C'est très très l'aléatoire. Mais c'est très très la vie.
Parce qu'il revienne. Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort !
(Bonne dégustation.)
CHAPITRE 2
Crois-tu ?
"Nous aurons pour nous l'éternité / Dans le bleu de toute l'immensité / Dans le ciel, plus de problèmes / Mon amour, crois-tu qu'on s'aime ?"
Hymne à l'amour- Edith Piaf
Molly était affalée sur l'un des poufs de la salle commune, les yeux dans le vague. Pas très loin, Nancy lisait un livre tout en émettant un sifflement strident toutes les deux minutes environ. La jeune fille avait l'habitude de elle retenir sa respiration lorsqu'elle était plongée dans la contemplation d'un livre, comme si le fait de respirer pouvait nuire à la bonne qualité de l'histoire. Donc. Ça faisait du bruit et horripilait profondément Molly, mais elle avait la bienséance de ne rien dire. Ou presque.
A califourchon sur une chaise, juste à côté, Ellie était en train de se foutre de Holly. La jeune fille emballait cérémonieusement ses cadeaux de Noël ; à vu de nez et sans être une spécialiste, Molly pouvait dire qu'elle s'y prenait mal. On avait déjà usé la moitié d'un rouleau de scotch. Des bouts de papier cadeau agonisaient sans vie sur le sol ; un deuxième année s'était déjà pris les pieds dedans. Un vrai carnage.
Holly finit par soupirer, puis posa ses coudes sur la table et prit sa tête entre ses mains : « Je laisse tomber » murmura t-elle d'un air fataliste.
« Sinon, un sort, ça existe... » lâcha Nancy sans lever la tête de son livre. « Tu sais, le truc, avec ta baguette magique. Tu fais des ronds, et tout. C'est conceptuel. »
Ellie ricana. Holly, quant à elle, leva les yeux au ciel : « Et le fait-maison ? Accomplir quelque chose de ses dix doigts ? Sentir l'objet, le regarder et se dire que... que c'est toi qui l'a fait. Toi ! Et pas un Chinois ! »
Ellie fronça les sourcils. « Pourquoi un Chinois ? » dit-elle, candide.
« Parce que les sushis » rétorqua Molly.
« La Nuit des Mort-Vivants, le retour » fit Nancy en guise de répartie.
La jeune Weasley s'apprêtait à répondre vertement et avec beaucoup de tact que l'on ne l'avait pas sonnée, mais la brune ne lui en laissa pas le temps : elle posa carrément, cette fois-ci, son livre sur ses genoux. « Sinon... L'enterrement... Ça va ? »
Molly fixa la Poufsouffle dans les yeux ; elle ne fit même pas mine de paraître gênée. Cela devait partir, elle le savait, d'une bonne intention. Ensuite... Elle ne savait pas. « Ouais » s'entendit-elle répondre. « Un enterrement quoi. Joie. Bonheur. Tout ça. »
Ellie était désormais absorbée dans la contemplation d'un cygne en origami. Molly savait bien que les conversations de ce genre n'était pas la tasse de thé de son amie, qui préférait les sentiments bruts de fraternité aux conversations qui finissaient souvent en larmes. Ou en duel, lorsque les baguettes étaient à portée de main ; c'était fou comme la magie détendait. Paf ! Un bon sort dans la gueule de la personne qui vous faisait chier était une solution à bon nombre de problèmes. Elle ne savait pas comment les Moldus faisaient pour régler les crises, mais ce devait être d'un ennuyeux...
« Dépressionne pas » dit Holly. « Ce serait con. »
La jeune fille ne releva pas. Elle se sentait... lasse. Tout ça paraissait à des années-lumière, et pourtant... pourtant, elle était là, à discuter cadeaux de Noël et emballages alors que, quelques jours plus tôt, son grand-père était mort. Elle avait peur que la vie ne tienne qu'à quelques mots balancés au-dessus d'un cadavre ; elle avait peur que rien ne compte véritablement que ce moment présent que l'on laissait si vite filer.
Et puis, elle pensait à cet instant-là en particulier, avec Louis. Elle ne parvenait pas à dormir et restait des heures entières à fixer le plafond, allongée dans le grand lit à baldaquin, ressassant des souvenirs beaucoup trop diffus qui disparaissaient déjà au fond des limbes de sa mémoire.
