5. La troisième fille

« Dje ne suis pulu une victime
Dj'en suis solti vainqueul
Et main-nan dj'ai envie
De faile un monde milloul !
— Meilleur.
— Milleul !
— C'est presque ça. »

Hikari —ou était-ce Haruka ? Elles étaient tellement identiques que je ne parvenais pas à retenir qui était qui— eut un petit rire mutin que sa sœur jumelle imita. Les chansons des Albinos passées à l'accent tokyoïte, ça valait le détour. Assises de part et d'autre de Gary, Hikari et Haruka prétendaient que nous étions leur nouveau groupe préféré, quand bien même leur maîtrise du français semblait précaire. Gary, lui, était aux anges, encadré de deux poupées nippones toutes bariolées de plumes dans leurs cheveux multicolores. La serveuse nous amena nos commandes, des bouteilles à la mer, la spécialité locale. Dans un élixir bleu turquoise composé de cognac, de curaçao et de jus de citron, macérait, translucide, un glaçon en forme de bouteille miniature. En fondant, il libérerait son contenu : un minuscule message inscrit sur un parchemin en plastique. Il s'agissait d'un gage à accomplir sur place. Le mien demandait à ce que je montre mes sous-vêtements à tout le monde. Je refusai.
« C'est palque tu n'en poltes pas ! » gazouilla Haruka (ou Hikari ?)

Nous n'avions pas été bien loin avec le van blanc, en fin de compte. Notre road movie s'était achevé dans une ville voisine, suffisamment éloignée pour que presque personne ne nous y connaisse, mais suffisamment proche pour que la presse locale ait eu vent de l'incendie. Il se trouvait même une vieille cantinière, travaillant dans le lycée du coin, qui aimait raconter l'histoire du démon blanc (quoi que de manière bien déformée).
Nous avions tous trois partagé un minuscule appartement dans un premier temps, avant de nous en louer un chacun de notre côté (Gary trouvait cela plus pratique, une fois que la célébrité lui permettrait de ramener des « filles faciles »). D'ici là, nous enchaînâmes les petits boulots pour gagner notre pain, les chansons personnalisées d'Alain n'étant pas suffisantes pour subvenir à tous nos besoins. Je dus faire le ménage tous les soirs dans une galerie commerciale, notamment. La vie était dure, mais au moins nous avions l'espoir, et un jour il fut récompensé.
Gary et moi nous retrouvions tous les soirs après le boulot dans le pub irlandais où Alain travaillait de nuit. Gary empestait les odeurs de friture et de fromage fondu du fast-food où il bossait, et moi, j'embaumais les produits de nettoyage. Ce café me rappelait ceux, malfamés, dans lesquels je traînais quand j'étais plus jeune, pour jouer aux durs. La clientèle était louche. Surtout ce type qui n'enlevait jamais son casque de moto et buvait grâce à une paille en travers de sa visière. Alain arriva avec nos bières et une bonne nouvelle :
« Les mecs, mon patron accepte qu'on joue samedi prochain !
— Quoi ? Ici ? Mais c'est rikiki ! Y'a même pas d'estrade !
— On en fera une en mettant plusieurs tables côte à côte. On laissera les amplis par terre. Aussi, il faudra faire quelques reprises des Franz Ferdinand et des Kaiser Chiefs, le patron les adore !
— T'es sérieux, là ?
— On ne peut plus sérieux, il faut bien commencer en bas de l'échelle. »
Et nous entamâmes notre escalade d'échelle le samedi qui suivit dans cet endroit microscopique qu'était le Paddy's. Pour tout public, il y avait deux pelés et trois tondus, je crus que nous avions fait un flop. À la fin, ils applaudirent timidement, comme par politesse, et lorgnèrent avec amusement notre chanteur reprendre sa place derrière le comptoir. Tout semblait indiquer qu'ils appréciaient d'avantage sa technique de remplissage de chope à la pompe que ses prouesses vocales. Pourtant, alors qu'il s'en allait faire la plonge, un ami du patron l'interpela : il possédait lui-même un pub et aurait bien voulu nous y voir jouer. Ce rade-là était encore plus petit que le Paddy's, comme la plupart de ceux dans lesquels nous firent valoir nos performances dans les mois qui suivirent. Et c'est ainsi qu'un nouveau miracle à la Albin eut lieu : les gens se mirent à parler. « J'ai vu un groupe, l'autre soir, au Pot-au-Lait, ils étaient pas mal. » « Moi, c'était vendredi, à l'Aquarelle. » « Au Phase 3, le chanteur était habillé tout en blanc. » « C'était vraiment bien, le groupe avec le mec en blanc, hier, à l'Aller Simple ! » « Eh, t'sais quoi ? Au Smile, y avait un groupe franchement trop bien ! ». Et ainsi de suite. Peu à peu, la populace se rendit compte qu'il s'agissait d'un seul et même groupe qui mettait si bien l'ambiance dans les cafés : les Albinos. De fil en aiguille, notre renommée amplifiait et nous jouions dans des endroits plus grands, et recevions même un joli salaire pour ça.

