fascinée.
« Ils t'ont salement arrangé », dit-il.
C'était vrai que la partie gauche, celle qui n'était pas brûlée, n'avait pas été épargnée par les coups. Je ne m'étais pas regardé dans le miroir, mais il me semblait que je saignais. Mais ce n'était rien comparé à Alain qui lui avait été tapé des deux côtés.
« Attends, je m'en occupe. »
Il alla chercher un peu de papier toilette qu'il trempa sous le robinet. Il commença à éponger les meurtrissures. Comme dans un état second, je me laissai faire, et j'en profitai pour le dévisager à mon tour, ce que j'avais toujours évité de faire de peur d'avoir l'air indiscret. Ses sourcils et ses cils étaient tellement fins et translucides qu'il fallait le regarder de près pour voir qu'il en avait. De l'arcade droite s'écoulait un filet de sang plus rouge que ses iris, qui comprenaient en réalité pas mal de bleu ciel, ce qui lui donnait ses yeux de chat. Cette traînée vermeille formait un contraste saisissant avec son teint incroyablement pâle. Tout comme l'ecchymose bleuâtre qui se formait déjà sur sa pommette.
« Voilà, dit-il.
— Merci…euh…à ton tour ! »
Il ne broncha pas et se laissa docilement faire quand j'épongeai son sang.
« Tu sais, tu es le seul en qui je peux avoir confiance » me confia-t-il.
Cette fois, c'était moi qui fus à deux doigts de chialer comme une madeleine.

Je l'invitai chez moi. Mes parents avaient l'air sur le point de se chier dessus quand il passa le seuil. Je leur avais pourtant dit qu'ils n'avaient rien à craindre de lui. Je pense que même en connaissant la vérité à propos de l'incendie, ils avaient du mal à ne pas se sentir mal à l'aise en sa présence. Comme tout le monde ! Baboushka ne fit pas autant de manières. Mais peut-être était-ce dû au fait qu'elle n'avait rien compris à qui il était, et avec sa vue déclinante, elle voyait à peine de quoi il avait l'air. Elle lui offrit un de ses fameux biscuits.
« Vinko, tu en manges souvent, toi ? me demanda-t-il en se tournant vers moi.
— Oui.
— Alors ça va. Je ne crains rien, déduit-il en croquant dans son biscuit.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que c'est périmé depuis près de cinquante ans. Mais ça ne me dérange pas si tu me garantis que tu n'as jamais été malade.
— Périmé ? Comment tu le sais ?
— C'est marqué dessus.
— Tu lis l'alphabet cyrillique ?
— Non.
— Alors ?
— Les chiffres sont les mêmes que les nôtres, il suffit de regarder la date de péremption. Vous n'y aviez jamais pensé ? »
Je me sentis bête. Un sentiment que j'allais d'ailleurs souvent éprouver en sa compagnie. Il était comme ça : il remarquait tout. Rien n'échappait à son sens de l'observation. Et pour le commun des mortels, cela avait pour effet de se sentir bête en comparaison avec le petit génie. Je croyais que cela lui donnerait l'envie de se sentir supérieur, mais en fait, il n'en ressentait que plus de solitude. C'était ce que j'avais pu observer à l'école: il se sentait seul, perdu au beau milieu d'un monde peuplé de crétins ignares incapables de le comprendre.

Il m'invita chez lui. Sa voisine exécuta le signe de croix en le voyant, tout en marmonnant des prières pour le salut de nos âmes. Quand je rencontrai ses parents, je fus étonné de les trouver assez normaux —quoi qu'assez mélancoliques—, du moins pour un couple qui avait appelé son gosse Alain Delon. Il me raconta que le plus grand traumatisme d'enfance dont il avait le souvenir, c'était le jour où il avait découvert son célèbre homonyme sur l'écran du poste de télévision.
« Viens dans ma chambre ! »
Je me posai une question stupide qu'heureusement je ne lui communiquai pas : à quoi pouvait bien ressembler une chambre d'albinos ? Eh bien, à n'importe quelle chambre. Un peu plus de bouquins que chez le môme lambda, mais j'avais affaire à un mec neuronné et qui n'avait quasiment jamais eu d'ami après tout.
« Je lis des encyclopédies depuis que j'ai trois ans et demi, susurra-t-il.
— Hein ? Tu es un surdoué pour de vrai ?
— Je suis précoce. Tu sais, quand j'étais bébé, je changeais mes couches tout seul !
— C'est vrai ? »
Devant ma tronche d'ahuri, il éclata de rire.
« Mais non enfin, Vinko ! Tu crois vraiment tout ce qu'on te dit ? »
Je cachai mon visage rouge de honte derrière mes cheveux qui repoussaient déjà. Quand il riait, c'est de manière franche, avec une tendance à se plier en avant et à se taper les genoux.

Nous passâmes pas mal de temps l'un chez l'autre. Mes parents s'habituèrent à lui. Je ne sais pas si les siens s'habituèrent à moi. Son père trouvait bizarre que nous ne nous intéressions pas aux filles. Et effectivement, ça ne nous intéressait pas.

