7. Kill Vicky

Des chaussettes à rayures…Gary considérerait ça comme très sexy…comment il dit déjà ? Ah oui : moe. Par contre, s'il savait à qui elles appartenaient, ça le refroidirait complètement.
Les dernières lueurs du crépuscule se reflétaient sur le dos de Mélanie, sur son bonnet de laine beige, ses longs cheveux blonds et bouclés cascadant derrière elle et qui paraissaient flamboyer ainsi teintés de rose, de feu et d'or, et sur le galbe de ses mollets engoncés dans ses longues chaussettes rayées de vert et d'orangé. Elle n'avait pas repéré que je la suivais depuis une demi-heure, elle faisait ses courses sans se douter de rien. Ni elle, ni son amie qui l'avait quittée il y a de cela quinze minutes. Une petite brune avec le nez aplati qui me rappelait Moineau en version féminine. Ignorant son nom, je m'amusais à la baptiser Moinelle. Mélanie et Moinelle avaient longuement discuté de futilités avant de se dire au revoir pour regagner leurs foyers respectifs. J'avais alors pris la blondasse en filature. Son chemin passait par un pont. Pas celui avec la voie ferrée qui avait ma préférence, mais très peu fréquenté à cette heure. À peine plus d'une voiture tous les quarts d'heure. C'était parfait. Dommage que Mélanie ait sorti ses écouteurs et s'était mise à chanter à tue-tête, avec en plus un accent espagnol plus que douteux:

« Me llaman el desaparecido
Que cuando llega ya se ha ido
Volando vengo, volando voy
Deprisa, deprisa, a rumbo perdido »

Au passage, je déteste Manu Chao. C'est toi qui va être desaparecida, pensai-je en mon for intérieur, Hijaputa de cabrón de mierda !
Je devais reconnaître qu'elle n'était pas désagréable à l'œil. Même de dos. Et elle avait l'air si brave et innocente avec sa petite jupe en coton écologique. Capitaine Planète avec des nichons. Mais il ne fallait pas s'y fier. Cette fille n'est pas ce qu'on croit qu'elle est, me dis-je. Elle n'a aucun scrupule à détruire la vie de quelqu'un par pur plaisir. C'est une hyène déguisée en brebis, un vautour en costume de colombe. Son cœur est plus dur que le diamant, alors qu'importe que le diamant scintille !
Nous arrivâmes sur le pont. Elle se collait à la balustrade, laissant passer son bras du côté de l'eau. Son Mp3 avait changé de morceau, mais elle n'avait que de l'espagnol en stock.

« Aquí, se queda la claaaaaaara
La entrañable transpareeeeencia »

Pitié !
En l'écoutant massacrer la langue de Cervantès, je me demandai si je n'étais pas moi-même une espèce de Don Quichotte. Peut-être que je me battais contre des moulins à vents ? Qu'importe, je devais continuer, j'avais un combat à mener. Elle se pencha pour s'occuper du lacet de sa bottine qui s'était défait, face à la barrière. Je me coulai derrière elle. Ce fut à peine si elle capta ma présence, tout au plus perçut-elle que quelqu'un la dépassait sans voir à quoi il ressemblait.

« De tu queriiiiida preseeeeeencia… »
Elle se releva. Je lui envoyai l'impulsion. Ses écouteurs lui sautèrent hors des oreilles.
« Comandaaaaaante Che Gueva…
— Je vais faire un monde meilleur !
— …raaaaaaAAAAAaaaaAAAAaaahh ! »
Elle roula cul par-dessus tête, me révélant la couleur de ses dessous (crème). Une fois que j'entendis le « plouf » tant attendu, je retournai au QG, mission accomplie !

En arrivant, je fus accueilli par une autre chanson, un duo guitare-ocarina :

« J'ai placardé partout sur les murs du lycée
Des affiches pour défendre une espèce menacée
La connasse à rayures est en danger
Mais qui voudrait seulement la préserver ?
Mi sol si mi
Qui sauvera Mytholanie
Mi sol si mi
La sauvera de sa mégalomanie
Mi sol si mi
De toutes ses avanies, ses sales manies
Mi sol si mi
Mielleuse mytho mélasse à la vanille
Mi sol si la
Qui la sauvera ?
Mel, tu es vraiment immonde
Et c'est ta faute si partout dans le monde
Des gentilles Mélanie
Ont honte de s'appeler Mélanie ! »

Ils s'arrêtèrent en me voyant arriver.
« Désolée, ça faisait tellement du bien ! dit Karine en essuyant une larme de rire.
— Celle-là, il ne faudra jamais la jouer en public, renchérit Alain en rangeant sa guitare à côté de lui.
— Je vois que vous vous amusez comme des dingues », dis-je.
Même Albator riait de la chanson de Karine. Gary était tellement hilare qu'il en recrachait sa bière par les narines.
« Je suis vraiment de bonne humeur en ce moment, reprit Karine, c'est d'avoir viré Vicky, Jenny et Dan de ma vie, ça m'a fait un bien fou ! Je crois que vais conquérir le monde, tiens !
— Attention, c'est toi qui deviens mégalomane, là ! »
J'étais de bonne humeur aussi. Ça faisait longtemps que je n'avais plus tué personne, et grâce à Mélanie, j'éprouvais une énorme satisfaction. Don Quichotte gagne parfois ! Une fois chez moi, avant d'aller dormir, je feuilletais le Cahier comme certains lisaient leur roman préféré avant de se coucher. Mystery Man et Mélanie se trouvaient sur la même double-page, ils avaient l'air si mignons avec leur logo maquillé au feutre rouge, on aurait dit des jumeaux. Sur la page suivante, j'avais collé la photo de Vicky à gauche, et je me réjouissais de pouvoir la barbouiller à son tour. La page de droite était vierge. Je me demandais qui y figurerait un jour. Peut-être Jenny ou Dan ? Il fallait d'abord que j'aie la preuve qu'ils étaient vraiment nuisibles et pas juste stupides.
Je m'endormis et fit un rêve merveilleux dans lequel je décapitais Vicky à coup de hache. Ensuite, je mettais sa tête dans un paquet cadeau et je l'offrais à Alain et Karine pour leurs noces d'or. En ouvrant la boîte, ils y découvraient le crâne de Vicky parfaitement nettoyé, l'os dénudé, ouvert en deux et vidé. Ils y buvaient du cocktail albinos à la paille en amoureux.
Je me réveillais et constatai l'inanité de ce rêve : Alain et Karine étaient trop jeunes pour fêter leurs noces d'or, voyons !

La bonne humeur générale ne perdura malheureusement pas. Karine s'amena un jour à la répet complètement déprimée.
« Les gars, j'ai deux nouvelles…
— Commence par la bonne !
— Ce sont deux mauvaises. »
Elle avait l'air véritablement bouleversée. Alain la prit dans ses bras et la berça.
« Allez, dis-nous », l'encouragea-t-il.
Sa tentative pour la réconforter n'eut pas l'air de porter ses fruits. Elle tremblait.
« La première, c'est que Mélanie a tenté de se suicider. Et la seconde, c'est que c'est de ma faute !
— Hein ? Mélanie a…
— Vous vous rappelez quand on l'a vue au magasin ? éclata-t-elle, Je lui ai dit de se jeter dans le fleuve et elle l'a fait ! C'est ma faute ! Je suis…
— Calme-toi, calme-toi, lui murmura Alain, mais non, ce n'est pas de ta faute. Tu ne pouvais pas deviner qu'elle te prendrait au mot, et vu tout ce qu'elle t'a fait, c'était bien normal que tu te montres dure avec elle, même si tu y as été un peu fort, ce n'est pas toi la fautive.
— Merci…tiens, Dan m'a dit la même cho… »
Se rendant compte de qui elle venait de mentionner, elle s'écarta brusquement d'Alain, rouge de confusion.
« Désolée, je ne voulais pas…
— Ne t'inquiète pas, je comprends. Il est toujours dans la même école que toi, difficile de ne pas le croiser ! Et s'il t'a vue te morfondre de culpabilité dans un couloir, c'est logique qu'il ait tenté de te réconforter. J'aurais fait pareil à sa place, même si tu m'avais envoyé paître la dernière fois qu'on s'était vus. »
Elle rougit de plus belle. Alain lui tapota l'épaule.
« Tu comprends tellement tout et tout le monde, lui dit-elle sans oser le regarder.
— Tu sais...ces enfants morts dans l'incendie...cette nuit-là, j'ai souhaité leur mort en allant me coucher...tu comprends, comme ils me faisaient des misères, j'avais envie d'une vengeance, c'est humain de désirer ça. Mais quand je les ai vus brûler, j'ai changé d'avis, et je me suis mis à regretter mes désirs, même si je n'étais en rien responsable de ce qu'il s'était passé en fin de compte. Et j'ai culpabilisé pour un crime que je n'avais pas commis. Tout ça pour dire que non, c'est pas grave de se laisser aller à la colère et de penser ou dire quelque chose sous le coup de l'émotion. Là où ce serait plus gênant, c'est d'envisager froidement de passer à l'acte. Et tu n'aurais jamais eu l'idée de jeter Mélanie dans le fleuve, n'est-ce pas?
— Non, évidemment.
— Alors tu n'as pas à t'en faire: tu n'es pas une mauvaise personne juste parce que tu as eu une parole malheureuse! »
Moi, je n'avais pas hésiter à jeter Mélanie à l'eau. Alain, qu'est-ce que tu en penses?
« Allez, ce n'est pas de ta faute si Mélanie est morte ! » m'avançai-je, voulant me montrer réconfortant.
Je n'avais pas prévu cela : que le meurtre de Mélanie affecte autant sa principale victime. Karine avait vraiment l'art d'accorder sa miséricorde à ceux qui ne la méritaient pas. Je n'avais pas non plus prévu ce qu'elle m'annonça ensuite :
« Hein ? Mais non, elle n'est pas morte, elle est seulement dans le coma. »
Quoi ? Quoi ? QUOI ?
C'était nouveau, ça. Parce qu'ils se mettent à survivre, maintenant ? Méchants cadavres ! J'ai perdu la main ou quoi ? Enfin, si j'avais de la chance, Mélanie pouvait rester des années dans le coma, et aurait tout oublié à son réveil. Si je m'arrangeais pour infiltrer l'hôpital, je pourrais même peut-être la débrancher et elle crèverait pour de bon ! Une végétarienne réduite à l'état de légume, c'était ironique. On est vraiment ce qu'on mange.

