6. Celle qui provoquait les dragons et s'étonnait des retours de flamme (la conne !)

Quand Alain passa un pendentif albinos au cou de Karine, lui annonçant qu'elle était officiellement des nôtres, même Albator ne trouva rien à y redire, et semblait même partager notre joie. Il apparaissait qu'elle avait fini par l'apprivoiser, comme le Petit Prince avait apprivoisé le roux renard. En tous cas, il avait cessé de surnommer le couple « John et Yoko » dans leur dos. Elle n'avait eu aucun mal à se faire adopter par nous tous, nous étions comme ses grands frères. Gary s'abstenait de lui filer ses bourrades dans le dos en guise de salut, ce qui était plutôt bienvenu : elle était si fine qu'il aurait pu la casser en mille morceaux telle une poupée de porcelaine. En revanche, rien ne pouvait l'empêcher de l'effrayer avec ses manières de brute de décoffrage :
« Alors, ma chère, je me pose une question…
— Laquelle ?
— Est-ce qu'Albin est un bon coup ? »
Elle vira écarlate et se mit à bégayer.
« Mais…je…mais…je sais pas…on n'a jamais…
— Ah. Ben, quand vous l'aurez fait, tu me le dis, hein ? Et tu me raconteras ? »
Elle resta sans voix. J'attrapai Gary par l'oreille.
« Mais laisse-la tranquille, tu lui fiches la trouille !
— C'était une question innocente !
— Tu veux pas être tweeté quand ils l'auront fait, tant qu'on y est ? »
Il se dégagea et prit Karine par les épaules.
« Oui, d'accord, oublions ça. Tu aimes les histoires drôles ?
— Ben…
— J'en connais une super ! Alors écoute : c'est un avion qui se crashe sur une île déserte, il n'y a que trois survivants : le pilote, le copilote, et une hôtesse de l'air…
— Gary ! »

Karine était moins disponible que nous. Il nous arrivait encore quelque fois de travailler un peu pour gagner notre pain, mais elle était obligée d'aller en cours cinq jours semaine, depuis que la directrice du lycée l'y avait réintégrée quand son innocence dans l'affaire « Mytholanie » avait été prouvée. Elle avait également arrêté de jouer au basket. Son coach ne l'avait pas reconnue quand elle était entrée sur le terrain avec des cheveux noirs et le visage maquillé.
« Il ne parvenait pas à réaliser que j'étais la même personne. Le pire, c'est quand j'ai été me déshabiller au vestiaire. Les autres filles m'ont reluquée, ce qu'elles n'avaient jamais fait avant. Et elles ont déclaré : « Ça alors, mais la légende était vraie : tu es une meuf ! Et tu as mêmes des seins…enfin, des piqûres d'insecte ! ». De toutes façons, j'en ai marre du basket, mes parents m'y avaient inscrite à cause de ma grande taille, mais je n'ambitionne pas d'être Magic Johnson…
— À l'école aussi ils doivent être étonnés par ton grand retour.
— Oui. Mais dans le sens positif. Les gens me regardaient avec le sourire, c'était presque perturbant.
— Je comprends, dit Alain, cette sensation, quand tu changes de look, et que cela reflète ta confiance en toi, et les autres sentent ça.
— Oui, c'est exactement ça ! Je m'étais rarement sentie aussi bien dans la foule ! Même les garçons ! Quand je suis passée devant eux avec Jenny et Vicky, ils ont dit « Salut, vous trois ! ». Trois ! D'habitude, ils disent deux !
— Ha ha, elles n'ont pas dû bien le prendre…
— Comment as-tu deviné ? »
Elle eut un petit rire sarcastique.
« Vicky essaie de me faire gober par tous les moyens que je suis devenue moche et la risée de l'école, elle aurait dû trouver un mensonge un peu moins gros si elle voulait que j'y croie…Elle veut que je redevienne comme avant, et son argument, c'est que mon insignifiance et ma transparence me donnaient du charme…Je pense plutôt qu'elle est jalouse parce que je dois lui avoir pris environ 0,5% de l'attention masculine qu'elle captait.
— Mais elle préférerait mourir plutôt que d'avouer qu'elle te trouve belle.
— Tu as tellement bien compris qui elle était ! Même si je ne pense pas être si belle que ça.
— Oh que si ! »
Ils échangèrent un sourire énamouré. Bien que je n'avais pas encore rencontré Vicky, j'émis une hypothèse :
« Peut-être aussi qu'elle te jalouse parce que tu chantes mieux ?
— Hi hi ! Je ne sais pas. Mais chaque fois qu'on se faisait des soirées karaoke entre filles, je n'osais pas lui dire, mais elle chantait faux, mais faux ! Jenny aussi, mais elle, elle le prenait bien. Elle s'éclate tellement avec un micro à la main qu'elle s'en fiche et se contente de hurler et de rigoler dedans. Mais quand c'est moi qui chante, Vicky fait la tronche. Elle coupe toujours l'appareil avant que la chanson soit finie, en disant : « Bon, on arrête, Karine nous a suffisamment fait souffrir les tympans comme ça ! »
— Je vois que c'est une habitude, chez elle, d'interrompre les musiques trop sublimes pour qu'elle puisse les apprécier, susurra Alain en jetant un regard dans la vague.
— Je crois que Vicky est vexée quand je fais quelque chose mieux qu'elle. Elle se vexe pour pas grand-chose d'ailleurs. Elle me reproche aussi mon poids.
— Ah bon ?
— Ouais. Quand elle était plus jeune, elle était…enfin, elle a maigri depuis, mais ça l'énerve quand je mange des pâtisseries devant elle, parce que j'ai la chance de pouvoir avaler ce que je veux sans prendre un gramme. Ce qui n'est pas toujours une chance, en fait. J'ai l'air d'un piquet, je n'ai aucune forme. Et elle, elle est là, avec son corps de rêve, ses courbes harmonieuses, et elle me serine que je n'ai pas le droit de me plaindre et que je devrais plutôt la plaindre, elle. Elle avait même fait courir dans l'école la rumeur que j'avais un ver solitaire, ce qui expliquait ma maigreur. Et maintenant que j'ai décidé de m'habiller autrement que comme elle l'avait choisi pour moi…
— Ça veut dire que c'est une gamine, assena Alain. Tu as parfaitement le droit d'être bien dans ta peau, de t'habiller et de manger comme tu l'entends, et de chanter comme un ange. Tu ne vas pas te retenir d'être heureuse, tout ça parce que ça la vexe !
— Cette Vicky m'a l'air d'être une sacrée pétasse tyrannique », intervins-je.
Karine rosit et sembla s'effarer.
« Oh ! Mais…non ! gémit-elle en plaçant ses mains devant elle comme si elle essayait de repousser un mur imaginaire, Elle n'est pas…elle n'est pas si méchante ! C'est mon amie après tout. C'est juste que…ben, je suis un peu remontée contre elle en ce moment…elle me tape sur le système. Ça arrive entre amies, non ? Alors, je suppose que je parle d'elle avec un peu trop de sévérité, mais au fond, je ne le pense pas vraiment…
— C'est la rancœur qui parle ?
