Mircidis, yakuzas et fanfreluches !

- N'oubliez donc pas de réviser les chapitres cinq à huit pour l'examen de la rentrée et…

Yûki n'écoute déjà plus les instructions de son professeur de mathématiques et se contente de les inscrire sur son agenda. Heureusement qu'elle a bien

intégré les dernières leçons, elle pourra donc passer la semaine de vacances à faire autre chose que revoir ses cours. Comme si elle avait autre chose à

faire ! La jeune fille se mordille la lèvre inférieure. Hum… Elle n'est pas supposée travailler à la pâtisserie durant cette semaine de congés, peut-être

pourrait-elle demander à la Patronne de faire des extras ? Elle n'a rien de prévu, pas de sorties avec son petit ami, elle n'en a pas. Quelle pitié ! Alors que

ses camarades commencent à quitter la salle de classe, la tête de la jeune fille vient cogner son bureau.

- Eh ! Yûki ! Tu es à ce point désespérée de devoir quitter ton lycée pendant une longue semaine ?

Yûki relève un instant la tête pour faire face au sourire de son amie Mariko.

- Oui, on peut dire ça. Au moins, lorsque je suis en cours, je suis tout le temps occupée. Du coup je n'ai pas le temps de pleurer sur ma vie sentimentale pathétique.

- Oh ! Oui, je comprends. Cela va être difficile d'avoir du temps pour toi uniquement, de te reposer ou encore de t'amuser avec la fidèle et dévouée amie que je suis ?

- Hum ! Et Kondo alors ?

- Kondo ? Pourquoi me parles-tu de lui ? Vraiment, je ne comprends pas…

- Ma-ri-ko. Pour la simple et bonne raison que tu es complètement amoureuse de lui et que ça se voit comme le Mont Fuji par temps clair !

- Par temps clair ? Non, tu exagères j'en suis sûre…

Yûki a un petit reniflement amusé.

- Nous en avons discuté toutes les deux. Sérieusement, Mariko. Profite de cette semaine pour l'inviter à sortir. Dépêche-toi avant qu'une autre fille plus courageuse ait cette idée.

- Comment ? Qui ça ? Quelle mijaurée oserait faire ça ?

- Une fille séduite par la gentillesse et le charme de Kondo ?

Mariko s'assied à côté de Yûki et se met à se ronger les ongles de la main droite.

- Tu crois ? Tu crois vraiment que j'ai une rivale ?

- Rivale ? Ce n'est pas vraiment le cas. Après tout tu ne t'es toujours pas déclarée à lui.

- Mais c'est affreux ce que tu me dis ! Le pire c'est que tu as complètement raison. Qu'est-ce que je vais faire ?

- C'est à moi que tu poses cette question ? Honnêtement Mariko, tu sais bien que je ne suis pas un exemple à suivre. Mais ! Si tu veux juste un avis, je te proposerais de l'appeler et lui demander son aide pour les révisions en mathématiques. En guise de remerciement, tu l'inviterais par exemple au parc d'attractions ou à boire un verre ?

Mariko rougit et Yûki sourit devant le conflit intérieur qui clairement la divise. Justement, encore en train de discuter avec un de leurs amis, Kondo est à portée de voix. Brusquement, Yûki se lève et se dirige vers lui.

- Euh ! Excuse-moi Kondo, je peux te demander un service ?

- Yûki ? Oui, bien sûr. Que puis-je faire pour toi ?

- A vrai dire ce ne serait pas pour moi mais Mariko. Elle n'a pas très bien saisi le dernier sujet de math, et moi je travaille la semaine prochaine, je ne serais donc pas disponible. Tu es bon dans cette matière alors peut-être est-ce que tu pourrais l'aider à réviser ? Enfin, si tu es libre bien sûr. Mariko ne voudrait surtout pas te déranger…

- Me déranger ? Pas du tout.

Kondo se tourne alors vers Mariko toute raide et rougissante sur sa chaise.

- Mariko, je compte me rendre à la bibliothèque lundi, on peut s'y donner rendez-vous si tu le veux ? Tiens, on devrait échanger nos numéros de téléphone, ce serait plus simple.

Mariko hoche la tête et pendant qu'elle et Kondo dégainent leur mobile, Yûki enfourne ses affaires dans sa besace et quitte la salle de classe, le visage

fendu d'un large sourire et lance à la cantonade un « bonnes vacances ! » auquel Kondo répond gaiement tandis que Mariko la fixe le regard

complètement halluciné.

Yûki rit toute seule en songeant que sous peu, son téléphone sonnera avec de l'autre côté, une Mariko presque hystérique. Elle imagine déjà les

questions que son amie lui posera : « comment vais-je me coiffer ? Et me maquiller ? » Et pour terminer le célèbre : « je n'ai rien à me mettre ! » Ah ! Enfin.