Et c'est ainsi que nous nous retrouvâmes, après un concert qui se révéla particulièrement réussi, à boire à notre réussite en compagnie de deux groupies de Gary tout droit débarquées de Shinjuku. Notre ami attrapa sa bouteille à la mer, suffisamment fondue pour qu'il puisse y lire son gage :
« Alors, il est écrit que je dois raconter mes projets coquins pour ce soir… Bah, c'est simple, je compte bien me faire un trio avec deux charmantes demoiselles du Pays du Soleil Levant! »
Hikari et Haruka gloussèrent à l'unisson.
« Tu es bien sûl de toi, Galy-san !
— Ah bon, vous refuseriez ?
— Non, hu hu !
— Et toi, Albin-sama, tu as quel gadge ?
— Il a le droit à du « sama », lui ? Alors que moi, je suis juste « Gary-san » ?
— Notle petit Galy-san ! »
Alain baissa les yeux sur son verre et y pêcha sa bouteille.
« Hum. Je dois embrasser une personne de même sexe.
— Pas moi, s'empressa Gary, demande à Vinko.
— Euh…non, pas question, j'suis hétéro, moi !
— Aucun de vous deux ?
— C'est ton gage, démerde-toi !
— Bon… »
Il se leva, ce qui attira naturellement l'attention sur lui.
« S'il vous plait, j'ai eu la brillante idée de tester le cocktail intitulé bouteille à la mer, et mon gage est d'embrasser un garçon. Mes deux potes m'ont lâchement abandonné à mon sort. Alors, un volontaire ?
— Moi, je veux bien ! »
Le garçon qui avait parlé n'avait pas laissé la moindre chance à quiconque d'autre de s'exprimer avant lui. Assis tout seul à une table voisine, il s'était levé avec beaucoup de promptitude. Ses joues étaient pourpres.
« Très bien, merci. » lui dit Alain.
Il s'approcha de lui et, sans la moindre gêne, lui roula un patin comme s'il s'agissait d'une formalité administrative. Ce qui n'était pas le cas de son vis-à-vis. Celui-ci était plus rouge qu'un feu rouge, et il donnait tant l'impression de surchauffer que je m'attendais à voir de la vapeur lui jaillir des oreilles avec des sifflements de locomotive. Alain lui adressa un sourire gracieux.
« Je te remercie de m'avoir aidé à réaliser mon gage, dit-il. Hum, au fait, comment tu t'appelles ?
— Albator, coassa l'autre, enfin…C'est pas mon vrai nom, en fait je…
— Je m'en serais douté. Le nom qui compte, c'est celui qu'on se choisit soi-même. Moi d'ailleurs, je ne me fais pas appeler par mon nom de naissance, je suis…
— Je sais qui tu es, tu es Albin. Du groupe les Albinos. J'ai assisté à la plupart de vos concerts, vous êtes formidables!
— Oh…merci du compliment. Tu veux boire un verre avec nous ?
— Non ! éructa le gars avec un regard qui voulait dire « oui ».
— Bon, très bien, bonne soirée ! »
Alain vint nous rejoindre alors qu'Albator reprenait sa place dans l'ombre.
« C'est bien dommage qu'il n'ait pas voulu boire avec nous, dit Alain, j'aurais aimé discuter affaires avec lui. Mais tout compte fait, c'est mieux comme ça, je dois d'abord vous demander votre avis avant.
— De quoi tu parles ?
— Ben, vous vous rappelez l'autre jour, quand on s'est dit qu'il manquait quelque chose dans notre musique ? Que diriez-vous d'intégrer un clavier ?
— Oui, mais, qui te dis que ce mec en joue ?
— Ben vous devinez pas ?
— Nous n'avons pas tes capacités de déduction…
— Dje tlouve qu'il lessemble à Hallock ! dit une des deux jumelles.
— C'est fait exprès, lui expliqua Gary, il dit s'appeler Albator, et c'est le nom de Harlock dans la version française. Parce que pour nous, « Capitaine Harlock » ressemblait trop à « Capitaine Haddock », alors on a dû le renommer. C'est le mec qui chantait le générique, Éric Charden, qui l'a rebaptisé d'après son joueur de rugby préféré, Balattore, surnommé l'Albatros, il a mixé les deux.
— Ah.
— Arigatô, Docteur ès mangas ! »
À bien le regarder, l'étrange garçon avait bien une ressemblance avec le célèbre corsaire de l'espace, si ce n'était que ses cheveux mi-longs étaient rouges. Tout comme moi, il avait une mèche qui lui dissimulait une partie du visage, couvert de taches de son, où émergeait un œil d'un bleu d'azur bordé de mascara. Il était assez petit et frêle, mais aussi longiligne que son homonyme dessiné. Vêtu d'une chemise en dentelle sous une veste à épaulettes d'un vert criard, il semblait sorti tout droit d'une machine à voyager dans le temps. Il nous observa toute la soirée durant, et quand nous sortîmes du café pour affronter la nuit glaciale et les pavés verglacés, il s'avéra qu'il nous suivait en rougissant.
« Hips ! Y'a le dandy qui nous colle aux basques ! indiqua Gary, un peu éméché.
— Laisse-le faire, susurra Alain.
— Je pense qu'il veut un autre baiser, plaisantai-je.
— Moi je pense qu'il veut plus qu'un baiser, répliqua Gary en faisant à nouveau glousser ses Nippones, suffit de voir comment il mate notre petit chanteur pour deviner qu'il rêve de faire joujou avec son…
— Gary, s'il te plait, tais-toi. »