En attendant, ce rebondissement me mettait de mauvais poil. La déprime de Karine était contagieuse. Je songeai que tuer Vicky me remonterait le moral, mais nous étions trop occupés. Alain avait réussi à dénicher un producteur d'une maison de disques à l'agenda surbooké qui serait éventuellement prêt à nous développer un album. Cela représentait une étape importante : nous allions enfin jouer dans la cour des grands ! Mais avant cela, il nous fallait mettre Karine à l'épreuve du concert. Surtout qu'elle était tellement timide qu'elle craignait de devenir aphone devant le public. En plus, nous étions au mois de juin et elle devait s'occuper de ses examens de fin d'année. J'avoue que je passai cette période dans une humeur morose.
Profitant du fait qu'Alain était parti faire un tour dans le parc avec Karine pour l'aider à décompresser entre deux tests, nous fumions sur son balcon avec Gary. Albator arriva nous rejoindre, avec la figure déformée par son rictus des bonnes nouvelles :
« Ben tiens ! commença-t-il, c'est justement de Marie-Jeanne que je voulais vous causer… »
Gary recracha un peu de fumée.
« Ah ouais ?
— Ouais !
— Alors ? Accouche ! »
Le rouquin se frotta les mains et émit un ricanement digne de Diabolo dans Les fous du volant.
« Dan est un dealer ! »
Gary et moi faillîmes en avaler nos joints.
« Pardon ? m'étranglai-je, d'où tu tiens ça ?
— C'est l'ancien coach de basket de Karine —il travaille au lycée comme prof de gym— qui m'a dit que le barbichu avait été viré pour trafic par la directrice !
— Le coach de basket ?
— Oh, me regardez pas comme ça, il a eu une querelle passagère avec son mec, il buvait tout seul au bar et…on n'a fait que discuter, hein !
— Ha ha ! C'est la meilleure ! s'exclama Gary, Dire qu'Albin nous avait sermonnés pour pas qu'on refile de la came à la petite, et voilà-t-y-pas que son ex est un dealer ! Cachait bien son jeu, sa Barbicheté !
— Justement, continua Albator, c'est Karine qui s'est fait chopée avec un sachet d'herbe pendant un examen, mais Dan a fini par avouer que ça venait de lui.
— Karine avait de l'herbe sur elle ? »
Ma joie redescendit. Si Dan avait bel et bien été un dealer et qu'il avait entraîné Karine là-dedans, j'aurais enfin eu une raison de le considérer comme nocif et sa photo aurait tenu compagnie à celle de Vicky dans le Cahier. Mais je devinais que l'histoire était plus complexe que ça. Albator ne remarqua rien, mais l'observation des traits de Gary ne me trompa point : il avait le regard coupable du chien que son maître venait de prendre à escamoter une tranche de rosbif dans son assiette. J'attendis qu'Albator soit parti se servir à boire pour le questionner :
« Comment se fait-il que Karine avait en sa possession…
— Bah, t'as entendu : c'est Dan qui…
— T'es vraiment certain de ça ? »
Il n'osait pas me regarder dans les yeux, comme un chien dominé. Alain aurait disserté pendant des plombes sur ce que pouvait signifier un regard fuyant chez un menteur.
« Elle avait l'air mal en point, se justifia-t-il, Tu sais…ses amies lui manquent, même si ce sont des garces, elle est malheureuse sans elles…et puis il y aussi Mélanie qui est dans le coma, elle s'en veut encore pour ça. Ça l'affecte beaucoup plus qu'elle ne veut bien le dire. Alors, j'ai pensé que…
— Tu réalises que si Albin apprend ce que tu as fait, il va te découper en morceaux et les faire rissoler au wok ?
— Je sais…mais il ne le saura jamais, non ? Karine m'a rendu le sachet en disant qu'elle n'aimait pas ce que ça faisait…tu vois, c'est une fille intelligente et responsable ! Elle n'osera jamais en parler à Albin, et si nous convainquons Albator de faire de même…
— Et moi ?
— Tu vas me cafter ? Je t'en prie, ne lui dit rien ! De toutes façons, l'affaire est close, y'a pas eu mort d'homme !
— Sauf que Dan a sans doute été injustement viré de l'école…tu te rends compte que cela fait de lui un héros qui s'est sacrifié pour éviter des ennuis à Karine ? Des ennuis qu'elle a eus à cause de toi, un type qu'elle fréquente parce que tu es un ami de son actuel copain dont Dan est le rival ? »
Réalisait-il dans quelle position délicate il venait de mettre Alain ? Le barbichu venait officiellement de remonter dans la compétition avec ça !
« Steuplait !
— Bon d'accord, je lui dirai rien, mais tu feras ma lessive pendant un mois !
— Bigre ! »
Il valait peut-être mieux qu'il ne l'apprenne pas, en fait. Albator revint, verre de Chardonnay à la main.
« Allez, clama-t-il, un toast à sa Barbicheté qui nous a prouvé qu'il n'était définitivement pas le Prince Charmant, mais le Prince des Dealers…et le Prince des Lâches…
— Des Lâches ?
— Ah ouais, je ne vous ai pas raconté toute l'histoire. Dan n'avait pas grand-chose à perdre en avouant à la directrice. On raconte que son père habite à New-York et qu'il l'a invité à venir vivre avec lui. On ne sait pas s'il a déjà accepté mais…
— Tu veux dire…
— Qu'il se fiche bien d'être expulsé du bahut puisqu'il a une sortie de secours.
— Et qu'il se fiche bien de Karine, puisqu'il compte la laisser ici. » comprit Gary.
Voilà qui était tout de suite moins héroïque. Si ce que racontait Albator était vrai, alors Dan était vraiment un m'as-tu-vu qui n'avait aidé Karine que pour qu'elle garde de lui le souvenir de celui qui l'avait sauvée. Être le bon quand Alain était le mauvais, encore et toujours. Mais il allait débarrasser le plancher, et c'était ce qui comptait.
Quand je revis Alain, je ne lui parlai pas de la drogue, mais je mentionnai l'aller-simple pour New-York.
« On n'est pas sûr qu'il va y aller, précisai-je. Il faut qu'il accepte l'invitation de son vieux, et tu seras définitivement débarrassé de lui !
— Ne t'inquiète pas, j'y veillerai. Et j'ai déjà une idée.
— Laquelle ?
— Tu vas voir…en attendant, tu veux bien lui envoyer une invitation pour notre prochain concert ? Il est temps que cet abruti entende de ses propres oreilles pourquoi il n'aurait jamais dû laisser tomber une fille comme Karine ! »

Le jour de ce fameux concert arriva, dans un café à la scène vaste qui avait notre faveur depuis quelques temps, le Yin Yang. Karine était tellement nerveuse qu'elle répétait toutes les trois minutes qu'elle risquait de faire pipi dans sa culotte.
« Mais non, tu verras, c'est parce que c'est ta première fois ! la rassura Alain en lui rangeant une mèche de cheveux sous sa perruque avec tendresse, moi aussi j'avais le trac au début, mais ça va passer !
— Si tu le dis… »
Nous avions songé à la maquiller avec de la poudre de riz, histoire qu'elle soit aussi blanche que sa perruque et ses vêtements, mais elle n'en avait pas besoin, la trouille la faisait naturellement pâlir.
Finalement, le concert se déroula sans encombre. Notre public était plus que jamais nombreux et enthousiaste. La présence d'une nouvelle recrue les étonna mais ils l'adoptèrent rapidement dès qu'elle eut montré ce qu'elle avait dans le ventre. Albator avait craint que son filet de voix soit trop faible et qu'avec son trac, elle ne soit pas capable de déployer une puissance vocale au-delà du niveau « Carla Bruni », aussi il avait augmenté le réglage du micro, mais Karine prouva qu'elle pouvait avoir du coffre et de la présence sur scène, malgré le peu de place qu'elle prenait. Au fur et à mesure que le temps passait, elle gagnait de l'assurance et sous les encouragements du public, elle en vint à follement s'éclater. Je me demandais si Jenny et Vicky étaient dans le public. Je savais que Dan s'y trouvait quelque part, et Karine avait envoyé des invitations aux deux grognasses malgré leur brouille, mais y avaient-elles répondu ?
Le concert arriva à son terme. Je crus que nous allions rentrer dans les loges directement. Mais Alain prit la parole :
« Vous savez, il y a de ces textes qui nous laissent sans mots, qui nous prennent aux tripes et nous mouillent les yeux. Le texte suivant est un de ceux-là, une fille extraordinaire l'a écrit pour moi, et comme elle a une très jolie voix, elle va le lire elle-même. »
Il sortit un papier de sa manche et le déplia avant de le présenter à Karine. Je ne savais pas qu'elle lui avait écrit un poème, et je trouvai cela attendrissant : personne n'avait jamais fait cela pour lui. Cependant, le stress de Karine revint à la vitesse vv' quand elle comprit ce qu'on attendait d'elle. Je songeai qu'il était encore plus difficile de réciter en public quelque chose qu'on avait soi-même écrit qu'une chanson de quelqu'un d'autre. Elle protesta, passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et finit par accepter. Elle reprit son micro, le front perlé de gouttes de sueur. J'échangeai un regard avec Gary derrière sa batterie : qu'est-ce qu'elle avait, la petite ? Alain gratta quelques notes sur sa guitare acoustique pour accompagner le poème que Karine débita d'une voix étranglée et sur le point de se liquéfier sur place. Une histoire de pièce obscure, de faux pas, de lumière et de porte qui se referme. Je ne trouvai pas cela si bon qu'Alain l'affirmait, mais le public applaudit tout de même.
« C'est bien, l'ancienne Karine est morte et enterrée ! chuchota Alain quand nous sortîmes de scène.
— Cool, je vais célébrer les obsèques aux toilettes », articula la choriste qui s'enfuit vers l'endroit susnommé en se retenant de vomir.
Gary s'en alla draguer quelques filles, et Albator quelques mecs (du moins il me semblait). Alain et moi allâmes nous changer aux loges, avec quelque rafraîchissement.
« Très bon public ce soir, commenta-t-il, le producteur sera heureux de l'apprendre, s'il nous laisse une chance.
— Karine n'avait pas l'air très à l'aise en lisant son poème…
— Je sais. C'est parce que ce n'est pas le sien mais celui de son ex.
— Dan t'a écrit un poème ?
— Ha, trop drôle. Non, il l'a écrit pour elle, évidemment. Je l'ai surprise en train de le lire dans le parc. En me voyant arriver, elle a rapidement déchiré le bas du papier où il y avait la signature du barbichu, puis, elle a prétendu que ce texte était d'elle et qu'elle l'avait écrit pour moi. »
J'étais déçu. Personne n'avait jamais rien écrit pour lui, retour à zéro. Et Karine était toujours émue par l'autre idiot. Je commençais à la trouver moins géniale.
« Oh la vilaine…mais ! Attends une minute ! C'était pour ça que tu avais invité Dan, pour qu'il l'entende réciter son propre poème !
— Cette petite prestation a sûrement refroidi ses sentiments pour Karine…s'il en a jamais eu de sincères ! Je pense que sa décision était déjà prise, mais cette précaution ne coûte rien. Là, il doit être en train de réserver son billet d'avion pour aller se faire voir chez les Amerloques !
— T'es quand même un beau dégueulasse », ricanai-je.
Je t'aime bien quand tu es manipulateur, moins quand tu es stupidement amoureux.
« Ce qui aurait été dégueulasse, c'est de laisser Karine entre les mains de ce salaud ! »
Mais quand tu es les deux à la fois, c'est troublant.
« Tu sais qu'une rumeur raconte qu'il dealait ?
— Hein ? Ah bon ?
— Enfin, je ne le crois pas, c'est juste une rumeur. Mais Karine est une fille extra, malheureusement elle fréquente des gens qui la tirent vers le bas. J'aimerais tellement la protéger du mal…pour ça, il faut que je fasse un peu de ménage…
— Et pour les deux pouffes, c'était toi aussi ? m'enquis-je.
— Disons que j'y ai contribué. Mais la principale responsable de cette dispute entre copines, c'est Vicky, alias la reine de l'auto-flingage. Je lui ai juste donné un petit coup de pouce.
— C'est vrai qu'elle est douée pour décrédibiliser toute seule, celle-là.
— Elle a tellement envie que je sois un méchant que dès que je lui présente une miette de preuve, elle se jette dessus ! Une fois, je descendais les escaliers devant chez moi, et je l'ai vue en train de forcer ma boîte aux lettres. Elle est repartie avec mes factures d'électricité.
— Et elle les a payées ?
— Elle a affiché un sourire de triomphe en voyant que mon vrai nom y était inscrit, comme si elle avait fait la découverte du siècle. Elle n'a même pas vu que je la voyais. Mais ça m'a donné une idée. Tu te rappelles la cantinière qui nous connaissait quand on est arrivés dans cette ville ?
— Celle qui nous colle la photo de son petit-fils sur la figure chaque fois qu'on lui adresse la parole ? Elle fait partie de ceux qui croient à ta légende de démon blanc…
— Ben justement, elle travaille dans le lycée, je l'ai revue et je lui ai dit que si elle entendait des élèves parler d'Alain Delon —même s'il s'agissait de mon crétin d'homonyme— elle devait leur conter ma légende de tueur sanguinaire. Et Dan et Vicky ont mordu à l'hameçon.
— Et s'ils avaient mieux fait leurs recherches ? Qu'ils avaient découvert que tu étais innocent ?
— Aucun risque, seules des personnes intelligentes et ayant un sens de l'équité auraient pensé à vérifier s'il n'y avait pas un second article avec la vérité. Mais nous parlons de Dan et Vicky. Ces deux-là étaient tellement ravis de tenir enfin la preuve qu'ils attendaient qu'ils se sont arrêtés à cette version qui leur plaisait sans même chercher plus loin. Imagine un peu la joie de Vicky quand elle est tombée là-dessus : enfin une histoire concrète, elle ne serait plus obligée d'en inventer !
— Je sais que je me répète, mais ta compréhension de l'âme humaine est terrifiante.
— L'âme humaine est prévisible. Au point que je trouve ça ennuyant. Des fois, j'aimerais un peu plus de surprise.
— Eh ben. Quel manipulateur !
— Tu trouves que j'ai tort ? »
Je pensai à la manière dont il avait piégé Aude, à la douleur que j'avais ressentie sur le moment mais qui s'était estompée ensuite. Il avait agi pour le mieux.
« Je sais que tu fais ça pour le bien de Karine. »
Oui, il faut parfois faire quelque chose de mal pour arriver à quelque chose de bien.
« On est d'accord. Karine finira pas passer à autre chose avec le temps. Et puis, il faut avouer que c'est un soulagement de ne plus avoir ces deux chipies dans les pattes ! Quoi que, j'aurais bien gardé Jenny. Elle était plutôt rigolote, non ? »
La porte pivota sur Karine, entourée de Vicky et Jenny, toutes trois souriantes.
« Nous nous sommes réconciliées, annonça joyeusement la choriste.
— Le trio de super-copines est de retour ! renchérit la rouquine.
— Mer…veilleux ! » parvint à articuler mon meilleur ami.
Il voulait de la surprise. Il était servi. Vicky s'approcha et effaça son sourire.
« Eh, Blanche-Neige, on t'emprunte ta douce pour la soirée, ça te dérange ?
— Euh…non, ça va. »
Elles repartirent bras dessus-dessous dans un froufrou de bavardage de filles. Alain poussa un profond soupire. Les deux bimbos n'avaient pas fini de nous « enmerveiller ».
« On dirait que pour le ménage dans ses fréquentations, c'est loupé.
— Oui, il va falloir que je recommence. »
Il fronça les sourcils.
« Et cette fois, je ne mettrai pas de gants blancs ! »
Tuons-les ! Tuons-les ! Allez, je te laisserai la courgeasse, puisque c'est ta préférée !
Je me demandai jusqu'où il irait pour nous débarrasser d'elles. Il avait piégé Aude, mais il ne l'avait pas tuée. C'était moi qui m'en était chargé, lui n'avait pas vu l'intérêt de la supprimer définitivement. En irait-il de même avec Vicky et Jenny ? Auquel cas je savais ce que j'avais à faire. En allant me coucher chez moi, je n'oubliai pas de me plonger dans ma lecture favorite, avec mon marqueur rouge qui traça un magnifique logo sur le visage narquois de Vicky.
Kill Vicky !
Pour Jenny, j'improviserais après. Mais tuer Vicky était indispensable, c'était elle l'infection du duo. Un véritable kyste ! Vickyste.

