Une grande sœur à vendre ?
- Ne bouge pas ou ton maquillage va être tout raté…
- Et le Prince Charmant ne tombera pas amoureux de toi.
- Ce serait terrible !
Les deux petites filles s'exclament en même temps, joignent leurs mains et prennent une pose à faire pâlir d'envie la plus grande des tragédiennes, leur finale. Akira fourrage dans ses cheveux, tentant désespérément de défaire les tresses faites avec application par ses sœurs et qui se terminent toutes par un joli élastique de couleur différente.
- Grand frère ! Tu as promis de jouer avec nous tout l'après-midi…
- Oui, tout l'après-midi ! Donc tu dois garder cette jolie coiffure jusqu'au dîner !
Nemu et Memu le regardent toutes les deux, leurs yeux immenses semblant briller de larmes qui ne demandent qu'une seule contrariété causée par lui, pour se répandre sur les joues rondes. Le jeune homme soupire. Soit ! Il a promis. Heureusement que sa maîtresse ne le voit pas à cet instant précis, elle déciderait très certainement de rompre avec lui aussi sec ! Il va donc gentiment prendre son mal en patience et attendre que ses sœurs se lassent de le torturer. Akira jette un coup d'œil à sa montre-bracelet, il ne lui reste plus que deux heures de souffrance. Pourquoi a-t-il fallu que sa mère lui donne des sœurs ? Il s'imagine la vie autrement plus calme qu'il aurait pu avoir si Nemu et Memu avaient eu les cheveux courts, portaient des shorts et s'appelaient Reï et Ryô. Sa rêverie prend brusquement fin lorsqu'un objet étrange et inconnu ressemblant à une grosse chenille velue s'approche de son œil droit.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
Son mouvement de recul fait crier Nemu et Memu.
- Grand frère ! Si tu ne nous laisse pas finir ton maquillage, tu ne seras jamais prêt à temps pour le bal donné en l'honneur du prince.
- ça, ça m'est complètement égal ! Je vous le dis net, il est absolument hors de question que vous me mettiez ce truc dans les yeux !
- D'abord, on ne dit pas truc.
- Oui, ce mot ne veut rien dire. On dit mascara !
- Mascara ou chenille velue je m'en moque, j'en ai assez ! D'ailleurs, pourquoi ne vous amusez-vous pas toutes les deux. Je suis un homme, pas une princesse ! Nemu, tu pourrais maquiller Memu et vice-versa…
- Mais ça n'aurait aucun intérêt.
- Memu a raison, je ne vois pas le point de maquiller mon reflet. C'est bien plus amusant avec toi, tu es notre poupée grandeur nature.
Akira se tient la tête entre les mains pendant que ses sœurs essayent de déterminer de quelle couleur sera la robe qu'elles lui feront porter. Car oui, l'infamie va jusque-là. Sur la demande insistante des deux petites pestes, leur mère a accepté de leur offrir une série de tenues à sa taille à lui. Jouer avec Nemu et Memu signifie se transformer en la copie conforme des princesses de conte de fée genre Walt Disney. Il a juste réussi à ne pas se faire mettre d'extensions. Pour le moment du moins. Qui sait combien de temps encore ses sœurs lui accorderont ce semblant de dignité ?
- Regarde Grand frère, je pense que cette robe sera parfaite.
- Oui, elle mettra ton teint en valeur.
Sa mâchoire se décroche. Ses sœurs lui présentent une chose vraiment immonde. Horrible. Un mélange de tissus rose et pourpre avec des lacets qui pendouillent à l'avant. Cette fois-ci, elles se sont dépassées, il ne pensait pas qu'elle serait capable de pire que la monstruosité jaune qu'elles lui ont faite porte la dernière fois qu'il a accepté – comme s'il avait le choix – de jouer avec elles.
- Hors de question. Je refuse. Il n'est pas question que je porte quelque chose d'aussi laid.
- Comment ça, laid ? Cette robe est magnifique ! Elle est digne de la princesse qui va épouser le prince.
- Je n'ai plus envie de jouer, la fête est ter-mi-née !
- Tu n'as pas le droit Grand frère, tu as promis !
- Nemu a raison, personne ne revient sur une promesse c'est…
- Contraire à l'éthique des princes et princesses !
Akira lève les yeux au ciel et soupire. Ça y est, le point de non-retour !
- Sachez, jeunes demoiselles, qu'il est contraire à cette même éthique d'habiller un homme en femme. Quel prince peut rêver d'épouser un autre homme déguisé en princesse ? Je vais vous le dire moi, aucun ! Il faut que vous acceptiez de voir la vérité en face. Je suis un homme. Et ce n'est pas en me faisant porter ce… cette chose informe que cela va changer.