Elle ne comprenait pas.
Elle ne comprenait pas pourquoi ça, en particulier, demeurait ancré en elle. Molly savait qu'elle n'était pas un modèle de sainteté, dans tous les sens du terme. Elle avait fait des choses qu'elle s'étonnait elle-même d'avoir accompli ; de temps à temps, elle en avait même honte. De temps en temps, elle se trouvait con, et puis ça passait et elle finissait par recommencer, toujours. Faire des conneries, c'était comme une drogue : on commence et l'on a du mal à finir ; la vie était tellement débile, lorsqu'on la vivait sans heurts, que l'on se sentait obligé de recommencer et de recommencer encore, jusqu'à épuisement des possibilités.
Jusqu'à sombrer, peut-être. Elle ne savait pas. Tout ce qu'elle voulait, c'était vivre, se sentir vivante au plus profond de son être, et tant pis s'il fallait déchirer la trame de ce petit monde bien rangé pour ça.
« Nan » dit-elle. « C'est juste que... ça fait bizarre. Il était là. Et puis il est plus là. Et y'a Noël qui arrive, alors... Ça va être trop chelou, sans lui. » Elle vit Holly hocher la tête.
Nancy faisait mine de lire et Ellie jouait toujours avec les bouts de papier, envoyant des boulettes à un autre groupe de septième année qui n'avait toujours pas capté d'où venaient les confettis qui leur tombaient sur la gueule. Ça avait l'air distrayant.
« Oui » répondit Holly. « Mais il devait être vieux, non ? »
Même pas.
« Non » fit Molly en secouant la tête. « Enfin, pour un sorcier... Il semblait en bonne santé la dernière fois que je l'ai vue. Les grandes vacances. C'était juste comme ça... Pouf. »
L'autre haussa les épaules. C'est vrai : on ne savait pas comment répondre.
Ses amies, elle les aimait bien. C'était ses potes, ses copains, ses poteaux. C'étaient les personnes dont elle n'arrivait pas à dissocier de l'image du grand Poudlard, parce qu'elles avaient toujours été là depuis le jour du premier banquet, voire même un peu plus tôt.
Ellie, ou Ellie Earl, lui avait littéralement sauté dessus dans le compartiment vide où elle s'était réfugiée, alors que Victoire et Teddy s'étaient éclipsés sans plus de cérémonie pour aller rejoindre leurs amis respectifs. Ellie, elle était drôle, mais seulement une fois sur deux. On ne savait jamais quand il fallait rire ou pleurer, avec elle, et c'était sûrement cela qui faisait tout son charme. Nan. En fait, pour être vraiment sympa avec elle : la jeune fille avait un humour de merde profondément enraciné. Voilà. Inextricable de sa sainte personne ; de temps à autre, on avait envie de lui foutre des baffes.
Holly Eastwood était grande. Blonde. Un peu cruche sur les bords, mais on lui pardonnait parce que c'était Ellie.
Quant à Nancy, c'était Nancy.
A quatre, presque un gang, errant dans les couloirs de Poudlard. Elles avaient eu le temps de se connaître et une espèce de routine pas déplaisante s'était installée après sept ans de cohabitation forcée. Le château avait toujours été un endroit sectaire : on restait avec des élèves de sa maison et de son année ; on avait du mal à aller vers les autres. C'était un peu bête, si on y pensait, mais cela faisait parti des traditions. Si les ancêtres n'avaient rien trouver à en redire, Molly ne voyait pas pourquoi cela devait changer. D'ailleurs, elle ne se voyait pas aller comme ça, tout de go, vers un Serdaigle ennuyant, un Serpentard pédant et un Gryffondor trop... Gryffondor.
La Choixpeau l'avait envoyé à Poufsouffle sans hésitation : il devait bien y avoir une raison à cela.
En attendant, elle, elle ne savait pas ce qu'elle allait faire, après. C'est toujours pour un après que l'on passe dans une école, pour l'apprentissage de techniques, d'une base commune, pour chacun sache ce qu'il doit faire et accomplir dans la grande société. Après, elle ne voulait rien.
Elle ne savait pas quoi faire, vraiment.