Mais l'opération anti-pestes dut être remise à plus tard, car avec l'arrivée de l'été, nous avions un autre projet sur le feu : le producteur dont Alain nous parlait depuis un moment avait finalement accepté de nous rencontrer. L'album studio ne serait plus pour longtemps un rêve ! Nous étions très occupés et répétions plus que jamais. Karine avait terminé l'école et c'était bienvenu. Nous devions travailler dur pour pouvoir continuer l'aventure. Cela ne nous laissa pas la moindre seconde pour nous occuper des deux pouffes. Nous crûmes naïvement que si nous les laissions tranquilles, elles en feraient de même. Hélas, Vickyste ne trouva rien de mieux à faire que d'à nouveau nous attaquer.
Le producteur s'appelait Varan, ce qui allait plutôt bien avec son regard de reptile. C'était un homme grand et mince, son crâne chauve étrangement allongé trahissait ses origines de lézard de l'espace. Il arborait un sourire éclatant et un anneau à l'oreille droite.
« Cinq ex-victimes qui défient les projecteurs pour dénoncer les intimidateurs…, lut-il sur la maquette d'album que nous lui présentâmes, j'aime ça !
— C'est un message qui vous parle ? » demanda Karine.
Varan relécha sa lippe quasi inexistante.
« Non, mais on peut faire du fric avec ça ! »
Alain croisa les bras, à moitié content. Nous étions à la terrasse du Yin Yang, le café qui nous avait vus nous produire plus d'une fois, et toujours avec un public au rendez-vous et comblé. Il faisait une chaleur presque torride et nous sirotions des sodas. À côté de nous défilaient des passants bruyants heureux d'être en vacances, eux !
« Oui, il y a des choses à faire avec vous, continua Varan en triturant son verre, j'ai adoré votre démo, mais je ne signe rien sans avoir vu un concert.
— Rien à craindre de ce côté-là, nous avons un sacré succès dans les cafés.
— Oui, on me l'a dit, un groupe qui est parti du bas de l'échelle et qui a peu à peu conquis toute la ville.
— On a fait du chemin, oui. C'était un travail de longue haleine, mais nous y sommes arrivés.
— Vous êtes courageux et combattifs, c'est une bonne chose…Vous avez déjà fait des premières parties ?
— Pas encore.
— Si nous signons, vous pourriez peut-être faire celle du prochain concert des Blackberries.
— Les Blackberries ? intervint Karine, Ah, c'est marrant, parce que c'était le groupe préféré de… »
Varan lui jeta un regard intrigué.
« …de mon ex. Et c'était le mien quand je sortais avec lui, mais plus maintenant ! se rattrapa-t-elle.
— Curieuse coïncidence, admit le producteur, mais votre ex tirera ne sacrée tête quand il vous verra sur scène avant les Black's, surtout avec Albin. Vous faites un si joli couple…c'est une très belle image, ce couple d'enfer qui affronte vents et tempêtes de l'intimidation…l'amour plus fort que tout…joli message. Bon concept, on peut en tirer quelque chose.»
Karine rougit. Je voulus demander à Varan si ce couple l'émouvait vraiment, mais il était fichu de répondre: « Non, mais on peut faire du fric avec ça ! ». À mieux y regarder, dans ses yeux de lézard, on ne pouvait lire qu'un seul mot : « Fric, fric, fric ! »
« Bon, très bien, dit-il, signons ce contrat, puis allons au restau pour fêter…
— Et les mecs ! cria un passant, regardez qui voilà : Albin et ses losers !
— Ouais, ajouta un autre à ses côté. Ce groupe est trop nul !
— On dirait que tout le monde ne vous apprécie pas, fit Varan en levant un sourcil.
— L'exception qui confirme la règle, répliqua Alain mal à l'aise, après tout, personne ne peut faire l'unanimité. »
Mais il y eut beaucoup d'exceptions.
« Eh, c'est le groupe d'hier, ah quel concert pourri !
— Le show le plus naze que j'aie jamais vu de ma vie !
— Mince, j'essayais d'oublier ça !
— Ouais, moi aussi, mais ils ont pas voulu me rembourser pour mes séquelles psychologiques !
— La médiocrité à haut-niveau !
— Quel groupe de merde !
— On devrait lancer un recours collectif !
— Je veux qu'on me rende les deux heures de ma vie que j'ai perdues hier à cause d'eux !
— Dégageons vite d'ici, ça schlingue ! »
Il y eut bien une vingtaine de types qui défilèrent pour nous insulter et hurler à tue-tête que nous étions le pire groupe de la galaxie. À chaque personne qui passait, Alain semblait encaisser un coup de couteau en plein cœur.
« Mais qui sont-ils ? murmura Albator, je ne me rappelle avoir vu aucun d'entre eux au concert d'hier…ni jamais ! »
Varan s'éclaircit la gorge et prit un air gêné.
« Ahem…croyez-moi, je suis navré mais…Vous comprenez, les temps sont durs, la crise, tout ça…je ne peux pas me permettre un mauvais investissement. Et vous n'êtes pas ceux que je croyais… »
Et sans plus un mot, il quitta son siège et prit la poudre d'escampette. Nous le vîmes déchirer le contrat qu'il avait sorti. Nous restâmes tous les cinq en silence pendant une minute entière, un silence pesant et étrange parmi les bruits de l'été autour de nous. Plus aucun passant ne nous dénigrait, curieusement.
« Mais qu'est-ce qui vient de se passer ? s'écria Gary, C'était quoi ça ? On est tombés dans une faille dimensionnelle ou quoi ?
— Après tout ce chemin, en arriver là ! gémit Albator.
— C'est incompréhensible, renchérit Karine.
— Bon, je vais boire une bière, décida Gary, mais il m'en faudra au moins une cinquantaine pour me remettre de ça : notre carrière s'est désintégrée en l'espace de trente secondes ! Pas croyable ! »
Il quitta sa place pour entrer dans le café et s'affaler sur le comptoir. Albator émit un hoquet.
« Je rentre chez moi, dit-il en se levant, il fait tellement chaud, j'ai la tête qui tourne. Je vais prendre une douche. Et essayer de m'y noyer. »
À ce moment, le téléphone de Karine sonna :
« Allô ? Vicky ? Oui, je suis libre, maintenant. Attend, il y a du bruit, je m'éloigne un peu… »
Elle sortit de table à son tour et je restai seul avec Alain. Il avait ôté ses lunettes et se passait la main sur le front. J'avalai ma salive avec appréhension : il était notre âme, notre leader, si même lui était abattu, comment allions-nous nous en sortir ? Mais il avait de la ressource, il releva la tête, prit une grande inspiration et déclara :
« Observation n°1 : toutes ces personnes qui nous ont traités de losers étaient de sexe masculin. »
Il clignait des yeux. Sans ses lunettes teintées, les rayons de soleil estival l'éblouissaient vite.
« C'étaient peut-être des jaloux, suggérai-je, les petits amis de nos fans féminines qui ne supportent pas de devoir les partager avec nous. Ça arrive, des fois. Je connais un mec dont la copine est tellement fan d'Indochine qu'il en est venu à détester Nicola Sirkis à cause de ça.
— Non, c'est pas ça. Observation n°2 : tous ces détracteurs ont défilé dans la même tranche horaire, comme par hasard au moment où nous étions en train de discuter avec un potentiel producteur.
— Tu penses qu'ils l'ont fait exprès ? C'est vrai que je ne me souviens pas d'eux non plus. Ils nous ont critiqués alors qu'ils ignorent ce que nous valons !
— Observation n°3 : ils avaient tous en commun des marques de rouge à lèvre de couleur douteuse sur le visage…
— Mais alors…
— Ces types ont été payés pour saboter notre contrat. Payés en nature !
— Qui aurait fait ça ? »
Je n'avais pas vraiment besoin de le demander, je devinais la réponse.
« Qui ? Des gens avec un style vulgaire, comme l'atteste le rouge bon marché. Des gens avec un sens de l'éthique proche de la prostitution, comme l'atteste cette propension à manipuler les hommes via leurs hormones. Des gens qui étaient au courant que nous voyions le producteur en ce moment, information de toute évidence révélée par un membre du groupe, comme l'atteste ce coup de fil inopiné de Vicky à Karine ! »
Je frappai du poing sur la table, sentant ma fureur monter.
Kill Vicky, kill Vicky, kill Vicky !
« Là, elles vont vraiment trop loin ! Mais qu'est-ce qu'on leur a fait pour qu'elles s'acharnent sur nous comme ça ? hurlai-je.
— Je pense que ça n'a rien à voir avec nous. Mais plutôt avec Karine.
— Ça ne peut plus durer. Dès qu'elle revient, on lui dit que ses amies sont une entrave et que c'est elles ou nous !
— Non. Je ne suis pas Vicky, je n'accuse personne sans preuve, moi ! Je vais plutôt la forcer à avouer.
— Elle ne le fera pas. Elle se méfiera.
— Alors je ferai avouer Jenny. C'est encore mieux. Karine sait que Vicky lui ment parfois et ne prend pas tout ce qu'elle dit pour argent comptant, mais Jenny vend facilement la mèche sans réfléchir. »