Février était impitoyable, cette année-là, au point qu'un simple coup d'œil par la fenêtre de l'appartement d'Alain aurait suffi pour que je j'oppose mon véto à l'enrôlement d'Albator si cela impliquait d'aller le chercher dehors. Pourtant, plus nous y pensions, plus nous étions d'accord pour tenter le coup. Nous ignorions ce que ce gars valait comme musicien —où même s'il en était un— mais Alain semblait confiant. Il était vrai que depuis nos débuts, notre musique avait évolué et nous aimions élargir le champ des possibilités en diversifiant les instruments et les techniques. Alain lui-même s'était offert une guitare électrique tandis que je m'étais dégotté une basse, ce qui menait notre effectif à comprendre quatre instruments à cordes dont un acoustique et trois électriques, plus la batterie. Alain écrivait les textes, nous composions la musique à trois et de manière plutôt expérimentale, un peu de sang neuf ne ferait pas de mal.
« Et où on va le retrouver, le dandy ?
— Tu ne devines pas ?
— Je le vois bien fréquenter des bars gay, marmonna Gary, genre avec de la techno et des mecs en futes moulants…
— On ne va quand même pas aller dans un bar gay rien que pour voir si Albator y est ! répliquai-je.
— Pourquoi pas ? » intervint Alain.
Je roulai de mon œil gauche pour lui signifier mon ébahissement.
« En tous cas, ça ne coûte rien d'essayer.
— Et comment on fait, pour entrer dans un bar gay ? T'es sûr qu'ils te laissent passer si tu as trop une tête d'hétéro ?
— C'est quoi une tête d'hétéro ?
— Ben…
— Aurais-tu déjà oublié les vénérables paroles de mon clairvoyant paternel : Albin est un nom de pédé !
— On n'a qu'à porter des futes moulants, ajouta Gary, en cuir de préférence. Et des fausses moustaches.
— Vous délirez, tous les deux ?
— Vinko, tu crois vraiment tout ce qu'on te dit ? firent-ils en chœur.
— Apparemment, oui, me résignai-je.
— Pas la peine d'aller dans un bar gay. Albator visiblement nous admire et assiste à tous nos concerts. Et j'ai noté une forte tendance à nous suivre partout, bien que lui n'ait pas vu que je l'avais vu. Tout ce qu'on a à faire, c'est nous promener et attendre qu'il se pointe en catimini.
— Si ça trouve, il est ici, dans cet appart, déguisé en table basse, hé hé !
— T'es trop con ! »
Malgré mes protestations, nous dûmes sortir pour nous lancer dans la quête du rouquin de l'espace. Les rues étaient recouvertes d'une couche de givre et pour couronner le tout, il y avait du brouillard. Enrobés dans nos chauds manteaux qui s'avéraient être tous blancs, nous disparaissions aisément dans cette purée de pois nacrée. Alain en particulier. Il marchait en tête, le bas de son grand manteau claquant sur ses talons, ainsi qu'un des pans de sa longue écharpe en laine. À mes côtés, Gary frissonnait malgré ses fausses fourrures qui lui donnaient l'air d'un Vicking punk.
« Et on va chercher longtemps avant qu'il s'amène, le pirate des seventies ?
— Il faut peut-être l'appâter, suggéra Gary, je crois avoir un cookie même pas moisi dans une de mes poches…
— C'est pas un animal sauvage ! »
Mes longs cheveux me tenaient chaud aux oreilles, mais dès que j'y passais mes mains, je constatais que le gel les avait rigidifiés, de vrais fils de fer ! Gary avait finalement extirpé son cookie de ses profondeurs fourrées et restait en retrait derrière nous, accroupi :
« Pitit pitit pitit…come to the albino side, we have cookies !
— Je crois qu'il a pris un coup de froid et que la fièvre le fait délirer », dis-je à Alain.
Quand nous parlions, un nuage de buée s'échappait de nos lèvres. Je voulais rentrer, j'en avais ma claque de la glace. Alain et moi nous étions arrêtés de marcher pour regarder Gary émietter son biscuit. Être statique donnait encore plus froid. En plus d'être grise et glaciale, l'atmosphère était étrangement silencieuse. Peu d'individus osaient sortir de chez eux, nous ne croisions presque personne, et le peu qu'on en croisait était difficile à distinguer dans la brume. Un vent mordant s'engouffrait sous nos frusques et me faisait claquer des dents.
Soudain, un visage apparut au loin derrière nous. Je ne le reconnus pas de suite, puis, plus il se reprochait et plus ses traits se précisèrent. J'avalai ma salive.
Mystery Man.
Que faisait-il là ? Nous ne l'avions plus vu depuis des lustres, depuis notre départ. Quoi que ce type puisse être, il était clair que Gary était heureux de l'avoir laissé derrière lui et qu'il avait espéré ne pas avoir le déplaisir de le retrouver ici. Il me sembla qu'il l'avait aperçu, mais si c'était le cas, il n'en affectait rien. J'échangeai un regard avec Alain. Lui aussi avait remarqué Mystery Man et cela ne lui plaisait pas.
« Allons-y, dit-il, on ne devrait plus tarder à tomber sur lui, maintenant. »
Gary ne se fit pas prier pour lui obéir. Il délaissa son cookie, cadeau pour les pigeons, se releva et nous emboîta le pas.
Au loin brillait une vague lueur orangée. Nous nous en approchâmes, c'était un brasero, ce que je jugeai d'emblée sympathique. Quelqu'un se réchauffait les doigts, un bonnet de laine noire enfoncé sur ses cheveux aussi flamboyant que les flammes.
« Tiens, Albator ! »
Le rouquin eut l'air surpris de nous voir. Il murmura un faible bonjour et semblait incapable de regarder Alain directement dans les yeux sans rougir.
« On n'a pas eu le temps de bien faire connaissance la dernière fois, dit ce dernier, ça te dirait de venir chez nous pour discuter un peu ?
— Chez vous ?
— Dans mon appartement, je veux dire. Enfin, passe d'abord chez toi chercher ton synthé le plus transportable, et ensuite, viens avec nous.
— Comment sais-tu que j'ai un synthé ?
— On se pose tous la même question, intervins-je, Albin a un talent pour deviner tout à propos de quelqu'un.
— Il a des doigts de pianiste, répliqua-t-il, encore plus fins et délicats que les miens, et très agiles. Je l'ai vu à la manière dont il tenait son verre l'autre soir. C'est forcément un passionné de musique, et particulièrement de la nôtre, puisqu'il nous suit partout. Et enfin, il s'habille et se nomme d'après un personnage iconique des années 70 et 80, qui ont vu beaucoup de courants rock avec du synthé…
— C'est évident. Je le savais aussi, plaisanta Gary.
— Albator, ça te dirait de faire partie du groupe ? lui demanda joyeusement Alain, nous cherchons justement à intégrer un clavier à notre formation, alors, si tu es intéressé, on te prend à l'essai ! »
Le rouquin resta muet quelques secondes. Et quand il ne parlait pas, l'ambiguïté de son sexe était flagrante. Seule sa voix permettait de l'identifier comme mâle :
« D'accord, lâcha-t-il, je vais chercher et…j'y vais ! »
Je me réjouissais déjà de revenir près du poêle bien chaud.
Alain avait peu à peu redécoré son appart dans la même veine que son propre look vestimentaire. Tout était soit blanc, soit rouge, avec de temps à autre un peu de noir pour casser la monotonie et mettre le reste en valeur.
« Je suis désolé pour le bazar, dit-il alors qu'Albator inspectait ce sanctuaire jusque là inconnu de lui.
— Tu aimes les films d'horreur ? demanda-t-il.
— Ça se pourrait.
— Pour avoir d'énormes posters de La colline a des yeux et d'Orange Mécanique sur tes murs…et là c'est…
— Ah…Dexter Morgan…notre série-télé préférée du moment.
— Sinon, c'est sympa, les bougies partout.
— Merci. On te sert quelque chose à boire ? On a de la bière.
— La bière, c'est pas trop mon truc, en fait.
— Tu préfères les bouteilles à la mer ?
— J'adore tout ce qui est cocktail en fait. Sinon, de temps en temps, du vin.
— Je dois avoir une bouteille de Marqués de Riscal au frigo.
— T'es pas obligé de… »
La minute d'après, nous étions tous quatre assis dans les fauteuils du bordélique mais confortable et chaleureux appartement. Gary et moi buvions de la gueuze Mort Subite tandis qu'Albator sirotait un vin blanc glacé, accompagné par Alain.
« Alors, dit celui-ci au rouquin, je veux tout savoir sur toi…
— Tu sais déjà tout, on dirait.
— C'est juste une impression que je donne. Donc…à quel âge as-tu commencé à apprendre le piano ? Que t'a-t-on fait subir quand tu t'es mis à t'habiller comme ça ? Est-ce difficile de faire tes courses depuis que tu as appris pour ton allergie au gluten ? Combien de pièces dans ta collection d'anamorphoses ?
— Il en invente la moitié », tenta de le rassurer Gary.