Nous entrâmes à l'école secondaire, et tout ce qui nous permit de tenir bon dans ce nid de serpents, c'était d'user d'humour et de sarcasme comme d'un bouclier face à la bêtise ambiante. Alain avait coutume de qualifier le bahut d'« épicentre du chaos et de la connerie humaine ». À cette époque, il se mit à lire Sartre: l'enfer, c'est les autres, oh que oui ! Tous les matins, nous avions l'heur de croiser un prof qui de toute évidence ne nous aimait pas. Les autres nous traitaient de paranos mais moi je maintiens : quand on apprécie quelqu'un, on n'essaye pas de l'écraser avec sa voiture sur le passage pour piétons devant l'école.
« Mince alors, j'ai failli renverser l'albinos et le semi-cramé. Promis, la prochaine fois, je ne les raterai pas ! »
On apprit que ce grand pédagogue s'appelait Jean-Paul Piret et qu'il donnait cours en chimie. Il était incroyablement laid, avec une espèce de trou dans le menton et des cheveux bouclés qu'il ne coiffait jamais. Il ne les lavait pas non plus, à en juger par les petites bêtes noires qui sautillaient par-dessus ses mèches grises. Heureusement qu'il nous restait deux années avant de nous retrouver dans son cours. Comble de la malchance, Marlène était dans notre classe, et elle devenait plus infernale de jour en jour. Moineau était dans la même école, mais dans une classe différente. Il n'osait plus ne fusse que nous approcher. Quant à Jérémy, sa mère l'inscrivit dans une école de seconde zone, car elle préférait qu'il fréquente des cailleras plutôt que le démon blanc. Et bien entendu, quand elle voyait Alain, elle l'accusait d'en être responsable et lui imputait les mauvais résultats de son fils :
« C'est ta faute si mon bébé joli est devenu un gogole ! »
Nous émettions des réserves sur le verbe « devenir ».
Nous n'étions pas vraiment des élèves assidus. J'étais dans la moyenne et Alain était un peu plus haut, mais aucun de nous deux ne s'appliquait. Les performances scolaires nous passaient à dix kilomètres au-dessus de la tête et nous étions convaincus que ce n'était pas à l'école qu'on apprenait les choses le plus intéressantes. Tous les jours, nous attendions la fin des cours et nous filions chez moi ou chez lui. On passait nos après-midi bouclés dans la chambre à regarder des films d'horreur bien trash et bien gores. Avec une préférence prononcée pour ceux qui comprenaient des cannibales. Nous étions fascinés par les personnages de méchants, les tueurs, les psychopathes et les cinglés en tous genres. Nous nous disions qu'ils étaient parfois incompris et mal jugés.
« Personne n'est tout blanc ou tout noir, disait Alain, même les pires crapules ont parfois une excuse…un traumatisme, un passé douloureux…des trucs de ce genre qui ont fait d'eux ce qu'ils sont.
— Même Jérémy et Moineau ?
— Oui. Même eux. Tu as bien vu la manière dont la mère de Jérémy le traite ? Bien sûr, ça ne l'excuse pas, mais ça l'explique. Ça confirme ce que je viens de dire : le mal ne naît pas, il est la conséquence d'autres maux. Je suis bien placé pour savoir que celui ou celle qu'on diabolise n'est peut-être en réalité pas si terrible que ça.»

Plus le temps passait, plus Alain me paraissait normal maintenant que je le connaissais mieux. Ses darons en revanche, étaient à mes yeux de plus en plus anormaux et troublés. Il fallait dire aussi qu'ils subissaient la réputation de leur fils tout autant que lui. Et nous, jeunes insouciants, nous ne remarquions pas à quel point ils en souffraient. À l'aube de notre adolescence, nous étions presque ravis d'être des marginaux incompris. Les parents d'Alain, eux, enduraient un véritable calvaire auprès de leurs anciens amis qui les viraient de leurs cercles, de leurs employeurs qui les attendaient au tournant, et des commerçants de la ville qui avaient arrêté de sourire en leur présence. Une fois même, quelqu'un alla jusqu'à taguer des insultes sur la façade de leur maison.

La veille de mes treize ans, Alain décida de m'offrir une fête d'anniversaire en avance. Rien que nous deux.
« Allez, viens, on va picoler au bar ! »
Il était temps, d'après lui, qu'on découvre le goût de la bière. Mais pourquoi diable avait-il choisi le bouge le plus mal famé de ville ? Plus que la saveur du houblon, il devait convoiter celle du danger. Quand nous entrâmes, on nous dévisagea. Bien qu'on ne nous reconnaissait pas tant le lieu était mal éclairé. La nuit, tous les albinos et semi-cramés sont gris. Les poivrots étaient simplement étonnés de voir deux morveux dans un endroit pareil. Je n'étais pas rassuré, mais Alain et son côté Jean-Sans-Peur marchèrent directement vers le comptoir. Il héla le barman et commanda sans détour deux bières. Le type le lorgna d'un air amusé tout en essuyant un verre.
« T'es pas un peu jeune pour boire de l'alcool, p'tit blondinet ? T'as quel âge ?
— Mes cheveux ne sont pas blonds, ils sont blancs ! Du coup, quel âge tu me donnes ? »
Le barman cessa son essuyage alors qu'Alain lui adressait un regard appuyé du genre : « Respecte un peu tes aînés, fiston ! ». Il sembla enfin le reconnaître.
