3. Les macchabées défilent sur mon CV plus vite que dans un film de slasher

Je lâchai le cadavre de Thomas. Il tomba en arrière, ses yeux grands ouverts et écarquillés. Mort assis sur un cabinet de toilettes. On ne pouvait pas partir avec aussi peu de panache. Je pris mes jambes à mon cou et sortis le plus rapidement du café. Il ne fallait pas que quelqu'un m'ait vu et se souvienne que j'étais présent là-bas cette nuit. Je rentrai chez moi en douce, espérant ne pas réveiller la maisonnée. Je m'enfermai dans ma chambre et me laissai tomber sur mon lit. Je regardais mes mains comme si ce n'était plus les miennes. Je n'en revenais pas de ce qu'elles avaient fait. Je ne trouvai pas le sommeil cette nuit-là. J'étais ivre de ce qu'il s'était passé.

Je redoutais de revoir Alain. Il allait sûrement deviner ce que j'avais fait rien qu'en me regardant dans le blanc des yeux. Ce mec avait un scanner à la place du cerveau et faisait des déductions hallucinantes en observant les détails les plus minimes. Surtout qu'il ne se trompait jamais. Par chance, la moitié de mon visage était dissimulée derrière mes cheveux, ce qui divisait par deux les probabilités qu'il ne découvre quoi que ce soit. J'avais tué quelqu'un ! Je m'entrainai à avoir une expression impassible, mais à force de se concentrer là-dessus, je devais avoir l'air absent. Alain vint me trouver sur le chemin de l'école et me réitéra ses excuses.
« Je suis vraiment désolé de ne pas avoir été très présent ces derniers-temps. »
Les taches brunes du permanganate de potassium avaient presque disparu et ça le mettait de meilleure humeur. J'étais tellement obnubilé par l'idée qu'il puisse lire mon acte sur mon visage que je ne me rendis pas compte que je lui laissai prendre de l'avance. Il s'engagea sur un passage pour piétons trois mètres avant moi. Il était au milieu de la chaussée quand la voiture de Piret, se fichant comme d'une guigne que le feu soit rouge, accéléra et fonça droit sur lui.
Un type déboula en dernière seconde et le sauva in extremis, le poussant hors de portée du tyran sadique.
« Eh ! Fais gaffe ! »
C'était un grand brun assez baraqué avec un regard malicieux. Il nous adressa un clin d'œil et partit en direction de l'école. Nous le suivîmes. Quand nous passâmes devant la voiture de Piret qui était en train de se garer, celui-ci baissa sa vitre de portière pour nous certifier que la prochaine fois, un de nous deux y resterait. J'avais hâte de passer mon permis de conduire et de m'acheter un énorme 4x4, rien que pour emboutir sa ridicule Lada toute pourave.
Le gaillard qui avait sauvé Alain s'avéra être un nouvel élève dans notre classe. C'était le genre gros bras au grand cœur, pas méchant mais ne sachant pas contrôler sa force. Il aimait filer des tapes dans le dos à te déplacer une vertèbre. Récemment débarqué de sa cambrousse, il ignorait tout de « la ville du démon blanc » et jugea les rumeurs qu'on lui conta sur le sujet complètement stupides. C'était rafraîchissant. Il nous aborda à la récré avec un grand sourire communicatif.
« J'avais jamais vu d'albinos en vrai, et je trouve ça super cool !
— T'es bien le seul.
— Y'a un manga avec une albinos vampire, et elle trop top cette meuf : elle administre des coups de pied qui peuvent carrément mettre un mec sur orbite !
— Ah.
— Moi, c'est Gary ! »
Il passa sa main dans ses épais cheveux bruns et regarda Alain avec l'air fasciné d'un enfant curieux. Il commença alors à lui parler de ses mangas préférés, surtout ceux avec tous plein de petites culottes. Si je trouvais moi aussi ce gars très sympathique, je vis à quelques mètres quelqu'un qui fit véritablement bondir mon cœur dans ma poitrine. Aude se tenait là, de l'autre côté de la grille de l'école. Elle empoignait un barreau dans chaque main et me dévorait des yeux. Je laissai Alain et Gary à leurs sous-vêtements nippons pour aller la rejoindre.
« Salut, Vinko.
— Salut, tu as l'air en forme…
— C'est parce qu'il s'est passé un truc génial.
— Quoi donc ?
— Thomas est mort ! »
Je retins ma respiration. J'avais beau être responsable de ce décès, je trouvais terrible de la voir exprimer autant de joie. La plupart des gens qui déclarent détester un membre de leur famille pleurent abondamment si celui-ci meurt. Pas Aude.
« Mes condoléances.
— Je savais que j'avais raison de prier, poursuivit-elle. On l'a retrouvé étranglé dans les toilettes d'un café. Les flics ont conclu que c'était un coup d'un gang rival…
— Ton frère faisait partie d'un gang ?
— Oui. Alors, personne ne s'étonne qu'une bricole pareille lui soit arrivée.
— Mourir, je n'appelle pas ça une bricole…
— Mais moi je n'y crois pas, à cette histoire. Thomas n'a pas été tué par un membre d'un autre gang…Moi, je connais la vérité ! »
Je déglutis avec difficulté. Comment pouvait-elle savoir ça ? Elle m'adressa un sourire charmant et se pencha sur moi :
« Je sais qu'en fait, c'est lui qui a fait ça, susurra-t-elle.
— Qui ?
— Le démon blanc. J'ai prié pour qu'il tue mon frère et il a entendu ma supplique. Et Thomas est mort ! Il a exaucé mon souhait ! Il est là, non ? J'aimerais le remercier.
— Surtout pas ! éclatai-je.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il niera avoir le moindre rapport avec cette affaire.
— Il est modeste ?
— Si on veut. Il ne veut pas qu'on pense que c'est lui.
— Ah, d'accord. Tu peux compter sur ma discrétion. Mais je veux quand même le remercier sans qu'il sache que c'est pour ça. Qu'est-ce qu'il aime comme pâtisserie ?
— Euh…il adore le tiramisu, mais…
— Eh bien, j'en apporterai demain à la même heure. On le mangera tous ensemble.
— D'accord. Alors euh…à demain ?
— À demain. Ah, et une dernière chose…
— Oui ?
— Approche un peu… »
Je m'exécutai. À travers les barreaux, elle m'attrapa par les épaules et m'embrassa sur la bouche. Son baiser me parut doux comme de la crème chantilly. Ensuite de quoi elle s'en alla en me laissant avec une tête d'ahuri. Quand je daignai me retourner, cramoisi, Alain et Gary me fixaient en se retenant de rire.
« Eh, Don Juan, on a tout vu ! » me héla Gary.
Tout vu, mais rien entendu. Ouf ! Je les rejoignis.
« C'était donc ça, dit Alain.
— Ça quoi ?
— Ton air absent. Je trouvais que tu avais la tête dans les nuages depuis le début de la semaine. Je me demandais pourquoi. J'ai maintenant la réponse : c'est donc officiel entre toi et Aude ! »
Ainsi, il avait vraiment repéré que je n'étais plus moi-même depuis le meurtre. Heureusement qu'il se méprenait sur la raison réelle. Si je l'avais contredit, je lui aurais sans doute rendu service : il allait à l'avenir devenir tellement confiant en ses capacités de déduction qu'il en viendrait à penser qu'il n'avait jamais tort. Et ça le perdrait. Et le blesserait. Entre temps, j'étais aux anges : j'avais débarrassé le monde d'un gros con qui ne méritait pas d'y vivre, les flics ne me soupçonnaient pas, Alain n'avait rien deviné, j'avais une petite amie, peut-être un nouveau pote et pour couronner le tout, il y aurait du tiramisu gratuit le lendemain ! La vie était belle !