Elle est étonnée du culot dont elle a fait montre mais en est positivement ravie. Depuis le temps que Mariko regarde Kondo avec les yeux pleins de cœurs

! Yûki se fait l'effet de la bonne fée venant de changer la vie de Cendrillon. Ce serait bien si la même chose lui arrivait. Ou si elle arrivait à prendre les

choses en main avec Nishikado par exemple… Quand bien même. Nishikado ne la regarde pas comme Kondo regarde son amie. Mariko ne veut pas la

croire, mais cela aussi se voit très facilement qu'elle l'intéresse. Ne serait-ce que la rapidité avec laquelle il a échangé son numéro de téléphone avec elle.

Nishikado ne peut pas la regarder, il ne la voit même pas. Alors espérer un rendez-vous avec lui c'est carrément hors-propos ! Et si par gentillesse ou pure

pitié, il acceptait de sortir avec elle, que lui dirait-elle ? Ils n'ont absolument rien en commun. Quoi que puisse en dire Mimasaka. Qui lui aussi s'est montré

gentil à son égard probablement parce qu'il est bien élevé. Yûki soupire puis se reprend. Bon ! Il est vrai qu'elle n'a pas de petit ami, mais ! Sa vie ne

s'arrête pas à cela n'est-ce pas ? Mariko n'a pas tort. Pourquoi ne mettrait-elle pas à profit la semaine pour éventuellement refaire sa garde-robe et se

faire couper les cheveux ? Elle y pense depuis un certain temps déjà. Depuis que Nakatsuka s'est joué d'elle en fait. Oui… Une nouvelle coupe lui fera le

plus grand bien. Il est certain qu'elle n'a pas les cheveux longs et que cela la chagrine de devoir les couper plus courts encore – d'après les revues de

mode, les hommes préfèrent les femmes aux cheveux longs – mais… Ce sera comme un printemps dans sa vie. Une renaissance. Peut-être après cela

sera-t-elle plus à même de réfléchir à sa condition sentimentale ? Et peut-être sera-t-elle enfin capable de cerner les hommes et leurs motivations ?


Le soleil, doux, réchauffe son visage et ses mains, le cœur léger Yûki se dirige en chantonnant en direction du salon de coiffure où elle a pris rendez-vous.

Le week-end s'est si vite terminé ! Entre le grand rangement de ses affaires, et le temps passé avec sa sœur à découper les silhouettes et les vêtements

de papier glacé qui lui iraient le mieux, elle n'a pas vu la journée de dimanche passer. Aujourd'hui est le début d'une nouvelle semaine, d'un nouveau

cycle. D'une toute nouvelle Yûki ! Cette pensée la revigore et fait se gonfler son cœur. Elle va montrer à Tsukushi, qu'elle n'est complètement écervelée.

Oui, la jeune fille ne se fait pas d'illusion à ce sujet. Elle sait bien que si son amie se montre si protectrice avec elle c'est pour la simple raison qu'elle la

voit, malgré son âge, comme la petite fille de dix ans qui pleure en silence parce que les garçons sont méchants avec elle. Oui, elle pleurait. Elle n'était pas

comme Tsukushi, capable d'assommer leurs petits camarades à coups de pieds et de poings vengeurs. Elle, elle patientait. Elle résistait et encaissait en

pliant, sans broncher. Jusqu'au moment de doucement rompre. Sans un bruit. Elle n'a pas changé depuis l'enfance. Jamais elle ne se plaint et répond aux

attaques. Même lorsqu'elle est malmenée et blessée. A chaque fois, quelqu'un est venu à son secours. Tsukushi jusqu'à ce jour, et Nishikado plus

récemment. Yûki se remémore parfaitement cet instant où le cœur battant à tout rompre, aux côtés du jeune homme, elle a fait face à l'adversité. Pour la

toute première fois. Elle s'est surprise à faire front et à ne pas renoncer à ce qui était important pour elle. Sa dignité. Et tout cela parce que Nishikado se

tenait près d'elle. Son héros, son prince en armure. Elle chérit ce souvenir plus que tout. Et quelque part, elle remercie Nakatsuka du mal qu'il lui a fait car

c'est grâce à lui qu'elle a pu voir Nishikado sous cette lumière éblouissante. Une lumière si forte et éclatante. Une lumière qui ne lui est pas destinée

malheureusement.

Toute à ses pensées, Yûki n'a pas remarqué l'homme en costume noir devant elle et lui rentre dedans, tête la première. Elle redresse la tête pour lui

présenter ses excuses mais une fois son regard parvenu à hauteur du visage de l'homme, elle se fige. Il est grand. Très grand et costaud. Il porte des

lunettes aux verres sombres et ses cheveux sont soigneusement gominés et plaqués en arrière.