« Des cheveux blancs ? Mais attends…tu ne serais pas… ? »
— Assoiffé, oui. Et mon pote Vinko aussi. Deux bières siouplait. Et dans des chopes propres. »
Le barman me jeta un regard. Tout autour de nous, les clients nous dévisageaient et commençaient à chuchoter. On nous servit nos boissons sans plus d'intérêt pour notre âge. De toutes façons, ce rade avait mauvaise réputation. Une fois assis, nous entrechoquâmes nos chopes.
« À la tienne, frangin ! »
Je découvris que ça n'était pas aussi bon que je l'imaginais.
« Alors, c'est ça de la bière ? Je n'aime pas en trop en fait…
— Ça viendra avec l'âge. J'ai lu que les papilles gustatives n'arrivaient pas toutes à maturité en même temps. Et l'amer vient après, en dernier. C'est pour ça que les enfants n'aiment pas trop le goût de boissons comme le café, le vin ou la bière, mais ça devrait changer plus tard.
— Ah. »
Derrière nous, deux mecs discutaient à voix basse en nous jetant des regards d'appréhension :
« T'as vu l'gamin ?
— Avec les ch'veux blancs ?
— Ouais, le démon blanc.
— Tu crois qu'il a vraiment les yeux rouges ? Comme dans les films ?
— J'sais pas. Et à côté c'est son copain à moitié cuit.
— Ouais ! Le démon qui a provoqué une incendie !
— On dit un incendie, Ducon !
— Ce gamin est maudit ! Il a des pouvoirs maléfiques…Il paraît que si tu le regardes dans les yeux, tu seras pétrifié ! »
Alain fit rouler ses yeux qui n'avaient jamais pétrifié personne. Il avait tout entendu. D'un air blasé, il se pencha vers moi comme pour me faire une confidence :
« Il paraît aussi que si tu récites trois fois d'affilée « Alain Delon le démon albinos » par une nuit sans lune un vendredi 13 à minuit moins le quart en te tenant devant un miroir et en faisant un doigt d'honneur avec la main gauche, le tout après avoir mangé de la tarte aux reine-claude et en portant une chemise à pois roses eh bien, les âmes des enfants morts dans l'incendie hanteront ta salle-de-bain pendant un mois et te regarderont quand tu te laves. Et si ça ne marche pas, ça veut dire soit que tu n'as pas mangé assez de tarte, soit que tu ne crois pas assez en moi. »
Je ricanai en frappant du poing sur la table. On me jeta des regards effarés.
« Ha ha ha ha ! J'essaierai à la prochaine occase, juste pour voir ! »
Les durs à cuire qui squattaient le bar ne nous voyaient plus comme des morveux. Ils nous voyaient comme des terreurs. La moitié du temps, on s'exaspérait de l'ostracisme abject que nous subissions. Mais nous passions l'autre moitié à nous moquer des superstitions stupides des gens. Bientôt, on allait rebaptiser la ville « Cité du démon blanc ». Voilà qui en jetterait sur les guides touristiques !
Le lendemain ma famille organisa ma vraie fête d'anniversaire. Alain était invité, mais il me téléphona le matin même pour décliner :
« Pourquoi ? demandais-je.
— Parce que je peux pas avoir le cœur à ça. »
Il me sembla que sa voix tremblait. Je lui demandai ce qui n'allait pas. Alors il m'expliqua ce qu'il avait découvert chez lui en rentrant de notre virée de la veille soir. Je restai sans voix.
« On l'enterre mardi prochain », dit-il avant de raccrocher.
Je me mis à pleurer malgré moi, les doigts crispés sur le combiné. Ce n'était pas ma propre mère qui s'était suicidée, mais j'avais trop mal pour lui. Je ne profitai pas un instant de ma fête.
Face à un deuil, on cherche toujours quelque chose pour faire passer le temps et ne plus trop y penser. Alain tâcha d'oublier la mort de sa mère en apprenant à jouer de la guitare. Il s'en acheta une dans la semaine. Et moi, comme j'étais un suiveur, je décidai de l'imiter. Je me payai l'instrument avec l'argent offert pour mon anniversaire.
« Ce serait bien si on pouvait aussi se payer des cours.
— Aucun prof ne veut de nous. Déjà le vendeur de la boutique d'instruments de musique…Dès qu'il m'a vu, il est parti se cacher derrière une batterie en tremblant comme de la gélatine ! Ce qui est complètement con quand t'y réfléchis : si vraiment j'étais un puissant démon, c'est pas une pauvre batterie qui m'arrêterait ! Il avait l'air d'halluciner quand j'ai mis de l'argent dans sa caisse enregistreuse pour le payer. Pouvait pas imaginer que je puisse être réglo. Mais j'ai pu me brosser pour avoir un conseil de sa part.
— Alors, on va devoir apprendre tous seuls ?
— Pas le choix. J'ai pu acheter un livre, c'est déjà ça… »
Et ainsi nous devînmes des guitaristes autodidactes. Enfin, surtout lui. Un manuel pour débutants qui apprenait à jouer La poupée qui fait non lui suffisait en guise de point de départ. Le reste lui vint naturellement. Moi, j'avais besoin qu'il me réexplique tout et finalement ce fut comme s'il était mon prof. J'enviai comme il trouvait n'importe quelle mélodie d'oreille et la rejouait sans trop de cafouillage. Ses longs doigts fins voltigeaient sur les cordes avec une virtuosité qui me faisait baver. Quand il jouait, on aurait dit que sa guitare n'était qu'un prolongement de lui-même. Mes doigts à moi me paraissaient gourds. Je n'avais aucun talent. J'aurais pu être terriblement jaloux, mais je chérissais trop le temps que je passais avec lui pour ça.