Je m'étais demandé comment se passerait la cohabitation entre Alain et Aude dans ma vie. Il s'avéra qu'elle le vénérait, et que lui tolérait sa présence tant qu'elle ne « racontait pas trop de conneries à propos de pouvoirs mystiques et de vengeance ». Je me mis à passer beaucoup de temps avec elle, mais je ne vis presque jamais ses parents, qui me détestèrent sans même me rencontrer, ma réputation me précédait. J'appris tout de même que le père battait Thomas durant son enfance.
« Tu vois, me dit Alain, c'est pour ça. Le père intimide le fils, et celui-ci se venge sur sa petite sœur. Le mal a toujours une source qui, à défaut de l'excuser, l'explique. »
Du reste, les moments passés avec Aude étaient de pures particules de bonheur. Je ne voyais que le positif. Si seulement j'avais su… Secrètement, j'espérais qu'Alain soit jaloux. Mais il s'amusait quand même sans moi, avec son nouveau copain Gary. Celui-là avait un sacré avantage : à l'école, peu d'élèves osaient nous insulter désormais, un regard de travers de la part de Gary suffisait en général à faire taire les langues les plus pendues. Il les impressionnait par sa stature. C'était une sorte de garde du corps. Le père d'Alain avait toujours jugé, entre deux cuites, que son fils passait trop de temps avec moi. Quand il apprit que je sortais avec une fille alors qu'Alain fréquentait un autre garçon, il en tira une conclusion inévitable :
« Bordel, en plus de tout l'reste, ce gamin est pédé ou quoi ? »
La vérité, on la découvrit quelques années plus tard : Alain n'aimait qu'une seule fille dans l'univers. Avant de la rencontrer, personne ne pouvait l'intéresser, et après, il n'y aurait plus qu'elle. Il était « monosexuel ». De mon côté, après Aude, je trouvai extrêmement dur de faire confiance à un individu au point de lui offrir mon amour. Il n'y eut plus que mes copains qui comptaient pour moi. Surtout lui.
Mais je n'en suis pas encore à ce stade de mon récit. Mon histoire avec Aude commençait à peine et elle m'obsédait. J'avais l'impression qu'elle pouvait me convaincre de faire n'importe quoi rien qu'en me souriant.
« J'ai repensé à la mort de Thomas, me dit-elle.
— Ah ? »
Moi aussi j'y repensais. Surtout depuis que j'avais appris que le fameux membre de gang rival était passé après moi et avait profané son cadavre sans se poser plus de question : on l'avait retrouvé la tête dans la cuvette, le froc toujours abaissé et je préfère ne pas préciser quelle partie de son anatomie avait été farcie avec des tampons usagés. Ce type n'avait pas que des amis. Mais au moins avec ça, personne ne se douta que le véritable meurtrier était un gosse paumé qui avait encore du mal à réaliser ce qu'il avait fait et non un malabar aux mœurs douteuses.
« C'est vraiment une bonne chose que le démon l'ait fait disparaître…, reprit Aude.
— Ne lui…
— Je ne lui dirais pas que je sais que c'est lui, t'inquiète ! Mais ce que je veux dire, c'est qu'il devrait recommencer.
— Hein ?
— Thomas n'est pas le seul intimidateur, il y en a encore plein qui sévissent…On devrait se débarrasser d'eux aussi, nettoyer la vermine qui pullule sur la terre !
— Tu veux demander au démon de le faire ?
— Il le peut, avec ses pouvoirs !
— Et qui va-t-on désigner comme sa prochaine victime ?
— Ben, justement, j'ai ma petite idée… »
J'écarquillai les yeux. J'avais dit ça en plaisantant, mais elle était sérieuse. Elle me parla de la nouvelle cible. Comme c'était un coup d'essai pour savoir si le démon blanc l'écoutait vraiment, elle avait décidé de ne pas viser très haut.

Kévin, surnommé « Big Kev » en raison de ses impressionnantes dimensions, était un adolescent violent qui tous les jours s'en allait racketter les gosses de primaire. Comme Aude était à deux doigts d'allumer un cierge sur l'autel qu'elle avait érigé pour Alain, je me résolus à tuer Big Kev avant qu'elle ne soit déçue. Ce n'était pas ce que j'avais prévu. Le meurtre de Thomas était quasiment accidentel : je ne l'avais pas prémédité, ça m'était juste venu comme ça, sur le moment. Je n'imaginais pas recommencer.
Mais à la réflexion, je savais qu'Aude avait raison, il y avait encore du travail à accomplir pour que le monde soit sain, et j'avais manqué d'ambition jusque-là.
Je m'arrangeai pour n'avoir ni Alain ni Gary dans les pattes et me rendit aux abords de l'école primaire. J'observai Big Kev de loin, et Aude ne m'avait pas menti sur son compte : il intimidait de pauvres mioches qui tremblaient de trouille en lui filant leur argent de poche ou leur goûter s'ils n'avaient rien. Et se faisaient parfois frapper par le brutus maximus. J'attendis que plus une seule de ses pauvres petites victimes ne soit en vue. Plus large que haut, Big Kev engloutissait un énorme beignet rempli de crème et recouvert de sucre glace. Deux appendices boudinés lui faisant office de bras lui permettaient d'enfourner tout ça dans sa bouche immense. Je n'ai pas pour habitude de dénigrer les personnes en surpoids —généralement victimes d'intimidation elles aussi —, mais ce mec-là appartenait à la catégorie des gros qui n'inspirent aucune compassion. La catégorie de ceux qui profitent de leur masse, de leur poids, et de la force physique qui en découle, pour faire du mal aux plus petits qu'eux.
Je m'approchai de lui. La méchanceté se lisait dans ses yeux de veau.
« Eh, le gros lard ! Eh, le pachyderme ! »
Il tourna vers moi l'espèce de boule de pâte grasse qui lui servait de tête et ouvrit une bouche entourée de miettes et de sucre.
« T'es qui, toi, l'moucheron ?
— J'vais t'apprendre à chercher misère aux petits enfants ! Tas de graisse !
— J'vais t'réduire en bouillie !
— Seulement si t'arrives à m'attraper, mais j'parie que tu seras essoufflé avant ! Pas vrai, gros plein d'beurre ? »
Il était bête. Il n'avait même pas compris que je le provoquais exprès pour le forcer à me suivre. Ma ruse était pourtant tellement grossière qu'elle semblait sortie tout droit d'un film familial de Noël.
L'ogre me suivi jusqu'au pont, exactement là où je voulais aller. Car j'avais réfléchi depuis Thomas à ma manière de tuer. Devais-je changer de méthode à chaque fois pour brouiller les pistes ? Ou au contraire, devais-je en adopter une spécifique, une sorte de signature, comme le font beau nombre de serial killers ? La deuxième proposition impliquait que je désirais qu'on reconnaisse mon travail. En avais-je envie ? Oui. Je voulais qu'on se murmure qu'un mystérieux vengeur anonyme débarrassait le monde des déchets. Et les déchets, on les jette ! À défaut de poubelle géante, je me contentais du fleuve (qui vu son état de pollution n'était pas loin d'être un dépotoir par ailleurs).
Quand nous arrivâmes sur le pont, Big Kev était effectivement essoufflé de m'avoir coursé. D'énormes auréoles de sueur maculaient son t-shirt au niveau des aisselles alors qu'il haletait comme un buffle. Je me tenais devant une partie de la balustrade ou cette vieille ferraille était particulière usée et rouillée. On pouvait la défoncer sans problème si on jetait quelque chose de très lourd dessus. L'air de rien, tuer des gens en les jetant à l'eau n'était pas si facile. Tout d'abord, il fallait les balancer d'assez haut pour qu'ils en meurent, ce qui signifiait depuis un grand pont, ou d'une berge très élevée. Des endroits généralement assez fréquentés, donc. Pour éviter les témoins, il fallait soit opérer de nuit, soit choisir un pont ferroviaire. À part les trains, aucun véhicule n'était autorisé à s'y trouver, et encore moins les piétons.