Albator était plus professionnel que nous. Ses parents l'avaient inscrit très jeune à des cours de solfège, puis à des cours de piano. Il maîtrisait les claviers en tous genres, même ceux qui n'étaient pas très rock'n'roll comme l'orgue ou le clavecin. Les claviers d'ordinateur n'avaient pas non plus de secret pour lui, il proposa rapidement de mettre ses talents de graphiste à notre service pour composer des affiches de concert (il faut dire que la dernière que Gary avait tenté de dessiner, c'était sur Paint !). Albator possédait également chez lui toutes sortes d'outils que je ne croyais trouver que chez un ingénieur du son. Il s'en servait pour s'enregistrer et avait déjà tenté des expériences de mixage, juste pour le fun. Une démonstration sur son synthé suffit à nous convaincre qu'il ferait un bon musicien.
Restait à savoir s'il ferait également un bon compagnon. On ne pouvait pas se permettre d'engager un type qui ne comprenait pas l'enjeu qu'il y avait à être un Albinos. Mais Albator comprenait. Notre message l'émouvait autant que le postérieur de notre chanteur. Des intimidateurs, il en avait croisés quelques-uns. Évidemment, cette race atroce poussait n'importe où, comme de la mauvaise herbe ! Si Albator n'assumait qu'à moitié son attirance envers la gent masculine (ou alors, Alain était-il une exception ?), il avait commencé à se fringuer comme le héros de Leiji Matsumoto dès le début de son adolescence, séduit par l'univers sombre, mélancolique et space opera du mangaka, et par le mystère et le charisme à la limite du gothique du personnage. Et puis, parce que les pirates, c'est cool et puis c'est tout ! Mais pour son entourage, porter de tels vêtements et se charbonner les yeux ne pouvait avoir qu'une seule autre signification. Aussi, un jour qu'il avait quatorze ans, une bande de connards probablement absents le jour de la distribution des cerveaux l'avaient tabassé en le traitant de « tapette ». Ils l'avaient frappé tellement fort qu'il n'avait plus resté de lui qu'une pulpe sanguinolente. Le croyant mort (et n'en ayant rien à foutre de vérifier, qui se soucierait d'une tapette, hein ?), ils l'avaient balancé dans une benne à ordures comme un simple déchet. Par chance, un promeneur l'avait trouvé et conduit aux urgences à temps et ainsi il put s'en sortir. Je lui demandai le nom de ses agresseurs avec dans l'idée de les ajouter dans mon Cahier de la Vengeance, mais il ne les connaissait pas. Dommage !
« Quand je t'écoute chanter, dit-il à Alain, je repense à ce que j'ai vécu, mais je ne ressens pas seulement la tristesse et la douleur. Je sens aussi quelque chose d'autre, quelque chose de positif. Je sens que je ne suis pas seul. Je suis là, dans la foule, avec le reste du public, isolé…mais je sais que moi, comme tous ceux qui t'écoutent, nous pensons la même chose : « ce type a raison, ce qu'il dit est totalement vrai ». Nos cœurs battent à l'unisson et ce que nous ressentons, victimes de tous horizons, c'est de l'espoir. L'espoir d'un monde meilleur. »
Alain lui adressa un sourire chaleureux.
« Albator…bienvenu chez les Albinos ! »
Nous levâmes nos verres pour porter un toast, avant de nous rendre compte que nous avions tous quatre asséché notre breuvage. Alain se proposa pour nous resservir.
« Si j'étais chez moi, je vous ferais un cocktail, dit Albator. J'ai un bar très garni.
— Tu pourrais faire un cocktail albinos ? demanda Gary.
— Hein ?
— En inventer un, je veux dire. Un truc spécial pour le groupe… »
Le dandy se frotta le menton d'un air songeur.
« Hum…Un cocktail blanc ? Quelque chose à base de litchi, je dirais. Jus, liqueur, ou alcool, je ne sais pas, il faudrait tester…avec un fond de genièvre, allongé d'eau pétillante…non. Plutôt du jus de citron. Et un trait de sirop de sucre de canne. Reste à voir les dosages. Et pour les yeux, deux cerises confites.
— C'est parfait ! »
Alors que je l'avais présumé timide, il n'eut aucune difficulté à s'intégrer. Sûr, Alain le mettait dans tous ses états, mais cela se limitait à ça. Bien que de caractère taciturne, il s'entendait parfaitement avec lui et avec Gary, qui avait pris l'habitude de le saluer par une de ses tapes amicales dans le dos à t'envoyer chez le kiné dans la seconde. C'est avec moi qu'Albator se montra le plus farouche. Pour une raison obscure, il se méfiait de moi.
« Quels sont tes liens exacts avec Albin, au fait ? me questionna-t-il un jour sans détour.
— C'est mon ami.
— Hum.
— Mon meilleur ami.
— Ah. Pourtant…
— Quoi ?
— Vous avez parfois l'air d'être plus proches que ça.
— On se connaît depuis les primaires…nous avons traversé quasi toutes les épreuves de la vie ensemble, alors forcément.
— Je me disais bien. Il adore Gary, et je suppose qu'il m'apprécie aussi, mais son préféré, c'est toi.
— Albin n'est pas du genre à avoir un préféré.
— Je sais que tu es son confident. Il a en toi une confiance étonnante… »
Il leva vers moi un regard inquisiteur, un regard comme le mien, à moitié dissimulé derrière ses cheveux. Comment avais-je pu le soupçonner d'être timide ? Ce petit rouquin savait mordre.
« C'est juste, dis-je, que nous nous connaissons depuis plus longtemps, alors, notre lien est un peu plus fort. Oui, nous sommes un peu plus qu'amis, nous sommes frères. Frères de cœur à défaut de sang.
— Hum. »
Il eut l'air de s'en satisfaire. Entre temps, je ne pouvais pas nier qu'en dépit de ses méfiances à mon endroit, il n'était pas de désagréable compagnie et que son apport au groupe s'était révélé non négligeable. Grâce à lui, nous gagnâmes une meilleure qualité de son, une touche de new wave qui ne manquait pas de charme désuet et se mariait bien avec notre punk rock, et de nouvelles idées pour notre image. En plus de son cocktail albinos que nous trouvâmes délicieux et des affiches impeccables sur lesquelles il avait utilisé notre logo pour designer des créatures vaguement lupines, ce fut lui qui amena l'idée qu'Alain ne soit plus le seul à être albinos sur scène. Albator, Gary et moi nous étions procuré des perruques blanches imitant nos coupes de cheveux respectives, et des lunettes rouges. Tous habillés en blanc, l'effet quand nous étions sous les projecteurs était saisissant. Le blanc, ça reflète à merveille les autres couleurs, surtout quand elles sont diffusées par des spots. Dans la foulée, nous nous fîmes forger des pendentifs représentant notre logo, le V blanc avec des yeux rouges.

Notre renommée ne s'en porta que mieux et notre succès était croissant. Nous jouions désormais toujours dans des cafés, mais de plus en plus grands, avec un public toujours plus nombreux et plus enthousiaste. Rien ne pouvait nous arrêter. Alain avait un petit plaisir post-concert qui consistait à attendre que les lieux soient vidés pour se faufiler entre les tables et ramasser tous les sous-verres en carton. Les gens y laissaient parfois des petits mots à notre intention. Il nous les lisait à voix haute dans les loges :

« Grâce à toi je me sens moins seul face aux intimidateurs. Tu dois te dire que ce n'est pas grand-chose, que c'est juste de la musique, que ce n'est pas ça qui va changer le monde. Mais pour moi c'est du réconfort face à l'adversité. Je sais qu'il y a des mecs comme vous qui sont comme moi et ça me fait du bien. Merci les Albinos !
Alex »

« Plus jeune, je me suis moqué d'une fille un peu boulotte en la surnommant "Bouboule", je trouvais ça drôle, mais je n'avais pas réalisé que elle pas. Aujourd'hui, elle est devenue super-canon, j'ai essayé de la draguer mais elle est partie en courant en faisant comme si elle ne me connaissait pas. Je n'avais pas compris pourquoi. Maintenant si. Vous m'avez ouvert les yeux. Merci.
Blaise »

« Vous êtes merveilleux car vous assumez parfaitement ce que vous êtes. C'est un exemple à suivre. Oui, je suis Aspie et fière de l'être !
Flo »

« J'ai 45 ans et j'ai passé ma vie à faire semblant d'être normal et à cacher ma différence, parce qu'on m'avait depuis toujours répété que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire quand on était comme moi. Aujourd'hui, j'emmerde tous ces enfoirés et je suis enfin moi-même. Bravo les jeunes, il devrait y avoir plus de groupes comme vous, au lieu de toutes ces greluches qui font du R'n'B et qui ne savent même pas chanter !
Edd »

« Alex…, fit Gary d'un air rêveur en lorgnant le carton signé de ce nom, C'est unisexe…oh, laissez-moi imaginer que c'est une fille, et une mignonne ! »
Il se sentait seul depuis que Haruka et Hikari étaient reparties au Japon.
« Vous savez, dit Alain, c'est en lisant ce genre de petites choses que je sais que nous avons raison. L'intimidation ne gagnera pas, pas tant que nous serons là ! »

Non, les intimidateurs ne gagneraient pas, pas tant que je serais là pour les châtier ! Je n'avais plus tué personne depuis près de deux ans, depuis Jérémy et Moineau. Pas que cela me manquait vraiment, mais je savais l'ennemi toujours présent, ici, là, tout autour de nous. Onze victimes, c'était peu dans la balance, il y avait encore des milliards d'intimidateurs dans le monde, et pour que celui-ci devienne meilleur, il aurait fallu tous les supprimer, sans parler de ceux qui n'étaient pas encore nés…Je songeai que je ne pouvais pas m'en occuper tout seul, et même si je parvenais à convaincre Alain, Gary et Albator de m'aider, ce serait encore trop peu. Mais qu'y pouvais-je ? J'étais comme la personne qui triait ses déchets ménagers : ce n'était pas ça qui sauverait la planète de la pollution, mais je faisais de mon mieux à mon niveau, je faisais quelque chose, au moins, moi !
Mais toujours personne pour me comprendre. Albator avait vu juste : j'étais le confident d'Alain, mais moi, je ne pouvais pas me confier à lui. Je savais qu'il réagirait mal.
Et c'est en sachant qu'il n'approuverait pas ma démarche que je m'en allai tuer Mystery Man. Mon premier assassinat dans notre ville d'adoption, cela ne manquait pas d'exotisme. Pour fêter ça, bien que sans leur dire que c'était pour ce motif, je proposai aux gars de boire du champagne à notre succès croissant. Je sortis en acheter, revêtu du manteau fourré de Gary et d'un bonnet qui dissimulait mes longs cheveux. De dos et de loin, on me confondait avec lui. L'intriguant individu s'y laissa tromper et me suivit avec sa voiture alors que je pilotais l'Albino-Mobile.