— Oui, voilà ! Mais j'aime Vicky ! C'est mon amie…J'aime Vicky...même si elle oublie souvent que je l'aime et me voit comme une ennemie...Ne faites pas attention à ce que je viens dire, d'accord ? »

Ainsi s'achevaient en général les discours de Karine à propos de ses deux adorables amies. Si on pouvait appeler ça des amies. Elle semblait néanmoins incapable de dire du mal d'elles pendant plus d'une minute montre en main, et elle s'auto-engueulait toujours après. À croire qu'elle avait implantée dans le cerveau une puce qui lui envoyait des décharges au premier signe de rébellion envers leurs seigneuries.
Avec des amies pareilles, elle n'avait pas besoin d'ennemis. Et pourtant elle en avait, telle cette fille nommée Mélanie, une « affreuse succube manipulatrice » disait-elle, qui lui avait piqué son copain précédent et s'était arrangée pour la faire virer de l'école pour qu'elle ne révèle pas ses petits secrets…Concernant l'ex-copain en question, elle se montrait plus éloquente que sur les comptes de Vicky et Jenny. Déjà, il s'appelait Dan, comme l'auteur du Da Vinci Code, ce qui augurait mal. Il avait de longs cheveux et une barbichette que Karine trouvait ridicules sans jamais avoir osé le lui dire. Elle l'avait à peine croisé dans un couloir de son lycée avant qu'il ne dépose une carte de Saint-Valentin dans son casier, et là, ce fut le coup de foudre ! Elle avait stupidement fondu pour ce prince charmant au rabais qui l'avait éblouie avec son sourire éclatant, ses bouquets de fleurs et ses serments d'amour éternel.
« Il jurait qu'il m'aimait, que nous deux c'était à la vie à la mort, et moi j'étais tellement sous le charme…Quelle idiote ! Dès que Mélanie a débarqué, il n'a pas mis longtemps avant de me tromper avec cette enjôleuse à la mords-moi-le-nœud ! Il disait aimer ma beauté intérieure, j'avais l'impression qu'il était le seul à voir ça en moi mais…Mélanie était plus jolie à l'extérieur, et moi, il avait soi-disant découvert que j'étais aussi vilaine à l'intérieur parce que Vicky et Jenny avaient réussi à m'influencer ! »
Elle frappa du poing sur la table.
« Ah, ses beaux discours, il peut se les garder, ce n'étaient que des mensonges ! »
J'avais la vision mentale de Karine après sa rupture, s'empiffrant de glace au chocolat devant un film avec Julia Roberts et sanglotant dans un mouchoir rose à fleurs... Non, elle ne pouvait pas être comme ça, notre nouvelle choriste était une fille plus classe ! La Miss Ocarina d'Alain n'était pas cet être pathétique !
Je lui mis la main sur l'épaule pour la rassurer.
« C'est pas grave, lui dis-je, moi aussi, mon premier amour, c'était avec quelqu'un qui n'en valait pas la peine. C'était la première, alors, je l'ai vue comme la princesse de mes rêves, mais en fait, elle n'avait rien d'exceptionnel et elle m'a terriblement déçu. »
Elle était complètement siphonnée et ne pensait qu'à s'enfiler mon meilleur ami qu'elle prenait pour un être surnaturel, ajoutai-je dans ma tête, mais je gardai ces détails pour moi. Karine n'avait sans doute pas envie de connaître l'histoire de Aude.
« Faut se mettre en couple avec quelqu'un avec qui t'as des points communs même si tu tombes pas amoureux dès le premier regard, car ça vient ensuite, dit Gary, les coups de foudre en revanche, ça débouche sur rien de bon.
— Dixit le mec qui éprouve un nouveau coup de foudre toutes les semaines, répliquai-je en lui envoyant un regard de reproche.
— Eh ben, justement, c'est pour ça que je ne me mets jamais en couple avec aucune d'elles, ce sont des aventures ! »
Karine eut l'air de trouver cette perspective horrible.
« T'angoisse pas, petite, tout ça est entre adultes consentants, elles aussi, elles ne voulaient qu'une aventure.
— Mais je me disais que l'amour, c'était...
— Ce n'est pas quelque chose que je recherche, reprit patiemment Gary. J'ai pas envie de me poser. Pas encore. Mais c'est juste moi.
— Et Albin ?
— Lui ? Je pense qu'il est vraiment amoureux, en tous cas, depuis qu'il t'a rencontrée, on dirait bien. Vous êtes trop mignons ensemble. J'adore vous regarder vous embrasser !
— Et je n'ose imaginer tes pensées perverses dans ces moments-là, ajoutai-je.
— Mais euh, Vinko, arrête un peu, tu me fais passer pour un sale vicelard, devant une demoiselle en plus!
— T'as pas besoin de moi pour ça !
— Méchant !
— Et toi alors ? me demanda Karine avec son gentil sourire.
— Quoi moi ? Je ne suis pas un vicelard !
— Non, je voulais dire…est-ce que tu as une amoureuse ?
— Non.
— Oh. Un amoureux ?
— Non !
— Et tu ne voudrais pas avoir quelqu'un ?
— Non. Il n'y a que mes copains qui comptent. »
La phrase était sortie avec aisance, sans que j'aie à y réfléchir. Je songeai que c'était mot pour mot ce qu'Alain avait clamé quand je l'avais accusé d'être jaloux d'Aude et moi. Retrouverai-je l'amour un jour ? Je n'y avais plus pensé depuis une éternité. La Vengeance avait occupé une trop grande part de mon temps, la musique une autre part, et Alain le reste. Si j'avais à nouveau une petite amie, oserais-je lui dire que j'étais un justicier-meurtrier ? Je n'osais même pas l'avouer à Alain, et il comptait plus pour moi que n'importe quelle gonzesse. Je l'avais révélé à Aude et résultat, j'avais dû la tuer.
Qui pouvait me comprendre ?
Et puis, je n'avais pas besoin d'amoureuse. Ni d'amoureux. Voir qu'Alain s'était trouvé Karine me suffisait, j'étais heureux pour lui, heureux de les voir ensemble et cela me comblait. Peut-être que Gary n'était pas si pervers d'en profiter. Moi aussi, je ressentais leur bonheur par procuration. Si ça se trouve, c'était également pour ça qu'Albator avait fini par accepter Karine et trouvé la paix intérieure. Enfin, quelqu'un était amoureux d'Alain, enfin, quelqu'un le voyait tel qu'il était et non comme un démon ou un ange. Mais comme un homme. Il lui prenait la main et ils partaient tous deux en courant dans les escaliers, riant à quelque chose qu'eux seuls pouvaient comprendre. Nous les regardions tournoyer en riant, si radieux, si resplendissants. Alain et sa fée rayonnaient d'une aura cosmique, ils étaient beaux comme des astres et nous gravitions autour d'eux comme des satellites.