- Euh ! Veuillez m'excuser, monsieur.

Lentement, la jeune fille contourne l'homme afin de le dépasser, mais un second individu aussi grand, effrayant et gominé que le précédent l'en empêche.

Yûki fronce les sourcils et recule d'un pas. Mais quel est leur problème ?

- Mademoiselle Matsuoka.

La voix est froide avec des intonations métalliques. Yûki a la sensation d'une pierre très lourde tombant dans son estomac. Comment se fait-il qu'il

connaisse son nom ? Elle en est certaine, c'est la première fois qu'elle le rencontre. Grand Dieu ! Il ne s'agit tout de même pas de yakuzas ? Elle n'a pas

de telles fréquentations ! Prise de frayeur, la jeune fille tremble sur ses jambes, elle se demande si elle a une chance de leur échapper en courant ? Elle

ne veut pas mourir déjà, elle est trop jeune ! Elle n'a même pas échangé encore de baiser avec un petit ami digne de ce nom ! Yûki regarde autour d'elle,

à la recherche… de qui donc ? Nishikado ? Il ne faut pas rêver. Il ne sera pas toujours là pour la sauver. Et puis même lui, que pourrait-il faire face à ces

deux armoires à glace ? Il faudrait vraiment qu'elle mûrisse.

- Mademoiselle Matsuoka, veuillez-nous suivre par ici, je vous en prie.

- Mais… Qui êtes-vous ? Comment me connaissez-vous ? Et que me voulez-vous ?

- Notre maître apportera les réponses à vos questions en temps choisi.

Et de là, les deux hommes se placent autour d'elle, de manière à la tenir en cisaille, l'empêchant de s'enfuir et la coincent ainsi jusqu'à ce qu'elle se

retrouve acculée à côté d'une voiture de luxe, brillante. Une Mircidis ! Profitant de sa surprise, l'un des hommes ouvre la portière et la pousse sur les

sièges arrières. En moins de temps qu'il n'en faut à Dômiôji pour assener un carton rouge, la voiture a démarré et Yûki est pétrifiée. C'est un rêve. Ce doit

être un rêve. Autrement, elle n'aurait pas été accostée par des géants et ne se retrouverait pas assise dans une voiture de luxe. Malgré l'incongruité de

sa situation, la jeune fille ne peut s'empêcher d'apprécier l'odeur de cuir, le confort du dossier. N'importe quoi ! Elle est vraiment trop indulgente. Que

dirait Tsukushi si jamais elle pouvait la voir en cet instant ? La jeune fille évoque l'image d'une Tsukushi hargneuse tapant du pied et échappant de la

fumée par ses oreilles. Son amie serait sûrement à l'heure qu'il est en train d'agresser les deux inconnus. Tout à fait son contraire. Yûki reste sagement à

sa place. De toute façon, que pourrait-elle faire ? Elle est peut être trop patiente, mais elle est certainement réaliste Les portières sont verrouillées (elle

l'a vérifié le plus discrètement possible) et elle n'a clairement aucune chance dans un combat en corps à corps alors… Autant prendre son mal en patience.

Stressée tout de même, Yûki garde le dos bien droit et les paumes de ses mains ouvertes sur ses genoux. Elle réfléchit. Elle en est certaine. Il n'y a pas

de yakuzas dans son entourage !


Quand la voiture s'arrête doucement, les pneus crissant sur des gravillons, la jeune fille redresse brusquement la tête. Le trajet a duré peut-être une

demi-heure, et durant ce laps de temps, les deux yakuzas sont restés silencieux, ne lui permettant pas de glaner des informations sur l'identité de la

personne derrière son… enlèvement. Yûki ne voit pas comment présenter autrement les derniers événements. L'un lui tient à présent la portière, l'invitant

à descendre du véhicule, de manière assez courtoise doit-elle dire. Il lui fait signe ensuite de le suivre, et ils se retrouvent à cheminer, elle entre les deux

hommes, en direction d'une superbe villa qui lui arrache une exclamation d'admiration. Elle s'attendait plutôt à une imposante demeure traditionnelle

devant laquelle se tiendraient des hommes en faction. Mais non, il s'agit d'une grande demeure à l'occidentale, entourée d'arbres. On ne croirait pas du

tout le repaire d'hommes de l'ombre. Et curieusement, à tort peut-être, Yûki se détend.