Ensuite, à une telle hauteur, il y avait forcément des barrières de sécurité. S'il n'était pas difficile de soulever une pouffe en string pour la hisser de l'autre côté, avec Big Kev, c'était une autre paire de manches. D'où la nécessité d'une barrière fragile. Gary nous donnait parfois des astuces en matière de baston au cas où on essaierait de nous tabasser. Pour les adversaires volumineux, son conseil était de ne pas chercher à l'emporter par la force, mais plutôt de retourner la leur contre eux. C'est ce que je fis, je provoquai Big Kev, il me chargea comme un taureau furieux.
Enfin, il fallait convaincre les futures victimes de se trouver sur le pont. Et là, c'est assez aléatoire. En plus de Thomas que j'avais étranglé, il y en eu d'autres que je ne pus pas jeter à l'eau car ils n'étaient pas au bon endroit. Ce n'était pas grave, je savais improviser. Marlène et Piret eurent droit tous deux à un traitement spécial, par exemple.
Tel un torero hardi, je m'escamotai de la trajectoire du monstre en dernière seconde. Il fonça dans la barrière qui céda sous son poids comme je l'avais prévu. Il avait déjà perdu l'équilibre, mais pour plus de sûreté, je l'aidai à plonger. Je plaçai mes mains dans son dos et le poussai. Il me sembla alors qu'il fallait que je dise quelque chose qui sonnait bien pour marquer le coup. Je n'eus pas à réfléchir longtemps, j'avais la phrase parfaite pour ça :
« Je vais faire un monde meilleur ! »
Big Kev chuta comme un énorme rocher. Vu sa masse, les éclaboussures montèrent haut. J'étais étonné qu'après il reste de l'eau dans le fleuve. Oui, je sais, c'est pas bien de se moquer des gros, mais je le répète : celui-là le méritait !
Le meurtre de Big Kev fit peu de vagues (contrairement à Big Kev lui-même…, oui, d'accord, maintenant j'arrête !), pas plus que celui de Thomas. Personne ne devait vouloir pleurer ces connards à part leurs proches. Moi, j'étais galvanisé et je me demandais déjà quel intimidateur j'allais punir ensuite. Je n'eus pas à y réfléchir longtemps.

Piret me rappela pourquoi il devait mourir le lendemain même. Il tenta encore de nous écraser.
« Sous mes roues, je fais du pâté aux trois saveurs : albinos-semi-cramé-arriéré-mental ! »
Certes, Gary n'était pas doué en chimie, ni pour les études en particulier, mais il était loin d'être un arriéré. Il avait ce qu'on appelle « l'intelligence de la rue ». Mais selon Piret, de gros biceps étaient forcément incompatibles avec un cerveau. Lui-même était gaulé comme une mouche rachitique, Marlène devait être sacrément vénale pour vouloir se le taper.
Je jetai un œil à sa voiture garée dans le parking de l'école avec une sévère envie de sortir de ma poche l'opinel que m'avait offert mon oncle Dragó et lui crever ses pneus. Pour nous venger de Piret, nous avions tous trois notre technique : Gary s'amusait à le dessiner sur du papier quadrillé en train de se faire bouffer les roustons par un crocodile enragé. Alain écrivait des nouvelles dans lesquelles il endurait toutes sortes de tortures vicieuses et cruelles et dont l'inspiration avait sans doute été puisée chez le Marquis de Sade. Moi, je n'avais aucune sensibilité artistique ou littéraire, j'avais une sensibilité meurtrière. Chacun son truc.
J'ai dit plus haut que Piret avait eu droit à une façon de mourir spéciale au lieu de la noyade qui allait devenir ma signature. Dans son cas, bien que je ne croyais pas du tout au karma, je lui choisis une mort en rapport avec ses péchés : sa putain de bagnole !
Après les cours, je l'appelai depuis une cabine téléphonique pour que personne ne puisse remonter jusqu'à moi.
« Salut, Jean-Paul !
— À qui ai-je l'honneur ?
— Tu conduis en téléphonant ? C'est dangereux ça, surtout que t'as pas de kit « mains-libres » dans ta caisse de merde !
— Qui êtes-vous ? Attendez…cette voix…
— C'est Vinko le « semi-cramé ».
— Toi ? Mais… ?
— Devine un peu ce que j'ai sous les yeux, là, tout de suite ?
— Quoi ?
— Des photos. De toi et de Marlène. Ou « prof de chimie » et « gynécologue » sont devenus des synonymes, ou vous avez une liaison… Je me demande comment les gens vont réagir…le dirlo…tes collègues…l'Association de Parents d'Élèves…ta femme…hum ?»
C'était du bluff. Si j'avais eu de telles photos, je les aurais utilisées pour le dénoncer depuis belle lurette.
« Mais…comment ? »
Je percevais la panique dans sa voix. C'était merveilleux.
« Tu n'aurais jamais dû nous intimider, salopard !
— Comment oses-tu me parler comme ça, je suis ton professeur !
— La ferme ! T'es prof quand ça t'arranges ! Moi, j'ai pas envie de reconnaître ton autorité alors que tu en abuses ! Tu persécutes les élèves dont la tête ne te revient pas et tu en sautes une autre en échange de ses résultats ! T'es qu'un gros dégueulasse !
— Attends un peu, sale petit con, je vais te retrouver !
— Ah ouais ? Je suis chez moi, mentis-je, viens t'expliquer avec mon père si tu l'oses !
— C'est ce que je vais faire ! Et crois-moi, je vais récupérer ces photos et quand j'en aurais fini avec toi, tu ne remettras jamais les pieds dans cette école ! »
Je continuai à le faire parler pendant un temps. Je savais qu'à cette heure-ci il retournait chez lui. Il devait avoir fait demi-tour pour prendre la direction de mon foyer.
« Je suppose que tu es dans la pente, maintenant.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Tu es en train de descendre la colline, la route escarpée et fortement inclinée entre chez toi et chez moi. Marlène habite à deux rues de ma maison, quand la police apprendra que vous aviez une liaison, elle en déduira que tu te rendais chez elle…
— Mais qu'est-ce que tu me chantes ?
— J'ai saboté tes freins.
— Quoi ?
— Je vais faire un monde meilleur. »

Le lendemain, la presse raconta que Jean-Paul Piret, professeur de chimie, avait perdu la vie dans un accident de la route. Ce qui restait de la voiture écrasée au fond d'un ravin était dans un tel état qu'on ne put identifier un quelconque dysfonctionnement mécanique. Selon le témoignage d'un randonneur qui passait par là, Piret aurait été vu en train de téléphoner au volant, dans un endroit dangereux qui plus est. L'accident était donc le résultat d'un manque d'attention au volant.
Bien que rien ne fut révélé à propos de Marlène en fin de compte, celle-ci était effondrée. Nous la raillâmes.
« Oh quel dommage ! Mais avec qui tu vas faire ta mange-boules, maintenant ? susurra Alain.
— Comment osez-vous salir la mémoire d'un mort, sales parasites ! Avez-vous pensé à ceux qui l'aimaient ?
— Ah bon ? Ses poux viendront à l'enterrement ? ricana Gary.
— Sales parasites infects ! »
Ce n'était pas faux, nous étions odieux de nous moquer ainsi. Mais quand on a été maltraité toute sa vie, on n'a parfois envie d'être méchant envers d'autres. Pour se venger.