Deux ans plus tard, nous avions bien progressé, bien que personne n'était particulièrement intéressé de nous entendre jouer en dehors de ma famille. Le père d'Alain, lui, ne goûtait plus à rien depuis la mort de sa femme, et la seule musique qui lui parlait était le bruit du whisky qui coulait dans un verre, on the rocks ou non.
Nous fréquentions également la salle d'arcade, et c'était ce qui se rapprochait le plus d'une séance de socialisation. À l'école, nous étions craints ou rejetés. À l'arcade, nous étions ignorés.

Jusqu'au jour où je rencontrai Aude.

Il arrivait qu'Alain et moi disputions des parties ensembles, mais parfois nous jouions chacun de notre côté. Lui préférait les jeux d'exploration et d'action-aventure, alors que les shooters et les beat'em up avaient ma faveur. J'aimais imaginer que les amas de pixels sur lesquels je tirais étaient de gens comme Jérémy, et ça me faisait du bien de les voir crever. Surtout que si je gagnais, apparaissait sur l'écran un message qui me félicitait d'avoir débarrassé le monde de cette vermine.
J'étais en train de pulvériser de vilains extraterrestres qui voulaient envahir la Terre quand elle vint me parler.
« T'es Vinko, nan ? Le copain du démon.
— Ouais. Sauf qu'il n'est pas un démon.
— J'aimerais lui demander quelque chose
— Ben, il est là-bas, sur la borne près de la porte.
— Oui mais, je n'ose pas trop l'aborder…Toi tu es…plus accessible. »
Je mis le jeu sur pause pour la dévisager. C'était une fille assez petite avec des cheveux blonds-roux mi-longs, la bouche pulpeuse et le regard malicieux. Elle devait avoir dans les quinze ans, tout comme moi. Je la trouvais trop jolie pour traîner dans un endroit pareil.
« Il n'a jamais mordu personne, je t'assure. Qu'est-ce que tu lui veux ?
— C'est une affaire délicate. »
Mais bordel, où veut-elle en venir ?
« Qui t'es ?
— Je m'appelle Aude.
— Qu'est-ce que tu veux qu'Alain fasse pour toi ?
— Qu'il m'aide à me venger. »
Je restai comme deux ronds de flan. La venger ? Je ne comprenais pas la situation, alors je l'amenai auprès d'Alain.
« Voici Aude, elle aimerait que tu l'aides pour un problème qu'elle a…
— C'est mon frère.
— Qu'est-ce qu'il a ?
— Il me pourrit la vie.
— C'est-à-dire ? »
Elle nous lorgna avec toute la détresse du monde dans les yeux. Elle m'évoquait un chiot abandonné sur une aire d'autoroute.
« Il…Il n'arrête pas de me faire des misères…depuis que je suis toute petite. Il me frappe. Il casse tout ce que j'aime. Il dit que je suis une petite idiote et une bonne à rien. Et il ne veut pas que je fréquente des garçons…s'il me voyait avec vous…Une fois, j'ai voulu porter une jupe un peu courte. Il m'a foutu une beigne en me traitant de « sale traînée ».
— Il t'intimide, c'est ça ? demanda Alain, soudain plus concerné.
— Intimide ?
— C'est le mot correct pour ce genre de situation.
— Tu l'as dit à tes parents ? intervins-je.
— Avant, je leur disais. Mais comme ils ne m'écoutaient jamais, j'ai fini par abandonner, et du coup, Thomas —c'est le nom de mon frère— continue…Mes parents pensent que j'exagère…Ils disent que c'est normal entre frère et sœur de se chamailler et que je prends ça trop à cœur…Pourtant, à moi, ça ne m'a pas l'air juste…Je sais qu'il est leur préféré, c'est la vérité ! Toutes les nuits, je…
— Tu pleures et personne ne te réconforte, c'est ça ? Tsst. Typique des adultes. Ils croient tous que l'intimidation n'existe pas.
— C'est pour ça que tu dois m'aider ! » dit Aude.
Alain se mordit la lèvre d'un air gêné.
« Écoute, dit-il, je te comprends, et si tu veux, tu peux m'en parler, moi je t'écouterai. Mais t'aider ? Je ne sais pas. J'aimerais vraiment trouver un moyen de faire disparaître l'intimidation et rendre le monde meilleur. Mais je ne sais pas comment. Si je connaissais un remède, ça fait longtemps que je l'aurai appliqué…
— Tue-le !
— Quoi ?
— Tue Thomas ! Je me fiche qu'il soit mon frère, je le déteste ! Il ne m'apporte que du négatif !
— Mais pourquoi je devrais…
— Tu es un démon, pas vrai ? C'est ton truc de faire disparaître les gens ! »
Ce fut au tour d'Alain de regarder Aude avec des yeux comme des soucoupes.
« Non, répondit-il. Je n'ai jamais tué personne, et c'est pas aujourd'hui que je vais commencer.
— Mais si…ces enfants…l'incendie !