Elle appréciait certes la DCFM, pour un professeur engageant très peu à cheval sur la discipline et qui avait l'avantage de faire un cours passionnant une fois sur deux ; l'autre moitié du temps, ses démonstrations donnaient des envies de meurtre difficiles à juguler. Sinon, elle aimait les Potions. Mais ça, ça ne comptait pas vraiment : tout le monde aimait les Potions.
Molly n'avait pas une matière fétiche à laquelle elle voulait brûler un cierge ; elle suivait juste les cours, comme ça, parce qu'il le fallait bien. Elle avait de bonnes notes, vraiment, mais elle ne voyait pas comment Nancy faisait, par exemple, pour trouver l'Histoire de la Magie intéressante. Ça lui passait complètement au-dessus de la tête, à elle.
Voilà : Binns était chiant. Chiant n'a rien en commun avec intéressant, si ce n'est une terminaison identique. Et encore. Rime pauvre. Tandis qu'elle agitait un bout de bois pour un TP de Métamorphoses débile, elle aurait très bien pu aller... rire. Jouer. Faire des trucs cools, quoi. Et pas des choses humainement pas réalisables qui ne servaient strictement à rien.
Et la DCFM, franchement ? Ils s'imaginaient quoi, les gens qui mettaient au point les programmes ? Que tout à coup, paf ! Un nouveau mage noir aller prendre le pouvoir ? Comme ça ? Et adieu Angleterre de mes amours ? C'était fait, c'était bon, Voldy était vaincu et on pouvait remballer l'attirail. On ne faisait jamais la même connerie deux fois, et il était impossible de refaire celle-là. Voldemort avait été Voldemort, et même si Grindelwald avait fait son petit couplet de despotisme, il était et resterait impossible qu'un homme franchisse à ce point les limites du système. On était au vingt-et-unième siècle, quoi. Il ne s'en passait plus, des trucs comme ça. Et que la guerre était loin... La DCFM, c'était un truc à vous rendre parano. Franchement.
« Hey ? On va manger ? » lança Molly à la cantonade. Quelques groupes avaient déjà quitté leur salle commune : il commençait à y avoir du vide au royaume des blaireaux. Ses amies acquiescèrent nonchalamment, puis se levèrent avec plus ou moins de grâce. Dans un froissement de robes, elles se lancèrent à la poursuite de cette fantasque tentatrice : l'aventure.
-0-o-0-
« Don Giovanni, pour nous servir » fit Callum, tandis que James prenait place à leur table.
Celle des Gryffondors avait toujours été la plus bruyante de la Grande Salle ; ce jour-là ne dérogeait pas à la règle : il fallait hausser le ton pour se faire comprendre par-dessus le brouhaha incessant. Une bataille de pois chiches commençait à prendre forme à leur droite, entre un groupe de deuxième année et des -à vue de nez- sixième année Poufsouffle. A côté, des filles débattaient sur la nouvelle petite copine officielle de Bruce Arenfell, capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor et, accessoirement, le mec dont tout le monde parlait toujours. Toujours. Tout le temps et pour n'importe quoi. Il n'aurait pas aimer être le type, en fait. Ça devait être chiant.
Louis ne pigeait pas très bien la nécessité de la chose mais, après tout, c'était bien un truc de filles... Causer de machins inutiles. Glousser. Se faire des tresses. Glousser. Faire des gestes bizarres avec les mains, qui n'étaient pas sans rappeler la gestuelle étrange d'un T-Rex en rut. Les hommes de Mars, les femmes de Vénus et tout et tout.
En face, il vit Molly s'installer bruyamment avec les dindes qui lui servaient d'amies. Le jeune homme n'arrivait jamais à retenir leurs noms. En réalité, il s'en fichait un peu, mais puisque cela avait trait à sa cousine, alors peut-être que...
Que quoi ?
« Pourquoi Don Giovanni ? » reprit James. Les filles continuaient à émettre des cris de pouliches effarouchées ; cela tapait sur le système, à la longue. Louis allait finir par craquer.
« Devine » grogna t-il en lançant un regard menaçant en direction de la gente féminine. Qui parut s'en foutre royalement, à moins qu'elles ne remarquèrent pas l'intention évidente de meurtre qui suintait du jeune homme. Il n'était vraiment pas humain de faire autant de bruit : on aurait dit que c'était la maison entière qui se réjouissait d'avoir remporté la coupe de Quidditch. Et encore.