« C'est décidé, je vais faire circuler une pétition pour qu'on interdise les albinos, les barbecues ambulants et les arriérés mentaux dans cette école !
— De toutes façons, nous ne sommes pas responsables de sa mort, se défendait Alain.
— C'est vrai ! » approuvait Gary.
Parlez pour vous, les gars.
Tous les élèves de Piret furent néanmoins obligés de se rendre au funérarium. L'entrepreneur de pompes funèbres, un vieil homme décrépi, eut la mauvaise idée d'interpeller Alain :
« Vous devez être anéanti, jeune-homme, par la perte de votre professeur… »
Alain se comporta comme à son habitude et répondit :
— Ben, pour être honnête, non. Bien entendu, je ne vais pas me réjouir de sa mort — bien que ça soit un phénomène inévitable, nous mourrons tous un jour. Mais je ne lui ferai pas l'affront de salir sa mémoire en racontant des mensonges sur son compte. Ainsi donc, je refuse de jouer la carte de l'hypocrisie et de d'affirmer que c'était un type bien et qu'en partant il laisse un grand vide rempli de tristesse dans nos cœurs. Parce que c'est faux, totalement faux. Il était détestable et c'est pour moi un soulagement de savoir qu'il ne fera plus souffrir personne. Mais sinon, je n'ai pas souhaité ce qui est arrivé, je ne souhaiterais ça à personne, pas même à mon pire ennemi. »
Le vieux resta interloqué. Alain avait le chic pour dire ce qu'il pensait tout haut sans se soucier des réactions que cela pouvait susciter. Il n'en fallut pas plus à Marlène pour lui tomber dessus comme la foudre.
« Comment oses-tu ? Rien que ta présence ici, c'est malsain, c'est blasphématoire !
— Arrose-moi d'eau bénite, peut-être que je vais fondre !
— Tu n'as aucun respect pour…
— Pour un intimidateur ? Non, de fait.
— « Intimidateur » ! T'as que ce mot-là à la bouche, ma parole ! Tu crois vraiment que le monde entier te persécute, mais ça, c'est dans ta tête, Casper ! C'est ta petite névrose à deux balles !
— Ce n'est pas dans ma tête ! Et tu devrais le savoir, tu étais toi-même victime d'intimidation en primaire, tu sais, avec Jérémy et Moineau… »
Le Moineau en question était présent non loin de là. Même s'il était dans une autre classe et que nous n'avions que très rarement affaire à lui désormais, il était tout de même un élève de Piret. En entendant son surnom, il jugea bon d'intervenir :
« T'as jamais compris qu'on voulait juste se marrer, on y peut rien ! assena-t-il à Alain, Pourquoi tu pars en guerre contre nous tous ? C'est ridicule ! »
Alain s'apprêta à répliquer quelque chose, mais Gary le tira par le bras et l'emmena loin des deux autres. Je les suivis.
« Calme-toi, lui dit notre ami costaud, je sais que ça doit te rendre dingue, mais parfois, il faut savoir se taire…
— Ah, et pourquoi je me tairais ? Pourquoi je devrais prendre les gens avec des pincettes alors qu'ils n'ont jamais eu aucun tact envers moi ? Pire, ils me martyrisent et me diabolisent !
— Je sais, mais tu n'as jamais songé au fait que tu étais un peu trop…franc ? »
Alain s'apaisa quelque peu. Il avait beau avoir gagné des centimètres et de la carrure depuis que je l'avais rencontré, à côté de Gary, il avait l'air d'une poupée de chiffon.
« Mouais…d'accord, marmonna-t-il, Je te dis parfois que tu ne sais pas contrôler ta force et que tu devrais arrêter de casser des trucs quand t'es en colère, mais moi…je fais pareil avec des mots, c'est ça ?
— C'est ça, approuva Gary, et les mots, ça peut faire encore plus mal que les coups. »
Autour de nous, ceux qui avaient assisté à la scène discutaient et jugeaient Alain comme si ce qu'il avait osé dire était le summum de l'ignominie. Et bien entendu, toutes ces personnes bien-pensantes s'estimaient irréprochables. Cette situation dégoulinante d'hypocrisie et de mauvaise foi me donnait la nausée. Décidément, nous n'étions bien qu'entre nous.

Nous étions dans ma chambre, avec Alain, Gary et Aude. Gary avait apporté une chicha et j'avais allumé ma télé sur un film de série Z présenté par la truculente Elvira, dans une rediffusion d'un épisode de Movie Macabre. Nous regardions d'un œil distrait. J'avais encore poussé quelqu'un dans le fleuve. Un certain Delcourt, un binoclard dégarni avec un gros pif, et très passionné. Sauf que sa passion, c'était les petites filles. En particulier celle de sa compagne qui ne voyait rien, ne voulait rien voir, et ne croyait pas la pauvre gamine. Mais j'avais vengé la petite Lisa, son vilain beau-père reposait avec les poissons.
« Je pense que les gens finiront par comprendre, chuchota Aude, que ça fait un moment que quelqu'un punit les intimidateurs…et peut-être qu'ils arrêteront !
— Chut ! »
Par chance, Alain et Gary étaient trop éloignés de nous et trop absorbés dans leur propre conversation pour entendre la nôtre. Enfin, Alain était surtout absorbé par un bouquin qu'il avait sur les genoux, mais il répondait quand même à Gary par des « hum-hum ».
« Toi, tes parents t'ont appelé Alain Delon comme l'acteur. Les miens m'ont appelé Gary comme l'escargot de Bob l'Éponge, parce qu'ils sont fans de ce dessin-animé…
— C'est vrai ? demandai-je éberlué.
— Vinko, tu crois vraiment tout ce qu'on te dit ?
— Ben euh…
— Mais réfléchis, voyons : ça n'existait même pas quand je suis né, Bob l'Éponge ! »
Ils rigolèrent tous. Même Aude. Alors que Gary tirait un coup sur la chicha, à l'écran, ils retrouvaient un cadavre flottant dans une rivière. J'eus la peur subite et absurde qu'il s'agissait d'un flash spécial qui parlerait de Delcourt, mais c'était toujours le film.
« C'est moche, un noyé, commenta Aude. J'imaginais pas que ça soit aussi…beurk ! »
Le corps avait doublé de volume et était complètement boursouflé. Sans oublié la peau qui avait pris un blanc-violet bien morbide. C'était en effet répugnant à voir. Je songeai que Big Kev devait à peu près ressembler à Jabba le Hutt quand ils l'avaient repêché.
Alain leva les yeux de son livre :
« Eh ouais, les noyés, c'est pas joli. On s'imagine la personne qui flotte sereinement à la surface de l'eau, avec les cheveux et les vêtements qui ondulent autour de manière gracieuse, mais en fait, ça, c'est dans les poèmes de Rimbaud. Dans la réalité, c'est autre chose…
— Vous savez quelle est la première chose que fait un cadavre ? fit Gary, Il relâche tous ses sphincters. Ben ouais, faut bien évacuer tout ce qui restait dans ses poches avant de partir pour l'au-delà. »
Aude tordit son visage de dégoût. Autant la mort des intimidateurs l'amusait, autant les détails de ce qu'il advenait d'eux l'écœuraient.
« Eh ben, dit-elle, la noyade…Voilà une mort parfaite pour les jolies filles prétentieuses !
— Ah ?
— Oui, vous voyez le genre, la pouffiasse qui se croit belle, avec des fringues provocantes et tout…Rien de tel que de la punir par une mort qui détruirait ce dont elle est le plus fière : son physique !
— À supposer qu'elle mérite de mourir uniquement pour ça », nuança Alain.
