Merci pour vos magnifiques reviews ! (C'est incroyable, c'est magnifique, vous êtes le soleil de ma vie et je vous aime.)
Avant la fin des vacances, voici le nouveau chapitre, tout beau tout frais (je me suis surpris moi-même -OMG, je suis dans les temps-).
(N'oubliez pas de bien manger vos brocolis et de vous brosser les dents après chaque repas.)
Bonne lecture !
CHAPITRE 6
A la portée des caniches
"L'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches [...]"
Voyage au bout de la nuit, L.F Céline
-o-0-o-
Sa première réaction fut que, franchement, elle aurait du s'y attendre. Louis, dans sa tête, passait en effet pour être une réincarnation de Gryffondor en personne : incroyablement teigneux, borné, et incapable de percevoir les limites de l'acceptable.
Autant dire que ça, les trois petits mots qu'il venait de lui balancer dans la figure, cela faisait un peu les mots de trop, une espèce de bombe à retardement qu'elle ne savait pas de quel côté prendre. Elle aurait bien aimé disposer d'un mode d'emploi pour ce genre de situation, le type de trucs ultra-pratiques bien illustrés avec des étapes claires et précises, sans parler du meilleur moyen de s'en sortir sans trop de casse.
Sa deuxième réaction fut d'émettre un bruit étrange, qu'elle classifierait plus tard entre le miaulement de chaton et le bruit d'une porte grinçant sur ses gonds, faute de ne pas avoir été huilée depuis très, très longtemps.
Je t'aime.
Sans surprise, Louis paraissait attendre une réponse autre que le miaulement pitoyable qu'elle venait de pousser. Ses yeux bleus la jaugeaient sous une fine mèche rousse qui lui bouffait le visage ; le jeune homme l'écarta d'une main désinvolte.
Et bien, elle n'avait rien à lui répondre. Rien du tout. A moins que.
« Ah » fit-elle.
Ce qui n'était pas vraiment intelligent.
Molly n'en était pas à son premier coup d'essai. Elle avait déjà refusé des avances par le passé. Un dénommé Charles Dubois se remettait encore difficilement de la rebuffade qu'elle lui avait infligée en quatrième année ; quant à Artur Maximoff, il lui jetait des regards étranges lorsqu'elle le croisait dans les couloirs.
Du moins n'avaient-ils pas mis longtemps à comprendre le message : non, c'était non. Et pas non, mais peut-être que si enfin voilà si je t'aime tu dois bien m'aimer en retour et nous aurons beaucoup d'enfants et un chien et ça ne te gêne pas si je parle de toi à mes parents.
Avec Louis, elle savait déjà que ce serait un poil plus compliqué.
C'était son cousin.
C'était quelqu'un qu'elle reverrait et reverrait encore au fil des années, famille oblige.
C'était quelqu'un avec qui elle avait admirablement baisé. Fait l'amour. Quelqu'un qui s'était uni à elle, le temps d'une nuit, avec beaucoup de passion, d'alcool et de nostalgie des temps perdus et de l'enfance qui se barrait trop vite -elle ne voulait pas foutre l'alcool là-dedans, ça n'avait rien à voir-.
Et puis elle l'aimait un peu.
Une sorte d'étincelle qu'elle aurait aimé écraser, parce qu'elle sentait bien que toute cette mouise ne les mènerait jamais à rien, et qu'ils ne pouvaient tout simplement pas essayer. C'était impossible parce qu'il était son foutu cousin. Il était même foutrement trop jeune, de deux ans bien tassés son cadet, peut-être même qu'il était un parfait abruti, pour autant qu'elle le sache.
Et elle l'aimait un peu, mais les étincelles s'envolaient dans l'air du soir et n'aillaient pas tarder à s'éteindre. Tout redeviendrait sombre et cet amour fugace n'aurait été qu'une connerie de plus. A ajouter, bien entendu, à l'autel de tous ces trucs crétins qu'elles avaient fait, quand bien même elle aurait dû y réfléchir à deux fois.
Comme la fois où-
« Je n'ai pas bu » dit Louis, abruptement. Il était bien trop proche d'elle. Il n'avait pas à l'être. Pourquoi était-il si proche ?
« Moi si » répondit-elle d'un ton distrait.
« C'est pas grave. »
« Ok. »
C'était pas grave.