En arrivant dans cette nouvelle cité, j'avais tâché de repérer un joli pont. J'en avais trouvé un parfait sous tous critères, avec des rails de chemin de fer, exactement comme je les aime ! Quand on est un meurtrier spécialisé dans les crétins jetés à l'eau, on développe un goût pour les ponts, on se prend même à jauger le génie artistique de l'architecte qui a si bien calculé la hauteur à laquelle un corps doit choir pour décéder dès son entrée dans l'eau. La taille des bateaux qui passent en-dessous, à côté de ça, c'est une question annexe. À la moitié du quai, je rangeai le véhicule sur le côté et descendis. J'entendis une portière claquer et me retournai pour dévisager le futur mort.
« Déçu que je ne sois pas Gary ? »
Mystery Man eut un sourire sardonique.
« Je serais tout aussi déçu si tu étais lui. Je n'aime pas ce qu'il est devenu.
— Et qu'est-ce qu'il est devenu ? demandai-je.
— Il a grandi. »
Ce que cette déclaration soulevait comme révélation manqua de me retourner l'estomac. Je n'eus pas besoin d'en savoir d'avantage. Je m'élançai sur le butor, bien décidé à l'envoyer se laver de ses péchés. Je dus lutter. Il avait une poigne de fer, plus vigoureuse que je ne l'avais évaluée. Tout en me combattant, il me questionna, haletant :
« Et toi, qui tu es ?
— Moi, je suis la justice.
— Oh, un justicier de l'ombre qui venge la veuve et l'orphelin! Tous les petits garçons rêvent d'en devenir un...Dis-moi, tu as aussi la cape et les collants qui vont avec ? »
Son rictus était insupportable. Ma jeunesse me donna l'avantage, je le penchai vers le gouffre et, avant de lâcher ma prise, je lui assenai :
« Je ne suis pas un super-héros, je suis un super-anti-héros ! »
Il poussa un soupir en tombant, je ne sus jamais si c'était le contrecoup de l'effort physique ou qu'enfin, il avait peur. Exténué, j'allai acheter quelques bouteilles de Dom Pérignon et retournai chez Alain. Je les trouvai tous les trois avec leur air habituel post-meurtre : occupés à une activité sans aucun rapport. Gary se curait les ongles d'orteils avec un couteau suisse, Albator se repoudrait le nez dans la salle de bain en fredonnant « Pou-pou-pour…vu qu'elles soient douces ! » et Alain était absorbé dans la lecture de je-ne-sais-plus-quel tome du Trône de fer. Le bruit du bouchon de champagne les ramena dans le même monde que moi.
« L'or liquide ! » fit Alain en bavant, son livre toujours à la main.
Il sortit des verres à vin comme nous n'avions pas de flûtes, et je servis le précieux élixir. Pour éviter qu'ils me questionnent sur le temps que j'avais mis, je les pris de court sur un autre sujet.
« Alors, c'est bien, ton bouquin, là… ?
— Super ! Je crois que je suis en train de tomber amoureux de Tyrion Lannister !
— Peuh ! fit Albator, Pour une fois que tu es amoureux, il faut que ça soit d'un personnage fictif !
— Bah, ça arrive à tout le monde, répliqua Gary en achevant sa pédicure, moi quand j'étais petit, j'étais amoureux de Sailor Moon !
— Depuis le temps, je me suis fait à l'idée que je ne serais jamais amoureux de personne, reprit Alain en caressant la couverture du livre. Alors, je me contente de temps en temps de craquer sur un personnage littéraire. Il n'y a que dans les fictions que j'arrive à trouver quelqu'un comme moi.
— Albin…Si tu le permets, dit Albator, j'aimerais te dire que tu es saoulant à jouer les loups solitaires ! Tu as toujours l'air de te sentir seul au monde, et je peux comprendre qu'il y ait de quoi. Mais tu oublies que ce n'est pas vrai. Tu nous as, nous ! »
Alain lui adressa un faible sourire qui voulait dire : « Merci, tu es mignon, mais je ne te crois pas ». Heureusement, le champagne les réconcilia. Après quelques verres, on riait tous les quatre. Ivres, nous eûmes une conversion enjouée dont il me reste peu de souvenirs, si ce n'est qu'à un moment donné il était question du fait que le champagne était le meilleur breuvage au monde rien que parce qu'Amélie Nothomb l'avait dit.

L'eau coula sous les ponts, emportant avec elle le cadavre de l'homme mystérieux dont je n'entendis plus parler. L'eau coulait sur ma conscience. Nous avions une vingtaine de chansons candidates pour remplir un album, mais ce projet était encore loin d'aboutir. Avant chaque concert, dans les loges, je revêtais ma perruque blanche qui me donnait des airs de Sephiroth, ainsi qu'une version blanche de mon béret qui me dessinait comme une auréole derrière la tête. Je voyais dans la glace le reflet d'Alain avec ses deux mèches rebelles semblables à des cornes. L'ange et le démon. Devinez qui est qui.