Si des mâles bramant et bourrés de testostérone parvenaient à mieux se tenir que ça...
« Vous êtes lourds... » gémit James. « Ce n'est pas comme si... comme si... » Il se tut et prit un air buté. « Nan mais de toute façon, je vous cause plus. J'en ai marre. »
Molly faisait beaucoup de bruit, en face. Mais ce n'était pas semblable au boucan monstre qui rugissait à côté. Non. Pas du tout. Plutôt un bruit de fond et des éclats de rire qui fendaient la masse.
Louis détacha son regard du spectacle, se penchant légèrement au-dessus de la table et murmura, à mi-voix : « Et Adelia Huxley ? »
James tiqua : « Genre. Elia. Elia, c'est juste, c'est juste... euh... » Callum extirpa un cigare imaginaire de sa bouche et entama une imitation grotesque du jeune homme. « Nan mais... c'est juste... juste un plan-cul... »
James le frappa d'un coup de poing à l'épaule. Il pouvait faire mal, lorsqu'il le voulait. « C'est juste une amie. » Il parut tourner quelques instants le tout dans sa tête et rajouta, pour la forme : « Mais... mais tu es jaloux ! » James battit des cils en prenant une pause aguicheuse.
« Arrête. Tu sais très bien que tu resteras toujours l'amour de ma vie. » rétorqua Louis.
En attendant, niveau amour de sa vie, il pataugeait. Ce qui s'était passé, il y a une éternité qui paraissait pourtant si proche, faisait étrange. Il n'arrivait pas à faire la part entre le réel et le travail qu'avait fait son cerveau pour combler les trous, et passait donc son temps à ressasser encore et encore les mêmes souvenirs débiles, tout en tâchant de faire comme si de rien n'était. Et puis en tentant tant bien que mal de prêter une attention constante en cours : il avait les BUSE à la fin de l'année ; on le lui répétait assez, vraiment.
Le tout en jetant des regards absolument sans fondement en direction de la table des Poufsouffles. Mais non, il ne soupirait pas en prenant l'air d'un amoureux transi... Il regardait. C'était tout. On avait bien le droit de faire ce que l'on voulait, puisque l'on était dans une démocratie ! Et puis que diable, enfin ! Il était un homme libre et un anglais ! On ne pouvait rêver mieux placé. Franchement.
« Je vais finir par m'interroger sur la sexualité de cet abruti » grogna James, qui commençait à se servir dans les plats à disposition.
Et de tout manière, il faisait ce qu'il voulait, quand il le voulait et où il le voulait. Tiens : il pourrait très bien partir en courant entre les tables, là, maintenant, et personne n'aurait rien à lui dire puisqu'il était une personne libre, qu'il pouvait crier comme il le souhaitait et...
« Quoi ! » s'exclama t-il.
Callum lui tapota le bras avec commisération. « Tu sais, on ne t'en voudras pas si tu passes du côté obscur de la force. J'ai la cousine de mon cousin qui... »
« Je ne... je ne... je ne suis pas... » Il s'aperçut qu'il avait commencé à hausser le ton. De mauvaise grâce, il empoigna sa fourchette. « Nan mais c'est vrai... On peut avoir aucune conversation sérieuse avec vous... Ça part toujours en couilles de mammouth. »
Louis s'empara rageusement d'une malencontreuse pomme de terre qui passait par là. James se marrait à côté, ce qui rajoutait peut-être du comique à la scène. Il ne savait pas trop.
Un contrôle en Métamorphoses, deux devoirs à rendre pour la DCFM, dont un de retard, beaucoup trop d'exercices à faire pour l'Histoire de la Magie, son grand-père était mort comme une merde et sans qu'on lui demande rien et cette foutue Molly se promenait d'un bout à l'autre du château, n'en ayant rien à péter de sa foutue santé mentale défaillante. Des filles gloussaient comme des cruches à un mètre ; dans une ou deux secondes, il allait commettre un meurtre. Sa cousine, là-bas, riait encore une fois à gorge déployée.