— Je n'y étais pour rien !
— C'est vrai ! j'ajoutai.
— Ne t'inquiètes pas, reprit Aude, je ne fais pas partie des gens qui pensent que tu es méchant. Moi, je sais qu'en réalité, ce sont les autres les mauvais, et que tu avais bien raison de faire brûler tous ces petits cons ! Mon frère aussi est comme ça, et tu es le type parfait pour m'en débarrasser ! Tu n'as qu'à utiliser tes pouvoirs d'albinos ! »
Alain scrutait à présent Aude comme si elle portait une camisole de force et un entonnoir sur la tête. Après dix secondes de silence et de malaise, il finit par parler :
« Aude…Entendons-nous : tu ne m'es pas a priori antipathique, je comprends ta douleur et suis de tout cœur avec toi. Mais tu viens de dire tellement de trucs débiles que je ne sais pas par où commencer ! Tu te trompes sur mon compte !
— Alors…tu ne vas pas m'aider ?
— Non. »
Et sans plus, il en revint à son jeu, refusant de répondre à toute question supplémentaire. Aude commença à s'énerver et s'en alla en pestant. Je la suivis dehors.
« Essaie de le comprendre, expliquai-je, tu lui demandes un truc qu'il ne peut pas faire…
— Alors quoi ? Ses pouvoirs magiques, c'est du bidon ?
— Les albinos n'ont aucun pouvoir magique, c'est encore une des bêtises qu'on raconte sur leur compte dans les fictions. Et le pire, c'est que ce n'est même pas la plus idiote !
— C'est bon, t'énerve pas contre moi.
— Pardon. »
Sans savoir pourquoi, je détestais l'idée de la contrarier. Elle sembla se calmer et me fixa de ses grands yeux pétillants :
« J'ai pourtant entendu dire qu'un jour, Alain Delon avait prouvé qu'il contrôlait l'électricité…
— Ah, ça ? C'était un tour de passe-passe pour faire taire un crétin qui ne voulait pas nous lâcher. »
Je me rappelai l'évènement en question. Lors de la dernière fête de fin d'année scolaire —à laquelle nous ne voulions pas aller mais y étions obligés car le dirlo nous avait promis deux mois de colle pour l'année suivante si nous n'y allions pas, pour nous apprendre à être asociaux— un mec pas très fut-fut avait questionné Alain sur ses fameux pouvoirs mythiques de démon blanc. Comme il était d'humeur taquine ce jour-là, et surtout parce qu'on s'embêtait royalement, il lui avait fait croire qu'il était le maître de l'électricité. Son interlocuteur lui demandant une démonstration, il avait effectué des gestes amples de la main et soudain, la salle fut plongée dans le noir. Le pignouf avait alors été convaincu, et moi-même je me demandai l'espace d'un instant si Alain ne m'avait pas caché certains talents. Il avait rigolé et m'avait une fois de plus lancé : « Tu crois vraiment tout ce qu'on te dit ? » avant de me faire signe de le suivre. Il m'avait mené vers un endroit où était branchés tant d'appareils électriques qu'il était normal que cela fasse péter le disjoncteur. N'empêche que je ne sais toujours pas comment il avait fait pour anticiper avec tant de précision le moment où subviendrait la panne de courant…
« Vinko, tu comprends, toi, que le monde serait mieux sans les gens comme mon frère ? me demanda Aude.
— Sans les intimidateurs ? Oui, certainement. Mais on ne peut pas les faire disparaître en claquant des doigts.
— Si j'avais des pouvoirs magiques, je les utiliserais pour ça ! Défendre les victimes et tuer les méchants, c'est ce que font les super-héros, non ? »
Je lui accordai un point.
« Alain pense que se comporter comme ça, c'est s'abaisser à leur niveau.
— Oui, mais il faut bien que quelqu'un se charge de leur régler leur compte !
— Moi non plus, je n'ai aucun pouvoir magique. »
J'émis un rire nerveux. J'avais subitement envie d'être un super-héros, mais j'étais loin d'en être un. « Super-Couard » ça ne vendait pas du rêve.
« J'ai plutôt l'air d'un super-vilain, lui confiai-je.
— Pourquoi ?
— À cause de mon visage. Je ressemble à un méchant à la DC Comics…hé hé ! »
Sans crier gare, elle s'approcha de moi et écarta mes cheveux. Ils m'arrivaient désormais aux épaules et cachaient parfaitement ma brûlure. Je n'aimais pas qu'on la regarde, ça me donnait l'impression d'être tout nu. L'acte de voyeurisme d'Aude me fit rougir jusqu'au stade écrevisse.
« C'est moche, pas vrai ? murmurai-je.
— Je ne te trouve pas du tout laid. »
Elle m'adressa un sourire désarmant. Je vécus un moment de charme qui fut rompu par une grosse voix :
« Alors, t'es là, tite pute ? Et qu'est-ce que tu traînes avec ce... »
Nous levâmes les yeux. C'était un grand type barbu coiffé d'une casquette, il devait avoir dans les dix-neuf ans.
« Thomas, gémit Aude.
— Tu fricottes avec qui, cette fois ?
— Mais nous n'étions pas… »
Thomas me reluqua et recula d'un pas. Il hurla sur sa sœur :
« Mais t'es dingue ou quoi ? C'est le pote au démon ! C'est un type dangereux !