L'autre prit une profonde inspiration, bien avant que les fabuleux neurones de Molly n'aient eu le temps de se mettre enfin à carburer :
« Quand je te dis que je t'aime, ça veut dire que... »
Ça voulait dire ça.
« Ouais » le coupa t-elle. « C'est bon. J'ai compris. »
Louis referma la bouche et la dévisagea. Il attendit ensuite quelques secondes, puis compris qu'elle ne réagissait toujours pas. Que peut-être n'allait-elle jamais réagir.
Que ce n'était pas normal. Putain, c'était tout de même de Molly dont l'on parlait. Elle le savait elle-même : elle n'était pas du genre à aller creuser un trou en attendant que les choses passent ; elle prenait ses couilles en main, et puis c'était tout.
Elle avait juste son courage à prendre à deux mains et-. Et quoi ?
-o-0-o-
Gryffondor, Gryffondor, Gryffondor, Gryffondor…
Louis ne savait pas si des générations d'élèves s'étaient appuyés sur cette même litanie pour mener à bien les tâches de centaines d'existences ; tout ce dont il était sûr, c'était que cela avait raffermi sa volonté d'agir. Et tant pis si cela lui paraissait on ne peut plus stupide.
Gryffondor, Gryffondor, Gryffondor, Gryffondor…
Louis l'avait balancé comme on balance une bouteille à la mer, cette déclaration-là dont, après tout, il n'était même pas certain. Non ? Oui. Oui ? Non. Je t'aime.
Il l'avait fait, putain.
Et après ?
Et après quoi ? C'était à son tour à elle, de jouer, non ? D'avancer les pièces d'une partie d'échecs grandeur nature dont nul ne connaissait véritablement les règles. Son tour. Au tour de Molly.
C'était à elle d'agir. Là. Maintenant. Tout de suite.
Louis ne voulait pas de ces platitudes niaises. Il voulait qu'elle réponde. Qu'elle lui réponde. Qu'elle fasse quelque chose, bordel ! Ce n'était pas à lui. Pourquoi ? Il ne savait pas.
Il commença à se détester, et à détester cette pièce toute entière, et à la détester, elle. A détester les bruits qui leur parvenaient de l'étage inférieur. A se dire que c'était con, con, con. Que lui était tout aussi con, con, con.
-0-o-0-
Le monde tournait un peu. Molly sentait la chaleur de l'alcool au creux, là, tout au creux de son ventre, et puis un grand vide au-delà.
Louis venait encore de se rapprocher. Elle pouvait sentir son souffle contre sa peau, à moins qu'elle ne se l'imagine -mais comment pouvait-on s'imaginer ça ?-. Il était si… jeune.
Tellement, tellement trop jeune.
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Gryffondor.
Au vingt-et-unième siècle, ces trois syllabes signifiaient-elles encore quelque chose ?
Et puis, l'on avait pas besoin d'être Gryffondor, après tout. Après tout, voilà tout ce qui rendait les imbéciles heureux : un peu d'amour et un poil de joie.
D'amour.
Imbécile. Et fier.
Et.
-o-0-o-
Louis se pencha vers elle. Il était plus grand, mais à peine, quelques centimètres tout au plus.
Deux ans, c'étaient de belles excuses à s'envoyer à la face. Mais. C'était idiot.
Totalement con.
Les lèvres de Louis se posèrent sur les siennes.
-0-o-0-
Ils s'embrassèrent.
-o-0-o-
Son haleine empestait l'alcool.
Il en exécrait l'odeur. Cela lui rappelait trop cette fameuse nuit, là, celle de l'enterrement, où il avait bu plus que de raison et où-. Et où il avait découvert que-
Que Molly existait, et c'était une sorte d'amarre solide, alors que l'on se trouvait emporté par les flots poisseux du grand fleuve de la vie.
N'empêche qu'elle pue de la gueule.
C'était la première fois qu'il embrassait quelqu'un ; il se demanda si c'était quelque chose à fêter.
-0-o-0-
Durant une fraction de seconde, elle voulut résister, s'écarter de lui, de ça, mettre fin à une connerie plus grande que le plus grand des univers. Juste une infime fraction de seconde, le temps de se rendre compte que tout était enfin bien, et qui était-ils donc, tous ces gens et ce même univers, pour décider des limites de son existence ? Qui étaient-ils donc pour décider de ce qui était bon ou mauvais, dans un monde où les nuances de gris prévalaient sur les tons tranchés d'un monde en noir et blanc ?