Aude reporta son attention sur l'écran. Un plan montrait le tueur, un homme émacié au teint cireux, jouer avec un couteau de boucher.
« Je ne sais pas pourquoi, dit Aude, mais j'adore les méchants. Je trouve qu'ils sont plus attirants que les gentils…Parfois, j'aimerais être à leur place, c'est bizarre, non ?
— C'est souvent comme ça dans les fictions, expliqua Alain, les méchants sont ceux qui, contrairement aux héros, n'ont aucune limite. C'est ce qu'on appelle la catharsis. Ces personnages se permettent de faire des choses que nous n'oserions pas faire, et ça nous défoule de les regarder. Même si dans la vraie vie on trouverait ça immonde et immoral. Ensuite, les méchants fictifs ont souvent une personnalité bien plus complexe et intéressante que les gentils petits héros mono-dimensionnels qui se contentent d'être droits et justes. On dit même qu'une histoire peut être bonne malgré un héros raté si toutefois le méchant est réussi.
— Mais ça, c'est dans les fictions, reprit Aude, en vrai, si un mec fait quelque chose d'horrible, comme par exemple tuer, tout le monde le verra comme un monstre. Personne ne se donnera la peine de vérifier s'il a une personnalité complexe et intéressante, ou si sa victime n'était pas un vrai trouduc…
— Personne n'est tout noir ni tout blanc. Le meurtre est un tabou, donc c'est très difficilement pardonné. Mais sinon, c'est vrai qu'il n'y a pas d'un côté les gentilles victimes innocentes et de l'autre les affreux tueurs sans rien pour les rattraper. C'est une vision du monde binaire, et le binaire, y'a que les informaticiens qui ont le droit d'y croire ! »
Aude en revint à la télévision. Le tueur était à présent en train de découper quelqu'un afin d'en extraire les parties comestibles. Moi, ce qui me gêne dans le cannibalisme, c'est que je n'ai pas envie de manger les gens que j'aime. Et les gens que j'aime pas sont probablement du poison. Par exemple, je suis certain que Vicky est constituée d'arsenic. Alain penche plutôt pour dire qu'elle est en vitriol. Quant à Aude, elle était faite avec du cyanure : facile à dissimuler dans la douceur d'un gâteau aux amandes.
« J'aime les bad boys ! déclara-t-elle en regardant amoureusement l'écran. Oh, Alain, tu veux me chanter la chanson que tu as composée hier ? Je trouve que ça va bien avec les circonstances. T'as qu'à prendre la guitare de Vinko.
— Tu parles de Thank you Satan ?
— Oui !
— C'est pas de moi, c'est de Brassens.
— Ah ? Mais euh…tu l'interprètes super-bien ! Joue-la, s'il te plait ! »
J'aurais peut-être dû remarquer dès cet instant comment elle le regardait avec des yeux de biche.
Je pris la chicha dans les mains de Gary et tirai un coup dessus. Je songeai, en regardant la fumée blanche qui sortait de ma bouche, à leur conversation à propos de gentils et de méchants. Ils ignoraient ce que je faisais. Les macchabées défilaient sur mon CV plus vite que dans un film de slasher. Comment réagiraient-ils s'ils l'apprenaient ? Est-ce qu'Alain m'approuverait ? Il donnait l'impression de considérer que tuer les intimidateurs était la limite à ne pas franchir, qu'il fallait rester au-dessus de ça. Mais il n'était pas en bois, je savais qu'il avait aussi sa part d'ombre et qu'il pouvait perdre les pédales et faire quelque chose de mal si sa souffrance était suffisante. Peut-être qu'il finirait par comprendre que ce que je faisais était nécessaire.

Nous rencontrâmes ma prochaine victime en allant à la pharmacie. L'été arrivait et Alain devait se réapprovisionner en munitions pour lutter contre ses ennemis de toujours : les photons et les ultraviolets. Pour plaisanter, il aimait dire que les albinos étaient comme les vampires et que nous devions chercher dans les rayons après des tubes de crème solaire indice 400 ornés d'une photo de Bela Lugosi. Quand on est différent, il faut être capable d'humour et d'autodérision. Mais si Alain ne manquait ni d'humour, ni d'autodérision, certains n'y étaient pas du tout réceptifs. C'était le cas de Gaëtan, un mec au visage porcin derrière nous dans la file.
« Ce type te dévisage depuis quelques minutes, indiqua discrètement Gary à Alain.
— C'est parce que je suis noir, répliqua celui-ci, et ça, c'est mal vu dans notre société xénophobe qui ne supporte que les gens blancs comme neige… »
Nous eûmes un fou rire tous les trois. Pas le gars qui continuait à fixer Alain de ce regard auquel on était désormais habitués, ce regard qui semblait vouloir dire : « Un albinos, gneeeuuuuuh ?! » Quand Alain eût payé ses achats, le voyeur nous suivit dehors et, sans le moindre préambule, lui demanda :
« Pourquoi t'es tout blanc ?
— Bah, normalement, j'aurais dû être vert, mais comme j'ai poussé dans l'obscurité, j'ai pas pu synthétiser de chlorophylle, tu piges ? »
Gaëtan le toisa comme s'il était un extraterrestre. L'humour lui passait à des années-lumière au-dessus de la calebasse.
« J'arrive pas à y croire, grogna-t-il, comment on peut être aussi pâle ? C'est moche, surtout avec des yeux pareils…Je t'ai entendu tout à l'heure. T'aurais mieux fait d'être noir, parce que même si j'aime pas les négros, toi t'es pire qu'un négro, t'es un monstre de foire ! »
Il nous laissa après nous avoir adressé un dernier regard de dégoût et de mépris.
« C'est dingue, dit Gary après un moment de silence, j'aurais jamais cru qu'un crétin raciste puisse trouver quelqu'un de trop blanc pour lui. »
On dit que les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas. Et pour ce qui est des coups et des douleurs ? J'appris plus tard que Gaëtan ne s'était pas arrêté en si bon chemin : il accusait l'épicier du coin d'être un terroriste sous prétexte qu'il était musulman, adorait pousser les gens en chaise roulante au milieu de la route en les traitant de légumes inutiles, et s'adonnait tous les vendredis soir à une activité qu'il appelait « casser du pédé ». Il cumulait tant de tares que je lui préconisai l'euthanasie. Je le menai au pont comme un porc à l'abattoir. Avant de tomber, il se mit à geindre de manière répugnante, et pleura au point que de la morve coulait de son groin. Je n'eus aucune pitié, je le poussai.

Au moins, avec ce genre d'abruti à la limite de la caricature, j'étais vite fixé : c'était un intimidateur, point barre. Avec d'autres, c'était plus nébuleux.
Gary rechignait à nous parler de son passé. Et nous ne lui parlions pas du nôtre, Alain détestait évoquer l'épisode de l'incendie. Cela nous convenait, nous n'avions pas besoin de connaître les détails pour nous comprendre mutuellement. Nous avions de l'empathie les uns pour les autres, quelle que soit notre histoire. Celle de Gary nous restait mystérieuse, il la décrivait simplement comme « le pire multiplié par mille ». Le seul indice, c'était ce type. Un homme au menton proéminent dont j'ignorais le nom. Que j'ignore toujours par ailleurs. Il habitait en face de chez Gary et chaque fois que leurs regards se croisaient, je sentais un immense malaise chez mon ami. Comme si cet homme, que je surnommais « Mystery Man », n'existait que pour le torturer mentalement. Gary refusa de nous en dire d'avantage.