Ce qui me faisait encore plus plaisir là-dedans, c'était qu'il me considérait en sus comme son copilote.
« Tu m'invites au restaurant ?
— Oui, Vinko.
— On dirait presque un rendez-vous romantique.
— C'est l'idée.
— Hein ?
— Ne te méprends pas, je ne fais pas ça pour tes beaux yeux couleur fumée, mais parce que j'ai l'intention d'y emmener Karine. Mais je ne connais pas ce restau…
—…alors tu veux le tester d'abord.
— Voilà, et je n'avais pas envie d'y aller seul. C'est un bar à tapas, on m'en a dit du bien.
— Oh, punaise, Blanche-Neige ! Encore toi ! » hurla une voix désagréable.
Je tournai la tête et mis peu de temps à comprendre qui étaient les deux nanas qui s'avançaient vers nous avec une moue peu amène.
Je les vis enfin. Comment décrire Vicky et Jenny ? Eh bien, il s'agissait du genre de filles qui se prenaient pour des femmes sous prétexte qu'elles avaient des formes proéminentes alors qu'il leur restait encore une goutte de lait de leur dernier biberon derrière leurs piercings. Lolitas jusqu'au bout des ongles, elles auraient pu être moyennement belles si elles ne s'enlaidissaient pas avec leur maquillage flashy et leurs fringues ridiculement moulantes. Du haut de leurs quinze centimètres de talons qui leur feraient des pieds déformés à cinquante piges, elles nous toisaient de manière condescendante, comme si nous devions nous considérer comme privilégiés d'avoir les yeux de telles déesses posés sur nous, pauvres roturiers.
Jenny était une rousse avec une paire d'obus assez volumineux pour étouffer quelqu'un avec. Son tour de poitrine était inversement proportionnel à son QI, je jure n'avoir jamais rencontré de personne plus stupide qu'elle de toute ma vie ! Elle passait le plus clair de son temps à glousser, à faire des rires bébêtes et à se tripoter les cheveux en débitant des commentaires à côté de la plaque.
Moins idiote mais plus méchante, Vicky était la pire des deux. Brune métissée aux yeux d'une délicate nuance bleu pétrole, son long nez pointu et ses énormes globes oculaires protubérants la faisaient ressembler à un moustique, et ses cheveux étaient tellement entortillés qu'on aurait dit des tire-bouchons rouillés. Tout le temps que je l'ai fréquentée, j'avais l'impression qu'elle avait « Je suis une garce, détestez-moi ! » écrit sur le front.
Qu'elles sont laides ! me dis-je. Elles ne me calculèrent même pas. Elles se campèrent devant Alain avec l'air d'avoir des comptes à régler.
« Qu'est-ce que tu fiches ici ? demanda furieusement Vicky.
— J'ai autant que toi le droit de circuler dans cette ville.
— Hélas. Pourquoi n'y a-t-il pas d'embargo sur les crétins de chanteurs albinos ?
— Ouais, on devrait t'embargoter ! » piaula Jenny qui ne comprenait probablement pas ce qu'elle racontait.
Alain esquissa un sourire, amusé par leur courroux, et me glissa :
« Elles sont délicieuses, ces deux petites pestes, pas vrai ?
— Blanche-Neige, tonna Vicky, les poings sur les hanches, nous avons vu ce que tu as fait à Karine, et nous ne pouvons le tolérer !
— Ouais ! piailla la rousse, depuis qu'elle est devenue jolie, les garçons à l'école se rendent comptent qu'elle existe et…aïe ! »
Vicky venait de lui bourrer son coude dans les côtes. La rouquine corrigea son affirmation :
« Je me suis trompée, elle est pas jolie, elle est moche avec sa tête de Morticia Adams !
— Karine a toujours été jolie, répliqua calmement Alain, la seule chose qui a changé, c'est que maintenant, c'est elle qui décide comment s'habiller et comment être.
— Tu veux dire que c'est toi ! le fusilla Vicky, Tu décides à sa place, tu l'influences, tu la manipules !
— Et ce n'est pas toi qui ferais ça, hein Vicky ? Genre, en lui envoyant une fausse lettre anonyme lui ordonnant de rompre avec moi sous peine d'être assassinée par ma soi-disant ex-copine…non, pas du tout ton genre !
— Elles ont fait ça ? lui demandai-je éberlué.
— Oui, la semaine dernière. Karine m'a montré la lettre. Même qu'en découpant les lettres dans le journal, Jenny s'est trompée, et a écrit « l'excentrique dirigeant albanais » au lieu de « l'ex d'Albin ».
— Mais ça fait plus peur qu'une ex-copine, un dirigeant albanais ! » protesta la débile.
Ce qui lui valut de se faire une nouvelle fois taper dessus par sa comparse, qui en plus du coup, lui assena qu'elle ne savait même pas où se trouvait l'Albanie. Jenny lui répondit que si : quelque part en Amérique du Sud !
« Pauvre Vicky, dit Alain d'un ton faussement désolé. Que ça doit être dur, pour toi qui es si intelligente et machiavélique, de voir tes plans échouer par la faute d'une assistante aussi incompétente qu'écervelée…
— Si tu essaies de te racheter en reconnaissant mon intelligence, reprit Vicky qui ne flairait pas le sarcasme, ne vas surtout pas croire que je vais te pardonner d'avoir transformé Karine en ce monstre prétentieux et égoïste qu'elle est devenue !
— Elle est devenue égocentrifuge! martela Jenny.
Égocentrique, rectifia Vicky à voix basse.
— Avant, Karine faisait tout ce qu'on lui demandait, mais depuis qu'elle a changé, elle ne pense plus à nous ! L'autre jour, elle nous a obligées à faire nos devoirs nous-mêmes ! Tu te rends compte ? Et si nous voulions aller au cinéma ? Elle n'y a pas pensé ! Elle ne pense qu'à elle ! Égocentrifugeuse !
— Et si Karine voulait elle aussi aller au cinéma ? » intervins-je.
Les yeux de Vicky se posèrent sur moi durant un centième de seconde, et puis, comme si un filtre à perception était posé sur ma personne, elle oublia mon existence.
« Mais pourquoi Karine aurait envie d'aller au cinéma alors qu'elle a nos devoirs à faire ? » demanda Jenny.
Le pire, c'est qu'on pouvait lire dans ses yeux vert crapaud qu'elle ne voyait sincèrement pas où était le problème. Ce n'était pas le cas de Vicky qui cherchait en vitesse une manière de formuler les choses qui ne les faisaient pas passer pour ce que pourtant elles étaient : des garces qui traitaient leur soi-disant amie comme leur esclave.
« Karine, égoïste ? répliqua Alain, La paille…la poutre…tout ça !
— Mais c'est vrai ! pleurnicha Jenny en en rajoutant une couche, elle ne veut même plus porter nos sacs quand on fait du shopping, et si je me casse un ongle, hein ? Et elle a dit qu'elle ne paierait plus pour moi quand j'oublie de passer à la caisse ! Et aussi…
— Enfin, bref, la coupa Vicky, une véritable amie ne se comporterait pas comme elle le fait sous ton influence, Blanche-Neige !