L'occasion se présenta le soir-même. Karine nous proposa de passer la soirée dans un bar pour respirer un coup et nous détendre. Plus facile à dire qu'à faire ! Gary avait tout de même dessoulé de ses bières et Albator était ressorti vivant de sa douche. En passant le seuil, je localisai l'ennemi à dix heures.
« Vicky et Jenny ! Ben voyons ! se désola Alain.
— Allez, détends-toi, lui susurra Karine, on va passer un bon moment ensemble, oublie cette historie avec le producteur…nous aurons d'autres chances ! En attendant, j'aimerais bien dissiper les tensions entre elles et vous…
— Des tensions ? Quelles tensions ? piaula Jenny, On s'adore, pas vrai les Albatros ? »
Albatros. Elle avait passé tout un temps avec nous, nous avait suivis partout et avait même tenté d'intégrer le groupe comme choriste. Et elle croyait que nous étions les Albatros ! Mais quelle courgette cette courgeasse !
« Karine, je ne suis pas certain qu'il puisse y avoir terrain d'entente entre nous et tes amies, remarqua Alain.
— Mais si, faites un effort, elles ne sont pas si terribles.
— Je peux te prouver le contraire en trois minutes.
— Tsst. Ne sois pas de mauvaise foi ! »
Nous nous installâmes donc tous les sept à une table après avoir été cherché nos commandes. Gary eut subitement à nouveau envie de boire en grande quantité.
« C'est vraiment dommage pour le producteur, dit la courgeasse.
— Ah, tu es au courant ? demanda innocemment Alain.
— Karine nous a raconté ce qui s'est passé, coupa Vicky en fusillant la rousse du regard.
— Je sais comment lancer votre carrière, moi, reprit cette dernière, vous n'avez qu'à faire un duo avec Chris Daryll !
— Chris Daryll ? C'est pas ce mec qui chante en play-back et dont le succès ne découle que du phénomène d'hystérie collective quand il se trémousse en exhibant ses abdos ?
— Il est génial ! continua Jenny, J'ai un poster de lui dans ma chambre, et aussi, une fois, j'ai trouvé un caillou qui ressemblait à ses abdos, alors je l'ai ajouté à ma collection de cailloux-qui-ont-l'air-chouettes, et aussi…
— Moi je me pose une question », intervint Vicky.
Contrairement à Jenny, elle semblait partager notre mécontentement à l'idée de cette soirée forcée. Elle parlait le nez dans son verre, maussade.
« Pourquoi vous vous appelez « les Albinos », moi je n'en vois qu'un, vous ne savez pas compter ?
— C'est une image, lui expliqua Karine, cela signifie que nous avons tous eu un passé de victime.
— Ouais, ouais, Albin est un croisement entre un humain et un lapin blanc et on l'a emmerdé pour ça. Je connais le refrain. Mais les autres ? »
Je racontai mon histoire, qui ne les émut pas. Celle d'Albator non plus, et Vicky ajouta même que oui, il avait effectivement l'air d'une tapette. Quand Gary expliqua que son histoire était le pire multiplié par mille, Jenny fit un commentaire incompréhensible comme quoi notre ami à crête avait dû coucher mille fois avec un certain Murphy. Vint le tour de Karine.
« La seule qui n'a pas de passé de victime, déclara Vicky, c'est vrai quoi, en quoi es-tu intimidée, toi ?
— L'intimidation peut adopter des formes particulières, susurra Alain, il y a quelques temps, Karine était sans arrêt sous le joug de personnes qui abusaient d'elle et la manipulaient…mais ce temps est révolu. C'est dur, maintenant, de lui faire faire tout ce que vous voulez, hein Jenny ?
— Pff ! M'en parle pas, un exemple : aujourd'hui, rien que pour passer un peu de temps avec elle, il a fallu qu'on sabote votre contrat avec le produ…aïe ! »
Vicky venait de lui balancer son pied dans le tibia. Karine regarda ses deux amies, médusées. Gary et Albator l'imitaient.
« Et voilà, trois minutes, commenta Alain.
— Pardon ? rugit Karine, vous avez fait quoi ?
— Calmos, dit Vicky, on voulait juste…
— Comment avez-vous pu me faire ça ?
— Mais…, sanglota Jenny, tu passes plus de temps avec le groupe qu'avec nous !
— Je sais, et j'en suis désolée, mais ça ne vous donne pas le droit de faire ça !
— Mais on avait besoin de toi…surtout Vicky.
— La ferme, idiote !
— Mais tu voulais qu'elle vienne à la plage pour mettre ta beauté en valeur par sa laideur et ainsi…
— Quoi ? cria à nouveau Karine, Vicky, c'est pas vrai ! Tu sais tous les efforts que nous avons dû faire pour avoir cette entrevue ? Et toi, tu l'as gâchée pour que je te serve encore de faire-valoir !
— Mais tu n'as pas besoin de devenir une star de la musique, tu nous as nous et…
— Tu n'es pas à ma place, tu ne sais pas de quoi j'ai besoin ! Et aussi, t'as pensé à eux ? »
Elle nous désigna.
« Ils ont travaillé dur pour en arriver là et faire leur chemin dans un monde impitoyable, et quand enfin ils atteignent le bout du tunnel, tu te permets de saboter ça pour que je t'aide à draguer à la plage ! Ça t'arrive de penser aux autres plutôt qu'à ta petite personne, de temps en temps ?
— T'es rien qu'une pauvre conne ! riposta la connasse, J'en ai rien à cirer de cette secte d'attardés et ton enfoiré d'Albin le meurtrier d'enfan… »
La main de Karine s'éleva, vola dans les airs et s'abattit avec violence sur la joue de Vicky. Pour faire bonne mesure, elle gifla également Jenny. Vicky ouvrit grand la bouche d'indignation, dans une expression comme seules en prenaient les pétasses outrées incapables d'imaginer qu'on puisse ne pas être d'accord avec elles.
« Comment oses-tu ? hurla-t-elle, à son tour furieuse.
— Oh, tu m'as flanqué des dizaines de baffes depuis qu'on se connaît. Qui sème le vent récolte la tempête, médite un peu ça ! Et maintenant, hors de ma vue ! »
Vicky se leva et partit en nous maudissant tous, Jenny sur les talons. Une fois qu'elles furent hors de vue, Karine sembla sur le point de fondre en sanglots.
« Je suis tellement, tellement désolée…tout ça est de ma faute…si je ne leur avais pas parlé de cette entrevue…
— Non, tu n'es pas responsable de leur méchanceté, allons !
— Peut-être que je devrais quitter le groupe, je ne vous apporte que des ennuis.
— Mais non ! Comme tu l'as dit, nous auront d'autres chances, et…
— Je ne sais plus quoi faire ! J'ai beau avoir tenté de l'expliquer à Vicky sur tous les tons, elle ne comprend pas !
— Dans ce cas, punis-la.
— Quoi ? »
Alain la regarda d'un air grave.
« Karine, ce que je vais te dire va te paraître dur, mais c'est la seule solution. Elle est le genre de mouche qu'on attrape avec du vinaigre et non avec du miel. Quoi qu'on lui dise, qu'on lui explique gentiment, elle se borne à ne pas comprendre, et repart même à l'attaque alors qu'on la laissait tranquille. À chaque fois que vous vous disputez, c'est toi qui fais le premier pas et reviens vers elle, comme si tu étais la fautive alors que ce n'est pas le cas. Si tu continues à lui pardonner tout le mal qu'elle te fait, elle ne le réalisera jamais. Si tu l'aimes et que tu tiens vraiment à elle, rends-lui ce service : punis-la, fais-lui clairement comprendre qu'elle a commis une faute! Si la méthode douce ne fonctionne pas, passe à la méthode dure ! Et surtout, pense à toi : ne la laisse pas te dévorer et te bousiller pour ses caprices ! Cette fille n'aime qu'elle-même et elle te tire vers le bas ! »
Elle acquiesça, elle savait qu'il avait raison.
« Tu penses que je devrais arrêter de la fréquenter ?
— Ce serait la solution la plus simple, en effet. Mais le choix t'appartient, je ne veux pas t'influencer. »

La perspective d'une autre chance de signer un contrat ne vint pas. Alain tâcha de recontacter Varan, mais celui-ci l'ignora superbement. Il semblait que l'aventure était belle et bien terminée. Gary en était tellement furieux qu'il fracassa contre le sol la première chose qu'il avait sous la main — à savoir ma guitare, d'ailleurs il me doit toujours 400 dollars à l'heure qu'il est— en poussant un juron. Quant à Albator, son animosité vis-à-vis de Karine remonta à la surface et il nota que l'idée de la virer du groupe méritait d'être reconsidérée. Alain refusa, bien entendu, lui signalant que le problème ne venait pas d'elle mais de Vicky. Il suggéra alors de la supprimer. Mon cœur fit « boum ! », Alain proposait enfin de tuer cette salope ! Et puis, il éclata de rire et nous annonça qu'il plaisantait. Dommage, j'aurais tellement aimé qu'il partage enfin mes convictions.
Je n'arrivais pas à y croire : toutes ces années pour en arriver là ! Je nous revoyais, à treize ans, acheter nos premières guitares. Notre apprentissage en autodidactes, Alain si doué, moi si empoté, mes progrès à force de persévérance. Kurt Cobain dans le noir, ma coordination. L'arrivée de Gary. Ma guitare brisée. Ma nouvelle guitare électrique (désormais également cassée). Gary qui se met à la batterie. Alain et moi, étendus, inventant le groupe en fumant. L'Albino-Mobile. La nouvelle ville, riche en promesses. Les petits boulots. L'odeur des produits de nettoyage, la dèche, le combat, le Paddy's, Hikari et Haruka. Le vent glacial, Albator derrière un brasero. Le cocktail albinos. La fille-ocarina. La perspective du contrat.
Et Vicky avait ruiné tout ça.
Toutes ces années. Tout ça parce que Madââââme voulait se pavaner sur une plage ! Comment pouvait-on être aussi égoïste et insensible ? C'était quoi, son problème, à cette fille ? Cette fifille de riches pourrie gâtée dont le père roulait sur l'or et qui ignorait ce que nous avions traversé ! Et Alain qui trouvait encore à plaisanter quand il parlait de la tuer ! Et Karine qui finirait par pardonner à Vicky, comme elle le faisait inéluctablement. Peut-être qu'Albator avait raison, que nous n'aurions jamais dû l'intégrer au groupe. Et c'était moi qui l'avais proposée. Comme Aude. C'est à cause de moi qu'elle est entrée dans notre cercle de potes. Décidément, les femmes, ça n'apporte que des emmerdes ! Alain n'accepterait jamais de la laisser partir pour ça, cependant. Il ne voulait pas qu'elle se sente coupable, il tenait trop à elle pour lui imposer de devoir renoncer au groupe à cause de ses amies. Il était si amoureux, bien qu'il affirmât le contraire.

Mais elle ne l'aimait pas. Elle pensait encore à Dan, même si elle le niait en bloc. Alain le devinait et tentait de le lui faire avouer, lui assurant qu'il ne lui en tiendrait pas rigueur.
« Je ne crois pas qu'elle l'aime, tentais-je de le rassurer, quand elle parle de lui, c'est toujours pour s'énerver sur à quel point il a été odieux avec elle!
— Justement, tant qu'elle éprouvera de la colère, elle éprouvera quelque chose. Elle n'aura vraiment tourné la page que le jour où elle parlera de lui avec indifférence. »
Et moi je ne comprenais pas. Comment pouvait-on encore avoir des sentiments pour un couillon barbichu quand on avait Albin comme petit ami ? Comment pouvait-on s'accrocher à une vague amourette de collégien avec un gars infidèle quand on avait déjà l'amour sincère d'un type prêt à tout pour faire son bonheur ? Est-ce que ça s'était décidé sur un coup de chance ? Avait-elle un dé à seize faces en guise de cœur ?
« Il est son premier amour, se désolait-il, morose. Même s'il n'est objectivement pas le bon, même s'ils sont mal assortis, elle ne pourra jamais l'oublier. Il est le premier à lui avoir prouvé qu'elle était digne d'être aimée, elle qui s'attendait à passer sa vie ignorée des hommes à cause des ses amies. Et pour ça, il suscite chez elle une passion que je n'arrive pas à lui inspirer.
— Oui, mais la passion, ça ne dure pas. C'est une période qu'on connaît au début d'une relation, mais qui finit toujours par prendre fin. Et là, il faut entretemps avoir trouvé autre chose: des goûts communs, une sincère compréhension mutuelle...
— Je sais. Moi aussi je lis des magazine de psychologie quand je suis dans une salle d'attente.
— Je te signale que j'ai déjà été amoureux, et que j'ai l'expérience d'une relation qui a mal fini, alors tu peux te fier à moi en la matière ! Quand la passion de Karine retombera, elle réalisera que Dan, c'est juste le type qui lui fait tellement peu confiance qu'il la laisse tomber dès qu'il constate qu'il ne la comprend pas. Qu'ont-ils en commun, ces deux-là, à part d'être fans des Blackberries? Il l'a peut-être emmenée voir un groupe, mais toi, tu l'as intégrée à un groupe. Et ça, en plus d'être cent fois plus cool, ça signifie que vous avez mis en route un projet durable ensemble, et sa Barbicheté ne peut pas se vanter d'autant!
— Je sais ce que tu es en train de faire: tu me dis exactement ce que je veux entendre pour me rassurer...
— Mais...
— Et même si tu sais que ça ne marche pas sur moi, tu le fais quand même. C'est à ça que je vois que tu es un véritable ami. Le seul en qui je peux avoir confiance.
— Quand j'étais dans une mauvaise relation qui me rendait malheureux, tu as fait le bon geste pour me sauver. J'aimerais seulement te renvoyer l'ascenseur. »

Deux jours plus tard, il m'annonça une bonne nouvelle. Voilà qui tombait à pic.
« J'ai enfin trouvé comment se débarrasser de Vickyste ! » lança-t-il, radieux.
Il faut la jeter dans le fleuve, je pensai, je l'ai toujours dit, Alain, c'est ça la solution contre les gens comme elle.
« Écoute ça ! »
Il me montra son téléphone portable. Il mit le haut-parleur et fit défiler sa boîte vocale.
« Albin, c'est Vicky ! dit l'enregistrement, Nous devons parler. Je sais que tu montes Karine contre nous ! Tu lui laves le cerveau et tu la manipules pour qu'elle nous déteste…
— Oh ! fis-je, J'ignorais qu'ouvrir les yeux de quelqu'un sur les méfaits de deux personnes qui la traitent comme un chien était de la manipulation !
Tu fais en sorte qu'elle nous croit mauvaises ! Qui es-tu pour nous juger mauvaises ? Je sais que tu lui racontes des conneries sur notre compte rien que pour la pousser à ne plus nous fréquenter !
— C'est l'hôpital qui se fout de la charité ! m'écriai-je.
— Chut ! Écoute la suite !
Tu lui racontes que j'essaie de l'influencer, mais c'est aussi ce que toi tu fais. Et ça ne te plait pas quand quelqu'un d'autre fait pareil, pas vrai ? Quelle arrogance morale ! Mais je ne vais pas discuter avec ton répondeur, alors rappelle-moi pour qu'on se voit pour en parler calmement dans le respect mutuel.
— Et aussi
, ajouta une seconde voix tellement couinante qu'on devinait sans problème que sa propriétaire était une courgeasse, Albin, il faut qu'on te dise : t'es le plus grand salopard qu'on connaisse !
— Quelles charmantes jeunes demoiselles, commentai-je avec sarcasme.
— Attends, voilà la meilleure partie : Jenny croit avoir raccroché mais elle a oublié…
Hi hi ! Vicky, quelle idée de génie, faire croire à ce crétin enfariné qu'on a du respect pour l… »
Un bruit sourd se fit entendre sur l'enregistrement, comme si quelqu'un venait de se faire frapper.
« Espèce de grosse idiote ! rugit la voix de Vicky, Je vais finir par croire qu'on te paye pour faire foirer mes plans !
— Mais…aïe-euh !
— Comment veux-tu qu'il y croit, au respect, si tu l'insultes deux secondes après, pauvre nouille ?
— Là c'est toi qui m'insultes.
— Salut les filles !
» intervint une troisième voix, pustuleuse.
Je sais que l'adjectif « pustuleuse » est normalement inapproprié pour qualifier un élément sonore, mais croyez-moi, c'était le plus adéquat pour définir le timbre du garçon qui avait rejoint les deux pouffes pendant leur dispute.
« Tiens, Vicky, justement, je pensais très fort à toi hier soir en finissant ma boîte de kleenex…
— Murphy, dégage de là, espèce d'immondice parlante !
répliqua la concernée.
Tu oublies un truc : tu m'as promis un baiser !
— Je t'embrasserai le jour où je ne pourrai plus m'exercer à lire le braille en touchant ton visage, sale abomination acnéique purulente !
— Dans ce cas, je dis à ton père que tu as copié sur moi à l'examen d'anglais.
»
Vicky sembla soudain moins sûre d'elle. Elle se mit à gémir :
« Non, pitié ! Ne cafte pas ! Si mon père apprend que j'ai triché, il va m'envoyer tout l'été dans ce foutu camp d'immersion !
— Je tiendrai ma langue si tu mets la tienne dans ma bouche.

