4. Death, drug and rock'n'roll
Je clignai des yeux. Enfin, on ne vit que le gauche, le droit cligna contre le rideau blond cendré de mes cheveux qui le dissimulait. Ceux d'Alain étaient de nouveaux blancs, tout comme ses sourcils. En baissant les yeux vers le lavabo, je vis un flacon d'eau oxygénée et de quoi entreprendre une décoloration extrême.
« Oh, j'avais pas envie d'attendre que ça repousse et de recouper les mèches noires, dit-il en surprenant mon regard, avec des cheveux bicolores, j'aurais eu l'air de Cruella Devil, un comble après que Piret m'ait changé en dalmatien ! »
Il sourit chaleureusement. Moi, je tentais de digérer ce qu'il se passait.
« C'était une erreur de cacher ce que je suis, m'expliqua-t-il, une erreur que je ne ferai plus. J'ai fini de fuir ! Si je suis une victime, c'est parce que je me vois ainsi. Et si j'arrête de me voir ainsi, je ne le serai plus. Ce qui me rend différent, je l'ai toujours vu comme un handicap, une faiblesse. C'était ma croix. Maintenant, ce sera ma force ! Oui, je suis albinos, et j'en suis fier ! Je ne suis pas un monstre, ni un démon, je suis juste moi, et c'est bien ! »
J'ouvris la bouche. Je la refermai. Je l'ouvris à nouveau. Je la fermai à nouveau. Je devais avoir l'air d'une carpe. Je sentais que je devais dire quelque chose, mais j'ignorais quoi. Je ne trouvais pas les mots à mettre sur mes idées.
« J'ai été faire du shopping, dit-il, tout ce que j'avais gagné au taf est parti là-dedans, mais je m'en fiche, ça en valait la peine. »
Il désigna un sachet contenant des vêtements. Je l'ouvris pour voir ce qu'il contenait et trouvai tout d'abord une boîte à lunettes.
« Je suis aussi allé chez l'opticien. Il me fallait une paire qui à la fois corrigeait mon défaut de vision et était rouge. »
J'ouvris la boîte. Elle contenait une paire de lunettes dont les verres étaient teintés de rouge sang translucide. Je les sortis de leur écrin et les lui tendis. Il les substitua à sa paire habituelle transparente et cassée avec un sourire. Étrangement, cette couleur violente adoucissait son regard de chat. Je sortis la suite du sachet : des vêtements d'une blancheur immaculée : pantalon, chemise et cravate, avec des chaussures assorties. Il se changea devant moi sans la moindre gêne.
Il était rayonnant. Il s'était pas mal étoffé depuis notre rencontre et maintenant, c'était lui le plus grand de nous deux. Et ces vêtements, c'était comme s'il aurait dû les porter depuis toujours. Il semblait prêt à partir à l'assaut de l'univers et à soumettre toutes les galaxies à ses pieds. Il en était capable. Encore une fois, je voulus dire quelque chose de classe, mais tout ce qui sortit de ma gorge fut une réflexion stupide :
« N'empêche, les vêtements blancs, c'est salissant. Tu te rends compte que tu ne pourras plus jamais manger de spaghettis bolognaise ? »
Il éclata d'un rire franc et se jeta sur moi et me serra dans ses bras. J'étais au paradis.
« Oh, Vinko, tu m'as tellement manqué ! »
— Et…et pour l'unif ? repris-je, Tu voulais trouver de l'argent pour…
— J'ai changé d'avis. Je ne suis pas fait pour les performances académiques.
— Mais, intelligent comme tu es…
— Je sais, mais cette intelligence, que je croyais être l'unique chose sur laquelle je pouvais compter, en réalité n'est pas mon unique atout. Un intello, ce n'est pas ce que je suis. Je ne suis ni un rat de bibliothèque, ni un étudiant glandeur qui rêve d'être élu roi des bizus après avoir dégueulé son poids en bière ! Non, moi, je ne suis pas ça !
— Tu es quoi ?
— Je suis un chanteur et un guitariste ! »
Son père passa dans le couloir, sans doute à la recherche des toilettes, et nous surprit enlacés. Il grommela quelque chose qui ressemblait à : « Je l'savais ! »
Malgré moi, j'avais redouté de le voir se promener attifé comme ça à l'école. J'étais certain que les moqueries dont il faisait l'objet n'en seraient qu'accentuées. Mais je me trompais. Un miracle eut lieu.
Personne, je dis bien personne, n'eut une réaction un tant soit peu négative. Dès qu'il passa la grille et s'avança dans l'enceinte d'un pas assuré et conquérant, il y eut des têtes qui se tournaient, des visages impressionnés, des curieux ravis, des « Oh ! » et des « Ah ! » admiratifs. La populace se massait autour de lui pour mieux l'observer, non pas comme s'il était un phénomène de foire, mais comme s'il était une célébrité tout juste descendue de sa limousine pour se mêler au petit peuple. Les garçons trouvaient son nouveau look « trop cool », et les filles minaudaient qu'elles ne s'étaient jamais rendu compte d'à quel point il était « super hot ». Un miracle, il n'y a pas d'autre mot ! Ou s'habiller en blanc était ce qu'il y avait de plus swag au monde, ou l'acceptation de ce qu'il était donnait à Alain une confiance en lui qui jusqu'ici lui avait fait défaut et qui maintenant lui conférait un charisme à faire exploser les murs ! Flanqué de Gary et de moi-même qui le talonnions comme les suivants d'un prince, il parcourut toute la distance qui nous séparait de la classe où nous avions notre premier cours de la journée tout sourire, répondant à ses nouveaux admirateurs avec une grâce régalienne.
« Je suis trop heureux que tu sois revenu à ta couleur naturelle, dit Gary avec émotion, tu as vraiment la cote aujourd'hui. Regarde, même les profs et le dirlo sont conquis…Et la bibliothécaire est aux anges !
— La bibliothécaire m'a toujours eu à la bonne, rétorqua-t-il, sans doute parce que je suis le seul qui fréquente la bibliothèque.
— Tu es le seul à savoir où se trouve la bibliothèque, rectifiais-je.
— Moi je ne savais pas qu'on avait une bibliothèque », reprit Gary en pouffant.
Nous passâmes devant Moineau, le seul véritable ennemi qui nous restait en ces lieux depuis que j'avais réglé leurs comptes à Marlène et à Piret. Il était bouche bée, comme s'il espérait gober des mouches.
« Salut Antoine, belle journée, n'est-ce pas ? Alors, t'es prêt pour l'interro d'histoire-géo ? »
Le piaf le dévisagea sans savoir comment réagir. Il s'attendait vraisemblablement à ce qu'Alain se venge et profite de sa nouvelle aura pour l'attaquer et l'humilier. C'est ce que j'aurais fait. Mais mon meilleur ami était plus fin. En se montrant aussi sympathique et chaleureux, il signifiait au petit goujat qu'il ne lui était rien. Je ne pus m'empêcher, en revanche, d'être méchant. Quand Alain et Gary s'en furent allés, je restai quelques temps en arrière :
« Tu sais Moineau, si tu fermais la bouche, tu aurais l'air environ 80% moins con… »
Il reclapa sa mâchoire, rouge de confusion. Je fus impitoyable.
« Ah, ben en fait non, t'as toujours l'air con. Je crois qu'on ne peut rien faire contre ça ! »
Je partis rejoindre mes deux potes en me gaussant de son air con et maintenant déconfit.
La réaction de Aude fut la plus spectaculaire : en voyant Alain, elle émit une série de gémissements qui n'étaient pas sans rappeler ceux qu'elle poussait dans nos moments intimes. Elle n'évoqua pas une fois le fait que je m'étais réconcilié avec lui. Pour elle, il était inconcevable que je ne sois pas sous son charme à chaque instant de ma vie. Notre dispute n'était donc qu'une erreur de parcours qui fut vite oubliée.