Un jour, quelque chose que je croyais impossible arriva : je me disputai avec Alain. Bien que presque toutes les amitiés traversent ce genre d'épreuve, nous deux, nous devions être l'exception, du moins je le pensais. Il vint me trouver avec une mine d'une gravité à congeler les papillons en plein vol :
« Vinko, faut qu'on parle.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— C'est à propos de Aude. »
J'avalai ma salive. Lui avait-elle avoué qu'elle le croyait responsable de mes meurtres ? Et avait-il de là deviné que j'étais le vrai coupable ?
Il inspira et se lança :
« Voilà. Loin de moi l'idée de t'imposer mon opinion et de te dire quoi faire, mais…
— Mais ?
— Mais je crois qu'elle n'est pas une bonne fréquentation pour toi.
— Hein ? Comment ça ?
— Il y a quelque chose de malsain dans sa manière de penser…et j'ai peur qu'elle t'influence. »
Je sentis la moutarde me monter au nez. Je ne pus m'empêcher de cligner de l'œil gauche dans un tic nerveux.
« Qu'est-ce que tu racontes ? dis-je, un ton plus haut que je l'aurais voulu.
— J'ai l'impression qu'elle te change…et pas en bien.
— Elle est un peu excentrique, mais c'est tout.
— Elle n'est pas un peu excentrique, elle est complètement frappadingue !
— Aude n'a rien de frappadingue ni de malsain, tu es jaloux ou quoi ?
— Jaloux ? Et pourquoi ?
— Parce que t'as pas de copine ! »
Je regrettai ces paroles une seconde après les avoir prononcées. C'était un coup bas, j'en avais conscience. Nous étions tous des garçons paumés, brisés et rejetés, et avoir une petite amie faisait de moi le veinard du trio.
« Ça ne m'intéresse pas d'avoir une copine ! me répliqua-t-il sèchement en me fusillant de ses yeux de chat sauvage, ce qui m'inquiète, ce sont mes potes, et là, je me fais du souci pour toi !
— Je vais très bien, je te remercie ! hurlai-je.
— Mais cette fille va te rendre malheureux un jour, je le pressens.
— Eh bien moi, c'est ta prescience qui ne m'intéresse pas !
— Vinko, arrête, je ne te veux aucun mal, moi. Je pense juste qu'elle ne t'aime pas et qu'elle se sert de toi.
— Ah oui ? C'est la meilleure, celle-là !
— Mais je… »
Je ne lui permis pas d'achever ce qu'il avait à dire. Je tournai les talons et m'enfuis.
« Vinko, attends ! » criait-il, mais je restai sourd.
Je refusai de lui parler les jours suivants. Ça peut paraître ridicule comme réaction, mais nous ne nous étions jamais disputés, c'était nouveau. Je ne pouvais tout simplement concevoir que ça puisse nous arriver à nous. Nous étions plus qu'amis, nous étions frères ! La dernière fois que nous avions échangé des propos agressifs l'un envers l'autre, c'était en descendant du car qui nous avait conduits en classe de neige. Et depuis, nous avions été sur la même longueur d'onde. Jamais nous ne nous étions brouillés et là, nous l'étions.
À cause d'une fille.
À cette époque, j'étais aveuglé par mon amour pour Aude. C'était elle qui m'avait inspiré ma mission, la vengeance contre les intimidateurs, la Vengeance avec un grand V ! Elle semblait si heureuse à chaque fois que j'assainissais un peu le monde en tuant un connard que je savais au fond de moi que je faisais ce qui était juste. Elle, m'influencer en mal ? Il était complètement parano. Je me tenais à la théorie selon laquelle il était simplement jaloux, car c'était la seule qui me paraissait crédible. Et je lui en voulais à mort pour ça. « Frappadingue » ? « Malsaine » ? Alain était trop franc, pour ça Gary avait raison. À toujours dire ce qu'il pensait de manière décomplexée, il lâchait parfois des horreurs, et quand ces horreurs me touchaient, je trouvais cela déplacé de sa part.

Le lundi qui suivit, je le croisai sur le chemin de l'école, comme d'habitude. Nous refusâmes de nous adresser la parole. Quand Gary nous rejoignit, il se retrouva dans la position inconfortable de devoir nous servir de facteur : « Dis à Alain que… », « Réponds à Vinko que… ». Finalement, Gary menaça de nous facturer ses services et le reste du trajet se déroula dans une morosité digne d'une messe d'enterrement. Quand nous prîmes place pour notre premier cours de la journée (physique, super !), Alain et moi nous installâmes aux antipodes de la classe. Gary dût choisir à côté de qui s'asseoir. Il ne me choisit pas. Le prof de physique, Mr Franck, entra et nous annonça que nous aurions à réaliser un travail en binôme.
« Ce devoir porte sur le thème de ce trimestre, qui est, si vous avez suivi, l'électricité. C'est un travail très important qui aura beaucoup d'influence sur vos points de fin d'année, aussi, mettez-y beaucoup de sérieux. Je vais distribuer des feuilles avec la description des circuits que vous devrez concevoir vous-mêmes. »
Un travail en binôme. Génial. Je faisais toujours mes travaux de groupe avec Alain, et il fallait qu'on nous en impose un juste quand nous décidions de ne plus nous parler. De toutes façons, je n'eus qu'à tourner la tête dans sa direction pour comprendre qu'il avait décidé de prendre Gary comme partenaire avant même que Mr Franck n'arrive devant leur table pour leur donner les consignes. J'attendis patiemment que tous les groupes soient formés pour tenter de repérer mon futur coéquipier. Nous étions un nombre pair, il devait bien rester quelqu'un pour moi. Mais je ne vis personne. Quand le prof passa devant moi, je lui fis discrètement part de mon inquiétude.
« Oh, dit-il, mais c'est vrai que nous avons une absente aujourd'hui. Tu feras équipe avec elle. Préviens-la quand elle sera de retour. »
Je réfléchis en jetant un œil à mes camarades : qui était absent aujourd'hui ? Quand je compris de qui il s'agissait, une voix au fond de mon crâne se mit à hurler de désespoir, au ralentit comme dans les films : Nooooooooon, pas eeeelle !
Quand j'appris la bonne nouvelle à Marlène, elle me toisa comme si j'étais un cloporte qu'elle s'apprêtait à écraser sous son talon. Après avoir décrété que ça ne se passerait pas comme ça, elle s'en alla se plaindre auprès du prof. Mais Franck n'était pas Piret, Marlène n'avait aucun pouvoir sur lui. Elle revint bredouille auprès de moi.
« Je vais devoir me farcir un boulet ! Rhhhaâa ! Pourquoi toi ? Tant qu'à me coltiner un des trois parasites, j'aurais préféré que ça soit Casper ! Lui au moins, il connaît la différence entre les volts et les ampères !
— Je la connais aussi, rétorquai-je.
— La ferme ! »
Décidément, tout le monde semblait trouvé qu'Alain était mieux que moi. Même Marlène, qui pourtant le méprisait de toute son âme. Merveilleux !
« Tu n'as pas intérêt à faire foirer ce travail ! rugit-elle, Si j'ai une mauvaise note à cause de ta bêtise, je te le ferai payer très cher, c'est compris ? »
Je grognai en guise de réponse. Elle sembla s'en satisfaire.
« Bon. Viens chez moi ce soir pour qu'on bosse là-dessus. Si t'avais autre chose à faire, je m'en fous, tu viens, point à la ligne. Mais ne le dis à personne, j'ai pas envie qu'on apprenne que je t'ai invité chez moi ! »
Le soir-même, j'avais un rendez-vous avec Aude que je dus décommander. Je donnai des explications très vagues à ma petite amie sur le pourquoi, tout comme je n'en touchai pas un mot à Alain et Gary. Comme promis, je ne parlai à personne de ce que je faisais. Pas juste pour faire plaisir à Marlène, mais aussi parce que moi non plus ça ne m'arrangeait pas qu'on sache que j'avais mis les pieds dans la maison même pas en pain d'épices de la sorcière aux grandes dents.