— Attends, dis-je, tu veux dire que… »
Alain m'adressa un clin d'œil. Vicky suppliait le garçon qui s'appelait Murphy, mais celui-ci demeurait intraitable. Contre toute attente, Jenny, prise de remords d'avoir gâché le dernier plan de son amie, se proposa pour embrasser Murphy à sa place. Il explosa de joie à ce rebondissement : c'était encore mieux si c'était la rouquine, sans doute parce qu'elle en avait des plus gros. Nous entendîmes la respiration de Vicky sur l'enregistrement. Elle semblait exténuée et soulagée. Quand Jenny revint et lui annonça qu'elle s'était vomi dessus trois fois de suite avant de conclure qu'embrasser Murphy était au-dessus de ses forces. J'ignorais qui était ce mec et à quoi il ressemblait, mais moi aussi j'avais la nausée rien qu'à l'entendre. Dépité, il s'en alla. Vicky était effondrée.
« Mais…il va aller tout raconter à mes parents ! Je suis fichue !
— Pas de panique, je parie qu'il bluffe !
tenta de la rassurer Jenny.
Impossible ! Ce type est le plus grand salopard de l'univers !
— Ah ? Bon, dans ce cas, je vais réparer mon erreur, tu vas voir.
— Qu'est-ce que tu fais ?
»
La voix de Jenny se fit plus forte, comme si elle venait de reprendre le téléphone et l'avait approché de sa bouche.
« Albin ? Ouais, alors, désolée pour tout à l'heure, je corrige : en fait, tu n'es que le deuxième plus grand salopard qu'on connaisse. Voilà. Bye bye. Kissoux ! »
Elle raccrocha pour de bon. Juste avant, nous entendîmes Vicky pousser une lamentation de profond désespoir. Nous étions écroulés de rire.
« Jenny…Non, mais elle est excellente, cette courgeole ! me bidonnai-je
— Je veux la même pour mon anniversaire !
— Mais attends…Vicky a promis un baiser en échange d'un service…
— Aujourd'hui elle promet des baisers, plus tard, elle promettra plus pour obtenir des hommes ce qu'elle veut.
— Alors elle ne se contente pas d'être habillée comme une pute, c'est une pute !
— En devenir. Mais mis à part ça, cette conversation nous révèle de bien plus précieuses informations, reprit Alain, Imagine Vicky enfermée au camp d'anglais…
— Tu veux dire qu'on aurait la paix ? Qu'on pourrait être tranquilles, sans qu'elle vienne se mêler de nos affaires ?
— Un été tout entier dans une zone 100% Vicky-free ! On pourra signer tous les contrats qu'on veut, elle sera trop occupée à réviser ses verbes irréguliers en faisant du macramé pour saboter notre carrière !
— Nous n'avons donc plus qu'à attendre que ce Murphy la dénonce ?
— Hum. Je ne suis pas sûr qu'il va le faire. Je ne le connais pas, il se pourrait qu'il bluffe, en fin de compte. Hum… »
Je le regardai chercher sur Internet le site de Will Entreprise. Il y trouva à quel numéro contacter le père de Vicky. Moi je pensais quand même qu'il se compliquait la vie.
Alors qu'il suffisait de balancer Vicky dans le fleuve.
« Je vais me faire passer pour Murphy, dit-il en tâchant de déformer sa voix pour imiter le timbre pustuleux, alors, je le fais bien, c'est crédible ?
— C'est tip-top. Mais tu es certain que c'est une bonne idée ?
— Évidemment. Mon but est d'éloigner Vicky sans la blesser, et c'est une aubaine cette histoire d'examen d'anglais, le plan idéal ! »
Mais sérieusement, Alain, arrête de te prendre la tête. Je préférais ta première idée, celle d'éliminer cette connasse. Pour moi, c'était pas une blague. C'était la solution parfaite…
Will goba notre supercherie. C'était déjà ça. Alain fêta ça en prenant sa guitare. Il improvisa une chanson destinée à n'être jamais jouée en public, comme celle composée sur Mélanie :

« Vicky vaque à ses occupations
Qui évoquent la prostitution
Elle est sympathique
Comme une porte de prison
Elle est pathétique
Quand elle veut avoir raison ! »

Sympathique comme une porte de prison ? Tiens, cela me rappelait quelqu'un…
« Elle veut se débarrasser de moi parce que je l'empêche de faire ce qu'elle veut de Karine. Il est naturel que je contre-attaque ! »

Les jours d'été défilèrent et la seule note positive fut qu'on entendit rarement parler des terribles amies de Karine (à part une fois où elle nous annonça qu'apparemment, Jenny s'était dégoté un nouveau petit ami rencontré sur la plage et qui serait selon la rouquine le parfait sosie de son crétin de Chris Daryll). Alain nous sommait de nous accrocher, malgré le fait que nous étions tous en mode « tête de bois ». Il nous fit même le coup du discours du héros d'heroic-fantasy qui motive les troupes avant l'ultime combat contre les forces du Mal :
« Oui, nous avons perdu une bataille et n'avons pu signer ce contrat, mais ce n'est pas pour autant que nous devons nous laisser aller à sombrer dans la déprime ! Nous allons redresser la tête et nous battre jusqu'au bout ! Nous aurons encore des tas d'occasions de prouver notre valeur ! Et cette fois, nous ne laisserons pas des pestes sans cœur et sans cervelle nous mettre des bâtons dans les roues ! »
On entendit les cigales.
« Mais merde à la fin, vous me faites confiance ?
— Ben… »
Son téléphone vibra dans sa poche. Il décrocha. Karine, qui semblait absente et avait le regard éteint (j'espérais qu'elle n'était pas en train de rêvasser à propos de Dan), sortit de sa torpeur et en profita pour aller sur le balcon.
« Allo ? Ah ? Vraiment ? C'est vrai ! Je…je vous l'avais dit…
— Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda négligemment Gary.
Alain termina sa conversation en vitesse et raccrocha. Il se tourna vers nous avec un sourire malicieux.
« C'était le producteur. Il nous laisse une autre chance !
— Quoi ? Tu plaisantes ?
— Je lui ai envoyé une caisse pleine de tous les sous-verres que j'ai récolté dans les cafés…vous savez, avec les messages de nos fans…de nos vrais fans ! Il a alors accepté d'écouter tout ce que j'avais laissé sur sa boîte vocale et où je lui expliquais que les avis négatifs qu'il avait entendus n'étaient qu'un coup monté ! Il viendra au concert de samedi et jugera lui-même de notre succès ! »
Nous éclatâmes de joie, nous n'y croyions plus. C'était encore un miracle à la Albin. Gary crut même bon de lui frotter les cheveux comme si ça pouvait porter chance.
« On a eu tort de ne pas te faire confiance !
— Karine ! Karine, viens ! Nous avons une seconde chance avec le producteur ! »
La jeune-fille réapparut, son portable à la main. Elle était sans doute en train d'envoyer un texto. À qui ? Pas au barbichu au moins ? Comment osait-elle penser à lui dans un moment pareil ?
« Cette fois, c'est dans la poche ! dit joyeusement Alain, et comme tu as pris tes distances avec Vicky, plus rien ne pourra nous arrêter, wouhou !
— Ah…ah oui…euh… »

Requinqués par ce nouvel espoir, nous nous attelâmes à la tâche de répéter plus que jamais pour être prêts le samedi suivant. Le samedi noir.
« Tu es sûr que Vickyste ne va pas tout bousiller ? demandai-je, une fois seul avec notre sauveur. Samedi…elle ne va au camp d'anglais que la semaine, si je ne me trompe pas.
— Karine ne veut définitivement plus la voir, elles se sont à nouveau disputées, et cette fois Vicky est allée trop loin : elle m'a accusé de l'avoir menacée de mort. »
Il avait dit cela sur un ton badin, avant de prendre une gorgée de la Clairette de Die que nous partagions tous deux pour célébrer notre seconde chance.
« Menacée de mort ? C'est effectivement une accusation grave…moins loufoque que sa secte d'albinos, mais encore plus offensante ! Je me demande bien où elle a encore été cherché ça…sans doute qu'elle est à court d'idées pour te noircir.
— Une fois n'est pas coutume, cette idée-là, elle ne l'a pas sucée de son pouce, c'est moi qui le lui ai soufflée. »
Mon cœur battit la chamade. Je trouvai tout à coup qu'il avait un teint magnifique et un charme resplendissant.
« Tu as vraiment menacé Vicky de mort ?
— Karine a réagi comme toi au premier abord, elle ne l'a pas crue. En fait, c'est comme dans l'histoire du garçon qui criait : « Au loup ! ». Vicky m'a tellement attaqué et accusé à tort et à travers à coup de mythes que, alors que pour une fois elle dit la vérité, Karine en a tellement assez de ses mensonges qu'elle ne lui a même pas laissé le bénéfice du doute !
— Ha ha ! Brillant ! Tu as vraiment menacé de tuer cette garce !
— Hum… en fait non.
— Je ne te suis plus là, tu lui as joué une plaisanterie ?
— Non. Ça fait longtemps que j'ai perdu toute envie de blaguer avec elle. Et quand je suis sérieux, je dis toujours la vérité. C'est juste que je la tourne d'une manière telle qu'un esprit non-averti se trompe systématiquement dans l'interprétation de mes paroles.
— Je sais que c'est le comble de te demander ça, mais pourrais-tu être plus clair ?
— Eh bien, pour menacer Vicky de mort, j'aurais dû dire : « Vicky, je ne veux plus que Karine te fréquente, si tu la revois je te tuerai ! ». Mais comme il se trouve que je n'ai pas la moindre intention de la tuer… »
Je fus déçu sur ce point.
« …je lui ai révélé que c'était moi qui l'avait dénoncée à son père pour l'examen d'anglais. Elle en a alors vite déduit que je manigançais pour l'éloigner de Karine et, se rappelant l'article qui m'accusait d'être un meurtrier, elle a réalisé que cette fois, ce n'était pas Karine qui était en danger (ce dont elle se fiche complètement) mais elle-même (ce qui lui importe plus que tout). Je lui ai alors dit : « Oh, maintenant, je vois que tu as peur…tu te demandes jusqu'où je suis prêt à aller pour t'éliminer, et qu'est-ce que j'entends par 'éliminer'…Et je te réponds : revois Karine et tu le sauras ! » La réponse était, bien entendu: « Non, je ne te tuerai pas si tu revois Karine ! », mais elle a cru que c'était : « Oui, bien sûr que je te tuerai ! ». Donc, je ne l'ai techniquement pas menacée de mort, c'est elle qui le pense, et c'est une conclusion hâtive qu'elle a tirée toute seule.
— Tu es vraiment un tordu. Brillant mais tordu ! Et si elle va porter plainte ? Karine ne la croit peut-être pas, mais pour les flics, c'est moins sûr…
— Oh, pas de problème. Je n'ai même pas eu besoin d'élaborer un plan B pour cette éventualité. Vicky m'en a fourni un malgré elle. Il faut en remercier son incroyable impulsivité. Elle devrait vraiment réfléchir avant d'agir. Sais-tu pourquoi j'ai eu cette discussion avec elle en premier lieu ? Elle est venue me trouver, chez moi. J'avais dit à Karine que Vicky n'aimait qu'elle-même, et Karine le lui a répété. Et Vicky, cette incarnation de la subtilité, n'ayant pas digéré cette vérité qui la dérangeait, a décidé de se venger en m'envoyant son poing dans la gueule...
— Ah, c'était ça, ce micro-bleu que tu as sur le menton ? Je croyais que tu t'étais cogné dans le noir…
— Elle avait l'intention de me faire un coquart, mais elle m'a frappé avec le bras gauche alors qu'elle est droitière et a raté sa cible : elle a atteint la mâchoire au lieu de l'œil. Et quand je lui ai appris que c'était moi pour le coup du camp d'anglais, elle m'a menacé de me tabasser en guise de représailles. Et là, peu importe qu'elle le pensait ou pas, elle l'a dit ! Si elle va aux flics, je me ferai un faux œil au beurre noir avec le mascara d'Albator.
— Et si elle dit que c'est du maquillage ?
— Je lui demanderai comment elle le sait, et elle tombera dans le panneau en révélant que c'était à la mâchoire qu'elle m'a frappé. À ton avis, qui croira-t-on ? La fille qui balance des pains, ou le mec qu'elle a agressé physiquement ?
— Là, j'avoue, elle est coincée de chez coincée.
— N'est-ce pas ? »
Mais je vais quand même la tuer pour plus de sûreté, me dis-je alors que nous trinquions. Une fois que nous aurons signé ce fichu contrat, je m'en chargerai pour de bon. Kill Vicky !