Quand nous rentrâmes chez Alain pour une nouvelle soirée chicha-films d'horreur, son père l'attendait sur le seuil, sobre, ce qui tenait de l'exploit. Ce qui signifiait qu'il avait enfin percuté à propos de la nouvelle tenue de son fils.
« C'est quoi cet accoutrement ? grommela-t-il, les poings sur les hanches.
— Je m'habillerais toujours comme ça, désormais. Je referais ma garde-robe au fur et à mesure, avec une uniquement des vêtements blancs. Pour souligner mon albinisme, parce que j'en suis fier ! »
Son géniteur le toisa, atterré. Il l'enguirlanda comme s'il était une adolescente qui voulait sortir en boîte avec une jupe à ras-le-bonbon, « Où comptes-tu aller comme ça, jeune-fille ? »
« Je ne suis plus une victime, Papa ! Laisse-moi être ce que je suis vraiment et y puiser ma force ! J'en ai assez d'être celui sur qui on tape !
— Alain…
— Je ne m'appelle plus comme ça ! Maintenant, c'est Albin. »
Gary et Aude avaient adopté ce nouveau prénom sans problème. Moi, j'avais encore un peu de mal. Son père aussi.
« Albin ? Mais c'est un nom de pédé, ça ! Et puis quoi ? La nuit ce sera « Zaza Napoli » ?
— Oh, putain ! Papa, c'est complètement dépassé, ce truc, et c'est un humour qui a mal vieilli, je trouve. J'ai choisi Albin pour l'étymologie et parce que je n'ai qu'à changer une lettre. Je passe de A à B, je commence une nouvelle vie ! »
Si Vicky connaissait l'existence de La cage aux folles, elle aurait entre les mains une arme de destruction massive. Par bonheur, ce n'est pas le cas, étant donné qu'elle a le niveau culturel d'un candidat de Secret Story.
« Toi et Maman, vous vous êtes crus très spirituels de m'appeler Alain Delon alors que ça ne m'a que d'avantage pourri la vie, comme si j'avais eu besoin de ça ! Mais le seul nom important, c'est celui qu'on se choisit, pas celui que les autres nous attribuent. Je ne laisserai plus jamais quiconque décider quoi que ce soit pour moi, tu entends ? Je suis libre ! »
C'était un cri du cœur. Depuis toujours, on lui avait trouvé différentes appellations : Alain Delon, Alain-qui-fait-le-malin, l'albinos, l'anormal, le monstre, le spécimen de foire, le rat de laboratoire, Casper, le parasite, le démon blanc…Et lui, il décidait comme ça que maintenant, ce serait Albin, point final.
Je l'appelai désormais comme ça à voix haute, mais dans ma tête, il fut toujours Alain.
Son père, quant à lui, n'y comprit absolument rien. Le comportement du fiston était pour lui une aberration qui dépassait toute logique. Il ne fut pas davantage enchanté quand Alain alla pour la première fois jouer de la guitare dans la rue.
« T'es devenu un mendiant, maintenant ?
— Non, c'est un véritable travail. Je compose des chansons personnalisées. J'ai toujours eu un talent pour cerner la personnalité des gens en très peu de temps. Je leur demande leur prénom, je discute quelques secondes avec eux, je les observe, et puis je leur chante mes conclusions. Ils en sont tous charmés. Après, je n'impose aucun tarif, ils donnent ce qu'ils veulent.
— Tu es donc un de ces clochards qui utilisent leur handicap pour soutirer du fric aux nigauds ? Tiens, comme le mec dans le métro qui se fait passer pour sourd-muet rien que pour refourguer de la camelote !
— T'as rien compris ! Je n'ai aucun handicap, j'ai une spécificité où je puise ma force. Les gens ne me prennent pas en pitié, ils me voient comme quelqu'un de rayonnant et bien dans sa peau. Et ils me payent en échange d'un service, pas parce que ma vue leur fend le cœur !
— En échange d'un service ? Tu es une prostituée mâle, alors ?
— J'abandonne, tu es vraiment bouché ! Viens Vinko, on va chez Gary. »
Même sa guitare avait subi un relooking. Il l'avait entièrement repeinte en blanc, excepté pour une tache d'un noir d'encre sous la rosace.
« C'est pour rappeler que personne n'est entièrement tout blanc ou tout noir, m'expliqua-t-il, pas même moi, hé hé ! Et pourtant, ce n'est pas toujours évident à voir dans cette société qui juge sur les apparences. Aussi, j'ai calculé l'emplacement de cette tache noire pour qu'elle soit juste sous ma main quand je joue, ainsi elle ne saute pas aux yeux, on la prendrait même pour une simple ombre. »
Un jour, Gary nous fit sa crise :
« Je suis trop jaloux. Voilà.
— Jaloux de quoi ?
— Vous avez tous un look super cool, et moi je ressemble à rien !
— Mais non…
— Toi, t'es super tout en blanc, et l'autre là, c'est trop stylé, ses longs cheveux qui lui tombent devant la moitié de la gueule ! Surtout quand on sait qu'il y a une superbe brûlure derrière.
— Euh…superbe ?
— Je suis jaloux ! répéta-t-il, pas étonnant qu'aucune fille ne me regarde quand je suis à côté de vous ! Il faut que je me trouve aussi un truc à moi ! »
Nous le regardâmes faire les cent pas tandis qu'il réfléchissait en passant son énorme main dans son épaisse chevelure brune.
« Il ne faut pas te torturer avec ça, lui dit gentiment Aude, moi aussi je me sens banale à côté d'Albin…
— Je sais ! s'exclama-t-il tellement fort qu'il effraya le canari de sa mère dans sa cage, Je vais me raser le crâne ! »
Nous étions interloqués. Gary pouvait vraiment être impulsif par moments. Mais quand il avait une idée en tête, il ne l'avait pas ailleurs. J'espérais juste qu'il ne fasse rien qu'il puisse regretter plus tard.
« Attendez-moi, je vais chercher de quoi faire… »
Sans nous laisser le temps de lui répondre, il s'éclipsa hors de sa maison. Je le suivis sans dire un mot, mais alors qu'il filait en direction de chez les voisins, je m'arrêtai sur le seuil. Mystery Man se trouvait là, et il lorgnait mon ami avec un visage indéchiffrable. Cet homme restait une énigme. Je rentrai.
« Je me demande ce qu'il va encore nous faire, annonçai-je.
— C'est vraiment un numéro, déclara joyeusement Aude qui avait toujours pris Gary pour le petit rigolo de service.
— C'est vrai que comme nous, il n'est pas fait pour être dans la norme, dit Alain, et ce sentiment, tu as toujours envie de l'exprimer physiquement, de trouver un moyen de te démarquer pour souligner ta différence…
— Ouais, mais de là à, sur un coup de tête, se la raser…
— Ce ne sont que des cheveux, s'il n'aime pas le résultat, ça repoussera. Et puis toi, c'était pas sur un coup de tête que tu t'es ramené un jour avec un béret et des Santiags ? »
Je rougis légèrement. J'avais craqué pour ce look. Et puis Aude trouvait que j'avais l'air d'un cowboy en plus chic, et ça lui plaisait.
« Tu n'aimes pas ? minaudai-je, tout à coup affolé à l'idée de le décevoir.
— Tu plaisantes ? J'adore !
— Moi aussi, renchérit ma petite amie.
— Et puis les Santiags, ça fait Renaud, et j'ai toujours bien aimé Renaud ! »
Pour masquer mon trouble, j'attrapai ma guitare et entrepris de chanter un titre de l'artiste susnommé. Et puis, je voulais montrer que je m'étais amélioré au niveau de ma coordination et que j'arrivais maintenant à jouer et chanter simultanément.