Je me retrouvai devant son seuil avec mes notes de cours. Elle m'ouvrit et jeta des œillades furtives à droite et à gauche, aux cas où les voisins l'espionneraient.
« Entre vite ! m'ordonna-t-elle, et essuie-toi les pieds ! Allez, plus vite que ça ! »
Elle referma la porte violemment.
« Tes parents ne sont pas là ?
— Non. Encore heureux, les pauvres, déjà qu'ils vont certainement m'en vouloir si je n'ai que 19,5/20, ils pourraient croire que je sors avec toi ! Comme si t'étais mon genre !
— Ça c'est sûr : je ne suis pas assez vieux pour commencer, et puis, mon hygiène capillaire est irréprochable, donc, non, pas ton gen… »
Elle fit volte-face et me menaça avec un crayon très pointu :
« Si tu fais encore ne fusse qu'un commentaire à propos de Jean-Paul, je te fais bouffer tes organes génitaux, pigé ? Et maintenant, suis-moi, on a du boulot ! Tu fais exactement ce que je te dis !
— Ja ja ja, mein führer !
— Pardon ?
— Compris. »
Je la suivis dans la salle à manger, où elle avait préparé sur une grande table tout le matériel. Mr Franck nous avait également distribué des câbles et des interrupteurs, afin de fabriquer les circuits demandés. Seul le générateur manquait, nous étions supposé l'ajouter en classe, pour tester notre composition en direct. Pendant une heure, je dus écrire des calculs alambiqués et brancher des trucs dans des machins tout en supportant Marlène qui me houspillait si je n'allais pas assez vite, et me traitait d'handicapé mental si je commettais la moindre erreur. Même quand elle n'était pas absente le jour où un prof donnait un travail en équipe, personne ne voulait le faire avec elle. Je comprenais pourquoi. Je n'étais pas très souriant, c'était peu que de le dire. Je n'arrêtais pas de penser au fait que j'aurais dû être avec Aude, ou à celui que j'étais malheureux d'être brouillé avec Alain. Je n'avais pas le cœur à jouer avec des électrons tout en endurant la tyrannie de cette harpie. Elle remarqua ma mauvaise humeur.
« Dis, tu pourrais être plus enthousiaste, tu fais équipe avec la tête de classe, ce qui t'assure d'avoir une super note, alors fais pas la tronche !
— Marlène, je te déteste et tu me détestes, il est donc impossible que je sois enthousiaste à l'idée d'être dans la même pièce que toi. Et aucune bonne note ne peut compenser ce que tu me fais subir en ce moment.
— Et moi alors ? Tu crois que ça me met en joie de me taper un tel incompétent ? Je risque ma réussite scolaire !
— N'exagère pas !
— Allez, dis-moi, c'est quoi qui te tracasse, petit parasite ?
— Va te faire foutre !
— Eh ! Sois poli, veux-tu ? Ah, je sais, tu es contrarié parce que tu t'es disputé avec ton amoureux.
— Mon amoureux ?
— Ben oui. Casper.
— C'est pas mon amoureux.
— Allons, faut pas être gêné, de nos jours, ça passe très bien les garçons qui aiment les garçons.
— Mieux qu'un prof qui se tape une de ses élèves mineures, en tous cas.
— Tu vas arrêter avec ça, oh ?
— Je ne sors pas avec Alain !
— Il t'a largué, c'est ça ? Pour Gary ? Je le comprends. Gary est bien plus canon que toi. Enfin, il n'est pas exceptionnel, et c'est un gros con avec rien dans le ciboulot, mais plus canon que toi, ça c'est objectivement certain. Et puis, il n'a pas la moitié du visage semblable à du vieux saucisson sec tout fripé… »
Je vais t'en donner, moi, des vieux saucissons secs tout fripés, espèce de pouliche mal embouchée ! Je ne prétends pas être un sex-symbol, mais quand on s'est enfilé un vieux croûton sadique et mal peigné, on ne critique pas le physique des autres !
« J'ai une copine, maugréai-je.
— Tu parles de la greluche qui vient te voir à la grille ? Comment elle s'appelle déjà ? Maud ?
— Aude.
— Aude. Elle est moche. »
Tu t'es pas regardée, la femme-jument ?
« C'est drôle, poursuivit-elle, cette Aude, je croyais que c'était avec Alain qu'elle sortait. On dirait pas qu'elle est à toi. On dirait qu'elle est à lui…N'empêche : toi, Gary, Aude…pas mal, pas mal comme harem, pour un sociopathe albinos… »
Je savais qu'elle disait ça dans l'unique but de jouer avec mes nerfs. Et ça marchait plutôt bien. Je supportai la situation pendant encore une heure, à l'issue de laquelle elle m'autorisa à m'en aller. En me faisant à nouveau promettre de ne pas dire où j'étais. Elle referma la porte derrière moi après m'avoir sommé de « ficher le camp ! » Je commençai à marcher en direction de chez moi, quand mon instinct se réveilla de manière très nette.
J'avais toujours su qu'un jour je tuerais Marlène, mais je n'avais pas programmé quand. Comme pour toutes les victimes qui avaient un lien quelconque avec moi, voire que je côtoyais au quotidien, j'étais si habitué à ce qu'elle fasse partie de mon existence que j'avais besoin d'un élément déclencheur pour me décider à passer à l'action. Le moment était venu.
Je revins sur mes pas. Aucun voisin ne m'observait par les fenêtres. Je fis le tour de la maison de Marlène. J'avais repéré un peu plus tôt que la porte de la véranda à l'arrière n'était pas fermée. J'entrai sur la pointe des pieds. Marlène était à l'étage, je montai les escaliers et entendis de l'eau qui coulait dans une baignoire. Je doutais que ça soit suffisant pour la noyer, à moins de lui maintenir la tête sous la surface, mais il y avait des chances qu'elle se débatte avec trop violence, c'était risqué. Elle avait allumé la radio qui pour mon plus grand malheur diffusait du Claude François. Et Marlène chantait en même temps. L'horreur ! J'ouvris la porte. Quand elle me vit, elle poussa un cri suraigu qui me vrilla les tympans.
« Mais qu'est-ce que tu fous là, toi ? Rentre chez toi ! »
À poil dans son bain, de la mousse parfumée au monoï recouvrait ce qu'il fallait, me préservant ainsi d'une vision atroce.
« Au viol ! piailla-t-elle alors que je m'approchais de la baignoire.
— Inutile de crier, personne n'entend avec la musique qui va aussi fort… »
Je tournai le bouton de la radio pour mettre le volume à fond.
« Je n'ai dit à personne que j'allais chez toi.
— Oui, comme je te l'ai demandé, et alors ?
— Et alors ? Marlène, tu n'as pas compris ? Personne ne saura que c'est moi qui t'ai tuée… »
Je me saisis de son sèche-cheveux, le branchai et le mis en marche. Cloclo chanta à tue-tête, couvrant les cris de Marlène.
« Je vais faire un monde meilleur ! »
J'ouvris les doigts et le sèche-cheveux tomba dans l'eau savonneuse. Marlène fit « pschiiiiiit ! ». Pendant un instant, la lampe qui éclairait la pièce clignota alors que dans la baignoire, il y avait un fabuleux spectacle de sons et lumières. J'avais imaginé que ses cheveux se dresseraient sur sa tête façon « fiancée de Frankenstein », mais en fait, ils n'en firent rien et restèrent collés sur son crâne par l'eau et le shampooing. Quand tout s'arrêta, la peau de Marlène était noire par endroits. La mousse ne recouvrait plus son corps et en la voyant nue, je me fis la réflexion que c'était ma première victime de sexe féminin. Cela se fêtait. J'appelai Aude pour lui dire que j'avais changé d'avis et que je fonçais direct chez elle. Nous fîmes l'amour pour la première fois. Je ne lui racontai rien de ce qui s'était passé, bien entendu. Alors que j'avais fait une magnifique découverte dans le cadre de mon devoir de physique : les intimidateurs conduisaient bien l'électricité !