Qui était-elle pour outrepasser ces limites ?
Molly répondit à ce baiser de tout son âme -sérieusement ?-, et tant pis. Il n'embrassait pas si mal que ça, le jeunot, après tout. Qu'on lui rajoute un peu expérience et on pourrait faire quelque chose de potable de ce petit bout d'homme et de cet ange tombé du ciel…
Tout à ce baiser fou, elle n'entendit pas les craquements de l'escalier, pas plus que le grincement des gonds lorsque la porte s'ouvrit à toute volée.
Stupidement, Louis non plus.
Puis elle perçut un courant d'air, à moins que ce ne fut le glapissement étranglé que poussa Fred en réalisant ce qu'il avait sous les yeux qui ne la sortit de son petit monde : « Koa ? » croassa t-il.
Louis sursauta. Elle aussi. Ils se séparèrent.
Son cœur battait à cent à l'heure dans sa poitrine ; le sang lui battait aux tempes. Molly vit le jeune métis sans le voir, et lui continuait à les regarder, ses yeux noirs écarquillés. Fred battit lentement en retraite vers la porte.
« J'étais venu... » balbutia t-il.
Il s'interrompit.
« Feux d'artifices. »
Finalement, il trébucha et se rua dans le couloir sans demander son reste. Molly l'entendit descendre quatre à quatre les escaliers. Une porte s'ouvrit, en bas ; des éclats de voix retentirent dans la maison, et l'on entendit le bruit d'une porte se refermant, étouffant les sons.
Puis il n'y eut qu'un semblant de silence.
« Putain » marmonna Louis, la mâchoire serrée.
Minuit n'allait pas tarder à sonner ; ils vaudraient mieux qu'ils soient en bas pour le décompte. Molly grimaça et rajusta une mèche de cheveux qui lui obstruait la vue : « Je… Je descends » balbutia t-elle. Elle quitta la pièce de la même manière que le Serdaigle quelques secondes plus tôt : un peu trop vite pour que ce ne fut anodin.
Arrivée au pied des escaliers, elle prit une grande inspiration : il savait. Quelqu'un savait. Quelqu'un était au courant qu'elle avait embrassé cet abruti de Louis Weasley et pouvait utiliser cette connaissance à tout moment pour… pour la faire chanter ? Fred savait ; mais Fred la ferait-il chanter ? Pourquoi ? Quand ?
Elle se donnait l'impression d'être une paranoïaque maladive. Elle ne savait pas s'il fallait s'en effrayer ou se targuer de posséder un minimum de bon sens.
Bon sens… cela lui faisait penser qu'elle avait planté Louis, là-haut, sans même une once d'explication. Autant pour les choix stupides, elle avait tendance à les enchaîner à une vitesse alarmante ces derniers temps.
Elle prit donc une profonde inspiration, ouvrit la porte et se composa un sourire de façade.
Rien n'avait changé : James regardait fixement l'écran vide de la télévision, serrant contre son corps un énorme coussin verdâtre et balbutiant des mots inintelligibles à intervalles irréguliers ; Teddy était toujours sur son fauteuil et paraissait heureux de lui-même pour une raison indéterminée ; Dominique essayait d'entraîner du monde sur l'espèce de piste de danse improvisée ; Fred tapait déjà la causette à l'amie de Rose, là, Autumn.
Il tourna la tête lorsqu'elle pénétra dans le salon ; leurs regards se croisèrent. Molly tâcha de ne pas perdre son sourire ; ce fut difficile, mais elle pensa y être arrivée. Puis Fred-
Fred haussa les épaules dans sa direction. Et fit la moue.
Elle se figea. Le métis était déjà revenu à sa conversation avec Autumn avant qu'elle ne puisse esquisser le moindre geste. Que venait donc de faire Fred ? Donner sa bénédiction ? Montrer qu'il en avait autant à foutre que son premier bavoir ? Lui montrer bien qu'il savait, lui, qu'il savait tout d'elle et qu'il pouvait l'utiliser là, maintenant, dans dix ans, dans un mois, lorsque l'envie lui prendrait de la faire chanter, elle ?