« Toi tu m'fous les glaaaaaandes
Et puis t'as rien à foutre dans mon monde
Arrache-toi d'là, t'es pas d'ma baaaaande
Casse-toi, tu pues, et marche à l'ombre ! »
Aude et Alain applaudirent. J'en ressentis beaucoup de fierté. À ce moment, Gary revint en brandissant sa trouvaille :
« C'est génial, Madame Constant a bien voulu me prêter la tondeuse qu'elle utilise pour toiletter Caramel, son bichon maltais! »
Une tondeuse pour chien ! Ce garçon était parfois bien saugrenu. Il demanda à Alain de se charger de le raser de ses mains expertes. Celui-ci accepta avec une mine de mi-amusement mi-appréhension. Après avoir branché l'appareil qui faisait un potin épouvantable, il entreprit de tondre notre ami sur le visage duquel se lisait la plus grande excitation. Suivant son inspiration, Alain lui dégagea seulement les côtés de la tête, coupant à ras, pour laisser une immense crête bien fournie au centre. Aude et moi regardions avec fascination les crins brunâtres qui tombaient à terre, mêlés à quelques poils de clebs qui étaient restés sur l'engin.
Une fois le travail accompli, Gary se mira dans la grande glace du hall d'entrée et fut enchanté du résultat. Même s'il sentait un peu le Canigou que mangeait Caramel. Encore un peu, et il se mettait lui-même à japper de joie.
« Wouha, c'est super ! En tous cas, ça me change des coupes que ma mère me fait et qui me font ressembler à Mireille Mathieu ! »
Cette scène nous faisait toujours rire le soir-même, alors que j'étais seul avec Aude et que j'entreprenais de lui dégrafer son corsage.
« Pffff, il est vraiment trop marrant, le Gary !
— Hi hi, ouais ! Enfin, faut le comprendre, lui aussi il voulait un look d'enfer ! »
Depuis toujours, je m'étais dit que l'apparence physique ne comptait pas et qu'était bien idiot celui qui perdait son temps à la soigner. Pensée qui s'était renforcée à mes onze ans quand le feu m'avait rendu à jamais à moitié moche, et je n'avais jamais trouvé l'autre moitié fameuse. Mais depuis, les choses avaient changé. Je commençais à me demander s'il était vraiment futile de chercher à arranger sa tenue, si développer son style et tenter séduire le monde était si vain. Je m'étais acheté un béret et des Santiags alors que je n'en avais pas besoin après tout.
« Albin a quand même de bonnes idées, me dit Aude d'un air songeur alors qu'elle avait la poitrine à l'air, c'est lui qui a commencé à s'habiller différemment et à prendre confiance en lui. Et Gary et toi, vous vous en êtes inspirés…
— C'est sûr. »
Je devais reconnaître que mon meilleur ami avait un talent inné pour initier des projets et des tendances dans notre petit groupe. Et que tout le monde l'approuvait.
« Tu pourrais être plus comme lui…
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Il ne cache pas sa différence, il l'exhibe, la souligne. Toi, tu dissimules ta brûlure derrière tes cheveux, comme si tu avais honte. »
Je perçus comme un ton de reproche dans sa voix. Je suspendis mes mouvements de déshabillage et fronçai le seul sourcil qui me restait.
« Sa différence ne le défigure pas, répliquai-je, tu peux même le trouver beau…
— Il est beau, me coupa-t-elle, ceux qui pensent le contraire sont des imbéciles. Qu'y a-t-il de si disgracieux à avoir un teint d'opale, des cheveux d'argent et des yeux de rubis ? »
J'eus l'absurde vision mentale d'une statue d'Alain sculptée dans ces trois matières, et le résultat était d'un kitsch prononcé.
« Et moi, repris-je amèrement, mon visage ressemble à de la bidoche calcinée ! C'est autre chose que du métal et des joyaux !
— J'aime ta brûlure, je te l'ai déjà dit, dit-elle en repoussant une de mes longues mèches.
— Et tu voudrais que je m'habille de manière à la souligner ? Comment ? En brûlant les bords de mes fringues avec un briquet ? En m'aspergeant de parfum qui sent la fumée ? En changeant mon prénom pour « Chipolata » ? Non, je sais : je vais peindre des flammes sur ma guitare, comme les fans de tuning sur leurs bagnoles !
— Je vois que tu es de mauvaise humeur. Eh ben, tu sais quoi ? Moi aussi ! »
Je compris. Elle prétendit avoir subitement la migraine. Ah, les bonnes femmes !
À bien y réfléchir, ma relation avec Aude se désagrégeait depuis quelques temps. Je m'en étais à peine rendu compte, et c'en ne fut que plus douloureux quand je le réalisai. La douche froide ! Je ne cessais d'y penser et d'essayer de comprendre ce qui clochait. Où et quand avions-nous commencé à déraper ? Dès le début, serina une voix dans ma tête qui curieusement prenait le timbre d'Alain, tu n'aurais jamais dû parler à cette fille dans la salle d'arcade ! Lors de notre dispute, il avait laissé entendre qu'il la considérait comme une mauvaise influence pour moi. Et depuis notre rencontre, il acceptait tout juste qu'elle traîne avec nous, sans doute par amitié pour moi, mais n'hésitait pas à insinuer qu'il ne l'appréciait pas plus que ça et qu'il n'aimait guère sa philosophie. S'il apprenait que j'avais assassiné Thomas pour délivrer Aude de lui et que c'était elle qui m'avait ensuite décidé à tuer les intimidateurs, Alain risquait fort d'y voir la preuve de ses assertions. Mais c'était uniquement parce qu'il ne comprenait pas l'importance de notre mission. Malgré tout, j'avais le plus grand mal à ne pas me fier à ses conseils. Il avait cet air tellement sage et avisé. Quand il parlait ainsi, j'avais beau le trouver parfois un poil arrogant et sentencieux, on aurait dit qu'il avait un don remarquable pour convaincre n'importe qui qu'il avait raison.
« Je pense qu'Aude ne m'aime plus, lui dis-je dans un murmure timide.
— Je suis désolé. »
Il avait l'air sincère. Mais je lisais dans ces yeux : « Elle ne t'a jamais aimé, mon pauvre vieux ! »
« Que va-t-il se passer ? Tu crois qu'on va rompre ?
— C'est à vous de décider. Tu sais que moi, je n'ai pas de petite amie, je n'en aurais jamais. Mon point de vue est biaisé. »
J'avalai ma salive.
« Cela va me faire bizarre de ne plus la voir là avec nous. Elle me faisait tellement de bien…
— Tu sais ce que je pense d'elle.
— Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis ?
— Je pense que tu iras bien mieux sans elle. Bon, peut-être pas au début, une rupture, paraît-il, demande du temps pour cicatriser. Mais après…
— Arrête ça ! Elle n'est pas mauvaise !
— Non, personne n'est mauvais. Il y a forcément du bon en elle...et je reconnais qu'elle cuisine bien le tiramisu... Mais elle te fait du mal, peut-être sans vraiment le vouloir.
— Tu débloques ! On n'en a déjà discuté !
— Oui, et on ne s'est plus parlé pendant des semaines… »
Il poussa un profond soupir et scruta un point imaginaire situé derrière moi, pris dans d'intenses réflexions.
« Je ne veux pas que nous nous disputions à nouveau. Je ne dirais plus du mal d'Aude. Je ne veux pas t'influencer, le choix t'appartient… »
« Je ne veux pas t'influencer », quand Alain dit ça, il ment. En vérité, il faut traduire cette phrase par : « Bien sûr que si que je vais t'influencer, et même carrément te manipuler. Mais tu n'en auras pas conscience. Je ferai même en sorte que tu aies l'impression d'être libre de tes choix, alors que je serai celui qui tire les ficelles. Et tout se déroulera comme je le voulais. Je fais ça dans ton intérêt, bien entendu.»
