La jolie fille au visage rond ou la peluche de Sôjirô ?
Elles veulent une poupée grandeur nature ? Hum ! Rien de plus facile. Ses sœurs la lui ont demandé, il va la leur offrir sur un plateau d'argent. Il ne lui
reste plus qu'à convaincre la poupée en question. Cela ne devrait pas lui être difficile outre-mesure. La jeune fille est si délicieusement douce et paraît si
serviable que la convaincre devrait se révéler une promenade de santé. Pourrait-elle lui refuser et ainsi briser le cœur de deux affreux petits monstres…
Enfin il veut dire de deux adorables petites filles ? Cela dit, il en convient, passée la semaine, elle pourrait lui reprocher le fait que même tout l'or du monde
ne suffirait pas à la dédommager du cauchemar éveillé dans lequel il l'aura jetée sans le moindre scrupule. Oui… Comment faire pour l'amener à croire que
ce service qu'elle lui rendrait lui apporterait quelque chose d'inestimable ? De réellement utile ? Il n'est pas un monstre sans cœur après tout, il tient donc
à la récompenser de la manière la plus juste possible. Et Tsukushi pourrait lui venir en aide. Akira en est là de ses pérégrinations mentales lorsqu'il
aperçoit du coin de l'œil, la voiture de Sôjirô garée devant la pâtisserie où travaille leur vierge bûcheuse. Tiens ? Que vient faire son ami en un lieu si
éloigné de son cercle habituel ? Curieux, le jeune homme pénètre dans l'établissement d'apparence modeste. Akira lève un sourcil. Sôjirô est appuyé au
comptoir et paraît flirter avec la jeune femme qui se trouve derrière. De là où il se trouve, il ne voit pas de qui il s'agit, mais il ne doit certainement pas
s'agir de Tsukushi. La porte carillonne et Sôjirô se retourne.
- Eh ! Akira. Je croyais que tu passerais la journée avec ton père ?
Akira sourit largement.
- Eh non ! J'y ai échappé. Un appel urgent du bureau d'Osaka a repoussé la réunion.
- Et que viens-tu faire ici ? Tu n'es pourtant pas du genre à manger de sucreries ?
- Tu me connais, ce n'est pas pour moi. Tsukushi est-elle là ?
- Non, Tsukushi ne travaille pas aujourd'hui. N'est-ce pas, Yûki ?
Sôjirô se décale du comptoir légèrement et Akira peut constater qu'effectivement la jeune fille à qui son ami était occupé à conter fleurette n'est autre que
la meilleure amie de Tsukushi.
- Bonjour Mimasaka. Tsukushi ne travaille pas aujourd'hui, mais je peux vous venir en aide ?
- Bonjour Yûki, j'ignorais que tu travaillais ici, cela fait longtemps ?
- Plus d'un an. Tsukushi et moi avons débuté ici en même temps.
Akira penche la tête sur le côté légèrement. Ce n'est pourtant pas la première fois qu'il vient à la pâtisserie. Comment se fait-il qu'il ne se soit jamais
aperçu de sa présence ? Elle doit être particulièrement effacée. A sa décharge, face à une personnalité telle que celle de Tsukushi, ce n'est pas si
surprenant. Il est venu ici, pensant demander à l'objet de la passion dévorante de Tsukasa, le numéro de téléphone de la jeune fille, il aurait prétexté
quelconque objet qu'elle aurait perdu la nuit où il l'a raccompagnée chez elle. Cela ne sera finalement pas nécessaire.
- Bon ! Yûki, merci pour cet assortiment, je suis sûr qu'il plaira énormément à mon amie.
- Tant mieux, je suis contente de vous avoir été utile.
- Cesse de me vouvoyer Yûki, je te l'ai déjà dit. Nous sommes un peu plus proches maintenant.
- Ah ! Oui…
- Ce n'est pas tout ça, mais il faut que j'y aille maintenant. L'on risque de m'attendre…
- Au fait, Sôjirô, Tsukasa m'a informé que tu ne nous rejoins pas au Silk ce soir ?
- Eh ? Je ne t'ai pas parlé de Marié ? Ah ! Akira. C'est une perle. Une sublime office lady désireuse de passer du temps avec moi. Comment pourrais-je le lui refuser ?
Sur un sourire faussement contrit, Sôjirô se décolle du comptoir, adresse un clin d'œil à Yûki, tapote l'épaule d'Akira et s'en va en sifflotant gaiement.