Ne tenant plus sur ses jambes, elle se rassit sur le canapé où sa place était demeurée vacante ; Rose semblait campée sur ses positions. Molly, sans lui accorder davantage qu'un regard, se saisit du verre posé devant elle et jaugea le fond d'un œil critique ; elle fit ensuite un tour d'horizon : personne ne mouftait.
Elle était encore à se demander ce qu'était cet étrange dépôt noirâtre lorsque James se leva subitement, hurlant une onomatopée pour le moins inattendue.
« Dix ! » fit le jeune homme. Comme quoi l'on pouvait se questionner sur sa santé mentale.
« Neuf ! » continua t-il.
« Huit ! »
Molly comprit alors, et le reste de l'assistance parut aussi piger le truc.
« Sept ! »
« Six ! »
« Cinq ! »
Teddy semblait s'être enfin réveillé.
« Quatre ! »
« Trois ! » firent les adolescents, tandis que Hugo ânonnait quelque chose qui ressemblait fortement à « Quatre hippopotames, trois hippopotames... »
« Deux ! »
« Un ! »
Louis se glissa à l'intérieur de la pièce.
« Bonne année ! »
Sans y réfléchir à deux fois, Molly engloutit d'une traite le fond coloré de son verre. Quelques téléphones vibrèrent. Louis regarda Fred avec deux grands yeux vides.
Bonne année.
.
Il avait frappé le mur de ses poings nus jusqu'à en avoir mal. Mal, mal mal, jusqu'au plus profond de ce truc, là, de son âme. Lorsque Molly était partie en un coup de vent, il avait senti quelque chose s'effondrer tout à l'intérieur, une ville toute entière de lumière et de beau et de bruits réduits en fumée et poussière et puis cendres.
Louis s'était alors meurtri profondément les phalanges dans une attitude auto-destructive qui lui faisait peur. Il avait ensuite laissé ses bras tomber le long de son corps ; il se sentait… vide. Tout avait pourtant été presque parfait.
« Putain. »
Il serra les dents. Fort. Jusqu'à se faire mal, et qu'est-ce que c'était stupide...
« Putain, putain putain putain. »
Ce que ça pouvait le faire chier.
« Putain de bordel de merde putain putain putain » continua t-il, sans penser à rien d'autre qu'à cette colère grandissante et grondante qu'il se plaisait à attiser.
Ce n'était pas intelligent, plutôt sacrément stupide et ça lui faisait à peine du bien. Le monde était merdique, la vie était merdique, sa vie tournait autour de la merde et il en était lui-même une, de grosse bouse. Il se figea.
« Calme » souffla t-il.
Louis se força à sourire ; sa tentative échoua. Cela lui apparut comme l'échec le plus plus cuisant de toute sa putain d'existence, ce sourire qui ne voulait pas se pointer.
« Calme, calme calme. »
Les commissures de ses lèvres tremblèrent. Il ne voulait pas ne pas être en colère. Cette colère était légitime ; personne ne pouvait la lui refuser. Et s'il voulait tout simplement être en colère ? Qu'est-ce que les autres pouvaient bien en avoir à foutre ?
« Oh et puis merde » cracha t-il.
Mû par une pulsion subite, il se rua hors de la chambre, descendit les escaliers et, sans y réfléchir à deux fois, franchit le seuil de ce qui semblait être le cœur d'une espèce de fête orgasmique pour adolescents prépubères.
« Bonne année ! » rugirent ces mêmes adolescents.
Louis jeta un œil à l'horloge : il était minuit. Molly finissait cul-sec un verre ; Teddy regardait le plafond ; James tirait exagérément la langue, sa tête penchée en arrière, dans l'attention manifeste de récupérer jusqu'à la dernière goutte de son verre ; Fred le fixait. Il soutint son regard ; l'autre ne détourna pas les yeux, puis fit un geste de la main.
Pour lui demander de venir ?
Certainement. Peut-être que Molly le regardait... Il ne voulait pas savoir ; il ne voulait pas tourner la tête en sa direction. Louis se rapprocha de Fred en contournant les canapés et se posta à ses côtés. Il s'apprêta alors à lui demander ce qu'il lui voulait, mais le Serdaigle le prit de surprise par un :
« Je m'en fous. »
« Hein ? »
« Je m'en bats les couilles, les steaks, tout ce que tu veux » fit Fred. « Tu fais ce que tu veux de ta vie, je fais ce que je veux de la mienne et. Et c'est tout. Je m'en fous de ce que tu faisais, de ce que vous avez fait quand... »
Il s'interrompit. Louis sentait son sang battre contre ses tempes.