« Merci », grommelai-je naïvement.
Il s'approcha de moi avec un regard de pitié, posa une main compatissante sur mon épaule, et dans mon oreille, il chuchota :
« Oh, Vinko, je suis tellement, tellement désolé…Rappelle-toi une chose : je ne veux que ton bien. Je suis désolé. »
Sa voix était grave, suave et charmeuse. Je comprenais sans peine qu'Aude et bien d'autres soient aussi attirés par lui. Il tourna les talons et me planta là, sur ces propos énigmatiques. Désolé pour quoi ?
Le soir-même, il nous invita chez lui. Et pour une fois, il précisa bien qu'il voulait nous y voir tous les deux. D'habitude il n'invitait que moi et se contentait de ne pas protester si je prenais Aude en +1. Gary était également de la partie.
« Ne me dis pas que tu as cuisiné ? demandai-je éberlué.
— Mais si mais si !
— Je ne t'ai jamais vu préparer à manger, je pense même que c'est l'un des rares trucs que tu ne saches pas faire.
— J'ai appris cet après-midi. La cuisine, c'est comme la chimie ! Et malgré Piret, je suis doué en chimie.
— Vraiment ?
— Vinko, tu crois toujours tout ce qu'on te dit. J'ai commandé du chinois. »
Gary accueillit ce menu en se pourléchant bruyamment les babines.
« Tu gagnes tant que ça avec tes chansons personnalisées ? demanda-t-il en jetant un œil à Monsieur Delon qui ronflait sur le canapé et avait lui-même l'air de faire partie du canapé.
— J'ai eu une aubaine, mercredi dernier. Une dame d'une soixantaine d'années — Ghislaine — a tellement aimé ma chanson qu'elle m'a filé cinquante balles ! Plus vingt autres parce qu'elle me trouvait trop mignon… »
Son grand sourire s'effaça et il ajouta, sombre :
« Ensuite, elle m'a collé un énorme bisou sur la joue. »
Gary ricana aux éclats. Aude eut un rire de gorge. Nous nous installâmes tous les quatre autour de la table et déballâmes les plats chinois dans leurs barquettes d'aluminium.
« Ton père ne mange pas avec nous ?
— Non. Je tâche de le nourrir tous les jours en lui laissant des trucs sur la table du salon pour quand il émerge, ça semble suffisant. Je crois aussi qu'il lui arrive de gober les insectes qui s'approchent de lui.
— Paraît qu'en Thaïlande, ils bouffent des sauterelles grillées.
— Et en Chine ? s'inquiéta Aude en reluquant le contenu de son assiette.
— Je ne pense pas, la rassura Alain, en tous cas, je te promets qu'il n'y a pas le moindre insecte dans ce que j'ai amené ici.
— Rrrrffllfl ! commenta le père d'Alain depuis le salon.
— C'est la première fois que je mange chinois, dit Aude.
— Il y a un début à tout. Et puis, ne nous le cachons pas : en ce moment, nos vies connaissent pas mal de changements… »
Toujours ce ton énigmatique. À quoi joue-t-il ? Aude le dévisageait comme émerveillée, comme si contrairement à moi elle percevait les messages cachés dans ses paroles. Comme elle ignorait comment manger avec des baguettes, il lui expliqua comment. Elle était rouge comme une pivoine quand il lui prit la main pour lui montrer.
Après que nous nous fûmes gavés de dim-sung, de rouleaux de printemps, de canard laqué, de scampis à l'aigre-douce, de nouilles sautées et de riz cantonais, Gary nous assomma d'un discours sur pourquoi il ne fallait pas confondre les Chinois avec les Japonais, car cela revenait à insulter ces deux peuples (et que le premier qui lui sortait que les mangas étaient des dessins chinois, il y mettait un Kamehamehaaa ! dans sa face).
« T'es vraiment un otaku, lui assena Alain, et si tu allais plutôt nous chercher ta bonne amie ?
— Elle est chez moi, tu veux que je l'amène ?
— Oui, s'il te plait.
— Okay. »
Je le regardai partir et me tournai vers Alain.
« Attends un peu, m'étranglai-je, Gary a une copine ? Depuis quand ?
— Un certain temps. Il me l'a présentée quand on…quand on ne se parlait plus. Elle m'a beaucoup réconforté.
— Pardon ? s'écria Aude à mes côtés, Réconforté comment ?
— Toi, et Gary…tous les deux, avec la même…en même temps ?
— Oui, en même temps. »
Aude et moi écarquillions nos yeux. Je n'en croyais pas mes oreilles. Et il disait ça avec un naturel…
« Je vais vous expliquer ça en détail, ajouta-t-il, toujours aussi sibyllin, venez, on va monter dans ma chambre. Pour la séance films de ce soir, je vous ai préparé une sélection sur le thème des chirurgiens fous…»
Nous le suivîmes à l'étage, complètement abasourdis. En passant le seuil, il fit volte-face :
« Oh, j'ai oublié les digestifs…Vinko, tu veux bien aller nous chercher ça dans le bar ? Gary voudra sûrement du saké, et moi je prendrai un limoncello…
— Limoncello pour moi aussi », susurra Aude.
J'acquiesçai et partis redescendre les escaliers alors qu'il refermait la porte derrière moi. J'étais en train de me dire que je me laisserais également tenter par du limoncello quand je me rappelai qu'il ne pouvait y en avoir dans le bar des Delon, pas plus que du saké. Leur maison ne recelait en matière d'alcool que quelques bières qu'Alain gardait au frigo, ainsi que nombre de bouteilles de l'élixir de prédilection du padre : le sacro-saint whisky.
Je m'arrêtai et restai sur le palier. Je les entendis parler à travers la porte.
« Nous sommes seuls, souffla Aude.
— En effet. »
Silence gênant. Je retins ma respiration.
« Tu t'es vraiment tapé une fille en même temps que Gary ?
— Diantre non ! Je pense que vous avez mal compris cette histoire.
— Ah, ça me rassure. Alors…tu ne sais toujours pas ce que ça fait ?
— Non. À moins que le baiser d'une sexagénaire empestant le savon de Marseille ne compte…
— Hu hu. Tout à l'heure, tu parlais de changement…
— Je sens qu'il va y en avoir effectivement, du changement. Très bientôt.
— Hu hu.
— Aude, as-tu quelque chose à me dire ?
— C'est possible. Et toi ?
— En effet. Tu n'aimes plus Vinko.
— Non.
— Tu ne l'as jamais aimé.
— C'est exact. »
Chaque mot fut comme une douleur lancinante en travers de ma cage thoracique. J'aurais voulu crier, mais soudain ma voix me faisait défaut.
« Explique-toi, s'il te plait, reprit Alain.
— Parce que je n'aime que toi. Depuis le premier jour. »
Son timbre s'était fait troublé, chaleureux. Elle semblait au bord de l'émotion. Mes mains tremblaient, tremblaient plus fort que lorsque je les avais resserrées sur le cou de Thomas. Alain, lui, conservait un ton froid et calme. Son ton de glaçon.
« Je m'en doutais, dit-il. Mais je ne partage pas tes sentiments.
— C'est pas grave. Moi, je t'aime, je peux aimer pour deux !