Une fois la porte fermée, Akira redirige son attention vers Yûki. Le regard de la jeune fille a quelque chose de fragile et douloureux, fixé sur la porte que
Sôjirô vient de franchir. Hum…
- Yûki… Je m'en suis déjà aperçu la dernière fois mais par hasard, serais-tu amoureuse de Sôjirô ?
Le visage de la jeune fille se tourne vers elle et ses yeux sont agrandis par la surprise. Progressivement son visage se couvre d'une jolie teinte rosée.
- Amoureuse de… Non, pas du tout ! Non… Nishikado est séduisant bien sûr et a une personnalité engageante. Mais non, jamais je n'oserais tomber
amoureuse de lui. Je ne voudrais surtout pas l'importuner de cette manière. De plus, je ne suis absolument pas son genre. Si Nishikado m'adresse la
parole, c'est uniquement parce que je suis l'amie de Tsukushi. Par politesse. Si ce n'est pour Tsukushi, jamais nous n'aurions étés en relation l'un et
l'autre.
Yûki est très calme, pas un mot plus haut que l'autre. Mais ce sont ses yeux qui lui disent la vérité.
- Par politesse uniquement ? Effectivement Yûki, tu me sembles avoir une bien peu flatteuse image de toi-même.
Une ombre plane sur le visage de la jeune fille qui se reprend rapidement.
- Non, au contraire. Je suis réaliste. Je n'ai peut-être pas la force de caractère de Tsukushi, mais je suis loin d'être stupide. Le F4 et moi n'avons en
commun que Tsukushi. Je suis rêveuse, oui. Mais je ne suis plus une enfant et j'ai passé l'âge de croire aux contes de fée.
Yûki sourit doucement, un sourire vaincu. Amer. Mais cela ne dure qu'un bref instant et un nouveau sourire, commercial celui-là, fait s'étirer ses lèvres.
- Bien, je présume que vous êtes venu ici afin d'acheter des pâtisseries. Est-ce pour votre propre consommation ou s'agit-il d'un présent destiné à votre
amie ? Ainsi, je pourrais guider votre choix et vous aider au mieux.
La voix est douce mais ferme. Akira reste bouche bée. Il doit reconnaître à la jeune fille son professionnalisme. Pas la force de caractère de Tsukushi lui
a-t-elle dit ? Non, il n'est pas d'accord.
- A vrai dire, je souhaite acheter quelques pâtisseries pour ma mère. Elle reçoit des invitées ce soir.
Yûki hausse les sourcils et le regarde étrangement. Quoi donc ? Aurait-il dit une bêtise ?
- Votre mère ? Réellement ? Il est rare qu'un fils de votre âge fasse ce genre de courses pour sa mère. Ne s'agit-il pas plutôt de votre amie ? Tsukushi m'a
confié votre préférence pour les femmes plus âgées. Dans ce cas, je vous conseillerai plutôt tous nos produits à base de thé vert. L'amertume du thé se
marie parfaitement au chocolat et rencontre un grand succès parmi notre clientèle féminine de plus de trente ans…
La mâchoire d'Akira se décroche pour la deuxième fois en deux jours. Quelle effronterie ! Et quelle innocence à la fois dans ses grands yeux ! Et puis il
pense à ce qu'elle vient de lui dire. Quel genre de confidences encore, Tsukushi a-t-elle pu faire à son amie ?
- Non ! Il s'agit réellement d'un service que je rends à ma mère.
- Ah ! Veuillez m'excuser dans ce cas-là, ma remarque était déplacée et parfaitement inappropriée.
La courbette de la jeune fille le sidère. Pourquoi tout ce cérémonial entre eux ? Après tout, ne sont-ils pas… d'absolus étrangers l'un pour l'autre ? Oui, dans
le fond, Yûki a tout à fait raison. Il dirait même que sa lucidité a quelque chose d'effrayant.
- Ce n'est rien, Yûki. Je dirais plutôt que cette méprise est de la faute de Tsukushi. J'ignore exactement ce qu'elle a pu te dire mais…
- Oh ! Seulement que vous et Nishikado êtes de patentés Dom Juan et que je devrais me tenir à distance de vous deux. Cela dit, je ne pense pas que ses
mises en garde soient nécessaires. Car de toute évidence je ne suis ni votre genre, ni celui de Nishikado. Je pense donc que Tsukushi s'inquiète à tort
pour moi. Comme d'habitude, elle me voit comme une victime perpétuelle. Pas que je ne puisse pas comprendre son point de vue, mais enfin. Je suis une
adulte à présent, n'est-ce pas ?
Yûki lui sourit, un vrai sourire cette fois-ci. A la fois contrit et amusé.