« Quand quoi ? » demanda t-il d'une petite voix, alors même qu'il avait l'envie de fracasser la tête du métis contre la table basse et de l'entendre, et de l'entendre hurler et de-
« Je m'en fous, tu fais ce que tu veux, je dirais rien » finit Fred.
Putain, mais que savait ce type ?
Louis ne bougeait toujours pas ; ce fut sans doute pour cela que Fred ajouta : « Je te donne ma parole d'honneur. De Serdaigle. Si tu veux. »
Louis inspira un grand coup : « Ok. »
« Ok » répondit Fred. Et cela sembla sceller quelque chose entre les deux jeunes hommes ; ils échangèrent un regard. Fred fit un faible sourire.
Ce qui mettait Louis en rogne, c'était qu'en fait, le type, il ne le connaissait pas, mais alors, pas du tout. Il avait beau avoir le même âge que lui, les deux ados n'avaient jamais eu de véritables conversations, et ce qui venait de se dérouler était certainement le plus grand échange qu'il n'y ait jamais eu entre eux.
Parce que Fred était juste… lui. Et que ce lui et Louis, bah ils avaient rien en commun, mis à part un même nom de famille parfois lourd à porter. Juste en cet instant, Louis aurait aimé comprendre l'oiseau, peut-être pour se rassurer, en fait.
Il était parano, nan ? Parano, buté, complètement et outrageusement amoureux, mais surtout un poil débile -et il en avait conscience-. Était-ce cela qui faisait son charme ?
Sur son canapé, James serrait tout contre lui un éternel coussin vert. Autant pour le support amical.
.
Les brumes du rêve tourbillonnaient encore au fond de ses orbites lorsque Louis ouvrit les yeux. A la frontière entre le monde onirique et ce monde froid et moche et dur, le jeune homme se sentait comme un funambule, prompt à s'écraser à tout instant. Les contours flous d'un rêve commençaient à se dissiper ; il se rappelait une longue autoroute pendue dans les nuages, puis un tunnel, une sortie de secours, puis un homme -ou une femme ?- et un lit, et l'autoroute qui dansaient en d'affreuses arabesques.
Comme frappé par le contenu d'un seau d'eau glacée, Louis se figea, soudainement réveillé : il n'était pas seul dans son lit.
Un bras accrochait mollement sa taille et de légers ronflements tranchaient la moiteur de la pièce ; il eut peur de se retourner, ou bien d'allumer la lumière. Un tremblement incontrôlable le parcourut tout entier.
Ce n'était pas possible ; pas ce soir-là. Pas encore. Tout d'abord, il n'avait pas bu ; c'était bon, il avait retenu la leçon : lui+alcool, ça ne collait pas. Les parents étaient revenus vers deux heures du matin, certains gentiment éméchés -Georges avait passé le reste de la nuit à ricaner sur un gendarme moldu que, selon toute vraisemblance, ils avaient croisé en cours de route-. Ils avaient ensuite foutu fissa les plus jeunes au lit, sans pour autant les persuader qu'il était l'heure de dormir, puis étaient partis se coucher. Ils avaient eu le bon sens de lancer quelques sorts d'insonorisation sur la pièce où demeuraient encore une poignée de rouquins.
Louis n'avait fait aucun commentaire sur la capacité des autres à vider verre sur verre ; ça commençait à virer glauque lorsqu'il s'était levé sans un mot, prévenant seulement un James amorphe qu'il montait se coucher.
Et ensuite… ensuite, il se souvenait distinctement de s'être couché. Et… Et…
« Gusseuh... » marmonna l'autre à ses côtés.
Louis reconnut la voix ; il se détendit sur-le-champ. Avec un grognement, il repoussa le bras de l'autre et se mit assis sur le bord du lit, se frottant les yeux pour s'éclaircir les idées. Il jeta un regard blasé sur la forme étendue de James. Un sourire sardonique éclaira sa face.
Il se rapprocha de James, et…
« ADELIA EN STRING ! » hurla t-il avec une jubilation sauvage.