Un beau jour, Alain tomba amoureux, et cette fois pas d'un personnage fictif, mais d'une vraie personne. Et il en est toujours amoureux aujourd'hui, pour autant que je sache. Ce qu'il y a, c'est qu'il n'a pas l'air d'être au courant. Lui qui remarquait tout, c'était bien la seule chose qui lui échappait (en dehors de ma condition de justicier professionnel évidemment). Il continuait ses chansons personnalisées dans la rue, plus par hobby que pour arrondir les fins de mois. Il revenait de chaque journée de travail, guilleret, et commentait ses rencontres :
« Malicia a adoré ma chanson. Elle a dit que c'était tout elle ! »
« Gilbert n'en revenait pas que j'aie deviné à quel point son fils lui manquait. »
« Josiane aimerait que je chante pour sa petite-fille et m'a offert un cupcake à la framboise. J'ai vraiment la cote avec les vieilles. »
« Alex était ravi que je fasse rimer son prénom avec « latex ». C'est le même Alex que celui qui avait écrit sur le sous-verre à l'Orange Givrée. Désolé, Gary, c'est un gars ! »
Et un soir, il rentra couvert d'un liquide poisseux mauve et orange qui lui dégoulinait sur tout le corps :
« Jenny et Vicky n'ont pas apprécié que je dise la vérité. »
Cette soirée-là, j'étais seul avec lui. Je le regardais, éberlué. C'était plutôt rare que ses clients ne soient pas satisfaits. J'en déduis qu'il avait encore cédé à sa trop grande franchise et avait vexé les dénommées Jenny et Vicky. J'ignorais que ce dernier prénom, j'allais le haïr à un point inimaginable dans les prochains mois.
Alain ôta ses vêtements tâchés et trempés.
« Ce sont elles qui t'ont fait ça ?
— Oui, pour me donner des couleurs. »
Je le suivis dans la salle de bain où il jeta ses frusques dans la baignoire avant de se passer la tête sous le robinet du lavabo. Ensuite, il entreprit de se frictionner les cheveux avec du shampooing.
« Enfin, bon, il faut dire que je leur ai chanté qu'elles étaient habillées comme des putes, je comprends donc un peu leur réaction.
— Comme des putes ? C'est la première fois, je crois, que tu vas jusqu'à dire une chose pareille à des clients. Euh…qu'ont-elles fait pour le mériter ? Elles t'ont insulté ? Elles t'ont fait des réflexions déplacées à propos de…
— Hum…elles ont dit deux-trois trucs dans ce goût-là, c'est vrai, mais ça, je passe. Ce qui m'a incité à les titiller sur le chapitre de leur apparence, c'est qu'elles m'ont interrompu.
— Interrompu ?
— Il y avait une troisième fille. Je lui chantais une chanson, mais elles ne m'ont pas laissé le temps de la finir. J'en étais à peine à la moitié quand le museau pointu de Vicky s'est interposé avec un manque de politesse incroyable dans mon champ de vision pour exiger une chanson pour elles. Pendant que Jenny assurait à ma pauvre cliente que cette chanson serait meilleure car portant sur des personnes plus intéressantes.
— Eh ben dis donc ! Pas gonflées pour un sou !
— Cette attitude m'a tellement déplu que je n'ai pu m'empêcher de leur offrir la chanson qu'elles méritaient. Ce qu'il y a, c'est qu'elles pensaient ne mériter que des éloges et des flatteries quand ce dont elles avaient besoin, c'était d'un bon coup de pied au derche!
— Elles voulaient à ce point une de tes chansons ? Elles en ont eu pour leur argent !
— Non. Et d'ailleurs elles ont décrété que j'étais un artiste médiocre et mal habillé dès le premier coup d'œil, avant même de m'entendre. Leur motivation à me réclamer une chanson, c'était pas tant qu'elles en voulaient une, c'était qu'elles ne voulaient pas que la troisième fille en ait…
— C'était qui ? Leur pire ennemie ?
— Non. Leur meilleure amie. Une amie qui doit se la fermer et rester à sa place dans leur ombre.
— Mais quelles…quelles…
— Nombrilistes. C'est le terme. Et je n'ai jamais rencontré des personnes qui le soient plus que ces deux-là. »
Il se pencha à nouveau sur l'évier pour se rincer les cheveux. Il émit un petit ricanement en les essorant avec une serviette de bain.
« Et en plus, elles se croyaient tellement belles que si leur beauté m'inspirait un hit, elles voulaient leur pourcentage sur les droits d'auteur !
— Et elles l'étaient, belles, au moins ?
— Aucune idée. Pour le savoir, il faudrait d'abord les détapisser des trente-cinq couches de maquillage qu'elles se tartinent tous les matins à la truelle.
— Beurk ! J'aime pas les filles qui se maquillent trop.
— S'il n'y avait que leurs têtes de pots de peinture… Y'avait leurs fringues, aussi. Leurs fringues qui faisaient putes. Avec les strings qui dépassent, l'un rouge vif et l'autre rose bonbon…yeurk !
— Oh non ! Le string qui dépasse…c'est l'accessoire typique de la grosse pouffiasse ! Bon, et la troisième fille, elle était pas comme ça, j'espère ?
— Non, celle-là était mignonne. Bien que les yeux gonflés, mais ça, c'est parce qu'elle a beaucoup pleuré ces derniers temps. Des tas de gens lui on fait du mal, notamment le type dont elle a écrit l'initiale dans un cœur sur son sac de cours. Je l'ai vu quand elle l'a posé près de ma guitare. Un sac en toile, avec plein de machins gribouillés au stylo-bille. Je ne sais pas ce que ce D lui a fait, mais elle l'a barré d'une grosse croix rouge avec un feutre par-dessus son cœur. Et c'est récent, l'encre était très nette.
— Tu vois vraiment tout. C'est effrayant, des fois. »
Il enfila des vêtements propres et tenta de coiffer ses cheveux fraichement lavés avec un peigne. Durant une fraction de seconde, ils restèrent dociles et sagement aplatis. Puis les deux épis sauvages reprirent le contrôle et se redressèrent brusquement, comme pour le narguer. Il adressa un soupir en direction du miroir.
« Jenny et Vicky, dis-je, songeur, j'aime pas ces prénoms…ils sont d'un commun…banals…vulgaires même. »
Alain haussa les épaules.
« La troisième fille porte un prénom ravissant et particulièrement mélodique. Il ressemble à un instrument de musique. Tout comme sa voix. Une petite voix timide, douce, aigüe, comme une brise se faufilant dans un ovoïde en terre cuite…
— Hein ?
— Un ocarina.
— Tu sais que ta façon de parler est légèrement plus lyrique que d'habitude ?
Lyrique ? »
Je pensais que je n'entendrais plus parler ni de Miss Ocarina, ni des deux strings vulgaires avec qui elle traînait. En cela je me trompais lourdement. Si ma vie avait été une folie douce jusque-là, à partir du moment où je rencontrai cet étrange trio, elle devint une crise de delirium.
Il s'avéra qu'Alain revit la gentille timide à plusieurs reprises lors de rencontres fortuites, comme si le destin l'avait fait exprès. Il me rapporta quelques informations supplémentaires sur le compte de Miss Ocarina, et certaines avaient de quoi étonner.
« Elle ne va plus à l'école depuis qu'on l'a expulsée. Tout le monde s'imagine qu'elle est une meurtrière… »
Comme lui, j'avais du mal à le croire. Un instant, j'imaginai cette jeune-fille que je n'avais jamais vue se promener le long des quais et tomber sur le cadavre de Mystery Man dérivant mollement sur les vagues avant qu'il n'ait commencé à enfler. Elle avait alors cru qu'il était encore envie et avait tenté de le sauver en vain. Avant de se résigner et de s'enfuir en courant, laissant le corps sur la rive avec ses empreintes dessus alors que l'eau avait effacé les miennes. Je me secouai. Ce scénario était absurde. Une autre fois, Alain me raconta une histoire à laquelle je ne compris rien, mais où il était question d'une certaine Mélanie, d'une boîte de chocolat et de l'Afrique. Une autre fois encore, il m'avoua qu'il était allé lui-même dans un magasin de pralines avec Miss Ocarina et qu'il lui avait payé un ballotin entier.
« Elle était complètement déprimée, or, le chocolat contient de la théobromine, qui a des vertus euphorisantes ! se défendit-il, Et puis, il y avait plein d'arachides, et ça lui a fait du bien, puisqu'elle, elle n'y est pas allergique ! »
J'observai que quand il parlait d'elle, ses yeux s'éclairaient au point qu'ils avaient l'air roses.
Je ne fus définitivement fixé qu'un soir après un concert. J'étais dans les loges à me déshabiller avec Gary et Albator, mais Alain avait déjà filé dans la salle pour entamer sa récolte de sous-verres. Ordinairement, il attendait que les gens soient partis, mais cette nuit-là… Il revint avec un petit paquet de cartons, s'assit sur rebord d'un lavabo et commença à examiner son butin avec des gestes fébriles. Je l'approchai.
« Elle était là, dans la salle, marmonna-t-il, je l'ai vue, à la table au fond à gauche…elle avait dit qu'elle ne pourrait pas parce qu'elle était punie, mais elle est finalement venue… »
Je n'eus pas besoin de demander qui était ce « elle ». Le dernier carton de la pile comportait le message suivant :