— Une véritable amie est quelqu'un que Karine n'a jamais vu en regardant dans ta direction, lui dit Alain. Plutôt que de chouiner sur vos devoirs et votre shopping, essayez un peu de vous mettre à sa place et de comprendre ce qu'elle ressent, et là, peut-être que vous ferez quelque chose de constructif ! »
Le regard de Vicky se fit encore plus dur.
« Je voulais te laisser une chance de te racheter et de faire machine arrière, de la faire redevenir comme avant. Mais tu es trop con. Dan n'aurait jamais incité Karine à devenir une rebelle qui fait n'importe quoi. Lui au moins, il ne l'empêchait pas de venir avec nous quand on avait besoin d'elle !
— Faut dire aussi qu'on lui demandait pas son avis, au barbich…aïe !
— Tu t'es fait des ennemies, Blanche-Neige ! »
Elle lui adressa un dernier regard haineux et s'en alla en grommelant « Je l'aurais, un jour, je l'aurais ! », sa rouquine crétine de larbine sur les talons.
« Eh ben, dis-je une fois qu'elles furent parties, eh ben c'est du lourd. T'avais pas menti, ce sont vraiment des environneuses ces deux-là ! Pauvre Karine ! Qu'est-ce qu'on va faire, Albin ? On ne peut pas la laisser comme ça…Je sais : et si on les offrait en pâture à des requins affamés ?
— Oh, non, ça c'est trop cruel !
— Mais non…
— Ce sont les requins que je plaignais.
— Ah, d'accord.
— Et puis, Vicky et Jenny ne sont pas si mauvaises. Moi je les trouve assez rigolotes, comment elles essaient d'avoir raison sans y arriver, comme ça…
— Moi, je ne trouve pas ça drôle.
— Tu vois toujours tout en noir ou en blanc. Combien de fois faudra te le dire : personne n'est mauvais à la base. Je ne les ai pas encore analysées en profondeur, ces deux-là, mais il y a forcément une explication à pourquoi elles sont comme ça. Karine tient à elles…pourquoi ? Je finirai par le trouver. »
D'un hochement du chef, il m'invita à continuer notre route vers le bar à tapas, alors qu'il poursuivait son premier diagnostic sur le cas de Jenny et Vicky:
« Comme tu as pu l'entendre, Jenny a des tendances cleptomanes, mais Karine m'a dit qu'elle était pauvre, qu'elle vivait dans un immeuble sordide et qu'elle devait élever seule son frère et sa sœur alors que leur mère est une vieille poivrote. Quant à Vicky, c'est l'inverse, elle est née avec une cuillère en argent dans la bouche, son père est Will, de Will Entreprise, il est pété de thunes. De là, on peut imaginer qu'elle a reçu de ses parents plus d'argent de poche que d'amour, ce qui expliquerait sa cruauté et son égocentrisme…
— Je ne comprendrai jamais pourquoi tu t'escrimes à penser que les gens qui font du mal le font parce qu'ils ont une blessure cachée…
— C'est pourtant le cas. Vicky et Jenny ne sont que des adolescentes immatures qui ne pensent qu'à leur nombril. Mais elles ont une chance inouïe : elles ont une amie formidable. Karine est belle, intelligente et généreuse. Elle les aidera à devenir meilleures un jour, quand elles auront grandi un peu. En attendant, moi j'aide Karine à sortir de sa coquille et à devenir plus volontaire. Moi vivant, plus jamais personne ne lui fera du mal ! »

Le bel optimisme d'Alain ne dura cependant pas. Durant les semaines qui suivirent, les deux pouffes mirent un point d'honneur à lui donner tort, comme si elles voulaient nous démontrer qu'elles ne méritaient pas le bénéfice du doute. J'en étais moins étonné que lui. J'hésitais à les ajouter au Cahier, s'il me paraissait évident que je devais protéger notre choriste de ces deux intimidatrices, j'avais peur que le lien entre elles et nous soit trop facile à faire. Et puis, je sentais que cette fois, Alain me soupçonnerait. Je projetais de faire comme avec Jérémy et Moineau, attendre le bon moment pour faire croire à leur suicide quand elles auraient réalisé leur erreur. Sauf qu'elles ne la réalisaient pas.

En revanche, se réalisa une des prédictions d'Alain : Vicky en eut marre de l'incompétence de Jenny et elles se disputèrent. Le pire côté de cette histoire, c'est que cette andouille rouquine décida de prendre le parti de Karine, et donc de la suivre partout comme un petit chien. C'est-à-dire auprès de nous.
« Vicky, elle est trop trop méchante avec moi ! chouinait la débile, Elle me dit tout le temps que je suis bête, et elle me frappe et…Et elle a dit que je devais choisir entre Karine ou elle !
— Elle t'a posé un ultimatum ? C'est pas bien, ça.
— C'est quoi un nul Tim à Tom ? »
Cette grosse ahurie était incapable d'avoir une personnalité par elle-même, alors, elle copiait celle de sa meilleure amie du moment. Après des années à singer Vicky, qui était la dominante du trio, elle se mit subitement à copier style et attitude sur Karine, et le résultat était un étrange croisement entre burlesque et horreur. Tout d'abord, elle adopta son look vestimentaire.
« Voilà, je suis gouthique, maintenant ! nous annonça-t-elle fièrement.
— Je n'ai jamais dit être gothique, protesta Karine, je m'habille en noir parce que je me sens bien comme ça, c'est tout !
— Mais si, tu es gouthique, et moi aussi ! Allez vient, on va se scarificationner, écrire « 666 » partout et écouter du death metal !
— Tu reviens d'un tour à Clichés-City ou quoi ? »
La tenue « gouthique » de Jenny ne différait pas beaucoup de son habituelle, à part qu'elle était noire. Toujours la même mini-jupe à ras-la-touffe et le même décolleté vertigineux. Elle ressemblait plus à Elvira Maîtresse des Ténèbres qu'à Karine, à parler sincèrement. Karine était glamour et élégante, Jenny avait l'air d'une prostituée comme à l'accoutumée.
Là où cela devint vraiment effrayant, c'est quand elle voulut intégrer le groupe comme choriste aux côtés de Karine. Celle-ci n'osa pas refuser de peur de la blesser. Nous lui laissâmes une chance par simple politesse et elle nous chanta L'araignée Gipsy d'une voix enfantine, le visage éclairé par une expression de profonde stupidité. Ensuite de quoi elle nous annonça qu'elle avait aussi appris à jouer de la flûte à coulisse quand elle avait cinq ans et qu'elle dansait également très bien The Ketchup Song. Nous dûmes déployer des trésors de tact pour lui faire comprendre qu'elle ne ferait jamais partie du groupe. Par chance, rien ne la vexait vraiment tant que ça ne concernait pas son physique.