- Mais… Tu n'as pas le droit de nous abandonner, tu es notre Grand frère !
- Ah ! Vous vous souvenez donc que je suis de sexe masculin ? C'est un bon début.
- Tu es méchant ! Pourquoi nous parles-tu comme si tu parlais à des enfants ?
- Laissez-moi réfléchir à ça… Parce que vous êtes des enfants ? J'ai une idée. Pourquoi est-ce que vous ne demandez pas à Atsuko de me remplacer ? Je suis sûr qu'elle ferait une belle princesse…
- Tu dis n'importe quoi Grand frère ! Atsuko est trop vieille, personne ne croira que c'est une princesse.
- Et moi alors ? Ainsi accoutré, ai-je l'air d'une princesse ?
- Bien sûr que non, tu es trop grand et tes hanches sont trop étroites. Mais c'était mieux que rien.
- Ouin ! Je veux ma princesse grandeur nature !
- Ouin ! Je veux une princesse qui soit une vraie jeune fille !
- Maman ! Achète-nous une grande sœur !
Des larmes de crocodile plein les yeux, Nemu et Memu continuent de pousser des cris d'orfraie tout en quittant la pièce. Akira pousse un profond soupir de soulagement et se laisse aller en arrière à même la moquette moelleuse. Enfin un peu de calme ! Il achève de dénouer la dizaine de tresses qui pendent encore sur ses épaules puis se décide à gagner ses quartiers afin de se débarrasser du maquillage réalisé d'une main experte par ses sœurs. Le jeune homme avise ses cheveux ondulés tout en passant soigneusement une lingette démaquillante sur son visage. Ses amis ont toujours vu là une excentricité capillaire de sa part et il ne les a jamais détrompés. Il ne pouvait tout de même pas leur avouer que ces vagues sophistiquées n'étaient pas du au travail d'un coiffeur professionnel mais plutôt aux expérimentations plus ou moins heureuses de deux gamines ! Deux gamines auxquelles il a énormément de mal à dire non. Même s'il a parfaitement conscience que sa faiblesse apparente encourage Nemu et Memu dans leur entreprise folle. Bah ! Ce n'est pas si grave après tout. Et puis… Il peut comprendre que de petites filles de leur âge souhaitent une présence féminine près d'elle autre que leur mère ou leur gouvernante. Il faudrait leur trouver une occupation, un dérivatif à leur ennui. Ainsi, il sauverait ses cheveux, ses yeux. Sa virilité ! Il a un dernier frisson en songeant au mascara qu'elles ont essayé de lui appliqué sur les cils. Quelle ignominie il est parvenu à éviter ! Une fois rendu à sa nature première – à dire masculine – Akira sourit et adresse un clin d'œil à son reflet. Exit Akira, le grand frère de famille et bonjour à l'irrésistible Lady killer. Ce soir, il a rendez-vous avec Madame, sa distinguée maîtresse du moment, tout aussi mariée et adultère que la précédente. Il s'humidifie les lèvres au souvenir de ses bras parfumés, de son corps souple contre le sien. Oh ! Voilà l'occupation qu'il préfère. Bien évidemment, sa mère ignore tout de ses activités extérieures et à chaque fois qu'elle a tenté de s'enquérir de l'existence d'une potentielle petite maie, il lui a adressé une fin de non-recevoir. Passe encore que sa mère s'accapare sa personne lorsqu'il est à la maison, mais sa vie intime reste scrupuleusement secrète. Ce domaine lui appartient exclusivement. Et s'il a un faible prononcé pour les femmes plus âgées, cela n'a rien à voir avec la personnalité fantasque de sa mère, non. C'est simplement qu'il apprécie à leur juste valeur, leur retenue, leurs manières élégantes si femme et le faux suspens qui constitue la base de leur relation. Akira ne se leurre pas. Ce n'est pas pour rien qu'il a porté son dévolu sur les femmes mariées. Ainsi, il est certain que rien ne durera à jamais, comme dans les contes de fée prisés par ses sœurs. Cynique ? Lui ? Peut-être. Mais cette manière de conduire sa vie est celle qui lui convient.
- Mais pourquoi ?
- Voyons Akira, ne faîtes pas l'enfant. Vous savez que mon mari rentre ce soir de son voyage en Europe. Nous ne pourrons donc pas nous rencontrer durant les semaines à venir.
Jouant sa partition à la perfection, Akira se rapproche de la femme à ses côtés et sème de petits baisers timides et sages sur sa clavicule.
- Bien sûr, je comprends. Mais cela me sera douloureusement long, une éternité. Je rêve déjà de la prochaine fois où je pourrais vous serrer dans mes bras.