Le samedi noir arriva. Les évènements s'enchaînèrent tellement vite que rien qu'à y repenser, j'éprouve une sacrée sensation de vertige nauséeux et il arrive de me demander comment nous en sommes arrivé là. Le soir, nous jouâmes pour Varan. Enfin, « pour notre public, comme d'habitude », précisait Alain, « Mais le producteur sera là, alors, il faut qu'on se donne à 1000% histoire de le convaincre cette fois ! » Et tout se passa bien jusqu'à la fin du concert. Public comblé, applaudissements, succès confirmé, carrière prometteuse garantie. Varan était bien forcé de reconnaître que tout avis négatif qu'on aurait pu déblatérer sur notre compte n'était que calomnie. Quand nous eûmes conclu sous les vivats, il nous fit un signe depuis les coulisses.
« Allez, signons-le, ce foutu contrat, et qu'on en finisse ! »
Explosion de joie. Enfin, enfin, ENFIN NOUS Y ÉTIONS ! Rien ne pourrait nous empêcher de réussir cette fois !
Vicky était là.
Non !
Alain l'avais aussi remarquée. Karine s'était retirée à part avec elle. Nous les vîmes s'étreindre en souriant. Puuuutain ! Elles se sont à nouveau réconciliées !
« Ça n'en finira donc jamais ? » maugréa Alain.
Il sauta de scène et alla les rejoindre. J'étais trop loin pour entendre, mais peu avant qu'il arrive, Karine et Vicky avaient déjà entamé une discussion houleuse, à en juger par les sourcils froncés. Une fois qu'Alain fut avec elles, le ton monta significativement. Je me lançai à la suite de mon meilleur ami.
C'est pas possible ! Cette fille, c'est comme le sida : on n'en guérit jamais !
« J'en ai marre de tes mensonges ! rugit Karine, tu recommences encore et toujours ! »
Ah, Vickyste a dû encore accuser Alain. J'entendis les autres arriver derrière moi.
« Dire que je croyais que tu voulais faire la paix, mais c'était encore une de tes tactiques !
— Mais ouvre les yeux, Karine : il décide qui a le droit de faire partie de ta vie ou pas ! Tu ne peux pas aimer un salopard pareil !
— Je n'ai aucun conseil à recevoir d'une fille qui connaît l'amour depuis cinq minutes ! Tu n'as aucune idée de la puissance du lien qui nous unit, Dan et moi !
— Oh, intéressant comme lapsus.
— Quoi ? Mais qu'est-ce que j'ai… »
Le prénom était tombé comme un couperet de guillotine. Karine sembla s'effondrer sur elle-même. Le monde sembla s'effondrer sur lui-même.
« Je le savais, triompha Vickyste, toujours amoureuse de ton pouilleux !
— Je…je…je voulais pas…je…
— Ahem… »
Varan apparut.
« Salut, Crane d'Œuf ! sourit Vicky.
— Il y a un problème, dit-il, Ce qu'il y a, c'est que…Karine est très importante pour votre image. Mais si votre couple n'est pas solide, il risque d'exploser, elle quitterait le groupe et le vent tournera en votre défaveur…
— Euh…mais…
— Je suis navré… »
Varan déchira le contrat fraîchement signé devant nos yeux impuissants. Et dans les siens, en pouvait voir le mot « fric » se dissoudre comme dans une mare d'acide. Vicky eut un orgasme. En l'espace de la même soirée, elle était parvenue à ruiner notre contrat une seconde fois et à détruire un couple qu'elle exécrait. Rien ne pouvait plus la combler. Elle ne pouvait pas rêver mieux. Elle avait eu tout ce qu'elle voulait. Son bonheur était total.
« Bon, ben, j'ai à faire, déclara-t-elle, je vous laisse, les amoureux ! »
Elle tira sa révérence, sourire narquois d'anthologie sur ses lèvres cruelles. Briser des cœurs, saboter des carrières, démolir le bonheur d'autrui, semer le chaos et la désolation… That's so Vicky !
Vicky, la fille qui n'est heureuse que quand les autres sont malheureux.
Le genre de mouche qu'on attrape avec du vinaigre et non avec du miel ? Oh que non ! Vicky n'est même pas une mouche, c'est une guêpe, et pour se débarrasser d'une guêpe, qu'est-ce qu'on fait ? On la noie ! Kill Vicky !
Je n'avais jamais vu Alain aussi abattu. Assis en retrait sur le bord de l'estrade, il se tenait le visage dans les mains. Karine voulut le réconforter, mais il lui demanda de le laisser seul en lui promettant qu'ils en reparleraient plus tard. Je m'approchai. Peut-être que moi, j'arriverais à le consoler, même si je ne me faisais pas trop d'illusions. Il releva la tête et me fit une déclaration inattendue :
« Je vais aller m'excuser auprès de Vicky. »
Je manquai de m'étrangler.
« Pardon ?
— C'était une erreur de tenter de l'éloigner de Karine. Je voulais faire bien, mais j'ai fait pire. J'ai pour principe d'assumer mes erreurs, alors il faut que je m'excuse auprès de Vicky…
— Même si c'est une grosse pétasse qui ne le mérite pas ?
— C'est pas la question. »
Il se leva et regarda vers la sortie du café.
« Je suppose qu'elle est retournée chez elle…par le parc, non ?
— Mais enfin, Albin, tu ne peux pas faire ça ! Pas après tout ce qu'elle t'a fait ! Il faut que je te le rappelle ? Peut-être que tu as manœuvré pour l'éloigner de Karine, mais c'est elle qui a tenté de séparer votre couple depuis le début, avec ses fausses lettres anonymes, ses accusations de secte…Elle a déterré ton passé dans l'unique but de te discriminer et a bousillé nos chances avec le producteur ! Deux fois ! C'est elle qui devrait s'excuser !
— Je l'ai menacée de mort, tout de même.
— Ce n'était pas ce que signifiaient tes mots exacts, tu m'as dit.
— Oui, mais ça revient au même.
— Mais…tu ne vas tout de même pas la laisser gagner ?
— Je ne veux pas être celui qui gagne, je veux être le mec bien, celui qui fait ce qu'il faut pour rendre le monde meilleur…Ce que j'avais perdu de vue en me lançant dans cette guéguerre contre Vicky. Mais celle qui en souffre, c'est Karine. Comment peut-elle aller bien alors que les gens autour d'elle se battent pour lui dire quoi faire et quoi penser ? Je voulais la protéger contre ceux qui la tirent vers le bas et qui lui sont néfastes, mais peut-être que j'en fais partie…Il faut être réaliste : je n'étais qu'un pansement sur la blessure que lui a faite Dan. Maintenant qu'elle est guérie, elle n'a plus besoin de moi. Mais elle a besoin de ses amies.
— Et ça va t'avancer à quoi de demander pardon à l'autre grognasse ? Tu crois qu'elle va s'excuser à son tour, que vous allez vous serrer dans les bras en pleurant et faire la paix, comme dans un roman de la comtesse de Ségur ?
— Je ne m'attends pas vraiment à ça, non…
— Évidemment, Vicky ne reconnaîtra jamais sa faute, elle est trop orgueilleuse !
— N'insiste pas, ma décision est prise. Si on me cherche, tu sais où je suis, mais je préfère que tu ne le dises à personne…Tu peux ramener mon sac chez moi, s'il te plait ? »
Je le regardai partir, complètement abasourdi. Je n'avais jamais imaginé qu'il puisse avoir une façon de penser aussi sirupeuse. S'excuser auprès de Vicky ? C'était le pompon ! Comment pouvait-il à ce point renier toutes nos convictions ? Elle ne s'améliorerait jamais. Elle ne le pouvait pas. Elle ne le voulait pas. Les mauvaises personnes ne changent pas, elles stagnent ! Il fallait qu'elle meure. J'aurais dû m'en charger dès le moment où je l'avais ajoutée au Cahier, plutôt que de reporter l'échéance pour laisser à Alain « le temps de voir si elle peut évoluer » ou de concocter un plan retord pour « l'éloigner sans la blesser ». J'aurais dû comprendre beaucoup plus tôt que mon meilleur ami n'était pas capable de mener à bien notre mission contre les intimidateurs. Sous ses airs de leader charismatique et de fin manipulateur un peu salaud sur les bords, il y avait un doux rêveur. Un idéaliste, un faible, presque aussi naïf que sa pure et tendre Karine, et qui perdait son temps à essayer de comprendre le mal alors que c'était pourtant simple : il suffisait de balancer tout ça dans le fleuve ! Et j'espérais que les poissons mourraient de faim ce soir, car je leur préparais un festin d'une taille hallucinante : Vicky et son égo démesuré !

Je rentrai à l'appartement d'Alain avec Albator et Gary. Étrange le QG en l'absence du chef. Je glissai ma main dans ma sacoche, je serrai le Cahier entre mes doigts. Comment allais-je m'y prendre ? Alain avait supposé que Vicky était en route vers chez elle, et qu'elle passerait probablement par le parc…Le problème, c'était qu'il était allé la rejoindre, il serait donc témoin si j'essayais d'enlever la pouffe pour l'embarquer vers le pont… J'étais en train de réfléchir à cette problématique tout en feignant de m'intéresser à la conversation d'Albator et Gary à propos du contrat loupé quand la porte s'ouvrit, amenant une autre complication de taille.
« C'est terrible ! » annonça Karine en passant le seuil.
Jenny était avec elle. Elles demandèrent où était Alain. Je leur répondis évasivement qu'il était parti prendre l'air pour réfléchir, mais que je ne savais pas où. Karine me révéla qu'en chemin, elles avaient croisé Mélanie à la terrasse d'un café. Mélanie qui avait survécu. Mélanie qui était sortie de son coma. Mélanie qui se souvenait de ce que j'avais dit avant de la pousser. Mélanie qui avait tout raconté à Karine et Jenny.
Ça ne sentait pas très bon pour moi. Par chance, la mytho à rayures n'avait pas eu l'occasion de voir mon visage. Tout ce qu'elle avait, c'était la phrase « Je vais faire un monde meilleur » et elle n'avait jamais entendu ma voix autre part. Jenny avança que cela incriminait Alain et que c'était la preuve qu'il était un suppôt de Satan. Karine était prise de doute envers lui également, même si elle refusait de l'admettre.
« Vicky m'a dit qu'il l'avait menacée de mort. Je ne l'ai pas crue, avec tous les mensonges qu'elle a racontés, mais là… »
Elle n'osa pas formuler la conclusion que tous se faisaient : qu'Alain projetait de tuer Vicky. Conclusion erronée mais somme toute logique à ce stade.
Un plan horrible germa dans mon cerveau. Horrible parce qu'il me forçait à faire quelque chose qui me répugnait : diriger la Vengeance contre un non-intimidateur. En particulier contre celui-là. Mais c'était ma seule issue de secours, et si j'hésitais trop longtemps à la mettre en œuvre, je serais fichu. Alors je fis cet odieux sacrifice. Faire quelque chose de mal pour arriver à quelque chose de bien. Profitant que ça discutait et que ça tentait de joindre Vicky sur son portable sans succès, je glissai à leur insu le Cahier dans le sac d'Alain que j'avais ramené pour lui. Je fis mine de l'appeler sur son propre téléphone alors que je n'avais pas allumé le mien.
« Il ne répond pas !
— Vicky non plus…oh, je le sens mal ! »
Je suggérai subtilement de vérifier si son téléphone n'était pas dans ledit sac, ce qui expliquerait pourquoi il ne répondait pas. Gary s'exécuta et trouva le Cahier. La machine se mit en marche. Gary était horrifié. Il voyait les photos. Thomas, Big Kev, Piret, Delcourt, Gaëtan, Marlène, Jonathan Lamproie, Aude, Raoul, Jérémy, Moineau, Mystery Man. Mélanie. Et enfin Vicky. Jouant le jeu, je leur racontai comment Alain et moi avions fondé le groupe, en lui prêtant mes propres convictions à propos de la Vengeance. Il ne leur fallut que peu de temps avant d'être convaincus qu'il était un serial killer et qu'il s'apprêtait à tuer Vicky. Ils étaient tous sous le choc et je les vis inquiets, tenant des propos alarmés sur comment ils n'avaient pas pu voir cette part de monstruosité en lui. Et de me dire que c'était en réalité à moi qu'ils auraient dû les adresser. Ils ne comprenaient pas ! Personne ne comprenait !
Je devrai peut-être tous les tuer, me dis-je en les regardant en coin, Je vais tuer Alain, je vais tuer Vicky. Je devrai peut-être aussi tuer Gary et Albator. Et Karine et Jenny ! Et achever Mélanie, tant qu'à faire. Cela me faisait une drôle de sensation de songer à cette perspective. Mais Vicky avait anéanti tous nos espoirs, cela ne valait probablement plus la peine pour certains d'entre nous de continuer d'exister. Et ensuite…oh, je recommencerai ma vie. Seul. Ailleurs. Pas le choix.
Je fis semblant de téléphoner à la police, ensuite j'envoyai Gary et Albator à la recherche de Vicky et/ou Alain dans une mauvaise direction pendant que Karine et Jenny restaient à l'appartement au cas où il reviendrait. Après avoir dissimulé dans ma botte un couteau à viande pris dans la cuisine, je pris le van et me dirigeai vers le parc. Personne ne contesta le fait que je m'étais mis à donner des ordres, ils étaient sans doute tous trop chamboulés (quoi que la courgeasse avait plutôt l'air excitée par l'idée de la traque, ne saisissant pas la gravité de la situation, comme à son habitude).
Je n'aimais pas ça. Il ne le méritait pas. Même si je le jugeais faible, il restait mon meilleur ami et la personne qui m'avait le plus inspiré dans ma vie. Je me sentais un peu sale. Mais je ne pouvais pas faire autrement.