L'intérieur de la maison est impressionnant, et l'idée des yakuzas s'éloigne d'elle. Presque à l'aise, la jeune fille observe soigneusement autour d'elle et

note la profusion de fleurs dans les couloirs empruntés, les grands vases délicats à presque chaque recoin. Enfin, ses deux gardiens s'immobilisent devant

une large porte double, dont ils poussent chacun un battant lui ouvrant le passage. Yûki s'engage lentement dans la pièce ainsi qu'elle y est invitée. Une

pièce immense remplie de fleurs. Partout des vases. Et du rose. Beaucoup de rose. Trop de rose ! Des voilages aux luminaires, en passant par le mobilier,

absolument tout est dans un dégradé de rose.

- Un déferlement de rose…

Yûki fait un tour sur elle-même et se faisant tombe nez à nez avec deux paires d'immenses yeux marron. Assises sur une méridienne, deux fillettes

habillées de la même manière, la regardant fixement. Ou plutôt, elles l'observent. La dissèquent.

- Hum ! Elle n'est pas très grande…

- Sa coupe de cheveux n'est vraiment pas terrible.

- Ses vêtements manquent de raffinement.

- Elle n'est même pas maquillée !

- Nous allons avoir beaucoup de travail…

Yûki est sidérée. Elle ne bouge même pas lorsque les petites filles se lèvent pour la rejoindre, l'examinent sous toutes les coutures lui faisant au choix

lever un bras ou redresser le menton. Elles lui donnent l'impression d'être un mannequin en bois manipulé par quelque couturier.

- Mais enfin ! Pouvez-vous me dire qui vous êtes ? Et ce que je fais ici ?

Les petites filles ne l'écoutent même pas et poursuivent leur examen minutieux de sa personne, échangeant sur son manque criant de féminité. Toutes

leurs réflexions font mouche et Yûki rougit. Pas de colère, non. Mais parce qu'elles ont raison. Elle n'est pas une jeune femme distinguée et raffinée, elle

n'est pas franchement féminine et délicate. Elle n'est pas une créature de rêve sur lequel passage les hommes se retournent. Pour autant…

- Pourriez-vous cesser de parler de moi comme si je n'étais pas là ? C'est vraiment très désagréable.

Les deux inquisitrices relèvent la tête et leurs grands yeux s'écarquillent de surprise.

- Eh ! Tu entends ça, Emu ?

- Oui, elle a une voix bien plus intéressante et affirmée lorsqu'elle est agacée.

- Agacée ? Pourquoi serait-elle agacée ? Après tout si elle est là..

- Je le sais, et toi aussi. Pas elle. Ça peut-être un challenge intéressant, qu'en penses-tu ?

- Je suis d'accord. Bon, je trouve tout le reste assez bizarre mais…

- Maintenant nous avons notre poupée grandeur nature !

- Notre princesse, tu veux dire ?

- Ah oui ! C'est vrai.

- Je pense qu'il est temps de faire les présentations. Je suis Memu et voici ma jumelle Emu.

Des jumelles ? Maintenant qu'elles le soulignent… Yûki regarde avec plus d'attention et se rend compte effectivement de la ressemblance frappante. Le

même regard, de longs cils, et une longue chevelure, châtain et ondulée. De vraies poupées de porcelaine. Comme si cela n'était pas suffisant, elles sont

vêtues de la même manière, de robe de princesse - rose bien évidemment - sur de petits souliers blancs et vernis. Elles sont absolument ravissantes. En

dehors de leurs réflexions désagréables, Yûki doit d'avouer qu'elle les trouve terriblement jolies. Même si leur tenue est plutôt inhabituelle.

- Donc, si Memu et moi t'avons fait venir jusqu'à nous, c'est sur ordre de marraine la bonne fée.

- Marraine… la bonne fée ?

- C'est bien cela. Marraine la bonne fée a entendu tes prières et a décidé de t'exaucer.

La mâchoire de Yûki lui en tombe. C'est sûr, elle doit être en train de rêver ! Des yakuzas qui lui offrent une promenade en Mircidis et à présent ces

jumelles qui lui parlent de Marraine la bonne fée ?

- Ecoutez… Je ne suis pas sûre de comprendre la signification de tout cela mais je pense qu'il y a erreur sur la personne.

- Tu es bien Matsuoka Yûki ?

- Oui…

- Alors il n'y a pas la moindre erreur possible. Emu et moi-mêmes sommes les assistantes de Marraine la bonne fée et en une semaine nous allons faire de toi, une parfaite princesse, irrésistible, à laquelle aucun prince charmant ne pourra rien refuser !

Et tandis que Yûki cherche des yeux une échappatoire à cette histoire de fous, complètement absurde – démente ! – elle tombe sur les deux hommes

toujours postés devant la porte et qui ne bougent pas d'un pouce. Mais dans quel guêpier a-t-elle pu se fourrer ?