— Certainement moins que toi ! »
Il lui assena une gifle violente qui manqua de la faire tomber. Elle chancela et se rattrapa de justesse à une poubelle. Elle saignait à la lèvre.
« Mais t'es vraiment une pouffe ! beugla-t-il, et maintenant tu fréquentes des monstres ! Allez, rentre à la maison, que je raconte au père ce qu'tu f'sais, tu risques d'avoir une autre baffe ! »
Il l'attrapa violemment par le bras, lui faisant visiblement mal. Sanglotant, elle m'envoya un regard désespéré avant de suivre son frère. Ils s'enfoncèrent dans les profondeurs d'une ruelle et disparurent de ma vue. J'avais l'impression d'avoir l'estomac rempli de cubes de glaces.

Le lendemain à l'école, je demandai partout autour de moi si quelqu'un connaissait une fille du nom de Aude. Mais il se révéla qu'elle devait provenir d'un autre établissement. Je rejoignis Alain qui attendait pour le cours de chimie. Cours donné par Piret, le pouilleux sadique qui cherchait à nous écraser avec sa voiture. Je laisse imaginer notre joie. À peine j'eus salué mon pote que Marlène-la-Vilaine apparut dans mon champ de vision, ce qui était très désagréable.
« Qu'est-ce que vous faites là, vous deux ?
— On est dans la même classe que toi.
— Hélas. Plus pour longtemps j'espère…
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— On en a discuté avec les autres, et on est d'accord : on ne sent pas à l'aise quand vous êtes là. Vous nuisez à notre concentration !
— C'est quoi encore ces conneries ?
— Tout le monde est stressé d'être dans la même pièce qu'un assassin. Alors, on va te transférer ailleurs ! Je reviens du bureau de Piret et…
— De sous son bureau, tu veux dire ? » rectifia Alain.
Marlène effaça son air suffisant et le foudroya du regard.
« Qu'est-ce que tu insinues ? Que mes résultats de chimie ne sont pas dus à mes aptitudes ?
— Ça dépend de quelles aptitudes tu parles… »
Elle rougit jusqu'à la racine des cheveux.
« Tu es jaloux parce que j'ai de meilleurs points que toi ! s'offusqua-t-elle. Comme je le disais, j'étais dans le bureau de Jean-Pau…euh de M. Piret et il est d'accord pour parler de toi au dirlo. J'espère qu'il va te faire renvoyer de l'école ! Et ton chien-chien Vinko aussi !
— Je ne suis pas un « chien-chien » !
— Ouais, ben, en attendant, je vais peut-être être enfin débarrassée de vous ! Vous me pourrissez la vie et je sais quoi faire avec les parasites ! »
Sur ce, elle passa devant nous le nez en l'air. Alain lui lança :
« Si tu veux faire fuir les parasites, essaie la lotion anti-poux, je crois que ton prof préféré t'a refilé les siens…à moins que ça ne soit des morpions !
— Sale petit rat de laboratoire, répliqua-t-elle, j'espère qu'on te disséquera au prochain cours de bio!
— Si lui c'est un rat, toi t'es un cheval, criai-je, je savais pas que Piret était zoophile !
— Parasites ! » hurla-t-elle avant de disparaître dans la classe.
« En quoi est-ce qu'on lui pourrit la vie au juste ? je demandai alors que la sonnerie retentissait.
— Notre simple existence perturbe son équilibre psychique, je crois…Bon, c'est l'heure. C'est parti pour une nouvelle journée en enfer…Au fait, cette fille-là, Aude…Je t'ai attendu à la salle d'arcade, hier, mais t'es pas revenu.
— Ah ouais, désolé de t'avoir fait faux bond, mais après ce qu'il s'est passé, j'ai préféré rentrer chez moi.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Je lui racontai ma rencontre avec Thomas, l'adorable frérot de Aude.
« Tu vois, elle disait la vérité !
— Je n'ai jamais dit que je ne la croyais pas. Juste que sa solution n'était pas bonne.
— Mais tu ne crois pas que ce serait bien…je veux dire…si on se vengeait de ce type ?
— Comment ça « on », que veux-tu qu'on fasse ?
— Laisse béton.
— Je suis désolé, mais nous ne pouvons lui offrir que notre amitié et nos encouragements, à ta copine…
— Ma copine ?
— Future copine.
— Mais…mais non !
— Fais pas l'innocent, tu crois que j'ai pas vu comment tu la regardais ? »
Je rougis comme un ado qui connaît ses premiers émois amoureux, mais j'avais une excuse : j'en étais un. Alain m'adressa un sourire en coin que je trouvai d'emblée déplaisant.
« Arrête de te moquer de moi.
— Je ne moque pas de toi.
— Aude n'est pas ma future copine.
— Oh, mais ça, ça dépend uniquement de ton audace.
— Ferme-la, on verra quand ça t'arrivera !