— L'amour, ça n'existe pas. Pas vraiment. Depuis le début, tu fantasmes sur moi parce que tu me prends pour une sorte d'ange avec des pouvoirs magiques. Tu te trompes à mon encontre, je ne suis qu'un homme. Et c'est pareil pour Vinko, et tu t'es servie de lui pour m'atteindre… »
Aude balbutia sa confusion. La joie qu'elle devait éprouver quelques secondes plus tôt avait disparu. Dans ma tête, toutes les pièces du puzzle se mettaient en place, tous ces indices présents dès le premier jour mais que je n'avais pas remarqués. Si elle m'avait abordé dans la salle d'arcade avant lui, c'était parce que j'étais plus accessible. Elle idolâtrait le démon blanc, et il impressionnait tant sa cervelle malade qu'elle avait préféré s'adresser au simple mortel qui avait l'air d'être son sous-fifre. Elle avait vite compris que si elle voulait atteindre Alain, il lui fallait d'abord se faire admettre dans son sillage, et ainsi j'avais joué ce rôle. Pendant tout ce temps, elle s'était dit qu'elle finirait bien par obtenir un tête-à-tête avec lui un jour ou l'autre et lui avouerait son amour. La salope ! pensais-je très fort, des perles salées me piquant les yeux, La salope ! Elle s'était bien foutue de ma gueule. Mon cœur saignait de la trahison. Maigre consolation, elle était en train de se prendre un râteau. Très très maigre consolation.
« Ce n'est pas grave si nous ne sortons pas ensemble, lâcha-t-elle, la voix tremblotante…Je veux juste…que tu m'acceptes auprès de toi.
— Impossible. Surtout après ce que tu as fait.
— Je peux continuer à faire semblant avec Vinko, il a l'air heureux comme ça…
— Non ! Il ne l'est pas ! »
Cette fois, Alain avait parlé avec colère. J'espérais qu'Aude en était effrayée.
« Il n'est plus heureux dernièrement, et même s'il l'était, je t'interdis formellement de lui mentir ! Contrairement à toi, je l'aime véritablement, c'est mon meilleur ami. Je tiens énormément à lui. Ce que tu lui as fait est impardonnable.
— Impardonnable ? »
Elle hoqueta. J'entendis Alain soupirer.
« Bon allez, je te laisse une chance de te rattraper, accorda-t-il.
— C'est vrai ? Oh merci !
— Avoue tout à Vinko. Tout.
— Quoi ? Je ne peux pas faire ça !
— Vraiment pas ?
— Non.
— Eh bien tant pis. Tu viens de griller ta dernière chance, et pas auprès de moi, auprès de lui. Tu n'as pas besoin de lui dire, il sait déjà. Il écoute derrière la porte. Dans cinq secondes, tu seras en train de lui courir après pour lui débiter tes mensonges hypocrites. Au fait, ça veut dire aussi que tu n'auras pas de limoncello, mais je suppose que c'est le cadet de tes soucis. »
Je ne tins plus. Je partis en courant en faisant suffisamment de bruit pour qu'on ne doutât pas de ma présence.
« 5…4…3…2…1…, décompta Alain.
— Vinko, attends, non, je t'aime ! »
Mensonges hypocrites ! J'aurais bien loué la perspicacité et le brio dont Alain venait de faire preuve, mais je n'avais pas le cœur à ça. En traversant le salon, je trébuchai sur quelque chose qui s'avéra être ma guitare que j'avais apportée au cas où la fibre musicale nous prendrait. Elle était maintenant cassée, comme mon cœur, et je me demandai si mon cœur aussi avait trois cordes qui avaient sauté. L'impact ne réveilla même pas Monsieur Delon qui bavait abondamment sur le cuir du fauteuil. Je me sauvai. Je filai au dehors. Aude me poursuivait. Désormais, il faisait nuit, une nuit sans lune, aussi noire que mon humeur.
« Attends ! C'est un malentendu ! » pleurait-elle.
Était-elle triste parce que quelque part, elle tenait tout de même un peu à moi, ou voyait-elle simplement son « ticket pour le droit de fréquenter le mirifique Albin » s'envoler au loin en même temps qu'elle me perdait ? Dans ma tête, les pièces de puzzle continuaient à s'imbriquer, tout se mettait en place et me paraissait d'une clarté et d'une précision d'horlogerie suisse. La mécanique tournait à toute allure. Je devinais ce qu'il fallait que je fasse. Mes jambes prirent la direction adaptée sans que je doive y réfléchir.
Je la laissai gagner un peu de terrain quand notre destination fut proche.
« Je te jure que ce n'est pas ce que tu crois, glapit-elle, c'est pas…je comprends que tu l'aies interprété d'une certaine façon, mais…je… »
Je me retournai et tentai de lui adresser le regard lui plus envenimé et furieux de mon répertoire, en espérant qu'elle se désintègre sur place. Mais elle s'obstina à demeurer devant moi.
« Je…c'est pas…en fait… »
Elle pleurait abondamment. Elle ne savait plus quoi dire, et je la laissai essayer de se dépatouiller sans succès. C'était inutile, même en cherchant pendant des siècles, elle ne trouverait jamais la moindre justification valable. Quand j'estimai qu'elle avait assez mariné, son visage était tant boursoufflé de larmes qu'elle semblait déjà noyée.
« Je ne peux pas te pardonner, tu le sais ça, au moins ?
— Tu ne…il m'a manipulée !
— Mais oui, bien sûr, reporte le blâme sur lui maintenant qu'il ne te reste que ça…c'était pas l'homme de ta vie, il y a quelques minutes ?
— Écoute, je sais de quoi ça a l'air, mais…
— Ça a l'air d'exactement ce que c'est ! crachai-je, Tu ne fais que t'enfoncer, là. Tu t'es servie de moi sans scrupules, la moindre des choses serait de l'avouer ! Tu es malhonnête ! »
Elle réprima un sanglot. J'inspirai profondément.
« Quand on le faisait…tu t'imaginais que j'étais lui, c'est ça ?
— Et alors, je parie que toi aussi ! » vomit-elle.
Je serrai les dents, elles grincèrent. Pas pleurer, pas pleurer, me répétai-je, les mecs ça pleure pas. Surtout pas pour une salope.
« Alors, c'est tout ce que je suis ? éclatai-je, Une sorte de « Albin de seconde zone », un substitut, un ersatz, une sous-marque ? Il est tellement fabuleux et inaccessible alors tu te rabats sur le pauvre bougre qui le suit comme son ombre ! Tu te figurais que j'étais un peu comme lui, mais en moins bien !
— Tu nous fais un complexe d'infériorité, là ?
— Mais pourquoi ne pouvais-tu pas m'aimer pour ce que je suis ? Quand je pense que j'ai tué ton frère pour toi ! »
Elle ouvrit grand les yeux.
« Quoi ?
— Thomas. Je l'ai tué. Et Big Kev, et plein d'autres.
— Mais je croyais que…
— Que c'était lui ? Mais bordel, Aude, ouvre les yeux ! Albin n'a jamais tué personne, et à moins qu'un jour il ne pète les plombs et ne commette un crime passionnel, ça n'arrivera jamais ! Il ne comprend pas l'importance de notre mission, il ne veut pas tuer les intimidateurs, il est trop convaincu qu'il puisse y avoir une part de bien en eux pour ça !
— Mais c'est…
— Stupide, oui ! Rend-toi à l'évidence, je suis le seul qui exauçait tes prières ! Toute la joie que tu as ressentie à chaque mort, c'est à moi que tu la devais, pas à lui !
— Tu m'avais dit que c'était lui ! Qu'il était trop modeste pour l'avouer ! Tu mentais, alors ?
— Je n'ai pas vraiment dit ça.
— Tu m'as laissée le croire, c'est tout comme !
— Tu vas me reprocher d'avoir gardé un secret qui peut m'envoyer en prison ?
— Je pourrais te dénoncer. »
Elle avait un regard de défi. Je ne pouvais pas croire que la fille qui m'avait tant fait rêver, celle dont les yeux pétillaient de malice, celle qui avait éveillé mon instinct de justicier, celle-là même, était cette petite roulure là devant moi.
« Tu ne veux pas savoir comment je faisais ?
— Pour… ?
— Pour les tuer. Tu veux voir comment j'opérais ? »
Elle hocha la tête. Son visage semblait décoloré là où les larmes avaient fait leur chemin. D'un signe, je l'invitai à me suivre jusqu'à la fin du parcours. Son parcours.