Il fallait que je joue le jeu, bien entendu. Aussi, le jour qui suivit le meurtre de Marlène, je fis mine de la chercher partout pour le travail en binôme. Quand on me raconta ce qui lui était arrivé, je feignis l'étonnement.
« Quoi ? Elle est morte ? Mais comment je vais finir le devoir pour Franck sans elle, moi ? »
La réaction ne se fit pas attendre : on me jugea insensible de ne penser qu'à ce fichu binôme plutôt qu'au fait que ma camarade avait perdu la vie. C'était parfait, ils étaient tous trop focalisés là-dessus pour ne fusse qu'imaginer que je puisse avoir la moindre responsabilité dans sa mort. Ça valait mieux de passer pour un odieux connard que pour un assassin, puisque personne ne pouvait comprendre l'importance de ma mission. Mr Franck décida alors de me réintégrer dans un autre groupe, et tant pis si nous étions trois. Comme il fallait s'y attendre, aucun des élèves de la classe ne voulut faire équipe avec un odieux connard insensible. Et puis, ils ne m'aimaient déjà pas des masses avant ça. Les deux seuls qui m'auraient accepté étaient Alain et Gary, mais là c'est moi qui refusai. Je ne voulais pas passer par le moment où nous nous adresserions des excuses mutuelles. Finalement, Franck fut d'accord pour que je continue ce travail tout seul et m'accorda même un délai supplémentaire. Dont je n'avais pas besoin, car s'il y avait bien un avantage que je devais reconnaitre à Marlène, c'était qu'elle était efficace, le devoir était presque achevé. J'obtins une excellente note, et les compliments de Mr Franck. Comme quoi, tous les profs de cette école n'étaient pas des enfoirés.

J'étais en manque d'Alain. Mon existence sans lui était d'un ennui mortel. Mais je ne pouvais pas lui pardonner ce qu'il avait raconté à propos de Aude. Cette situation me mettait au supplice, j'avais sans arrêt la sensation que mes intestins se changeaient en serpents s'entortillant les uns dans les autres. Je tentai de tout faire pour que la vie continue, j'essayai de me convaincre que j'étais mieux sans lui, que je n'avais besoin de nul autre que ma petite amie, mais je n'y arrivais pas. Alors, je décidai de tuer encore quelqu'un, en espérant que me concentrer sur la Vengeance m'empêcherait de penser à autre chose.
Jonathan Lamproie, en plus de porter le nom d'une sale bête, était lui-même une sale bête. Il était plutôt beau gosse, mais sous ses airs charmeurs se cachait un monstre qui cognait chaque soir sur la malheureuse qui avait eu la mauvaise idée de l'épouser. Encore une qui croyait au Prince Charmant avant de découvrir la dure réalité. Leur fils de cinq ans, Ronan, avait vu sa mère être violentée et menacée à plusieurs reprises. Il fallait intervenir avant que ce pauvre moutard, témoin de violence conjugale, ne grandisse dans cette ambiance malsaine, au risque qu'il reproduise un jour le comportement de son père et se transforme à son tour en intimidateur. Ce fut Aude qui repéra l'affaire, une fois de plus. Elle avait du flair pour ça. Remarquant Ronan dans la cour de récréation des maternelles, elle s'était approchée de la grille et l'avait interpellé. Elle lui avait tout fait avouer. Il fallait dire qu'elle était douée pour ça, elle avait le truc avec les tous petits : son visage doux, sa voix cajoleuse, et sa façon de l'appeler « mon petit poussin »… Ainsi donc, j'offris à Jonathan Lamproie un aller simple pour le fond du fleuve. Un an après, sa femme se remaria avec un chic type qui les traitait bien, Ronan et elle.

Mais cela n'eut aucune influence sur mon manque d'Alain.
À force de m'isoler de lui, je fus le dernier au courant des derniers changements dans sa vie. Aussi, je fus plus qu'estomaqué quand il débarqua un beau matin à l'école avec des cheveux et des sourcils teints en noir corbeau.
Je ne pus m'empêcher d'exprimer mon étonnement à voix haute:
« Mais bordel, qu'est-ce qui lui est passé par la tête ?
— Tu ne sais pas ? fit la voix de Gary en arrivant derrière moi, Il fait ça pour pouvoir travailler…
— Hein ?
— Tu sais que son père a été viré de son boulot il y a quelque temps. Du coup, déjà, ils devront bientôt bouffer des conserves à chaque repas. Et ensuite, Alain a fait le calcul, c'est pas avec l'argent du chômedu de son vieux qu'il va pouvoir se financer l'unif !
— Hein ? » je répétai, interloqué.
Je n'avais jamais réfléchi à ce que je voulais faire plus tard. J'allais terminer mes études secondaires dans à peu près un an et demi, mais ça me paraissait loin. Je n'imaginais pas que d'autres puissent s'en préoccuper autant. Est-ce que « serial killer » était un métier d'avenir ?
« Alors, reprit Gary, Alain travaille à la supérette après les cours. Mais pour se faire engager, avec sa réputation, il a dû changer physiquement. Il voulait mettre des verres de contact colorés, mais en fait, il les supportait pas. Mais quand il va taffer, il se met du khôl pour pas qu'on voit que ses cils sont blancs et que le noir n'est pas sa couleur naturelle.
— Mais…ça lui va pas du tout !
— M'en parle pas ! Il est cent fois mieux avec des cheveux blancs ! »
Gary ne me parla plus après cet échange purement informatif. Quand je rapportai cela à Aude, elle en fut scandalisée :
« Quoi !? Non ! Il ne peut pas faire ça ! Comment a-t-il pu massacrer ses cheveux d'ange pour ressembler à un…à un gothique !
— T'as quelque chose contre les gothiques ?
— Non, mais lui, ça lui va pas ! Dis-lui de changer d'avis !
— Tu oublies que…
— Oh, mais pourquoi vous vous parlez plus ? Ça craint ! »
Je n'osais pas lui dire qu'elle était précisément le sujet de notre dispute.

Alain travailla quelques temps dans cette supérette. Jusqu'au jour où il se fit repérer. Sa voisine, l'inénarrable Madame Millefeuille, dont la masse approchait déjà le quintal, le reconnut à la caisse. Elle le tabassa avec ce qu'elle avait sous la main, à savoir une botte de céleri provenant de son caddie. Au point de lui casser ses lunettes. On ne se méfie jamais assez des légumes…ni des ménagères hargneuses ! Suite à cet incident, Alain fut viré. Je ne tins plus. Cette dispute avait trop duré, je voulais mon copain et je haïssais tous ces gens qui s'en prenaient à lui !
Je déboulai chez lui sans prévenir. Dans le salon, je trouvai son père en train de mettre au point une nouvelle méthode de divination qui consistait à prédire l'avenir dans les étiquettes de whisky. En me voyant, il marmonna un truc que je traduisis par : « Il est dans la salle de bain. » Je montai à l'étage et pénétrai en trombe dans la pièce susmentionnée.
« Alain, je suis désolé ! » glapis-je, hors d'haleine.
Il se retourna et m'offrit une réponse pour le moins inattendue :
« Non, pas Alain. Albin. »