Sa voix qui murmure ensuite de délicieuses promesses arrachent un sourire indulgent à sa maîtresse, comme elle sourirait à un enfant capricieux. Mais quand Akira l'emprisonne sous le poids de son corps, qu'elle sent contre elle son sexe tendu, elle frissonne et voit bien l'homme qu'il est. Elle ne peut dès lors que s'incliner devant lui et ses caresses expérimentées, et enfin se perdre dans les douces voluptés qu'il inflige à son corps.
Akira la regarde une fois qu'elle s'est endormie, un petit sourire en coin relevant ses lèvres. Ah ! C'est ce qu'il aime avec ses amantes. Cet instant où elles reviennent sur leur première idée à son égard et s'avouent vaincues devant le mâle qu'il est. Il ne bénéficie peut-être pas du charme ténébreux et viril si évident de Sôjirô ou même Tsukasa mais sous le vernis de jeune homme bien élevé, c'est du feu qui coule dans ses veines, du feu qu'il transmet à ses partenaires à chaque coup de rein, chaque baiser, chaque coup de langue bien placé. Et à chaque fois ses maîtresses se laissent avoir avant de lui crier grâce. C'est une bien douce et agréable revanche qu'elles lui concèdent à chaque fois qu'après leur orgasme, elles le regardent sous leurs longs cils baissés, choquées. Ebranlées. Conquises.
Il se lève tranquillement du lit et entreprend de se doucher avant que sa compagne ne se réveille. Sous le jet d'eau, il se détend et laisse ses pensées vagabonder. Il va se retrouver célibataire pendant quelques temps, comment va-t-il pouvoir occuper son temps en dehors de ses activités avec ses amis du F4 ? Il sait pertinemment qu'il lui suffit de naviguer dans son répertoire pour trouver une remplaçante à Madame Ninohara Setsuko. Mais il n'en ressent pas tout de suite l'envie. S'il reste un séducteur patenté, il ne ressent pas le besoin compulsif de papillonner de fleur en fleur, non. Il s'attarde volontiers sur une seule et même fleur jusqu'à en aspirer les dernières gouttes de nectar sucré. Une fois cela fait et que la fleur se retrouve sans plus aucun attrait, il s'en détourne pour une autre plus accueillante. Et aujourd'hui, Madame ne lui a pas encore révélé tous ses secrets, loin de là. Surtout, elle ne lui a pas encore totalement succombé et n'est pas prête à quitter son époux pour lui. Et lui, Mimasaka Akira n'aime rien tant que le travail bien fait. Une fois que sa maîtresse l'aura littéralement dans la peau et lui tendra une demande de divorce remplie en bonne et due forme alors elle aura perdu tout son charme. Sa conduite est honteuse ? Immorale ? Scandaleuse ? Oui, tout ça et plus encore mais il ne peut s'en empêcher. Il aime être celui que l'on choisit malgré tout. Au fond, il reste un incurable romantique et rêverait de vivre une histoire comme celle de Roméo et Juliette, en moins risquée bien sûr. Et c'est justement ce que lui apportent ses liaisons adultères, le soufflé épique, l'excitation, la jouissance. Qui a dit un jour que Mimasaka Akira était le membre le plus transparent et le plus lisse du F4 ?
- Akira, je t'en conjure. Fais quelque chose !
- Maman ! C'est plutôt à moi de te dire ça. Nemu et Memu sont intenables ce soir et je n'en suis pas responsable.
- Mais si voyons ! Tu refuses de jouer avec tes sœurs. Pourtant demain est férié et tu leur as promis de passer du temps avec elle.
- Passe du temps avec elle, oui. Devenir leur cobaye pour des tests en cosmétique et coiffure, non.
- Mais quel mal y a t-il à cela ? Je trouve que tes sœurs ont beaucoup de talent et d'idées remarquables. Elles ont un chemin tout droit tracé au devant d'elles, un avenir brillant dans la haute couture féminine les attend !
- Haute couture féminine, dis-tu ?
- Oui, bien évidemment.
- Et cela ne te dérange pas plus que cela qu'elles aiguisent leurs armes sur leur frère ?
- Eh bien ! C'est peut-être inhabituel mais cela leur fera une anecdote tout à fait craquante à raconter à leurs débuts tu ne trouves pas ?
- Non, je ne trouve pas amusant du tout qu'elles s'amusent à mes dépends. Une bonne fois pour toute, j'aimerai que cela reste gravé dans vos trois jolies têtes que je suis un homme. Pas un travesti d'opérette !
Le regard d'Akira s'assombrit, ses sourcils se froncent accompagnant ainsi le durcissement de la ligne de sa mâchoire. Sa mère se fige, ses grands yeux écarquillés et les jumelles restent accrochées à ses bras comme deux koalas suspendus à leur eucalyptus préféré. Comme si la scène avait été préalablement répétée, les trois femmes de la maison se mettent à glousser. Non, à roucouler plutôt.