— Ça ne m'arrivera jamais. »
Il est vrai que nous avions un peu de retard sur nos camarades du côté des histoires de cœur. Compte tenu des circonstances, avec notre réputation, les filles avaient plutôt tendance à nous éviter. Sauf Aude, songeai-je, Aude qui semble au contraire attirée par des mecs comme nous…
Une fois tous les élèves arrivés, Piret et sa tignasse pouilleuse entrèrent dans la classe. Marlène lui adressait des sourires mielleux à donner l'envie de gerber par les oreilles. Je n'aimais pas les cours de chimie, pas seulement parce que le prof était un con et un sadique, mais aussi parce que je trouvais barbant de passer son temps à résoudre des équations acide-base et autres calculs inintéressants. Quelques fois, nous avions droit à un peu d'animation quand Piret se la jouait Jamie de C'est pas sorcier ! et nous montrait une expérience ou l'autre. L'inconvénient, c'est qu'il en profitait toujours pour humilier ses deux élèves détestés.
C'était le cas ce matin-là.
« Bien, voici un erlenmeyer rempli d'une solution composée d'H2O et d'H2O2…qui est… »
La main de Marlène fusa vers le plafond.
« C'est de l'eau oxygénée mélangée à de l'eau normale, monsieur. L'eau oxygénée, aussi appelée peroxyde d'hydrogène, est notamment utilisée pour décolorer les cheveux.
— C'est très bien Marlène. Oui, pour décolorer les cheveux…quoi que certains n'en ont pas besoin », répondit Piret avec un regard appuyé sur Alain.
Derrière moi, j'entendis des crétins murmurer :
« Papa Delon a dû niquer avec un tube à essai d'eau oxygénée, et le résultat, c'est un albinos.
— Ah oui, c'est pour ça. C'est un peroxydé, hi hi ! »
Piret désigna ensuite un bocal rempli de fins cristaux violets.
« Ceci est du permanganate de potassium, dont la formule est…
— KMnO4 ! gazouilla Marlène.
— Bien. Que se passerait-il si je versais quelques cristaux dans la solution de l'erlenmeyer ?
— Moi ! Moi ! Moi ! hurlait Marlène, le bras en l'air et sa bouche assez ouverte pour laisser voir toute la splendeur de sa dentition chevaline, La solution se mettrait à bouillir et dégagerait de la fumée, car en sortant de l'erlenmeyer, ce gaz chaud se refroidirait au contact de l'air ambiant.
— Excellent, ma petite Marlène. Mais nous allons vérifier cela. Un volontaire ? Non ? Alain, tu t'y colles ! »
Mon copain se leva sans afficher la moindre émotion. Quand Piret choisissait un de nous deux pour ses expériences, il s'arrangeait toujours pour que ça finisse mal. Une fois, il m'avait forcé de boire une fiole au contenu certes non-toxique, mais comprenant dans les ingrédients du bleu de méthylène dilué dans du jus de fruit. Cela me donna une envie pressante. Piret m'autorisa à aller aux toilettes en plein cour, à la condition que je remplisse un Becher. Parce que mon urine avait été colorée en bleu. Pendant un mois, on chantait « Allez viens je t'emmène pisser au pays des Schtroumpfs… » sur mon passage.
Alain se plaça derrière le plan de travail.
« Vas-y.
— Où sont les gants ? Et le masque de protection ?
— Tu n'en auras pas besoin, voyons…, susurra le sadique mal peigné.
— Mais si ! Je risque d'être éclaboussé, et…
— Je te dis que tu n'en as pas besoin, et maintenant, exécution ! »
Alain inspira profondément. Les regards de tous étaient rivés sur lui. Il préleva quelques cristaux dans le bocal et les jeta avec appréhension dans le récipient de solution. Ce que Marlène avait décrit se produisit : le liquide bouillonna et monta,une fumée brunâtre et épaisse s'échappa du goulot. C'était impressionnant, mais ce qu'Alain avait prédit se réalisa également : des éclaboussures de liquide furent projetées sur lui. Il voulut reculer mais Piret se tenait derrière lui et le repoussa en avant.
« Regarde comme c'est magnifique ! C'est beau la science ! »
Une fois que le spectacle était terminé et le gaz évaporé, nous pûmes constater les dégâts sur Alain : il avait reçu du liquide sur le visage et les mains, ce qui formait des taches brunes.
« Tout blanc avec des taches ! commenta Piret, on dirait un dalmatien ! Ah, et constatez le changement de couleur : cela devient brun, qui sait pourquoi ?
— L'oxydation. », maugréa Alain.
Comme il avait parlé avant que Marlène n'ait pu faire sa Miss Je-Sais-Tout, elle s'énerva. Quand il se rassit sur sa chaise, elle ne se priva pas de lui dire qu'il avait l'air atteint de vitiligo, voire de la lèpre.
« Ne t'inquiète pas, Alain, ça finira par partir… mais tu auras cette tête pendant minimum une semaine ! le nargua le sadique.
— Je vous avais dit qu'il fallait des gants et un masque. Vous l'avez fait exprès !
— Et à qui vas-tu te plaindre ? À ton alcoolique de père ? »
La classe ricana. Depuis l'incendie, plus personne n'osait nous jouer des tours pendables. À part Piret. Les autres élèves se contentaient de nous insulter et de nous railler verbalement, ayant compris que cela n'était pas suffisamment offensif pour encourir une quelconque vengeance démoniaque. Alain me répétait qu'il ne fallait pas chercher à riposter et de simplement faire comme si de rien n'était. J'étais de moins en moins d'accord. Je voulais leur faire payer !