« Bon », dit Callum. « Louis reluque le magnifique fessier de Finaud, James tourne autour d'Adelia comme un amoureux transi... quelle belle vie, mes amis ! Quelle belle vie ! »
Elle causait et causait toujours plus fort avec son troupeau débile. Lorsqu'ils se croisaient dans les cours, ce n'était plus que cette cousine stupide et dédaigneuse qu'il regardait d'un œil blasé. Pas un regard, même pas un salut de sa part, peut-être une légère tension, quelque chose qui passait dans l'air, mais franchement, il aurait très bien pu danser la gigue au milieu de la Grande Salle qu'elle ne lui aurait pas prêté la moindre attention. Il suffisait de passer son chemin, puis tout semblait réglé, et à la prochaine fois. De temps en temps, il se retournait. Parce que oui, il n'avait pas envie que cela dure éternellement ; l'espèce humaine devait aller de l'avant, et plus vite que ça, comme des millions de chevaux lancés au grand galop. C'était son cœur qui tressautait dans sa poitrine.
A moins qu'il n'ait les boules, aussi. Il était peut-être à Gryffondor, mais l'on savait bien que le Choixpeau avait déjà fait des choix désastreux de par le passé. On parlera de lui, plus tard, et on clamera à la volée la douce farce de Louis Weasley, la belette froussarde qui s'était fait bouffer par les lions.
Cool. Sa vie était compliquée ? Un peu. A peine.
Il prêta une oreille distraite à Callum, qui racontait une sempiternelle anecdote sur le côté américain de la famille ; il ne s'était toujours pas remis du séjour qu'il avait passé là-bas. En bien. Soit-disant que les amerlos étaient cools, eux, au moins, et qu'on savait s'amuser de l'autre côté du monde.
Louis en était à sa glace lorsqu'un mouvement de foule atteignit la table des Poufsouffles. Quelques-uns commençaient à se lever. Pris d'une impulsion subite, il se redressa et enjamba le banc, manquant se casser la gueule au passage.
C'était le moment. Le Choixpeau avait eu raison, non ? Le Choixpeau avait toujours raison. Le Choixpeau ne se trompait jamais, et tant pis pour les rumeurs de couloir.
« Tu vas où ? » lui demanda James.
« Faut que j'aille demander un truc à... à Molly. » Il n'attendit pas la réponse de son cousin et s'éloigna à grandes enjambées. Il était décidé, c'était le moment, il pouvait lui parler, l'écouter, lui répondre et entendre, il pouvait comprendre.
Dans un coin de sa tête, une sirène hurlait des choses. Mais il ne voulait pas y penser, parce que sa voix porterait plus loin que toutes les sirènes de l'univers.
« Hey ! Molly ! »
-0-o-0-
Elle crut entendre son nom et se retourna d'instinct. La jeune fille était au courant des deux autres Molly qui se baladaient dans le château. Quant à toute sa jeunesse, elle avait été basée sur des quiproquos avec sa grand-mère paternelle ; elle savait à quoi s'en tenir et pouvait passer son chemin très rapidement.
Quelqu'un venait à grand pas vers elle. Elle poussa un soupir intérieur.
Louis.
Un jour, elle allait étriper joyeusement ce type et danser au milieu de ses organes sanguinolents. Qu'est-ce qu'il pouvait la faire chier. On aurait dit qu'il faisait exprès de la croiser dans tous les coins du château, avec son petit regard de fouine apeurée, son petit corps tremblant et sa stupide stature de gringalet. On aurait dit qu'il... qu'il...
« Quoi ? Fit-elle d'un ton qui se voulait cassant. Ellie et Holly avait continué à marcher et Nancy s'était figée à côté d'une colonne, observant la scène d'un air curieux.
« Je... euh... » débuta t-il. Louis se passa une main tremblante dans les cheveux, son regard se porta vers l'endroit où se tenait Nancy. « Je... euh... On peut parler ? Seuls ? »
Il semblait tellement désespéré que s'en était d'un pathétique alarmant. Molly retint une moue dédaigneuse. C'était son cousin, après tout. On se voyait tous les Noëls et plus, si affinités. On se devait donc d'avoir des relations cordiales ; il était de même plus que proscrit de cracher à la gueule de l'autre qu'il était un abruti. La jeune fille se réservait ça pour sa sœur.
Il fallait bien un punching-ball quelque part.
Elle avait besoin d'un punching-ball.
« Okay » dit-elle. Puis elle s'exclama, à l'intention de Nancy : « Vas-y. Réunion familiale. » Elle lui répondit d'un hochement de tête et s'éloigna d'un pas nonchalant.