Le point positif, c'était que Jenny devenait douce et gentille quand on la soustrayait à la mauvaise influence de Vicky. Et qu'on parvenait à canaliser sa connerie. Ce qui était moins facile que nous l'imaginions. Les autres avaient l'air de la trouver divertissante, mais je la voyais plutôt comme très agaçante. J'avais le plus grand mal à supporter sa voix criarde, sa manie de se tripoter les bouclettes (qu'elle avait teintes en noir), et ses questions débiles telles que « Est-ce qu'on peut devenir albinos en mangeant plein plein plein de fromages Kiri ? » Alain et Karine durent se la coltiner à beau nombre de leurs sorties en amoureux, ils l'emmenèrent à plusieurs reprises au Musée d'Histoire Naturelle pour tenter de l'y perdre entre deux fossiles, mais elle revenait toujours, telle une diarrhée chronique. La seule qualité que je trouvais à Jenny, c'était qu'au moins elle n'était pas Vicky. Ainsi, je renonçai à la tuer. Pour l'instant. Je ne pouvais pas la supprimer pour le simple motif d'être une grosse courgeasse. Mais j'avais bien envie de lui faire quelques points de suture sur la bouche.
« Des points de suture ? Pas la peine ! me dit Alain, Il y a plus simple pour la faire taire. Jenny ! Viens un peu ! »
Il lui souda les lèvres avec du ruban adhésif. Comme le faisait mon institutrice de maternelle avec les enfants bavards. Jenny avait effectivement l'âge mental d'une gosse de maternelle. Il lui fallut un certain temps avant de comprendre qu'elle pouvait retirer ce bâillon de fortune elle-même.

On m'offrit bientôt une autre personne à haïr et à ajouter au Cahier. Mélanie, la fameuse pimbêche qui avait fait tant de mal à Karine. Nous la rencontrâmes dans un magasin de vêtements alors que nous cherchions une tenue de scène pour notre choriste. J'étais en train de regarder Gary faire l'idiot avec des lunettes fantaisie quand des éclats de voix nous firent tourner la tête. Karine s'engueulait avec une blondasse fringuée bohème.
« Voyons, Karine, tu sais au fond de toi que je n'ai jamais voulu que ton bien !
— Ah, tu veux mon bien ? Alors, va te jeter dans le fleuve, ça m'évitera d'avoir à recroiser ta sale face d'hypocrite ! »
Mélanie émit un hoquet alors que des larmes apparaissaient aux coins de ses yeux. Autour des deux filles, les autres clients affichaient un air outré par les propos qu'ils venaient d'entendre. Alain attrapa Karine par l'épaule et l'attira à l'écart.
« T'as vu, j'ai fait comme t'as dit : j'ai osé la vérité à fond ! clama-t-elle avec joie.
— Bravo, je suis fier de toi, dit-il gêné, mais je dois te dire qu'il faut aussi doser la vérité. »
Il disait toujours tout ce qu'il pensait, et il avait enseigné à Karine de faire pareil. Mais elle était encore plus incapable de se mesurer que lui. Vu de l'extérieur, tout semblait indiquer qu'elle venait d'agresser injustement la pauvre Mélanie au point de la faire pleurer.
« D'accord, j'y suis peut-être aller un peu fort, se justifia-t-elle, mais franchement, si vous la connaissiez, vous sauriez qu'elle le méritait. Si j'avais fait ce qu'elle a fait, j'aurais tellement honte de moi que je me ferais hara-kiri !
— Et qu'est-ce qu'elle a fait ?
— Oh…quoi que vous pensiez de Vicky…sachez que Mélanie est mille fois pire ! »
Mélanie était la fille qui avait volé à Karine son ancien petit ami. Et elle avait pour ça employé une tactique particulièrement vicieuse : elle s'était fait passer pour son amie — une amie qui la respectait mieux que Vicky et Jenny, ce qui n'était pas difficile— pour mieux endormir sa confiance, et celle de Dan pour mieux amener celui-ci à la tromper. Mélanie n'avait a priori rien contre Karine, elle voulait juste son copain. Et comme en plus de ça elle était sadique, cela ne lui avait pas suffi de le lui prendre, il avait fallu qu'en bonus elle la traîne dans la boue et l'humilie à la première occasion. Aux yeux de toute l'école, Mélanie était une gentille granole écolo et végétarienne habillée chez Oxfam qui passait son temps à militer pour Greenpeace, et qui partait en Afrique creuser des puits pour les enfants pauvres. Mais en vrai, elle se tamponnait le coquillard de tout cela et faisait semblant pour plaire à tout le monde. Et tout le monde l'aimait et l'admirait. Dans le but de préserver son petit secret à propos de ce qu'elle avait fait à Karine, elle avait été jusqu'à s'empoisonner elle-même avant de l'accuser afin de la faire passer pour une meurtrière. Karine s'était alors retrouvée expulsée de l'école, presque nantie d'un casier judiciaire, et méprisée et rejetée de tous : ses camarades de classe, les profs, la directrice, Dan…tous trop éblouis par le soleil qui rayonnait d'entre les fesses de « Mytholanie » pour voir la supercherie. Même ses propres parents ne l'avaient pas crue. Quant à Vicky et Jenny, elles avaient trouvé fatiguant d'entendre Karine pleurer son chagrin et lui avaient dit de se la fermer. Elles n'avaient daigné s'intéresser au problème qu'à partir du moment où la cote de popularité de Mélanie avait surpassé la leur. Karine avait dû se démerder toute seule pour prouver son innocence et se venger de Mytholanie. Je comprenais maintenant pourquoi Alain était si attaché à cette fille : elle était comme lui, une victime bafouée que personne ne voulait écouter.
Ce fut vite décidé : Mytholanie mourrait sous peu. Karine lui avait justement recommandé de se suicider dans le fleuve…C'était même trop beau ! Je me retenais de supprimer Vicky et Jenny parce que Karine ne pouvait s'empêcher de les considérer comme ses chères amies et qu'Alain était toujours amusé par son jeu d'analyse. Mais Mélanie ne plaisait ni à l'un, ni l'autre. Karine avait magistralement rejeté sa demande d'amitié et Alain se fichait totalement de son existence, estimant que sa petite fée s'était suffisamment vengée toute seule pour que nous y mettions notre grain de sel.
Personne ne la pleurerait !
« Une pauvre fille, commenta Karine en regardant Mélanie sortir du magasin bouleversée, une pauvre fille en larmes qui se demande pourquoi tout le monde la déteste autant et qui ne sait plus vers qui se tourner pour trouver de l'aide...Et pour une fois, cette fille n'est pas moi ! »

En attendant, il nous fallut endurer les deux chipies. Un après-midi, je me rendis chez Alain et en arrivant en bas de l'immeuble, j'eus le déplaisir d'y voir Vicky, accompagnée d'un truc couvert de peinture blanche qui se révéla être le fameux Dan le Barbichu, l'ex-copain de Karine. Alain apparut sur le seuil, torse nu et pinceau à la main. Vicky lui hurlait dessus comme une furie:
« Espèce de merde de laitier ! Tu ferais mieux de ne pas me provoquer ! Tu sais à qui tu as affaire ?