N'empêche que durant la semaine qui suivit l'épisode du permanganate de potassium, il était tellement gêné de se promener avec une gueule de dalmatien qu'il fit tout pour diminuer ses interactions sociales. Il allait toujours à l'école, mais passait ses récréations et temps de midi enfermé dans la bibliothèque. Et une fois les cours terminés, il se barricadait chez lui et ne voulait voir personne. Il s'excusa, bien sûr, de ne pas passer du temps avec moi. Son côté glaçon refaisait un peu surface.
Il fallait cependant que je m'occupe sans lui. Mais aussi bien la salle d'arcade que les films d'horreur étaient moins drôles sans mon poteau qui me manquait énormément. Alors je prenais ma guitare et je faisais mon Kurt Cobain dans le noir.
« A mulato, an albino, a mosquito, my libido, yeah ! »
Sauf que je n'arrivais pas à chanter et à jouer simultanément, je n'avais pas assez de coordination. Alain y arrivait, lui, bien entendu. Et me faisait toujours remarquer que je n'étais pas dans le rythme, m'enquiquinant avec son métronome.
Mort d'ennui, je décidai d'aller me promener dans le quartier des pubs. Je prévoyais de m'installer au comptoir et de siroter ma bière comme un vieux poivrot. Un peu comme Jojo, le clodo du coin, qui passait son temps à picoler et à réciter des phrases sans queue ni tête. Et qui portait rarement un pantalon. J'entrai dans un café au hasard, et tout de suite, une odeur âcre de bière rance me prit au nez. Je me dirigeais vers le comptoir quand j'aperçus cet imbécile de Thomas occupé à jouer au flipper. La café était bondé, et une compile de techno en mode « défonçage de tympans » était diffusée au volume maximum, ce qui m'aidait à passer inaperçu. Thomas ne m'avais pas vu. Quand il eut perdu sa partie, il donna un coup de pied dans le flipper et s'en alla prendre place à une table où l'attendaient plusieurs amis. Une fille fort peu vêtue vint s'asseoir sur ses genoux.
Je m'installai dans un endroit sombre, à la manière des individus glauques et encapuchonnés qui squattaient les recoins de tavernes dans les jeux de rôles. Je dégustais un breuvage qui tenait plus de la pisse de vache que de la bière. Pas que je sache quel goût est supposée avoir la pisse de vache, cela dit. Thomas faisait le malin à sa table, une chope dans une main et la fille dans l'autre. Je passai la soirée à observer cet immonde porc, seul dans mon coin. Quand il se leva pour aller assouvir un besoin naturel, sans comprendre pourquoi je faisais ça, je le suivis discrètement. Il était plus bourré que le vieux Jojo et ne marchait pas très droit. Quand nous nous éloignâmes du brouhaha ambiant pour nous enfoncer dans les profondeurs de la cave où étaient situées les toilettes, je l'entendis chanter. Ou du moins fredonner. C'était La p'tite Huguette ou une autre chanson paillarde de la même eau.
Comme la majorité des toilettes de bar, c'était sale et les murs étaient couverts de graffitis. Thomas trébucha et se rattrapa à l'évier. Il y dégobilla un peu. Ensuite de quoi il entreprit de se traîner jusqu'à une des cabines. Il oublia de fermer la porte. Je me plaçai face à lui. Il n'avait pas l'air très glorieux, assis sur le trône, le pantalon sur les chevilles. Il m'envoya un regard vitreux quand il prit conscience de ma présence.
« S'lut, p'tit con ! »
Il souriait comme un abruti. L'alcool le rendait joyeux, mais il n'avait cependant pas oublié qu'il me méprisait.
« T'es un pauv' malade, tooâa ! Hic ! Un salaud, ouais ! Euaaar…Tu mérit' que j'te casse la gueu –hic !- eule ! Ouais, si t'approches ma sœur, j'te casse ta gueule ! T'entends, connard ! J'te casse la gueule ! Hic ! D'façons, la Aude, c'est rien qu'une pute ! »
Mes mâchoires se serrèrent tellement fort que le grincement de mes dents me provoqua une sensation désagréable. Les poings fermés et crispés, je sentais presque mon sang battre dans les veines de mes poignets. Je voulais que la tête de Thomas explose comme par magie et que sa cervelle recouvre les murs constellés de moisissures de ce rade pourri. Il me toisa de manière narquoise malgré son expression alcoolisée. Complètement dans le pâté, il se retenait au rouleau de PQ vide pour ne pas tomber du siège.
Je sus ce que je devais faire. C'était étrange. Je ne me pensais pas capable de franchir ce cap. Mais pour Aude, pour Alain, et pour toutes les victimes, je devais agir. Faire un exemple. Faire fermer son clapet nauséabond à ce gros baltringue. Je marchai droit devant lui. Il me regarda amusé. Je mis mes mains autour de son cou. Je serrai. Très fort. Mes pouces entrèrent dans sa trachée artère. Il tenta de se débattre en attrapant mes bras, mais il était tellement beurré qu'il ne comprenait qu'à moitié ce qui lui arrivait. Il avait beau être plus grand et plus costaud que moi, son état me donnait l'avantage. Quand je sentis ses cartilages se rompre, une jubilation intense monta du fond de mes entrailles, parcourut ma poitrine et saoula ma tête.

Je ne m'attendais pas à autant aimer ça.