Ne pas prendre trois blindes : elle avait Métamorphoses avec Kessel dans moins de vingt minutes. La bonne femme ne supportait pas les retards, et Molly arrivait trop souvent sur le fil du rasoir. Parce qu'elle avait d'autres choses plus intéressantes à foutre que passer sa journée à lécher le cul d'un prof.
De toute façon, Londubat l'aimait bien.
Peut-être aimait-il aussi le monde entier, mais passons ce détail. Elle fit signe à Louis de la suivre : ils s'engagèrent dans un corridor déserté à cette heure de la journée. Ses pas résonnaient et se répercutaient contre les voûtes d'un autre âge. Un jour, elle s'était jurée de lire l'Histoire de Poudlard. Un jour.
« Tu veux quoi ? » cracha t-elle. Autant y aller franco, elle n'avait pas envie de lui causer, pas maintenant. Elle avait passer une très bonne journée, Molly s'était bien marrée, et tout, et ce n'était pas ce stupide cousin qui allait y changer quelque chose. Pas aujourd'hui. Pas maintenant.
« Euh... Je veux juste... Parler. » Il se passa encore une fois la main dans ses cheveux. Ce que c'était d'un agaçant... Qu'on la retienne : elle allait lui balancer un sort de glue perpétuelle avant d'avoir eu le temps de dire Quidditch.
« Là. Tu me parles. Donc ? » fit-elle.
Louis trifouilla quelque chose sur la manche de sa robe. Purée. Il n'était donc pas capable de tenir en place ? On ne lui demandait pas beaucoup, pourtant.
« C'est à propos de... de... de ce qui s'est passé, le soir-là. Le soir de l'enterrement, je veux dire. Parce que voilà, c'était... euh... enfin, je...euh... ce soir-là, en fait... bah... »
C'est fou. Durant un instant, elle aurait presque cru qu'il allait lui parler de l'augmentation du prix des Chocogrenouilles. Ô déception ! Ô vieillesse ennemie !
« Oui. Soit plus clair. Le soir-là. Tu veux qu'on parle de quoi ? De grand-père qui est monté au ciel ? C'est une paraphrase pour dire qu'il est mort, je te rassure, il n'est pas vraiment là-haut, c'est débile. Tu veux qu'on parle après, de quand on a... » Elle se tut brusquement.
Ah ouais. Tout de même. A bien y réfléchir, c'était limite flippant. C'était limite son cousin et il avait... euh... elle oubliait toujours, il y en avait trop dans la smala Weasley... il avait peut-être treize ans. Non. Quatorze. C'était quand, déjà, la majorité sexuelle ? Il ne devait pas comprendre ce qui lui était arrivé, pauvre gosse. A cette époque, elle...
Non, mauvais exemple.
« Enfin, tu veux qu'on parle de quoi ? Grouille. J'ai cours. » Quelques minutes ne pouvaient pas faire de mal, et il valait mieux mettre les choses au clair ; elle imaginait à peine le centième de ce qu'il avait pu se mettre en tête, ces deux dernières semaines.
Louis la regarda d'un air perdu. Un éclat fugitif de reconnaissance traversa alors son visage ; il se remit à se tortiller, passant d'un pied sur l'autre sans interruption. Elle retint un rictus : qu'est-ce qu'il l'horripilait !
« C'est juste que... bah... En fait, c'était ma première... ouah, ça fait cliché. C'était ma première fois et c'était avec toi, donc je voulais te dire que... Non, je sais pas. Mais je voulais parler, c'est tout » fit-il en la regardant dans les yeux. Trop bleus, les yeux. Trop brillants, trop perçants, qui fouillaient trop juste. Ça faisait presque mal, de voir ça. Shields aussi avait les yeux bleus. Mais moins clairs, plus... ternes.
Voilà. C'était officielle : elle était une dépuceleuse de chatons.
« Ça arrive aux gens, parfois » s'entendit-elle clamer. « Ça arrive aux gens : tu bois un peu trop, tout devient flou, les frontières intimes tombent et c'est parti. Après l'enterrement, bah c'est con, mais c'est comme ça, c'est arrivé. Le but, c'est de faire une croix dessus, parce que c'est pas vivable, même si... Personne n'est au courant. Il ne s'est rien passé. »
Elle se reprit, ayant l'intime impression de faire office de moralisatrice à deux balles. Même sa mère savait mieux s'y prendre ; pourtant, c'était une handicapée des sentiments. Peut-être y avait-il des gènes qui traînaient, par ci, par là...