« Le pont.
— J'ai poussé dans le fleuve la plupart d'entre eux. Mais ton frère, je l'ai étranglé. J'ai saboté les freins de Piret pour qu'il ait un accident et j'ai électrocuté Marlène dans sa baignoire. »
Elle se contenta d'un nouvel hochement de tête. L'indifférence avec laquelle elle accueillait ces détails, même ceux concernant Thomas, donnait la chair de poule. Elle s'approcha du bord du pont. Le trou de la balustrade créé par Big Kev n'était pas encore réparé, mais une série de rubans à rayures rouges et blanches barrait l'accès au vide. Aude ne prêta pas la moindre attention à ces maigres remparts, ni au panneau qui indiquait un danger posé à côté. Elle se tint au bord et fixa l'eau noire et tumultueuse sous ses pieds.
« C'est…fascinant, murmura-t-elle.
— Avant de mourir, ton frère m'a dit de ne pas m'approcher de toi. Et que tu n'étais qu'une petite pute.
— C'était un gros salopard, en voilà une nouvelle preuve.
— Cela dit il n'avait pas tort sur toute la ligne… »
Je m'approchai d'elle par derrière et fixai son dos. Ce dos que je me rappelais avoir caressé nu plus d'une fois. La chair de poule hérissait sa nuque.
« Comment ça ?
— Eh bien, il avait raison pour deux choses : primo, c'est vrai que tu es une petite pute. Secundo, je n'aurais jamais dû m'approcher de toi, car c'est parce que je l'ai fait que tu vas mourir ce soir. »
Elle se retourna subitement. La première victime que je pousserai de face et non dans le dos, donc. Je lus la panique dans ses yeux.
« Vinko…non !
— Ce que tu as fait est digne d'un intimidateur, et puis tu as menacé de me dénoncer, pas vrai ? Je n'ai pas le choix. Bye bye, ma belle !
— Non !
— Je vais faire un monde meilleur !
— Non, Vinko, non ! »
Le cri qu'elle poussa fut si fluet que je ne l'entendis pas. Elle versa quelques larmes qui chutèrent moins vite qu'elle et scintillèrent avant de la rejoindre. Le corps d'Aude était si menu qu'il ne provoqua presque pas de remous et disparut dans la noirceur de l'eau. Ma mâchoire était tellement crispée que j'en avais mal. Pas pleurer, pas pleurer !Il me fallait à nouveau jouer le jeu pour me constituer un alibi. Je détestais les meurtres qui survenaient sans que je les ais planifiés, c'était toujours un vrai bordel pour tout arranger après ! Je me rendis chez Aude pour demander où elle était. Ses parents ne se doutèrent de rien. Une fois cela accompli, je songeai à rentrer chez moi. Mais pas tout de suite. Il y avait quelqu'un que je devais voir avant ça. Il m'attendait sur le seuil, et Gary l'avait rejoint.
« Je suis désolé, me dit-il encore, je suis désolé d'avoir orchestré tout ceci pour…
— Tu avais raison de la piéger », le coupai-je, je connais maintenant sa vraie nature.
Il l'a manipulée. Il m'a manipulé. Mais il l'a fait parce qu'il tient à moi, parce qu'il veut mon bonheur, c'était donc un mal nécessaire !
« Où est-elle ? demanda Gary.
— Je ne sais pas. Elle est partie. Je pense que je ne la reverrai plus. »
Pas pleurer, pas pleurer. Les mecs ça ne pleure pas.
Je me mis à pleurer. Mes glandes lacrymales lâchèrent tout ce qu'elles avaient retenu. J'avais même envie de geindre comme un enfant, mais je parvins à sangloter en silence. Sans me rappeler comment j'y fus parvenu, je me retrouvai dans des bras qui me berçaient, mes larmes coulant sur un col de chemise d'un blanc immaculé, tandis qu'une main tout aussi blanche me caressait les cheveux.
« Ça va aller, ça va cicatriser, je te le promets, là, là…
— Ouais, t'inquiète ! lança Gary, franchement, maintenant, j'ose le dire, elle était pas nette, cette nana ! Elle était bizarre et puis elle avait un bon syndrome de Light Yagami si tu me demandes mon avis !
— Gary, je pense qu'il est temps de présenter ta bonne amie à Vinko », dit Alain.
Je me demandais ce qui leur prenait tout à coup. Imaginaient-ils que j'aie besoin de rencontrer une autre fille dans mon état ? Surtout une qui se tapait déjà simultanément mes deux potes ? Quelle genre de meuf était-ce là ?
Et puis je compris.
La copine de Gary s'appelait Marie-Jeanne.
Alain avait raison, le temps permit de cicatriser, bien que ce fût un grand vide étrange que de ne plus voir Aude zoner avec nous, elle était devenue one of the boys, et maintenant, elle n'était plus là. Mais tandis que mon deuil s'allégeait, je me faisais la réflexion que si elle avait été une étape importante de ma vie, j'étais désormais mieux sans elle. En outre, cela dissipa jusqu'à la plus infime trace de tension qu'elle avait provoquée entre Alain et moi.
Il avait conservé ma guitare cassée chez lui, mais je n'en voulais plus. Cet instrument appartenait au passé et il fallait que je tourne la page. Nous nous rendîmes à la boutique de musique. Le vendeur ne nous reconnut pas.
« Salut Jiji ! lui lança joyeusement Alain, alors, tu n'as plus peur de moi ? »
Il fallut quelques secondes à Jiji pour réaliser qu'il était en présence du démon blanc, lequel démon l'avait incité à se cacher derrière une batterie lors de sa dernière visite.
« Vinko aimerait une nouvelle guitare.
— Une électrique, cette fois !
— Et moi, je veux me mettre à la batterie », annonça Gary qui nous accompagnait.
Jiji n'en revenait pas.
« On devrait monter un groupe de rock, les mecs.
— Et si tu apprenais à jouer de la batterie avant de proposer ça ? rétorquai-je.
— Apprendre la musique, intervint Alain d'un air songeur, quand je pense que jadis, aucun prof ne voulait de moi car ils étaient tous morts de trouille —il adressa à Jiji un clin d'œil goguenard—, et maintenant, je pourrais tous les avoir, même si je n'ai plus besoin d'eux. En fait, c'est moi qui pourrais leur donner cours…
— Tu te deviens un chouïa arrogant, là.
— Arrogant ? Je suis réaliste, c'est tout. La fausse modestie, c'est pas mon truc.
La guitare électrique me plut d'avantage que l'acoustique, même si effectivement, il aura fallu que je fasse partie d'un groupe. Tout seul, cela faisait trop bizarre. Mais avant d'ambitionner une carrière de rock star, j'avais d'autres choses à régler : je comptais bien terminer au moins mes études secondaires, et je devais passer mon permis de conduire. Gary avait déjà le sien (et véhiculait souvent Marie-Jeanne dans sa vieille Lupo). Alain ne semblait pas intéressé, il décréta qu'il n'en avait rien à cirer des bagnoles et qu'il préférait marcher. Moi, je débutai des cours d'auto-école. Mon moniteur s'appelait Raoul et on aurait dit que son fantasme secret était d'entrer dans la liste de mes victimes. J'exauçai son souhait.
J'attachais mes cheveux en queue de cheval pour les cours, si ma brûlure n'était pas devenue plus jolie qu'auparavant, j'estimais que cela ferait encore plus mauvais genre de ne présenter qu'un seul œil à un type qui allait m'apprendre à conduire. Mais Raoul se révéla obtus. Il croyait dur comme fer que mon œil droit était aveugle et que, privé de vision binoculaire, j'étais incapable d'évaluer les distances. Il me prenait pour un cyclope.
« C'est bien de vouloir conduire quand on est un monstre, disait-il, quand je vois tous ces jeunes désœuvrés qui traînent dans les rues… Font rien d'bon ! Que des futurs chômeurs, cette jeunesse pourrie, tous des déchets !