Quand j'arrivai dans le parc, j'aperçus deux silhouettes qui se courraient après dans l'obscurité générée par les arbres. Un observateur non-averti aurait pu croire avoir affaire à des amoureux jouant au chat et à la souris. Je garai le véhicule sans qu'ils ne me remarquent, en sortit, et m'approchai en catimini. Alain n'arrivait pas à s'excuser pour la simple raison que Vicky n'était pas disposée à l'écouter. Il l'avait tellement bien terrorisée avec ses menaces qu'elle croyait vraiment qu'il serait capable de la zigouiller. Elle courrait aussi vite que ses talons le lui permettaient. Finalement, il parvint à l'attraper par le bras et la plaqua au sol. Si je devinais qu'il faisait ça dans l'unique but de la calmer, l'observateur non-averti leur aurait plutôt suggéré d'aller se trouver une chambre. J'attrapai un des gros cailloux qui bordaient le sentier du parc. J'approchai furtivement. Vicky piaillait comme une truie qu'on égorge.
« Pitié Albin, je suis heureuse pour la première fois dans ma vie, je ne veux pas mourir maintenant !
— Mas arrête un peu de hurler ! Tu vas alerter tout le… »
Je ne lui laissai pas le temps de terminer sa phrase. Je le frappai à la tête avec la grosse pierre. Il s'effondra sur le sol, une marque sur la tempe. Vicky me regarda sans comprendre.
« Toi ? Mais…
— Pas le temps de discuter. Aide-moi à l'attacher.
— Euh…oui ! »
Je sortis une corde que j'avais préparée dans le van. Vicky insista pour se charger de ligoter Alain avec, m'assurant qu'elle avait appris à faire toutes sortes de nœuds dans son camps d'anglais. Et de fait, elle semblait s'y connaître. Alain aurait bien du mal à se libérer. Je résistai à l'envie de glousser de plaisir en regardant cette cruche s'appliquer à rendre impuissante la seule personne qui pourrait encore intervenir pour la sauver quand je la jetterai dans le fleuve. Autant lui suggérer de sauter dans l'eau d'elle-même ! Ou lui donner un flingue en lui demandant d'avoir la courtoisie de se tirer une balle, histoire que je ne me salisse pas les mains ! Sa bêtise était jouissive. Elle se sabotait toute seule, Vicky la reine de l'auto-flingage.
Nous hissâmes Alain dans le coffre. Je repris ma place derrière le volant alors que Vicky s'asseyait à la place du mort, ce qui était délicieusement de circonstances. Je démarrai le véhicule et lui narrai les découvertes de « l'enquête » apportées par Mélanie. J'adorais ça : ma future victime m'aidait à préparer son trépas ! Elle me prenait pour son sauveur, et nous travaillions main dans la main. Ç'aurait été idyllique si elle ne s'était pas mise à me saouler en parlotte chemin faisant. En particulier quand on prêtait attention à ce qu'elle disait.
« Quelle horreur ! Il voulait me tuer, tu te rends compte…euh Machin ?
— Vinko. »
La moindre des choses, c'est que tu mémorises le nom de celui qui va nous débarrasser de toi, sale petite garce !
« Oui, si tu veux, Vinko. Peu importe. Ça doit te faire un choc de découvrir que c'est un tueur, non ? Pourtant moi je l'ai toujours su, depuis le jour où je l'ai rencontré là, quand il faisait chier les gens dans la rue avec sa guitare ! Ben moi, j'ai tout de suite vu que c'était un sale type ! Il est complètement malsain ! Faire un monde meilleur? Tout ce qui l'intéresse, c'est de sélectionner ceux qui méritent d'y vivre selon ses critères, et ses critères, c'est que ceux comme moi qui l'ont percé à jour doivent mourir! Si on est pas avec lui, on est contre lui ! Je me demande d'ailleurs comment toi et les autres vous ne l'avez pas vu ! »
Désolés de ne pas être nés avec un détecteur de « sales types » dans le crâne comme toi, pouffiasse !
« Karine, je comprends, c'est une idiote de première ! Elle ne voit pas ce genre de truc. Elle ne se rend pas compte de tout ce que je fais pour elle ! Je lui avais pourtant dit que ce type était un sale connard de la pire espèce ! Mais elle ne m'a pas écoutée et s'est entêtée à rester avec ce salaud ! Alors qu'il voulait me tuer depuis le début ! »
Si tu savais, pauvre débile, que c'est grâce à lui que tu as eu un sursis…
« Alors, elle d'accord, mais vous ? Toi et euh… Truc et Bidule ? »
Apprenez dès à présent que les Albinos qui ne sont pas le chanteur s'appellent Machin, Truc et Bidule !
« Mais je suppose que vous ne saviez pas qu'il vous manipulait ? Moi je l'ai toujours dit, c'est une secte ! Une secte d'albinos ! Vous vous habillez pour lui ressembler mais franchement, en quoi c'est bien d'être aussi blanc que le résultat de la digestion d'un piaf neurasthénique ? »
Oh, joli ! Quelle poétesse ! Mais je reste étonné que tu connaisses le mot « neurasthénique »…
« Il se servait de vous ! Vous étiez ses pantins, ses toutous fidèles ! Vous auriez fait n'importe quoi pour votre maî-maître ! »
Mais oui, on adore donner la pa-patte pour avoir un su-sucre ! La seule chienne ici, c'est toi !
« Et Karine aussi, il la manipulait. Il l'a montée contre moi et l'a transformée en esclave à sa cause ! »
Sa cause…Tu sais laquelle au moins ? Je parie que non.
« Mais maintenant c'est fini, on va le livrer à la police ! »
Hé hé. Que tu crois. Si tu savais que je t'ai menti sur notre destination, grosse pouffe !
Je lui demandai, en toute sincérité :
« Donc, tu penses qu'il t'en veut personnellement depuis le début ?
— Ben ouais ! Sinon pourquoi il s'acharnerait sur moi ?
— De son point de vue, c'est toi qui t'acharnais sur lui.
— Hein ? Mais qu'est-ce que j'ai fait de mal ? Je ne comprends pas…C'est quand même pas à cause du contrat ? Non, il a commencé bien avant ça !
Ben oui, tu as commencé à être pénible bien avant ça.
— C'est vrai que c'est incompréhensible, pourquoi s'en prendre à toi, alors que tu n'as rien fait ? Tu es une bonne amie, d'après ce qu'on m'a dit. Tu voulais protéger Karine de quelqu'un que tu avais repéré comme mauvais…
— Voilà, c'est exactement ça ! T'es pas si bête en fin de compte. »
Va voir dans le dico au mot « sarcasme », crétine !
« Et en fin de compte, tu crois vraiment qu'Albin est le Mal incarné ?
— Évidemment. »
J'avais envie de sortir mon couteau pour lui couper la langue, mais j'étais au volant. Tuer ou conduire, il faut choisir ! Cela m'énervait au plus haut point de l'entendre débiter de telles conneries. Elle accusait d'être le Mal incarné un mec bien. Meilleur qu'elle ne le serait jamais. Et qui allait mourir pour que je puisse continuer en toute impunité à liquider des ordures comme elle. Et qui s'il n'était pas attaché aurait tout tenté pour sauver son cul d'ingrate. C'était à vomir. Chaque seconde où elle respirait, elle s'arrangeait pour se révéler pire que la précédente.
Kill Vicky !
« Il veut se débarrasser de moi parce que je l'empêche de faire ce qu'il veut de Karine. Il est naturel que je contre-attaque ! »
À l'arrière, Alain reprenait doucement connaissance. Un « Mmmh… » nous indiqua qu'il était réveillé. La pouffiasse en profita pour le narguer.
« Alors mon beau, t'es prêt pour la prison ? Pour rencontrer d'autres psychopathes dans ton genre ? »
Elle affichait à nouveau son sourire narquois de peste pourrie gâtée qui obtient toujours ce qu'elle veut. Moi j'avais envie de lui faire un sourire d'ange : avec le couteau, lui entailler les coins de la bouche, que sous la douleur les muscles de son visage se crispent, agrandissant ainsi les entailles qui se profileraient vers ses oreilles jusqu'à ce qu'elle ait l'air du Joker de Heath Ledger. Ça lui irait à ravir. Tiens bon Alain ! Laisse-la fanfaronner. Tu verras quand elle comprendra que je suis le tueur, elle rira moins !
« Mmmh, Vinko ? Qu'est-ce qui se passe, pourquoi je suis attaché ?
— T'as essayé de me tuer ! hurla la garce.
— Oh, merde, c'est un malentendu. Vicky, je n'ai aucune envie de tuer personne, je voulais juste te faire peur pour que tu ne t'approches plus de Karine. Je savais que si tu lui disais que je t'avais menacée, elle ne te croirait pas et prendrait ses distances.
— Eh ben, t'as réussi ton coup ! Mais ça n'explique pas pourquoi tu me suivais dans la nuit…
— C'est là la méprise : je voulais te parler pour te présenter des excuses, mais tu ne m'en as pas laissé le temps.
— Des excuses ? »
Elle n'avait pas l'air de trouver cette explication très convaincante. Et pourtant…
« Apparemment, j'ai sous-estimé la force du lien entre Karine et toi. Et de celui entre elle et Dan aussi. »
Je voulais rendre mon repas. Voilà que maintenant il nous faisait le coup de l'amoureux transi et éconduit qui cède sa dulcinée au rival pour s'assurer qu'elle soit heureuse, même si c'était avec un autre. Et Dan méritait Karine autant que Vicky méritait des excuses, c'est-à-dire pas du tout. Je commençai à me demander si Alain ne voulait pas que j'abrège ses souffrances et qu'il disait n'importe quoi pour m'y inciter.
« Et Mélanie ? reprit Vicky, Tu vas t'excuser aussi, auprès de Mélanie ?
— Mélanie ? Mais quel rapport avec tout ça ?
— Mélanie qui soi-disant avait tenté de se suicider, mais dont on sait maintenant que tu as voulu de la tuer, elle aussi.
— Pourquoi j'aurais fait ça ?
— Ben voyons…pour « faire un monde meilleur », qu'est-ce t'en dit ? »
Elle avait prononcé ça sur un ton presque désinvolte. Elle se croyait en sécurité et n'hésitait pas à faire la morale au présumé coupable d'une manière condescendante. Elle fixait la route devant elle, sourire satisfait aux lèvres. Si elle avait jeté un œil dans le rétroviseur, elle aurait compris que ça sentait le roussi pour sa pomme. Car je vis dans le reflet qu'Alain, lui, avait deviné la vérité.
« Non, Vinko, ne me dis pas que c'est ce que pense ? »
Pas de réaction de la part de la pouffe suite à ce nouvel indice. De toutes façons, il était trop tard pour mes deux captifs : nous étions arrivés sur le pont et leurs heures étaient comptées. Il fallut que le van soit secoué en passant sur les rails du chemin de fer pour que Vicky se rende enfin compte que quelque chose clochait. Je coupai le contact et sortit du véhicule. Elle m'imita et m'apostropha furieusement alors que j'ouvrais le coffre.
« Tu peux me dire c'est quoi tout ce cirque ? Pourquoi on est ici ?
— T'as toujours pas compris ? lui lança Alain avec un regard désolé, c'est lui le tueur ! On s'est fait avoir ! »
J'attrapai Vicky par le bras et lui maintint les mains dans le dos. Je vis enfin dans ses yeux ce que j'espérais y lire depuis longtemps, ce fameux « Oh putain, je suis trop conne ! ». Que cela faisait du bien de la voir le réaliser ! En effet, chérie. Tu t'es trompée. Ton soi-disant sixième sens pour flairer qui est mauvais mérite une bonne révision. Tout ce temps à t'acharner sur un type qui ne te voulait en réalité aucun mal pour ensuite te jeter dans les griffes de celui qui va te tuer et dont tu n'es même pas capable de retenir le prénom...j'espère que tu goûtes l'ironie du sort !
Le regard d'Alain m'envoya une autre sorte de message, bien plus désagréable : il semblait plus accablé que je ne l'avais jamais vu. Je savais pourquoi : il m'aimait, me faisait confiance et moi je le poignardais —métaphoriquement pour l'instant. Ma trahison lui brisait le cœur bien plus que d'entendre Karine crier son amour à Dan. Mais je ne devais pas montrer que cela m'affectait. Ce n'était pas le moment de flancher.
« Quel idiot ! Comment ai-je pu ne pas voir tout ça ? soupira-t-il.
— Tu es un fin manipulateur et je t'ai toujours admiré pour ça. Alors j'ai pris des notes.
— J'comprends pas ! pleurnicha Vicky, complétement larguée.
— C'est lui qui a poussé Mélanie, lui expliqua patiemment Alain. Et sans doute d'autres personnes…
— Treize en tout, indiquai-je.
— Mais il a merdé, car Mélanie a survécu et a raconté que le tueur voulait « faire un monde meilleur », phrase qui m'incrimine. Du moins pour l'instant. La police va remonter jusqu'à moi, mais on finira par m'innocenter, et alors on enquêtera sur les autres membres du groupe et là la culpabilité de Vinko ne fera aucun doute.
— Ton sens de la déduction m'a toujours épaté, admis-je.