« Enfin si, il s'est passé quelque chose, mais... mais voilà, quoi. On est des cousins, quoi. C'est la loi, c'est pas vivable, c'était que du sexe, je ne t'aime pas, on était bourré, euh... Je ne t'aime pas, okay ? On sait jamais... J'ai pas ton âge, on était bourrés... Tu comprends, non ? » Autant mettre les choses au clair. « On était bourré, alors va pas balancer l'histoire à tous tes potes ou à je-sais-pas-qui. Y'a moi dans l'histoire, aussi, alors t'as pas intérêt à... »
Molly se tut à nouveau, cherchant ses mots. Ils se barraient les connards, et impossible de trouver les bons : ils ne sonnaient jamais comme elle voulait qu'ils sonnent. Elle n'avait jamais été doué pour les longs discours ou pour exprimer des choses toutes simples. Après tout, elle n'était pas sa sœur. Elle n'était pas à Serpentard.
Juste une petite Poufsouffle qui errait dans l'arène des prédateurs. Voici venue l'heure de la curée.
« Enfin... c'est fait. C'est fini. Pardon pour t'avoir volé, enfin... je sais pas quoi. Je sais pas si t'en as rien à péter, ou non, mais pardon. J'sais pas, si t'as aimé, ouais c'est con, t'as plein de filles très belles, super sympas de ton âge et tout, ou même plus si tu veux, je m'en fous, je suis pas ta mère. Ou même des mecs, si... »
Louis émit un grognement. La bouche légèrement entrouverte, il prêtait toute son attention à la jeune fille. « Je vois pas ce que vous avez tous avec ça, mais... »
Elle l'interrompit.
« Pas des mecs, mais t'as des tas de choses à faire, à voir et... bref. C'est tout. »
« Pas de mecs ? » questionna t-il.
« Pas de mecs » opina Molly.
Elle se sentait harassée, ignorant si Louis avait compris ce qu'elle avait voulu dire. C'était important qu'il ait compris. Parce qu'elle ne voulait plus le croiser dans le couloir, ça lui faisait mal. Et il était si fragile, si fragile, et elle ne voulait pas se mettre cette partie de la famille sur le dos, parce que d'une part, son grand-père était mort et que Noël allait être bizarre. D'autre part, elle aimait les Weasley. Ils étaient partout, ils étaient chahuteurs, ils étaient parfois trop Gryffondor, mais elles les aimaient bien. C'était son rempart face au grand monde.
Eux contre nous.
« T'en fais pas » fit Louis. « Je dirais rien. J'ai rien à dire, de toute façon. Il ne s'est rien passé, après tout... »
Elle ignorait pourquoi, mais cette dernière phrase lui laissait un goût amer dans la bouche et une grosse boule dans le ventre.
« Ouais. A plus. Kessel m'attend » dit-elle.
Louis hocha la tête d'un air empressé, se mordant les lèvres. « J'ai une heure de libre. Enfin... Vas-y. Je veux pas te retenir. »
Molly lui adressa un petit salut, resta quelques secondes plantée au milieu du couloir et finit par prendre le chemin de leur Salle Commune. Ça, c'est fait, se dit-elle stupidement. C'était fait, c'était emballé et jeté au fond du placard. Tout au fond du placard, au milieu des toiles d'araignées et des ombres visqueuses qui peuplaient le royaume sous l'escalier.
C'était parti pour le monde des rêves.
-0-o-0-
Louis regarda Molly disparaître dans la pénombre du couloir. Ses cheveux ondulaient au rythme de ses pas ; sa robe claquait derrière elle. Il ne s'est rien passé, après tout.
Enfin. Ça s'était bien mieux passé qu'il ne l'avait escompté. Elle ne lui avait pas foutu de gifle, ne l'avait engueulé comme du poisson pourri, personne n'était mort et la troisième guerre mondiale n'était pas encore là.
Après tout...
Il se détourna des ténèbres. Là-haut, c'est la lumière qui l'appelle.