— Ouais, ouais…
— Et toi, qu'est-ce que tu vas faire plus tard ?
— Je…je cherche encore.
— T'en sais rien en fait ! Tsst. Futur chômeur, moi je dis. Encore un bon à rien qui va pomper l'argent des honnêtes gens pour rien glander de ses journées. Et ton copain l'albinos ?
— Lui ? Euh…
— Y veut pas passer son permis ? T'façon, on lui donnerait pas, les albinos ça ferait que des accidents, ça voit pas bien… »
Alain m'en avait parlé, de ces problèmes de vision. Il faisait partie des chanceux qui s'en tiraient plutôt bien, même s'il angoissait à l'idée de paumer ses lunettes.
« Mais en effet, la plupart des albinos ont des problèmes aux yeux, m'expliquait-il, c'est dû à la photophobie. Ce qui est marrant, c'est que ça fait de nous des gens très peu aptes à être des assassins par exemple, mais que dans les fictions, on adore nous mettre dans ce genre de rôle…Comme dans cette connerie de Da Vinci Code ! »
« Me demande d'ailleurs, reprit Raoul, comment qu'y peut voir correctement avec des yeux rouges. Est-ce qu'il voit tout en rouge ?
— Seulement à travers ses lunettes. Mais à travers ses iris, non. En plus, il n'y a pas que du rouge, il y a surtout pas mal de bleu.
— Nan, nan, les albinos ont les yeux tout rouges, comme le sang ! Je l'ai vu dans un film. »
C'est toi qui auras les yeux rouges, une fois que je te les aurai crevés, vieux con !
Après plusieurs leçons à supporter Raoul raconter des saloperies sur les albinos, les cyclopes et la jeunesse décadente d'aujourd'hui, je le balançai dans le fleuve. Et un crétin de moins sur terre ! Je demandai un autre moniteur. Celui-là fut correct et je décrochai mon permis les doigts dans le nez.
Dans l'année qui suivit, je fêtai mon dix-huitième anniversaire. Ce qui faisait de moi officiellement un adulte responsable aux yeux de la loi. La responsabilité, je ne m'en sentais qu'une, celle de poursuivre ma mission, la Vengeance, sans Aude, et me demandant si Alain comprendrait un jour. Et pour ce qui était de me sentir adulte…
La veille de mes treize ans, Alain m'avait emmené boire une bière, nous avions trouvé cela dégueulasse et il m'avait expliqué que la maturité des papilles gustatives était en cause : « L'amer vient toujours après, en dernier ». De fait, en avalant la chope de mes dix-huit ans, je constatai que ma langue était parfaitement accoutumée à l'amertume. C'était ça, être adulte, c'était de l'amertume. L'enfance était sucrée, et l'adolescence était acide et salée. Et la vieillesse, c'était ne plus rien goûter du tout, si j'en jugeais d'après Baboushka qui semblait fatiguée de vivre. Comme elle était devenue incontinente et à moitié folle, mes parents la placèrent dans une maison de retraite. Tout changeait, tout était éphémère.
La veille de mes treize ans, Alain avait également perdu sa mère. Et depuis, je me demandais auquel de mes anniversaires son père nous quitterait. Nous le perdîmes en quelque sorte le jour de ma majorité. Il eut une terrible dispute avec son fils qu'il flanqua à la porte. Tous les ressentiments qu'il avait accumulés depuis qu'il avait ruiné leurs vies dans cette histoire d'incendie étaient remontés à la gorge du vieil ivrogne et avaient explosé.
« Il m'a fait expressément sentir qu'il ne voulait plus jamais me voir. Il ne me verra plus. Je m'en vais.
— Où ça ? demandais-je.
— Je ne sais pas encore. Dans une autre ville. J'ai jusqu'à la fin de l'année scolaire pour y réfléchir. Une fois mon diplôme de secondaire en poche, je me barre ! D'ici là je dormirai dans une tente. Il y a un champ, près du bois, le proprio n'est pas contraire.
— Tu vas dormir dans une tente, comme un scout ? Ah non, Albin, je vais t'héberger. Et puis nous partirons ensemble, tous les trois, avec Gary !
— Ah ? Vraiment ? Ah ben…merci ! »
Mes parents furent enchantés d'accueillir sous leur toit un si brillant jeune-homme. Quand je pense qu'au début ils avaient peur de lui, il y avait de quoi trouver ça cocasse. Nous lui attribuâmes la chambre de Baboushka, désormais inoccupée. Lors du repas du soir, mon père ne cessa de lui parler de groupes de rocks psyché, sa grande passion, et ma mère l'obligea à se resservir trois fois. On aurait dit qu'ils avaient enfin trouvé un fils parfait. Au moment de dormir, il me rendit visite dans ma chambre :
« J'ai une idée, dit-il, et si on allait dormir à la belle étoile dans le jardin ?
— Tu es frustré que je t'aie empêché de passer la nuit en plein air, c'est ça ?
— Bah…je voulais m'endormir au milieu des senteurs de pin et d'herbe fraîche, et la piaule de ta grand-mère embaume plutôt la naphtaline… »
Je rigolai et validai le projet.
Couchés tous habillés sur nos matelas à même le gazon, nous regardions les étoiles. Alain, moi, et Marie-Jeanne. C'était un autre avantage à être dehors, pouvoir profiter de Marie-Jeanne sans que son odeur ne vienne imprégner le mobilier. Mes parents n'en sauraient rien, ils roupillaient déjà à poings fermés.
« Tu vois les étoiles ? me dit-il en recrachant une bouffée.
— Euh…alors, il y a Andromède, Pégase, le Phénix, le Dragon, le Cygne…
— Tu viens de citer Les Chevaliers du Zodiac !
— Tu m'as eu ! J'y connais rien en constellations…
— Moi non plus. Mais je trouve que celle dans le coin là, on dirait un A avec des yeux.
— Ah, j'aurais dit un V avec des yeux.
— A comme Albin.
— V comme Vinko.
— Albin.
— Vinko.
— Albin.
— Vinko.
— On est complètement défoncés, là.
— Des foncés ? Toi, t'es plutôt un clair !
— Ha ha !
— Pfft ! »
Ce qui fut clair, tout à coup, c'était notre avenir.
« Tu sais que Gary a fait pas mal de progrès à la batterie ?
— Ah ouais ? Et alors ?
— Et alors, son idée de groupe de rock, elle était pas con en fait.
— Eh ouais !
— On utiliserait la musique pour dénoncer les intimidateurs !
— Ouais !
— On sensibiliserait les gens à ce phénomène, histoire que plus aucune victime ne se sente seule !
— Ouais !
— Et ainsi…
— Ouais !
— On va faire un monde meilleur ! »
Je restai coi quelques instants, mais c'était peut-être à cause de Marie-Jeanne.
« C'était…c'était…
— La phrase que Jérémy et Moineau prétendaient m'avoir entendu prononcer, je sais. Quand soi-disant je les ai enflammés pour me venger. Mais je ne veux pas éliminer les intimidateurs, je veux les rendre meilleurs, leur faire comprendre leur torts. Quoi de mieux que de reprendre cette maudite phrase et de la retourner contre eux ? »
J'acquiesçai.
« Oui, une phrase…, marmonna-t-il, une phrase qui sonne bien…un message fort…c'est important pour un groupe…
— Tu seras le chanteur.
— Ah ?
— Je chante trop mal. Et Gary…euh…oublie. Et tu seras notre leader.
— Vraiment ?
— Tu as ça dans le sang. Tu sais mener.
— Et du coup, le groupe…
— Albin et les Albinos.
— Tu veux être comme moi ?
— Tout le monde a envie d'être comme toi. Et puis ça sonne mieux que Vinko et les Cramés.