— Alors laisse-moi déduire la suite : tu jettes Vicky à l'eau, puis tu me tues et tu me colles son meurtre sur le dos, ainsi que celui des douze autres.
— Treize.
— Oui pardon. Treize. Tu n'auras qu'à raconter que tu as tenté de m'arrêter, que je me suis débattu et que tu m'as accidentellement brisé le cou. Et hop ! légitime défense.
— Non, en fait, j'ai apporté un couteau de chez toi, dis-je en sortant l'objet susnommé de ma botte.
— Ah, bien pensé. »
Vicky fut terrifiée par la vision de la lame qui étincelait au clair de lune. Je résistai à l'envie de lui révéler que j'aurais aimé la mutiler avec avant de la noyer.
« Félicitations, ton plan est parfait, dit Alain résigné.
— Je ne suis pas d'accord, intervint la pouffe, y'a une couille.
— Laquelle ? lui demandai-je, amusé.
— Celle-là ! »
La droite. Pourquoi est-ce toujours le côté droit de ma personne qui doit trinquer ?
Dans un mouvement que je n'avais pas anticipé, la pétasse s'était retournée et m'avait envoyé son genou dans les valseuses. Je pense ne pas avoir à décrire la douleur intense que je ressentis. Plié en deux, j'eus besoin de quelques secondes pour m'en remettre. J'avais lâché le couteau. Vicky tenta alors de libérer Alain qu'elle avait malheureusement pour eux trop bien attaché. Mon sang ne fit qu'un tour. Furieux, je lui assenai un coup de poing violent sur le crâne, regrettant seulement de ne pas l'avoir frappée avec la lame, histoire de lui fendre sa caboche de garce ! Elle s'effondra sur le sol, inconsciente. Je dirigeai alors vers Alain un regard beaucoup plus féroce que je l'aurais voulu.
« J'ai toujours rêvé de voir Vicky mordre la poussière, dit-il avec un sourire crispé, mais dans ma tête, c'était mieux. »
Je ramassai le couteau et m'approchai de lui. Finalement, il mourrait en premier. Je n'espérais pas lui faire peur. Et de fait, il n'avait nullement l'air de me craindre, ni de craindre sa mort imminente. À la place, il avait l'air désolé pour moi. Cela me mit en rage, car c'était lui qui n'avait rien compris et non moi ! Je désirais ardemment lui effacer du visage cet air de grand sage millénaire qu'il arborait en permanence.
« Alors c'est ainsi que s'achève cette amitié de longue date ? lâcha-t-il, toujours en donnant l'impression d'avoir pitié de mon âme.
— Crois-moi, j'ai pas d'autre choix.
— Si : tu peux te livrer. Et espérer te racheter.
— Et notre mission, alors ? crachai-je, qui va s'occuper de le faire, ce monde meilleur ?
— Mais merde, Vinko, qu'est-ce qui t'es passé par la tête ? Ce n'est pas comme ça que ça marche ! La vengeance n'apporte rien si ce n'est plus de douleur.
— Tu sais, je ne te l'ai jamais dit, mais cette nuit-là, en classe de neige, j'étais éveillé quand Jérémy et Moineau sont partis chercher les braises dans la chaudière. J'ai essayé de les dissuader mais ils m'ont menacé de me faire subir à peu près le même sort qu'à toi…Et j'ai été lâche, je suis retourné me coucher et j'ai bêtement attendu que ça passe alors que tu criais de douleur. Et parce que je n'ai rien fait des innocents sont morts et toi ta vie est devenue encore plus infernale !
— Non, ma vie est devenue géniale…parce que je t'avais, toi, mon premier ami, mon unique ami, mon meilleur ami. Mon frère. Tu t'apprêtes à commettre un fratricide ! Et dire que je croyais que nous étions sur la même longueur d'onde, que tu pensais comme moi…
— Tu crois toujours tout ce qu'on te dit ? » éructai-je non sans délectation.
Je me retenais de lui dire que c'était de sa faute, que s'il ne s'était pas toujours cru supérieurement intelligent, il ne serait pas passé à côté de ça.
« Tu as laissé la vengeance ronger le meilleur de toi-même, se désola-t-il, ça me fait de la peine. Moi tout ce que je voulais, c'était amener les gens à réfléchir à ce qu'était l'intimidation. Toi, tu en as fait une affaire personnelle !
— Quand j'ai vu dans le miroir mon visage défiguré par le feu, j'ai juré que je me vengerais de tous les intimidateurs !
— En les balançant à la flotte ?
— Comment veux-tu faire autrement ? Avec la musique ? Tu es un type intelligent animé de bonnes intentions, et un musicien talentueux, mais tu ne changeras pas le monde en chantant. Tu jettes un pavé dans la mare, moi je jette des connards dans le fleuve. C'est plus efficace. Franchement, regarde-moi dans les yeux et ose me dire que tu y crois ?
— J'y crois ! assena-t-il sans l'ombre d'une hésitation et en soutenant mon regard sans ciller.
— Tu es bien naïf, rétorquai-je. Tu vas me manquer. Adieu… »
Et, enfonçant le couteau dans son ventre, je m'offris le luxe de l'appeler par le nom qu'il a toujours eu pour moi.
« …Alain. »
Il émit un cri étouffé sous le coup. J'étais presque déconcerté par la facilité avec laquelle la lame faisait son chemin dans ses entrailles. Il ne broncha pas. Mes autres victimes se débattaient, s'énervaient, m'insultaient, chialaient, gémissaient, hurlaient et sanglotaient jusqu'à avoir de la morve qui leur coulait jusque dans la bouche. Alain ne fit rien de tout ça, il savait partir dignement. Ses yeux restèrent fixés dans les miens, puis, à mesure qu'il perdait ses sens, ils se levèrent au ciel pour boire la nuit. Je sentis un liquide chaud couler sur ma main. C'était mon premier meurtre sanglant. Jusque-là, j'avais étranglé, noyé, électrocuté, et fait s'écraser, des assassinats sans la moindre goutte de sang. Alain bascula en avant, ses forces l'abandonnant. Il tomba hors du coffre du van, ses lunettes sautant sous le choc. Il ferma doucement les yeux.
Je le contemplai, gisant sur le côté, dans la poussière, toujours ligoté, le couteau planté dans le nombril. Une immense tache rouge sombre imprégnait sa chemise d'un blanc bleuté sous la lune. Je repensai curieusement à la fois où il avait épongé mon sang après que nous nous étions battus contre ses deux bourreaux quand nous avions onze ans. Tout change, rien n'est éternel, et l'amertume vient après, en dernier. Plus jamais il n'y aurait de miracles à la Albin. Il ne bougeait plus.
Tu ne méritais pas de mourir, mais quel intérêt pouvais-tu bien encore avoir à vivre alors que tu viens de tout perdre ? Fais-moi une dernière faveur: aide-moi. Aide-moi à échapper à la justice pour que je puisse faire un monde meilleur avant que Vicky ne fasse un monde pire ! Fais ça pour moi mon Alain !
J'eus une pensée envers tous ceux qui comptaient ou avaient un jour compté pour moi... Mes parents...ma grand-mère...que penseraient-ils de tout ça ? Je me demandais si Aude m'observait depuis l'enfer où je l'avais expédiée. Je m'attendais presque à voir son fantôme émerger des profondeurs obscures du fleuve, pâle et luminescent, et se rire de moi à gorge déployée.
J'avais à faire. J'essuyai ma main ensanglantée et me tournai vers Vicky, toujours assommée. Elle s'était blessée en tombant et un filet de sang coulait de sa lèvre inférieure. Cela faisait un bien fou de ne plus l'entendre, mais je devais quand même la réveiller. Il fallait qu'elle soit consciente quand elle verrait la mort arriver et que je puisse lui faire comprendre à quel point elle était mauvaise et méritait son sort. Je la hissai sur mon épaule comme un sac à patates, la transportai et la plaçai en position debout au bord du gouffre, de l'autre côté de la balustrade. C'est le même fleuve...une ville différente mais le même fleuve. Il relie toutes mes victimes et les digère dans ce grand transit...Maintenant Vicky par les aisselles, je la secouai doucement. Le visage tourné vers le bas, la première image qu'elle dut percevoir en émergeant fut le vide sous elle, n'ayant que dix centimètres de rebord pour poser ses pieds.
« Regarde, lui chuchotai-je à l'oreille alors qu'elle reprenait ses esprits, l'eau est déchaînée ce soir, ça veut dire que tu n'as aucune chance d'en réchapper, pas comme Mélanie… »
Elle sortit subitement de sa torpeur et poussa un hurlement digne d'un poulet qu'on décapite. En bas, les vagues furieuses se brisaient sur de vilains rochers noirs et acérés, tandis que le débit du courant semblait extrêmement virulent.
« Noooon ! Pitié ! Pas ça !
— Oh, et pourquoi je devrais t'épargner ? Après tout ce que tu as fait, tu devrais comprendre. Tu ne mérites pas ma clémence. Tu es une saleté que je vais laver de la surface du monde !
— Nooon, pitié, pitié ! À l'aaaiiide ! »
Elle se mit à pleurer de manière lamentable. Sa voix était saccadée et noyée dans ses sanglots, à peine compréhensible.
« Tu sais que je veux faire un monde meilleur, et pour ça, il faut que je tue les déchets dans ton genre. J'en ai connus un paquet, mais toi, tu es sans doute la pire de tous. Tu sais pourquoi ? Parce qu'à cause de toi j'ai dû tuer Alain, sans quoi c'était mon plan qui tombait à l'eau. Il ne le méritait pas, il est mort pour le seul motif qu'il me gênait…Et tout ça, c'est ta faute !
— Tu…tu as tué…ton meilleur ami ? C'est horrible. Monstre !
— Oh, ferme-la ! Et n'essaie pas de me faire croire que sa mort te rend triste ! Je suis bien plus chagriné que toi par sa perte, et pourtant c'est moi qui l'ai poignardé ! En vrai, tu es bien contente qu'il ait clamsé, puisque tu le détestes ! Tu te rappelles, c'est un salopard malsain qui ne mérite pas l'amour de ton escl…pardon…amie, et toi, si intelligente, tu avais vu tout de suite que c'était un mauvais, pas vrai ? Avoue, si tu n'es pas en train de jubiler sur son cadavre à l'heure qu'il est, c'est parce que tu as trop peur de ta propre mort, voilà tout.
— Mais…
— Ta gueule ! Oh, bien entendu, tu n'aurais jamais été jusqu'à le tuer toi-même. Parce que c'est interdit par la loi…Mais si ça ne l'était pas ? Tu l'aurais fait, pas vrai ? Après tout, tu es prête à faire n'importe quoi de dégueulasse et d'immonde pour te débarrasser de lui tant que ça reste légal. N'est-ce pas, petite garce ? Ça t'arrangerait bien qu'il ne soit plus de ce monde, comme ça tu pourrais continuer à traiter Karine comme ta bonniche et à l'utiliser pour draguer sur la plage. Tu pensais qu'il voulait vous séparer par pure méchanceté alors qu'il essayait seulement de la protéger de toi, car tu n'es qu'une pourriture néfaste ! Mais comment pourrais-tu comprendre son point de vue ? Tu ignores ce que c'est que d'aimer quelqu'un et que de te soucier du bien-être d'une autre personne. Si je t'annonçais qu'après t'avoir jetée dans le fleuve j'allais égorger Karine, Jenny et toute ta famille, ça ne te ferait ni chaud ni froid !
— Non, je…
— Boucle-la, j'ai dit ! La seule chose qui te préoccupe, c'est toi-même, ta stupide petite personne, ta stupide petite vie ! Tu n'imagines pas le nombre de vies que tu as détruites juste pour satisfaire tes caprices ! Mais je suis là pour t'empêcher de nuire ! »
Ivre de ma colère, j'éclatai d'un rire presque incontrôlable. Jamais un meurtre ne me sembla plus gratifiant que celui de cette abominable Vicky. Sans doute qu'il est désormais impossible de réparer tous les dégâts qu'elle avait causés, mais au moins je pouvais faire en sorte qu'elle n'en produise plus jamais.
« Pitié…, chouina-t-elle.
— Allez, détends-toi. C'est bientôt fini, lui susurrai-je en me radoucissant. Je te dirais bien de penser à ceux que tu aimes avant ton grand plongeon mais…ben justement, tu n'aimes que toi-même. »
Ses épaules se secouèrent. Elle marmonna une flopée de syllabes inintelligibles et plissa les yeux comme un animal battu qui attend le coup de grâce.
« Euheueu…euha…aim…é-ane.
— Adieu, petite garce égocentrique ! »
À travers la balustrade, je posai mes mains sur ses omoplates et m'apprêtai à la pousser en récitant la phrase rituelle. Je sentis qu'on pointait quelque chose contre mon dos.
« Police ! Plus un geste ! »

Fin


Il était une fois
Un garçon
Au cœur aussi froid
Qu'un glaçon
Des cheveux d'argent et des yeux de chat sauvage
Il était aussi
Un garçon
Avec l'âme aussi
Ardente qu'un tison
Du feu dans la tête, des brûlures sur le visage
Le garçon de glace et le garçon de feu
Étaient amis tous les deux
Vinko et Albin
Abel et Caïn
L'amertume, toujours après, en dernier vient
Alors, à la tienne, frangin !