« Je ne suis plus une victime.
Karine »

Suivi d'un numéro de téléphone. Gary se pressa près de nous pour lire par-dessus nos épaules. Son visage se fendit d'un large sourire et il se mit à chanter en exécutant un pas de danse :
« Albin a une copine-euh ! Albin a une copine-euh !
— Non ! protesta l'intéressé, elle n'est pas ma copine !
— Pas encore, mais elle va l'être. »
Il afficha un air satisfait alors que derrière lui, brillait dans les prunelles d'Albator une lueur aussi verte que sa veste à épaulettes.
« Albin, quand une fille te file son numéro, ça veut dire qu'elle veut que tu l'appelles parce que tu lui plais ! » continua Gary.
Mon meilleur ami n'avait pas l'habitude de ça. Oh, ce n'était pas la première fois qu'une gonzesse manifestait de l'intérêt pour lui, mais cette fois ce n'était ni une de nos fans, ni une drôlesse mal lunée comme Aude. Cette Karine appartenait à une espèce nouvelle. Toujours aussi tendu, il saisit son téléphone portable et tapa le numéro. Je fus impressionné par sa capacité à reprendre une voix normale et dans laquelle son stress était imperceptible.
« Salut…j'ai vu ton message…Alors, tu veux me parler ? Tu n'es plus une victime, est-ce que tu as…Tu as triomphé de Mytholanie ! Wouaw ! Bravo ! Tu as été brillante !
— Tsst ! Une fille, commenta Albator dédaigneux.
— Je suis dans les loges, pourquoi ? Tu veux que j'aille te retrouver ? Tu es dehors, près du seuil du café ?
Albin a une copine-euh ! Elle s'appelle Karine-euh ! Et en plus ça rime-euh ! Albin et Karine sont derrière un buisson, et ils se font plein de…
— Très bien, je te rejoins. Laisse-moi juste le temps d'attraper mon abruti de batteur par la peau du cou pour lui éclater la tronche contre un mur, et je suis à toi.
— Hein ? Tu vas quoi ? M'éclater la tronche ? »
Il ne laissa à personne le temps de répondre et fila la rejoindre.
« Hurmpf ! fit Albator, Je croyais qu'il ne pouvait pas tomber amoureux.
— Règle numéro 1 : tout ce qu'Albin dit n'est pas forcément vrai ! annonça Gary. Bon, bah moi, je vais faire un tour, je crois avoir repéré des triplées coréennes dans le public.
— Mouais…alors, moi, je vais au Phase 3, qui sait, j'y retrouverais peut-être le blond platine d'hier… »
Je me retrouvai seul dans la loge. Ah ben merci les gars, et maintenant, c'est qui qui va devoir rapatrier toutes vos affaires ? C'est bibi !
Je rapportai tout à l'appartement d'Alain. S'il était le seul à y habiter, nous y rangions tous les instruments et y effectuions nos répétitions. C'était en quelque sorte notre QG. Je me vautrai sur le divan, ouvrit une bouteille de Mystic au citron vert et me matai deux épisodes de Dexter sur l'ordinateur portable d'Albator (en occultant son fond d'écran représentant la chanteuse RoBERT dans une robe à fanfreluches). Quand Alain rentra, je fus tenté de lui crier : « C'est à cette heure-ci que tu rentres ? », mais j'avais trop faim de détails sur sa soirée avec la demoiselle-ocarina. Il s'affala sur son lit, sa chambre n'était séparée de sa cuisine que par un paravent.
« Alors ?
— Alors quoi ?
— Karine.
— Quoi Karine ?
— C'est officiel ? Tu l'as embrassée ?
— Non.
— Oh.
— C'est elle qui m'a embrassé. Me suis laissé faire. »
J'éclatai de rire.
« Il est amoureux !
— Tu es en train de te ficher de moi ?
— Qui ça, moi ? Meuh non ! Bon, en fait, je me venge un peu pour le sourire narquois que tu m'avais adressé quand Aude m'avait embrassé pour la première fois à la grille…
— C'était il y a sept ans, grandis un peu ! Et puis, Karine n'est pas Aude.
— J'espère bien, l'univers ne supporterait pas qu'Aude existe en plusieurs exemplaires ! »
N'empêche qu'il m'était agréable de le voir ainsi : se moquer de ses potes quand ils ont leur première copine, un délice ! Il avait beau avoir vingt-deux ans, il avait l'air d'en avoir treize avec ses réactions ingénues. Un des rares trucs trop irrationnels pour qu'Alain Delon puisse être correctement armé pour les affronter : l'amour.
Il s'étira comme un chat.
« Dis, Vinko, tu ne diras à personne que tu m'as vu comme ça ? s'inquiéta-t-il.
— Comment ?
— Vulnérable.
— Ah. Évidemment que non.
— Merci, tu es vraiment le seul en qui je peux avoir confiance. »
Cela commençait à me faire peur, cette confiance alors qu'il ignorait tout un pan de ma vie. Cela dit, je fus à mon humble avis le moins infernal des trois dans l'histoire. Albator tirait la gueule dès l'entente du mot « Karine » et Gary sautait autour d'Alain comme une puce sous cocaïne pour lui arracher des détails qui ne le regardaient pas.
« Alors, vous l'avez fait ?
— Hein ? Ça ne te concerne pas, espèce d'obsédé ! »
Comme nous trépignons d'impatience de rencontrer l'heureuse élue, Alain convoqua une assemblée générale pour nous y préparer. Il déclara, solennel :
« C'est décidé, j'ai invité Karine ici, vous ferez donc sa connaissance. Mais avant de pouvoir la recevoir, il va falloir mettre au point une série de choses…
— Comme de faire un brin de rangement ? suggéra Gary, C'est vrai que même si c'est pas trop sale, c'est quand même assez fouillis ici. Une chatte n'y retrouverait pas ses jeunes !
— J'y retrouve très bien les miens !
— Y'a des chaussettes qui traînent partout !
— Oui, bon, c'est vrai, je suis un peu bordélique, mais…
— Ma tante Nadège, elle dit que c'est des habitudes de vieux jeune-homme, que les filles, elles aiment pas ça quand elles vont chez leur amoureux et qu'elles tombent sur de la vaisselle qui s'entasse jusqu'au plafond. »
Alain prit le temps de considérer la réflexion.
« J'y penserai. Mais ce n'est pas de ça dont je voulais parler… Vous savez, c'est la première fois qu'une femme va mettre les pieds ici…
— Je vois, dit Gary, jusque-là, on était entre mâles, mais maintenant, il va falloir éviter certains trucs…genre roter, péter et se remettre le paquet en place.
— À vrai dire, intervint Albator en adressant un regard appuyé à notre ami à crête, si tu cessais de faire tout ça, moi non plus je n'en serais pas mécontent ! Et tant que tu y es, si tu pouvais aussi arrêter les blagues de cul…
— Même celle avec l'hôtesse de l'air ?
Surtout celle avec l'hôtesse de l'air !
— Les gars ! les interrompit Alain, Karine n'a que seize ans !
— C'est la majorité sexuelle, indiqua Gary.
— Et l'écart avec toi n'est pas si grand, ajoutai-je.