- Oui, il est bien vrai. Mais peut-être devrais-tu prendre au sérieux les recommandations de Tsukushi. Peut-être est-ce parce que tu lui plait que Sôjirô
viens acheter ses sucreries ici ?
La jeune fille le considère en silence avant de sourire à nouveau. Un joli sourire doit-il dire.
- En revanche, ce que Tsukushi ne m'avait pas dit, c'est que vous êtes vraiment très gentil. Ce doit être cette sensibilité qui attire les femmes.
- En plus de mon incroyable élégance et sex-appeal !
Yûki éclate de rire tout en remplissant une boîte de différentes pâtisseries.
- Pourquoi rire ainsi ? Ne trouves-tu pas que je suis séduisant ?
Yûki rougit et garde la tête baissée, elle poursuit sa tâche.
- Si, bien évidemment. Mais c'est bien pour cela que vous appartenez au F4 n'est-ce pas ? Nous vivons dans des mondes différents vous et moi. Des
mondes qui peuvent se frôler mais jamais se confronter. Enfin ! Je laisse cela à Tsukushi. Sa force peut venir à bout de tous les obstacles, elle est
invincible !
Yûki opine du chef à sa propre affirmation et il la regarde emballer soigneusement les pâtisseries véritablement destinées à… personne. Mais dont ses
sœurs ne devraient faire qu'une pauvre bouchée. Il règle la note et se retourne une derrière fois avant de quitter les lieux.
- Oui, tu es une jeune adulte très sage, Yûki. Cela dit, je ne suis pas entièrement d'accord avec toi.
- Comment cela ?
- Voyons ! Je pense que l'on n'est jamais trop âgé pour croire aux contes de fée.
- Dis-moi, Sôjirô. Comment ton rendez-vous avec Marié s'est-il passé ?
- Ah ! Mon frère. Une divine surprise. Elle est pleine de courbes et délices cachés. Oui, j'ai passé une excellente soirée avec elle.
- Hum… Je vois. Et les gâteaux ?
- Les gâteaux ? De quoi me parles-tu, Akira ?
- Ceux que tu as achetés hier après-midi. Tu sais, la pâtisserie où travaille Yûki ?
- Oh ! Parfaites, comme d'habitude. Les sucreries que j'y achète sont toujours appréciées par mes conquêtes.
- Vraiment ? Il y a pourtant un tas d'endroits où tu pourrais en acheter.
- Ou veux-tu en venir au juste, Akira ?
- N'est-ce pas plutôt la vendeuse qui t'intéresse, plutôt que ses produits ? Elle est assez mignonne quand on la regarde de près. Oui, je dirais qu'elle est
une jolie fille au visage rond.
- Tu parles de Yûki ? Un peu de sérieux Akira. Rien qu'à la regarder, on sent la vierge en elle. Me vois-tu faire la cour à une fille pareille ? Sérieusement…
- Vierge ? Réellement tu penses ?
- Aussi vierge que Tsukushi j'en mettrais ma main au feu.
- Une vierge… Je ne suis jamais sorti avec une vierge. Enfin, je n'ai jamais couché avec.
- Evidemment, tu n'es attiré que par les vieilles !
- Non, pas les vieilles femmes. Simplement les femmes raffinées et élégantes ce que ne sont pas les gamines que tu fréquentes en temps normal. Mais je
me demande tout de même quel effet cela peut faire ?
- Mais quoi donc ?
- Coucher avec une vierge, pardi !
- Pf ! Des ennuis en perspective ! Une vierge ne connaît rien à l'amour ni au sexe, elle s'attend systématiquement à ce que son premier amant devienne
son époux. Quelle galère ! Gérer le service après-vente, très peu pour moi !
- Euh ! Je ne pensais pas à ça. Ou plutôt, je me demandais les sensations que peuvent apporter un corps chaud, inexpérimenté mais tremblant
d'appréhension et d'impatience. Un corps qui n'a été touché ni même effleuré par aucun homme avant soi. Je trouve que ça a un côté très primaire, très
excitant !
- Eh bien ! Tu n'as plus qu'à te trouver une vieille fille ? D'une pierre deux coups ?
- Ah ! Ah ! Pas mal Sôjirô mais je pense que je passerai mon tour. Tu me connais, je n'aime pas les complications.
Akira note du coin de l'œil, le soulagement manifeste dans le regard de son ami. Ainsi, Yûki ne l'intéresserait pas uniquement du fait de son innocence ?
Voyons voir jusqu'où il peut pousser son ami ?
- Mais si elle avait de l'expérience ? Qu'en dirais-tu ? Elle n'est pas mal. Elle a un petit côté effronté qui n'est pas déplaisant, bien au contraire.