— Ou Gary et les Mecs-Qui-Ont-Vécu-Le-Pire-Multiplié-Par-Mille ? »
Nous partîmes dans un nouveau rire qui nous coupa presque la respiration. Puis, reportant son attention vers les étoiles, il poursuivit :
« Un A est un V à l'envers.
— Je suis toi à l'envers.
— Tu es mon Mister Hyde ?
— Tu es mon Docteur Jeckill ?
— Ça ferait un bon logo pour le groupe…un A ou un V avec des yeux... »
L'idée était excellente. Marie-Jeanne nous avait creusé l'appétit, alors nous allâmes dans la maison vide nous boulotter le gâteau d'anniversaire que ma mère avait préparé pour le lendemain. C'était mon gâteau, alors j'en faisais ce que je voulais ! Nous nous empiffrâmes comme des porcs, tellement stones que nous n'en marchions plus droit et avions l'impression d'évoluer dans de la ouate. Et comme si ça ne suffisait pas, nous nous achevâmes à la vodka. Ou du moins, je suppose que ce devait être de la vodka, il était écrit sur la bouteille « белый-красный ».
Je vomis beaucoup. Au petit matin, nous étions encore nauséeux, mais fiers de notre idée. Quand Gary fut mis au parfum, il approuva du tout au tout.
Restait le diplôme de secondaire. Alain l'obtint sans difficulté, avec les meilleurs résultats de l'année. Malgré les félicitations qu'il reçut du directeur, il s'en foutait royalement. Je réalisai alors que j'avais peut-être tué Marlène prématurément, il aurait été si exquis de la voir s'étrangler de rage en entendant ça ! Gary et moi réussîmes aussi, mais en copiant sur Alain durant les épreuves finales.
Notre Grand Départ se préparait. Je pensais à tout ce que nous laissions derrière nous, à ces gens que nous ne reverrions plus. Nous les détestions tous. Mis à part mes parents et ceux de Gary, ceux que nous apprécions n'étaient pas assez nombreux pour les compter sur une main : Mr Franck, la bibliothécaire de l'école, et Jojo le clodo sans pantalon. Ah, j'oubliais Caramel, le bichon maltais de Mme Constant.
Ensuite, il y avait Jérémy et Moineau. Les deux premiers enfants que j'avais vus lors de mon premier jour à l'école primaire. Les deux petits tyrans à cause de qui j'étais défiguré. Si je partais sans les tuer, je n'aurais plus l'occasion de le faire. Quoi de plus naturel, pour terminer cette vie et en commencer une nouvelle, que de liquider ces deux-là ? La veille du départ, tout était en place. J'avais tapé une lettre d'adieu dans laquelle Jérémy et Moineau expliquaient que leur geste leur pesait trop sur la conscience depuis l'incendie, que c'était trop difficile à porter, et qu'ils avaient décidé de se suicider ensemble pour expier leur faute. Le coup du suicide était pas mal, je l'avais également utilisé pour Aude, prétendant qu'elle n'avait pas pu survivre en sachant que son Albin chéri ne l'aimait pas.
Après la remise des diplômes, je me glissai en catimini dans l'auditorium et épinglai la lettre en plein milieu du tableau. Ensuite, j'allai rejoindre mes deux futures victimes près du pont. J'avais déposé dans le casier de Moineau un petit mot doux écrit sur un papier rose disant que deux grosses bombasses cherchaient deux beaux gosses pour s'amuser un peu. Cet idiot marcha en plein dedans.
Ils m'attendaient tous deux sur le pont, à l'heure entre chien et loup. Ils furent déçus que je ne sois pas deux grosses bombasses.
« Bingo ! » éructa Jérémy.
Ça faisait longtemps, tiens ! Depuis la dernière fois que je l'avais vu, Jérémy avait grandi, son visage s'était bouffi et grêlé d'acné. Ses oreilles étaient toujours aussi impressionnantes, en revanche. Le tarin écrasé de Moineau avait doublé de volume.
« Salut, vous deux !
— Bingo, qu'est-ce que tu fais là tout seul ?
— C'est pas Bingo, c'est Face-de-Barbeuk, main'nant ! Et où est ce cher Alain…ou Albin ou peu importe comment il se fait appeler ces derniers temps ?
— Vous parlez du type que vous avez fait passer pour un assassin ? La plus grande erreur de votre vie, si je puis dire.
— Oh, tu pas revenir avec ça, c'était lui ou nous !
— Non, vous n'avez pas compris… »
Je m'approchai de Jérémy, il était devant la partie de la balustrade avec les rubans rayés (il allait falloir que la ville se décide à débloquer des fonds pour ça, ça devenait dangereux !)
« Votre erreur, c'est qu'en nous regardant Albin et moi, vous n'ayez jamais deviné lequel de nous deux était vraiment un assassin… »
Sans plus de cérémonie, je poussai Jérémy. Il bascula par-dessus les rubans et les rompit au passage. Il poussa un « Wouah ! » qui ne m'émut guère, contrairement à son acolyte.
« Pourquoi t'as fait ça ? glapit ce dernier, maintenant terrifié.
— Ben, pour le tuer. Regarde, c'est marrant, je crois qu'il s'est éclaté le crâne sur un rocher…
— Mais t'es un malade…t'es un psy…psy…psychopathe !
— Je tue des méchants, alors que vous torturez des gentils, qui c'est qui est malade ? »
Je tâchais de conserver une voix détachée et impassible, cela les faisait toujours plus flipper, que je me fiche de leur vie à ce point.
« Et maintenant, à ton tour. Vole, Moineau, vole ! »
Mais Moineau de vola point. Il chuta et vint s'écraser non loin de son gogole de camarade. Pour toi, mon Alain ! songeai-je en regardant les deux cadavres flotter.
« Je vais faire un monde meilleur ! »
Sourire satisfait aux lèvres, je rentrai chez moi. Un long voyage m'attendait et il me fallait une bonne nuit de repos.
Nous fûmes réveillés aux aurores par un bruit de klaxon. Trop engourdi, je me pelotonnai dans mes couvertures. Alain entra subitement dans ma chambre pour me tirer hors du lit.
« Eh, viens voir ce que Gary nous a amené ! »
Je me précipitai à sa suite jusqu'au seuil. Nous pensions parcourir les chemins dans une minuscule Volkswagen Lupo, et nous nous en serions contentés, mais Gary avait acquis un nouveau véhicule : un magnifique van blanc. Notre ami était au volant, torse nu, avec des lunettes de soleil qui lui donnait particulièrement l'air d'un routier.
« Alors, belle bête, hein ? Z'avez-vu la plaque ?
— « ALB1N0 » ?
— Yep ! C'est l'Albino-Mobile ! Cool, non ?
— Sérieusement ? » fit Alain d'un air gêné.
Une fois habillés et rassasiés d'un solide petit-déjeuner, nous chargeâmes nos bagages dans l'Albino-Mobile. Mes parents nous étreignirent et nous souhaitèrent bonne chance. Je pris place à l'arrière du véhicule et Alain sur le siège du mort. Gary se roula un joint et se le mit dans le bec avant de démarrer le moteur.
« Adieu, ville de ploucs ! »
Sur la banquette arrière, mes deux amis ne me voyaient pas. Je sortis le Cahier. Sur chaque page était épinglée une photo, une pour chacun de ceux que j'avais tués. Avec un feutre rouge indélébile, je colorai les yeux de Jérémy et Moineau, avant de les barrer de deux V imbriqués l'un dans l'autre. C'était notre logo, le logo des Albinos. Chacune de mes victimes en avait un sur la tronche.
Le van roulait bon train et nous longeâmes le fleuve. Gary ouvrit la vitre pour balancer son joint à l'eau. J'espérai qu'il vienne s'éteindre sur la gueule de Jérémy qui devait dériver dans le coin.