James sursauta, émit un couinement peu masculin, bascula sur le côté, voulut se rattraper à la charpente du lit, n'y parvint manifestement pas et se vautra sur le sol de la chambre, emportant avec lui la majorité des couvertures.
Louis ricana. James essaya de se dépêtrer du méli-mélo dans lequel il était entortillé :
« L'est quelle heure ? » marmonna t-il.
« Sais pas » répondit Louis.
James lui lança un regard torve.
« Tu m'as trop fait flipper » poursuivit Louis.
« Hein ? C'toi qui m'as fait flipper. Sa race. »
Louis cligna des yeux, se rendant compte qu'il avait sorti une connerie, et tenta maladroitement de se rattraper. Heureusement pour lui, James avait encore la tête dans le cul ; il ne se souviendrait pas de cette remarque anodine. « C'était un peu le but. Enfin, moi je dis ça... »
« Fils. De. Pute » maugréa James.
Louis lui lança un sourire par-dessus son épaule.
Le reste de la journée fila comme une fusée. Ils se firent rabrouer en raison de deux ou trois détails étranges -mais d'où venaient donc toutes ces bouteilles ?-, ce que Louis trouva totalement injustifié. Les adultes eurent au moins la décence d'attendre que leurs invités soient partis pour convoquer, ce qui faisait très mélodramatique, les adolescents. Louis se sentit peiné pour eux : ils ne voulaient pas ressembler à ça plus tard, parce que franchement, ça tenait du pathétique.
Sérieusement, ils s'imaginaient qu'ils avaient quel âge ? Cinq ? Dix ans ?
Ils devaient prendre le train demain, pour une rentrée exceptionnellement tôt qui avait lieu le 3 janvier. Rien que d'y penser, Louis avait une envie furieuse de se frapper la tête contre un mur : la rentrée, ça puait.
Le jeune homme devait changer d'avis dans peu de temps. Mais ça, il ne pouvait pas le savoir.
Il aurait aimé reparler à Molly le plus tôt possible. Il n'en avait cependant pas eu l'opportunité : la maison était trop pleine, et l'on ne pouvait pas faire un pas sans marcher sur Hugo -c'était à se demander si ce gosse n'avait pas un doctorat de chieur professionnel- ou tout autre tête rousse. Victoire était rentrée de chez son amie pour le repas du soir. On mangeait encore les restes de Noël, Molly 1.0 ayant, comme d'habitude, préparé à manger pour tout un régiment.
Finalement, Louis réussit à la trouver dans une des chambres ce même soir, occupée à une recherche pour le cours de potions. Des livres étaient étalés dans tous les sens sur un antique bureau de chêne. Il se surprit à penser que les ASPIC puaient autant, voire plus, que la rentrée ; il commençait déjà à comprendre que les BUSE se rapprochaient à grands pas, pour son grand malheur. Louis aurait bien aimé une troisième guerre, ou quelque chose du même genre, ou bien une invasion extra-terrestre, qui aurait suffisamment paralysé le pays pour que tous ces diplômes de merde soient subitement devenus obsolètes.
Si seulement.
Dans sa tête, il avait toujours pensé que la troisième aurait lieu un jour ou l'autre, et que ce n'était qu'une question d'années avant que la bombe n'explose.
Il s'assit sur le lit et observa un instant Molly ; elle finit par relever la tête de son travail, lui jetant un regard interrogatif.
« C'était pour dire bonjour » se justifia t-il.
« Bonjour » rétorqua Molly. Elle joua un instant avec son stylo.
Puis, pour le grand plaisir du jeune homme, et non sans surprise, elle se leva et vint s'asseoir à côté de lui. Sa cuisse se colla contre celle de Louis -et si ça, bah ça ne voulait pas dire quelque chose, il voulait bien manger son chapeau-.
Dans cette sorte d'alchimie, il n'y avait rien à comprendre.
Doucement, il effleura son visage ; elle se tourna vers lui. Elle le regarda. Il la regarda. Ils s'embrassèrent, tout doucement. Et c'était bien mieux que la dernière fois.
Il se colla contre elle. Elle se colla contre lui.
Et ce fut tout ; il se laissa aller dans l'embrassade de la jeune femme ; il aimait bien l'odeur de sa sueur, c'était bizarre.
« Je t'aime » dit Louis, dans un souffle.
Molly ne répondit pas.