— À une abominable petite Vicky déplumée ?
— Arrête de te payer ma fiole, Blanche-Neige, je suis pas une gentille ! Je ne vais pas être tendre avec toi, tu vas morfler ! Je vais nous débarrasser de toi !
— Et protéger Karine de ta mauvaise influence, ajouta Dan, des filaments de peinture se formant à chaque fois qu'il ouvrait la bouche.
— Euh…ouais, et protéger Karine, répéta Vicky dans un geste négligent. Tu es mauvais, je le…
— Et bla et bla et blablabla ! l'interrompit Alain, Je suis mauvais, t'as aucune preuve de ça, mais tu y tiens quand même, blablabla ! Voilà un refrain que je connais par cœur ! Tu te crois spéciale, peut-être ? Tu es exactement comme les autres, Vicky. Tu me juges sans me connaître, pour quelque raison débile.
— C'est toi qui es débile !
— Je suis sincèrement désolé de ne pas être le monstre que tu voudrais que je sois, mais faudra que tu t'y fasses : ce n'est pas parce que tu décides quelque chose et que tu le penses très très fort que ça deviendra vrai.
— Ne me mets pas en colère, c'est la dernière fois que je te préviens !
— Vicky en colère. Oh, je tremble.
— Ah ça, tu vas trembler, et pas de froid !
— Je ne perdrais pas d'avantage de temps à t'écouter me reprocher d'être en vie. Alors salut ! Le chemin du retour, c'est par là. Et n'oublie pas de passer au magasin de bricolage pour acheter du white spirit pour débarbouiller Dan. Tu peux bien faire ça pour lui avant qu'il ne remarque que t'en as rien à foutre et que c'est juste qu'il est la dernière personne qu'il te reste maintenant que Jenny en a eu marre ! T'as de la chance qu'il soit aussi jaloux ! »
Alain ne se départit pas de son sourire narquois, même quand Vicky lui suggéra de s'enfiler sa guitare par un certain orifice et d'avoir des relations sexuelles avec un chamois. Dan semblait foudroyé sur place, la remarque sur sa jalousie ayant fait mouche. Finalement, ils daignèrent s'en aller, lui plus blanc qu'Alain sous sa couche de peinture, elle plus rouge et plus surchauffée qu'un piment chilien, au point qu'on l'imaginait exploser sans problème. Si seulement !
« Qu'est-ce qu'ils te voulaient, ces deux-là ? demandai-je en m'approchant.
— Oh, le grand classique. Je suis le méchant parfait pour leur scénario, alors ils sont venus me dire qu'ils allaient m'empêcher de nuire…Je ne sais pas trop à qui ou à quoi je nuis, cependant. »
Il essuya son pinceau dans un chiffon accroché à son pantalon d'un geste nonchalant.
« Bref…Ah, et aussi, il paraît que je dirige une secte. C'est Vicky qui l'a dit. La secte des albinos.
— Hein ? C'est une blague ?
— Non, elle était sérieuse. »
Si une telle secte existait, Aude aurait été ravie d'en être la grande prêtresse.
« Mais franchement, pourquoi elle fait ça ? Si vraiment elle avait à cœur le bien de Karine, elle comprendrait que…
— Vicky n'en a rien à cirer de Karine. Elle dit être son amie et agir pour son bien, mais c'est un mensonge. Cette fille est égomaniaque, tout ce qui l'intéresse chez ses semblables, c'est ce qu'ils peuvent lui apporter, et ce sans retour. Son monde idéal est peuplé de béni-oui-oui qui abondent toujours dans son sens, et ceux qui la contredisent sont automatiquement des mauvais. Karine a passé des années à lui servir de bonniche et à supporter son attitude narcissique. Mais il a suffi qu'elle ose lui dire « non » une fois, pourtant de manière légitime, pour que Vicky la transfère dans la catégorie de ceux qui en veulent à sa petite personne. Quant à moi, comme j'encourage Karine à être indépendante et à ne plus se laisser traiter comme un chien, je suis donc un vilain pas beau qui ne vit que pour l'embêter, CQFD!
— Donc, si on n'est pas avec elle, on est contre elle.
— Seuls les Siths sont aussi absolus.
— Et pour Dan ?
— Oh, lui ? Eh bien, je crois que sa Barbicheté a eu une révélation ce matin devant son bol de céréales : le seul moyen pour lui de ne plus se sentir nul après ce qu'il a fait Karine, c'est de faire de moi quelqu'un de pire que lui. Encore une attitude égoïste ! Du coup, il marche maintenant dans les élucubrations de Vicky à propos de ma soi-disant nature démoniaque et de ma soi-disant secte. Et bien sûr, cette délicieuse jeune-fille est tellement courageuse que c'est sa Barbicheté qu'elle envoie m'affronter. Ça me rend malade de savoir que Karine fréquente des salauds comme eux !
— Tous ces gens qui ne peuvent s'empêcher de vouloir que tu sois un démon…même après toutes ces années je ne m'y ferai jamais, dis-je d'un air blasé.
— Ça doit être à cause de mes cheveux. Tu sais, mes deux mèches rebelles qui ressemblent à des cornes ? C'est une preuve scientifique que je suis Satan.
— Ah, oui. J'avais oublié cet argument imprenable. Mais tout de même…Satan n'as pas seulement des cornes, il a aussi une barbichette !
— Bien vu ! C'est vrai que ça aussi c'est un signe de fourberie : Satan, Raspoutine, Petyr Baelish…Dan…le club des vilains barbichus !
— Alors, tu as les cornes, et Dan a la barbichette. Qui a la queue fourchue ?
— Si tu regardes de près la raie des fesses de Vicky —pas que je pense que tu en aies envie, bien entendu—, tu verras quelque chose de rouge et de triangulaire en émerger. Et les idiots qui la suivent partout en bavant te diront que ça a des effets diaboliques !
— Vicky, la plus satanique de tous…tu penses toujours que c'est un petit oiseau blessé ?
— J'avoue que je suis fasciné, j'aimerais vraiment savoir pourquoi elle est comme ça et où Karine trouve la patience de la supporter. Je commence à trouver cette fille bien pénible. Quelques chansons personnalisées ne suffiront pas avec elle, il lui faut un autre genre de leçon…Bon, nous verrons. J'ai un plafond à terminer de repeindre là. »
Il remonta l'escalier qui menait à son appartement.