— Ses parents sont hyper-protecteurs avec elle. Ils imaginent qu'elle va se métamorphoser en délinquante si elle boit trop de Kidibul…et en plus, ils vont à la messe tous les dimanches !
— Argh ! Nous, si on entre dans une église, on prend feu d'office !
— Je commence à plaindre cette Karine, concéda Albator.
— Enfin, reprit Alain, il faudra garder à l'esprit qu'elle est plus jeune que nous, et ne pas lui faire faire de conneries…
— Elle peut quand même boire un verre ou deux d'autre chose que du Kidibul ?
— Un verre ou deux, oui, mais vider la bouteille cul-sec, non. Ah, et aussi : pas de Marie-Jeanne !
— Quoi ? s'écria Gary, Mais nous, on avait moins de seize ans la première fois qu'on en a pris !
— Et tu trouves que c'était malin de notre part ? martela Alain, Des erreurs de jeunesse, c'est pas rédhibitoire, mais puisque Karine va fréquenter des types plus âgés, c'est pour qu'ils lui donnent des conseils intelligents afin de l'aiguiller dans la vie, pas pour l'entraîner dans leurs conneries !
— C'est bon, calme-toi, capitula Gary, pas de Marie-Jeanne, promis. Et les amanites azures , elle peut ?
— Non !
— Et la chicha ?
— Hum…On lui laissera le choix quand elle sera majeure.
— Si elle est toujours avec toi d'ici là… », susurra Albator d'un ton faussement innocent.
Il y eut un moment de flottement. Enfin, Gary rompit le silence :
« Et sinon, à quoi elle ressemble ?
— Elle m'a annoncé qu'elle comptait changer de look pour tourner une page sur son ancienne vie. Donc, ça ne sert à rien de…
— Bah, dis-nous quand même de quoi elle a l'air, la petite.
— Bon. Pour commencer, « petite » est une épithète qui ne viendrait à l'esprit de personne pour la décrire. Elle fait plus d'un mètre quatre-vingt.
— La vache !
— Elle très mince, filiforme, dégingandée. La dernière fois que je l'ai vue, elle avait de courts cheveux blonds, un top moulant qui ne lui allait pas, et un pantalon de training rose. Elle a dit que le changement sera radical, alors oubliez ça.
— Quoi, elle compte rétrécir pour devenir naine ?
— Ha ha, très drôle. »
Le jour ou plutôt le soir de la fameuse rencontre fut lors d'une de nos répétitions. Gary passa nous chercher avec l'Albino-Mobile, il se gara dans la rue d'Alain et nous en sortîmes, lui avec ses baguettes (la batterie restant le plus souvent au QG), moi avec ma guitare électrique en bandoulière, et Albator avec rien d'autre que ses dix doigts.
Alain et Karine étaient sur le balcon. Et ils s'embrassaient. J'avais un peu de mal à croire que j'étais réveillé. C'est officiellement officiel, elle existe pour de vrai et il l'embrasse ! La frêle silhouette dans les bras de mon meilleur ami était noire de la tête aux pieds, lovés ainsi, ils avaient l'air d'un logo yin-yang. Oui, c'est radical, son changement ! La blonde en pantalon rose était une brune à robe de corbeau.
Quand ils perçurent notre présence, ils se détachèrent.
« Eh, vous arrêtez pas ! beugla Gary, ça devenait chaud bouillant ! »
Néanmoins, nous montâmes les rejoindre plutôt que de profiter du spectacle. Quand je passai la porte, Karine était devant moi. Jolie, très jolie, les cheveux d'un noir de jais, bien que ses sourcils trahissaient sa blondeur naturelle, de grands yeux noisette, un sourire chaleureux, et une longue dégaine gainée de noir. À son cou, un pendentif représentant un papillon violet.
« J'espère qu'on dérange, entama Gary en faisant s'entrechoquer ses baguettes.
— Salut, lança-t-elle, j'allais partir, je vais vous laisser à votre répétition.
— Mais non, reste ! m'entendis-je dire, Tu feras les chœurs. »
Elle me dévisagea, l'air troublé et flatté.
« Moi ? Pourquoi pas ? Ça pourrait être amusant…
— Karine, je peux te parler en privé ? » lui demanda Alain avant de l'attirer à l'écart.
Cela nous laissa seuls tous les trois. Gary exulta :
« Elle est toute mimi !
— C'est vrai, approuvai-je, elle est adorable !
— Bof…, fit Albator, et puis, je parie qu'elle porte des culottes Petit Bateau ! Qu'est-ce qui t'as pris, aussi, de lui proposer de répéter avec nous ?
— J'ai dit ça comme ça, me défendis-je, et puis, qu'est-ce qu'on a à perdre ?
— Moi, je trouve que c'est une super idée ! dit Gary, et si jamais elle chante bien, on la prend dans le groupe !
— Quoi ? Mais elle…
— Et si elle était capable de faire du chant classique ? On pourrait faire du symphonic metal !
— Notre style est tout sauf du symphonic metal ! »
Mais ce commentaire ne diminua en rien l'enthousiasme de Gary qui se lança dans quelque chose que je supposai être une chanson de Nightwish très mal interprétée.
« C'était quoi, ces affreux miaulements ? »
Alain et Karine étaient de retour, alertés par les ignobles cris. Après ces entrefaites, nous commençâmes la répétition. Alain plaça Karine derrière son propre micro et l'ajusta pour elle. Elle n'avait pas l'air rassurée et rougissait comme cela n'était pas permis. Elle connaissait pas mal de nos morceaux, mais celui que nous travaillions ce soir-là était un nouveau, que nous n'avions encore jamais joué en public. Nous dûmes d'abord la briefer, et elle s'en sortit avec les honneurs. Et Alain n'avait pas menti : sa voix était réellement semblable au son d'un ocarina. À la fin de la séance, il était certain qu'au moins trois de nous quatre étaient d'accord pour l'intégrer au groupe.
« Mais tu vas toujours à l'école, fit remarquer Albator alors que nous étions à table à mastiquer notre souper post-répet.
— En effet, répondit Karine.
— Tu as plein de devoirs à faire, donc.
— Oh, pas tant que ça. Et puis, maintenant, je n'ai plus que les miens à faire.
— Comment ça ?
— Eh ben…j'ai deux amies. Mes meilleures amies. Elles ne sont pas très devoirs, alors, elles préfèrent que je fasse les leurs à leur place…mais c'est fini tout ça ! Encore tout à l'heure, elles voulaient m'empêcher de venir ici parce qu'on avait plein de trucs pour français, maths et géo…Mais moi je les ai finis depuis belle lurette, si elles ne savent pas gérer leur temps, c'est leur problème ! »
Elle empoigna son verre avec hargne et se mit à laper rapidement. Ça sentait le sujet sensible.
« Tu as bien fait, lui dit Alain en lui mettant un bras sur les épaules, Jenny et Vicky n'ont pas à te dicter quoi faire ! »
Jenny et Vicky. Évidemment. Les deux pouffes au string qui dépasse. Je les détestais déjà, et pourtant, je ne les avais encore jamais vues.
Ce ne fut que le début de la fin.