- Effrontée ? Yûki ? Nous ne devons pas parler de la même personne.
- Tu es parti Sôjirô, tu ne sais donc pas ce que nous avons pu nous dire.
- Akira a raison.
- Ah ?
L'intervention inattendue de Rui allongé sur le divan, plongé dans la lecture de Dieu sait quel ouvrage, sidère les deux amis.
- Akira a raison. Je pense que cela n'est pas conscient chez elle, mais elle a une manière de regarder droit dans les yeux puis de se dérober qui peut
passer pour provocante. Yûki est encore un bourgeon en passe d'éclore.
Akira fixe un instant son ami avant de reprendre.
- C'est exactement ça. Je dirais qu'elle a un côté stimulant.
- Arrêtez avec vos bêtises ! Yûki n'est rien de tout cela. Elle est une jeune fille timide et naïve qui croit encore au Prince Charmant ! Vous voyez le genre ?
- Vraiment ? Alors j'ai mes chances avec elle ?
Akira sourit en coin devant le regard noir de Sôjirô.
- Si tu tiens à te faire démolir le portrait par Tsukushi, vas-y. Mais ne viens pas te plaindre !
- Qu'est-ce que tu racontes ? C'est toi qui flirtais avec elle lorsque je suis entré dans la boutique.
Sôjirô est bouché bée.
- Quoi ? Moi flirter avec Yûki ? Certainement pas. Je la considère plus comme… Comme un ours en peluche. Oui, c'est ça. Un ours en peluche.
- Hum ! Si tous les ours en peluche lui ressemblent, la prochaine fois que me sœurs me menacent de me confier tous les leurs, j'accepte sans la moindre
hésitation.
- Tu as l'esprit bien trop vicieux Akira. Mets-toi dans la tête que Yûki n'est pas une femme.
- Okay ! Okay ! J'arête de t'ennuyer. Mais tout de même, quel âge a-t-elle ? Dix-sept ans ? Combien de temps encore, avant qu'elle n'éclose ?
- A mon avis, d'ici très peu de temps.
- Ah ?
La nouvelle intervention de Rui prend ses amis de court. Sôjirô surtout. Et son visage incrédule donne de nouvelles idées à Akira.
- Quand bien même, Yûki reste Yûki. La meilleure amie de Tsukushi et ça s'arrête là. Elle et nous n'avons rien à voir, nous ne vivons pas dans le même
monde.
Des mondes qui peuvent se frôler mais jamais se confronter. Akira en est persuadé, Yûki n'est pas la jeune fille complètement innocente ou naïve que Sôjirô
souhaite absolument faire d'elle. Et cette histoire d'ours en peluche ? Absurde. La dernière fois que Sôjirô lui a servi cette soupe imbuvable, c'était… Avec
Sara. Mais ils ont grandi depuis ce temps-là et Yûki n'est pas Sara. Non. A commencer par cette différence que Yûki n'idolâtre pas son ami comme le
pouvait Sara. Non. Enfin, il ne lui semble pas ! Yûki lui paraît bien moins rêveuse que Sara pouvait l'être. Après tout, elle et Sôjirô ne sont pas des amis
d'enfance. Ils n'ont pas en commun ce passif qui a été fatal à Sara. De plus, il a absolument besoin de Yûki. Et il sait quoi faire à présent pour la
rémunération de la jeune fille. Un bourgeon qui doit encore éclore ? Un Prince Charmant ? Il ne manque plus que Marraine la Bonne Fée pour écrire son
conte parfait ! Oui… Yûki a du potentiel, il en est convaincu. Et si même Rui s'en est aperçu et s'est donné la peine d'exprimer son point de vue, c'est bien
parce que Sôjirô s'illusionne. Ce serait vraiment drôle de voir la réaction de Sôjirô devant une Yûki métamorphosée !
- Bon, si nous parlions de choses sérieuses à partir de maintenant ? Akira, as-tu trouvé ta baby-sitter de rêve ? Allez-, règle vite cette affaire afin que l'on
puisse enfin s'occuper de notre voyage d'études ?
- Ne t'en fais pas, Sôjirô. J'y travaille déjà, il ne me reste plus que quelques détails d'intendance à fixer.
Ses sœurs seront ravies, Yûki sera ravie, Sôjirô sera… hum ! Il se le demande bien, et quant à lui, oh ! Que d'amusements en perspective ! Akira rit en
silence tandis que Sôjirô drague la remplaçante de Marié au téléphone, et que Rui le fixe sans qu'il ne s'en aperçoive de son regard si particulier…