- Akira ! Que tu es beau mon fils, lorsque tu te mets en colère !
- Grand frère, on t'aime !
Et ses sœurs et mère enamourées, de le serrer plus fort encore dans leur étreinte de fer.
- D'accord Grand frère, Memu et moi nous te laissons te reposer. Tu as l'air fatigué.
- Bonne idée mes colombes ! Votre frère a eu une dure journée, il jouera avec vous plus tard.
- Maman ! Nemu et moi travaillons sur de nouvelles robes, tu veux bien nous aider ? Personne n'a la taille aussi fine que toi.
- Voyons mes chéries, je vous l'ai déjà. Votre père et moi avons un rendez-vous très important ce soir, je ne peux pas rester avec vous.
- Oh ! Je suis déçue…
- Ooh ! Moi aussi je suis très déçue !
Encore une fois, sur une remarquable pirouette, sa mère parvient à se dépêtrer du piège des jumelles et même s'il n'est plus vraiment fâché contre elle, il se sent l'envie de la taquiner histoire de ne pas la laisser s'en tirer à si bon compte.
- Pourquoi n'achèterais-tu pas une « sœur » à Nemu et Memu ? Ainsi le problème serait réglé et tout le monde serait content.
- Une sœur ?
- Oui Maman ! Une grande sœur à taille réelle qui essaiera tous nos modèles !
Sa mère les contemple tous les trois, à peine choquée par sa proposition. Il faut croire que l'argent achète même des liens de parenté.
- C'est une idée intéressante que celle-ci. Je suis d'accord. Akira, ton père et moi serons absents la semaine prochaine, je te laisse le soin de t'occuper de tout cela.
Le sourire de sa mère s'épanouit à mesure que le sien s'efface. Là, il semble bien qu'il a perdu une occasion de se taire…
- Une grande sœur ? Mais où veux-tu trouver cela ?
- Pas au centre commercial d'à côté en tous les cas.
- Et pour quelle raison au juste ?
- Pour que mes bourriques de sœurs me fichent une paix royale ! J'en ai assez de devoir supporter leurs caprices.
- Mais ce n'est pas à cela que sert leur gouvernante ?
- Eh bien ! Atsuko n'est plus toute jeune et certaines des plaisanteries des jumelles…
- Ouais ! Pour changer, ta mère te laisse t'occuper du sale boulot. Cela dit, l'absence de tes parents veut dire des vacances pour toi. Si tu dégotes une sœur aux jumelles, tu auras toute la semaine libre à passer avec ta vieille…
- Elle n'est pas vieille, Sôjirô. Elle est juste arrivée à maturité parfaite. Ensuite, elle sera avec son mari.
- Et depuis quand cela t'arrête-t-il ?
- Elle sera avec son mari à Osaka, en famille.
- D'accord. Trouve-toi une autre vieille alors ? Ecoute, tu as là l'occasion parfaite de te débarrasser de tes sœurs, fais-le. On profitera de ce temps pour se faire un petit voyage d'études…
- Bien arrosé et dénudé !
- Pourquoi pas ?
De plus en plus détendu, Akira se surprend à sourire. Oui… Si Madame le trompe avec son mari, pourquoi devrait-il rester seul à attendre dans son coin ? Cela ne lui ressemble pas du tout. Il va vite fait bien fait trouver une jeune et jolie baby-sitter pour ses sœurs et s'assurer ainsi les vacances les plus tranquilles de son existence.
- Vous avez raison, en plus cela fait longtemps que nous n'avons pas bougé, il est temps que le F4 frappe un grand coup les amis ! Maintenant que nous sommes d'accord, je n'ai plus qu'à dégotter la princesse idéale pour mes sœurs.
- Il faut une fille un minimum solide. Eh ! Tsukasa. Tu penses que ça intéresserait Tsukushi ?
- Pf ! Cette pouilleuse accepterait n'importe quel travail mais là…
- On est d'accord, elle ne tiendrait pas cinq minutes avant de t'envoyer toi et toute ta famille au diable.
Raté ! Akira pousse un soupir de dépit avant de se renfoncer dans son fauteuil. Tsukushi était une candidate parfaite pourtant. Après tout elle a fait montre de sa vaillance et de sa force de volonté lors du Teen of Japan. A croire que les pouilleux ont quelque chose de plus que les…
- Mais oui ! Voilà la solution.
- Akira ! Qu'est-ce qui te prend de crier comme ça ?
- Oups ! Désolé. C'est juste que je sais quoi faire maintenant.
Faisant abstraction des regards que lui lancent ses amis – y compris Rui – Akira se met à rire de bon cœur. Oh ! Oui. C'est une idée brillante qu'il vient d'avoir. Positivement brillante.