« Ne me provoque pas ! », « Ne me mets pas en colère ! » « Tu ne sais pas à qui tu as affaire ! » disait Vicky. Qu'espérait-elle ? Se rendre impressionnante ? Nous faire peur ? Elle inversait les rôles. Si quelqu'un avait intérêt à surveiller ses paroles et ses gestes, c'était elle ! J'avais envie de la tuer. J'en avais marre d'hésiter, il me fallait l'ajouter au Cahier. J'attendais le bon moment. Quant à Alain, il restait zen pour l'instant, mais j'avais remarqué que tout ce qui touchait à Karine était à prendre très au sérieux pour lui. Si Vicky continuait à lui pourrir la vie et à tenter de les séparer, il ne tarderait à prendre des mesures draconiennes, comme il l'avait fait pour me préserver de Aude. Vicky se croyait toute puissante, et peut-être avait-elle l'habitude de faire tourner son petit monde à la baguette sans que personne ne l'arrête. Mais avec nous, ce serait différent. S'en prendre aux Albinos, c'était avoir les yeux plus gros que le ventre. Elle provoquait des dragons. Et un jour, les dragons se réveilleraient et lui cracheraient feu et enfer à la figure. Et ce jour-là, elle pourra pleurer autant qu'elle veut, elle aura bien l'air conne de ne pas l'avoir vu venir.
On pouvait en dire autant de Vicky que de Jérémy et Moineau avec leurs braises : quand on joue avec le feu, il ne faut pas s'étonner d'avoir des retours de flammes. À bonne entendeuse…

Alain ne racontait pas ce genre de choses à Karine, mais moi, je prenais un malin plaisir à lui rapporter le comportement lamentable de sa chère potesse à gueule de moustique et de son abruti d'ex-copain. Histoire de faire mousser la rancœur qu'elle nourrissait déjà à leur égard.
« Oh, Dan s'était rallié à Vicky bien avant que Jenny ne la laisse tomber, nous apprit-elle, ils avaient fomenté un coup, tous les trois. Ils avaient essayé de me faire croire que Dan était à l'article de la mort pour que je le prenne en pitié et revienne vers lui en lui pleurant mon amour. C'est curieux, quand j'étais avec lui, mes amies passaient leur temps à tenter de nous séparer et à saboter nos rendez-vous. Et maintenant, c'est l'inverse, elles veulent me remettre avec lui !
— Elles ont dû se dire que valait mieux lui que moi, suggéra Alain. Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Et il est le moindre.
— Ben voyons ! »
Quand elle avait bu un albinos ou deux, Karine avait tendance à déballer son fiel à propos de tout et n'importe quoi.
« Vicky me répétait trois fois par jour que Dan était un pouilleux, un ringard, un baltringue, un gitan mal peigné et j'en passe...Elle m'avait même sorti une fois que je devais m'estimer heureuse que Mélanie m'ait débarrassée de lui…C'était avant que Mélanie ne lui sucre la popularité au lycée, évidemment. Mais depuis que je sors avec toi, elle essaie de me convaincre qu'il est l'homme de ma vie, comme par hasard !
— Ben...c'est pas vraiment ce qu'elle pense. »
La voix de Jenny s'était élevée depuis le fond de la pièce. Elle portait les lunettes d'Alain parce qu'elle avait la théorie que c'était ça qui le rendait intelligent, sans doute à cause du stéréotype du binoclard premier de classe.
« Je trouve toujours que Dan est un gros nul, continua-t-elle, et Vicky se dit ça aussi je crois. C'est juste qu'avec lui, c'était facile. Alors qu'avec Albin, c'est difficile.
— Quoi donc ? demanda Karine Qu'est-ce qui était facile ?
— De te faire faire ce qu'on veut ! »
À croire que la magie des lunettes fonctionnait. Parfois, il arrivait que Jenny la courgeasse, celle-là même qui était incapable de réciter l'alphabet au-delà de G, formule des réflexions pertinentes avant les autres. C'était ce qu'il y avait de plus fascinant avec les crétins, leur manie de balancer des phrases intelligentes quand on s'y attendait le moins. Je me demandais si la réciproque était possible : est-ce qu'un jour Alain se montrerait stupide, lui qui savait tout ?
« Jenny souligne un point important, dit-il, Dan est facilement malléable.
— Et il prétendait que c'était moi la naïve ! cracha Karine.
— Il l'est sans doute plus que toi, et c'est pour ça que tu ne dois pas lui en vouloir. En ce moment, il est manipulé par Vicky qui se sert de lui comme soldat contre nous. S'il est intelligent, il s'en rendra compte et l'enverra sur les roses.
— Tsst. Il ne s'en rend jamais compte, quand une garce le manipule. Sauf si tu lui mets sous le nez la preuve sur écran géant ! Il me serinait de me méfier de Vicky, il a même pensé que j'étais devenue méchante à cause d'elle, et il a cessé de me faire confiance ! Et tout ça pour maintenant lui faire confiance à elle, alors qu'elle t'accuse à tort et à travers avec ses histoires de sectes imaginaires !
— Ce n'est pas sa faute », tenta de la calmer Alain.
Prendre la défense de ton rival…oui, mon cher, il t'arrive effectivement d'être stupide. Laisse-la donc détester sa Barbicheté de tout son soul, c'est mieux pour vous ! Quant à l'idée de tuer Dan, elle m'avait effleurée, mais comme pour Jenny, je ne pouvais pas le liquider juste sous prétexte qu'il était plus bête que ses pieds.
Quand Karine se leva pour aller aux toilettes, la courgeasse l'interpella au passage:
« Dis…tu as traité Vicky de garce…je sais qu'on la déteste en ce moment mais…tu pensais vraiment ce que tu as dit ? »
Karine eut un maigre sourire.
« Un peu, mais pas complètement, avoua-t-elle. Et je m'en veux de l'avoir dit.
— Pourtant, on a passé des bons moments avec elle…tu te rappelles quand on avait fondé le Club Anti-Mélanie ? Vicky était la présidente, toi la secrétaire, et moi la trésorière…
— Ce qui explique pourquoi tout notre budget est parti en gloss à paillettes…
— C'était amusant, non ? On avait essayé de lui jeter un sort pour qu'elle chope de l'herpès sur la foufoune !
— On n'a jamais pu vérifier si ça avait marché. »
Quand Karine se rendit compte qu'elle avait trouvé un souvenir heureux lié à Vicky, elle s'empressa d'effacer le sourire qui s'esquissait sur ses lèvres et se détourna au plus vite de Jenny pour rejoindre les commodités. Je n'aimais pas ça du tout. J'étais déjà suffisamment agacé par Alain et son acharnement à voir une part de bien chez les intimidateurs, je venais de trouver pire : Karine, qui ne voyait pas le mal du tout, ou alors pas longtemps avant de pardonner à ses bourreaux. Il fallait à tout prix que Vicky fasse quelque chose qui leur donne à tous définitivement l'envie de la détester, voire de la voir disparaître.

Par chance, je n'eus rien à faire. Vicky avait beaucoup de talent pour ce qui était de se fusiller toute seule. Un jour, quand Karine arriva pour la répet, en plus de Jenny, elle avait amené deux personnes particulièrement indésirables. Dan et Vicky. Visiblement, ils avaient quelque chose d'exceptionnel à nous annoncer, ce qui rendait Karine et sa Barbicheté nerveux et très mal à l'aise, tandis que la garce affichait un sourire de triomphe.
« Nous avons la preuve que tu es mauvais ! lança-t-elle à Alain sans même le saluer.
— Mauvais ? fit Albator en haussant un sourcil.
— Ah, tu ne sais pas ? lui répliqua Alain d'un ton bien sarcastique, Je suis quelqu'un de profondément mauvais, je suis l'essence du maaaaaaal ! Par chance, Vicky, notre héroïne, m'a démasqué et va dévoiler au monde ma vilenie dans toute sa splendeur.
— Te fous pas de ma gueule, Blanche-Neige, on a découvert ce que tu as fait !
— Tu as fait quoi ? s'étonna Gary en levant les yeux au ciel.
— Oh, des tas de choses vilaines ! J'ai créé le virus Ebola, provoqué le krach de Wall Street, fait explosé le réacteur à Fukushima, inventé les Daleks et lancé la carrière de Justin Bieber…oui, je suis complètement pourri…
— Regarde ça ! » tonna Vicky, de moins bonne humeur.
Elle posa rageusement devant lui une coupure de presse. Je lus par-dessus son épaule. C'était un des articles sur la tragédie en classe de neige. Le premier, celui qui l'incriminait. Je ne me demandai pas pourquoi ils n'avaient pas également apporté celui qui l'innocentait et rétablissait la vérité, car la réponse était évidente : Vicky n'avait pas envie qu'il soit innocent, elle voulait qu'il soit quelqu'un de mauvais pour pouvoir dire qu'elle avait raison depuis le début. Dan au moins avait la décence d'avoir l'air réellement inquiet pour Karine qui serait sacrément en danger si leurs suspicions se révélaient véridiques. S'il savait qu'il se trompait sur quel membre du groupe était un tueur…
Alain leva les yeux vers Karine :
« Alors, tu penses que je suis une sorte de meurtrier ?
— Ben euh… »
Elle se tordait les doigts dans tous les sens, cela la contrariait beaucoup d'avoir découvert ce sinistre épisode dans le passé de son petit copain.
« Bon, puisque tes amis ont déterré cette affaire, je vais tout vous expliquer. »
Alors, il raconta la vraie version des faits, tout en se dirigeant vers l'armoire poussiéreuse où il gardait les archives de sa vie passée. Il en sortit le second article. Je savais que ça lui coûtait de devoir déballer tout ça. Il n'aimait pas remuer le passé. Mais il était vrai que Karine méritait la vérité, et puis, il n'avait rien à se reprocher en fin de compte.
Il leur conta cette terrible nuit où dix-neuf de nos camarades de classe et notre institutrice avaient perdu la vie, comment il avait été impuissant parce qu'on l'avait coincé dehors. Comment la justice lui avait craché dessus, comment même une fois la vérité rétablie les gens avaient continué à lui faire connaître l'enfer. Comment il avait relevé la tête et avait courageusement changé de philosophie de vie, comment il était passé de A à B. Comment nous avions repris la phrase « Je vais faire un monde meilleur » à notre compte en en changeant la signification. Je l'aidai en confirmant sa version, et quand Vicky insinua méchamment que je n'y connaissais rien à cette histoire, je soulevai mes cheveux pour montrer la brûlure. C'est avec la plus grande peine que je dissimulai mon plaisir à les voir tous flipper à cette vision.
À la fin du récit, Karine s'en voulait terriblement d'avoir pensé du mal d'Alain, même pour quelques minutes. Dan était dans ses petits souliers, il avait conscience d'avoir accusé à tort un innocent. Même la courgeasse s'attendrit à l'écoute de l'histoire, allant jusqu'à la reviewer d'un « Aââw ! », comme si on venait de lui montrer une vidéo de chatons sur Youtube. Tous étaient émus. Sauf Vicky. Comme si quelque chose pouvait l'émouvoir en dehors de son reflet dans le miroir ! Son visage resta comme figé dans le marbre, avec cette expression de mépris et de colère qui semblait la seule de son répertoire. Elle toisa Alain d'un regard sévère et lui assena de sang froid :
« Je ne te crois pas. C'est pas possible. Tu caches quelque chose. Je le sais ! Il y a quelque chose de pas net avec toi, et je jure que je le trouverai ! »
Je vis une ombre passer dans les yeux de mon meilleur ami, et je sus qu'à cet instant, Alain décida d'abandonner tout espoir avec cette fille. Elle avait franchi le point de non-retour et allait le regretter incessamment sous peu.
Karine s'énerva. Dan et Jenny voulurent défendre la position de Vicky (qui selon moi était indéfendable) et finalement, ils se firent tous trois foutre à la porte avec un coup de pied au derrière. Vicky hurla qu'Alain avait transformé Karine en une personne horrible et qu'elle ne reconnaissait plus son ancienne amie. Parce que dans son esprit, il était réellement responsable de tous les maux sur terre.
Une fois les trois nuisibles partis suffisamment loin, la colère de Karine retomba comme un soufflé.
« Je suis vraiment désolée, gémit-elle, je n'arrive pas à croire que j'aie pu imaginer…
— Ne t'inquiète pas, lui dit Alain, c'est un peu ma faute. Je ne t'ai rien dit à propos de cette histoire. Je n'aime pas trop en parler.
— Je comprends, cela doit être de très mauvais souvenirs…
— Ce n'était pas facile à placer dans une conversation…mais il est vrai que je déteste déterrer le passé. Je n'aime pas regarder en arrière. Mais j'aurais quand même dû te mettre au courant. Je te le devais. Je te demande de me pardonner pour ça...»
Miss Ocarina fut exquise. Son admiration pour Alain ne fut que renforcée, tout comme son attachement et sa compassion. Elle le serra dans ses bras, et il sembla étonné qu'elle le fasse, avant de fermer les yeux pour savourer son étreinte. Encore un peu, et elle le bordait dans son lit avec une tasse de cacao chaud. Elle voulut en savoir d'avantage sur lui, sur nous, sur ce que nous avions été avant de la connaître. Alain rechigna, lui dit que ce n'était pas important, que seul comptait le présent. Gary, Albator et moi nous suppléâmes à lui pour le récit, en omettant toutefois les passages où un intimidateur ou une intimidatrice mourrait.
« Vous êtes tellement courageux ! »
Elle était au bord des larmes, et nous sur le point de subir une distribution générale de cacao. Malgré tout, ce fut elle qui devait se mettre au lit en premier, au risque de se faire enguirlander par ses parents si elle rentrait à une heure indue. Une fois que Gary et Albator eurent également rejoint leurs toits respectifs, je restai seul avec Alain.
« Alors, lui demandai-je, pour Vicky ?
— C'est toi qui avais raison. Dan et Jenny, je veux bien croire qu'ils soient justes maladroits et stupides, mais Vicky...Il n'y a rien de bon chez cette fille. Elle ne veut pas évoluer, que puis-je contre ça ? Une coexistence paisible entre elle et moi dans la vie de Karine est impossible. Et pour le bien de Karine, je vais y remédier. »
Il poussa un soupir et prononça une phrase qui me fit jouir :
« Il faut se débarrasser de Vicky ! »