Se méfier de l'eau qui dort

- Terre en vue !

Les cris de Tsukasa accoudé à la balustrade, le front ceint d'un bandana attirent l'attention de ses amis. Rui lève le nez de son livre, Akira et Sôjirô occupés à siroter des cocktails se tapent dans la main.

- Il était temps ! Vous savez que vous êtes mes amis, mes frères mais honnêtement il n'est pas bon pour mon régime de rester trop longtemps sans femmes.

- A qui le dis-tu Sôjirô ? Et tout ça parce que cet incurable rabat-joie de Tsukasa a refusé toute compagnie féminine à bord. J'avais pourtant quelques noms de filles prêtes à tout pour…

- Hors de question ! Tout le monde sait qu'une femme à bord porte malchance à un équipage.

- Ah ! Et Tsukushi ? Tu va peut-être me dire qu'elle est l'exception qui confirme la règle ?

Tsukasa se rengorge et un sourire extraordinairement innocent et heureux – la marque de fabrique de l'héritier Dômyôji depuis sa rencontre avec l'irréductible Makino Tsukushi – vient transfigurer ses traits habituellement durs.

- Tsukushi ? Evidemment. Comment peux-tu seulement oser prétendre la comparer aux idiotes que tu fréquentes Sôjirô ? Ma Tsukushi est unique.

- ça c'est sûr ! Je ne connais pas deux vierges bûcheuses.

Et alors que son ami prononce ces quelques paroles, l'image de Yûki vient à Akira. Oui ! Il avait presque oublié déjà. Mais le jeune homme décide de ne pas contredire Sôjirô. Il ne voudrait pas gâcher son petit effet de surprise. Une fois le bateau amarré et pris en charge par des employés de la famille Dômyôji, le F4 gagne tranquillement son quartier général pour la semaine, une demeure luxueuse, imposante, à la limite de l'indécence.

- Ce n'est pourtant pas la première fois que nous venons ici mais c'est plus fort que moi… Tes parents aiment vraiment faire les choses en grand, Tsukasa !

- Rien n'est trop beau pour les Dômyôji !

Laissant Tsukasa à ses rodomontades habituelles, Akira et Sôjirô chaussent leurs lunettes de soleil et le sourire aux lèvres, observent le cadre idyllique de leurs prochaines amours. Une plage privée, aucun vis-à-vis. Absolument parfait ! Aucune femme ne pourra résister à la propositions d'étreintes enflammées sur le sable puis dans la piscine à remous et encore sur le lit à baldaquin et…

- Oh ! Akira. Je te préviens. Pas question de me ramener de ces greluches inintéressantes et qui passeraient leur temps à nous regarder en poussant des cris stupides de fangirl !

- Tsukasa… Pourquoi ferais-je une telle chose ?

Le sourcil gauche de Tsukasa accentue sa courbe.

- Parce que je connais ce sourire.

- Allons ! Allons ! A t'écouter, je suis le plus intenable de la bande. C'est à Sôjirô plutôt que tu devrais adresser tes recommandations.

Sôjirô rit de bon cœur avant de venir s'appuyer sur l'épaule de son compagnon de chasse.

- Tu plaisantes ? De nous deux tu es certainement le pire. Combien de mariages brisés à ton effectif déjà ?

Un sourire mi-figue mi-raisin vient se dessiner sur les lèvres sinueuses du jeune homme aux cheveux longs.

- Très honnêtement… Cela fait longtemps que je ne compte plus. Ça n'a d'ailleurs pas d'importance. Ce qui compte, tu en conviendras mon cher Sôjirô, c'est…

- Oh ! Oui. Je n'en disconviendrais pas. Je ne connais pas de frisson plus délicieux que celui du chasseur sur le point de ferrer sa proie après un travail de longue haleine. Mais ! Je n'ai pas ta patience.

- Tu sais bien que je n'aime pas bâcler, n'est-ce pas ? J'aime le travail bien fait, je suis ainsi.

- Très consciencieux en effet !

Tout en riant, les jeunes gens pénètrent la demeure insensée, se dirigeant chacun vers l'aile qui lui a été désignée. Une fois arrivé dans la suite qui sera sa chambre cette semaine, Akira soupire d'aise et ouvrant sa valise se met en tête de ranger lui-même ses différentes affaires. Une autre chose le concernant, bien que riche, il a été habitué à se débrouiller seul pour les tâches quotidiennes, contrairement à Tsukasa. Peut être en partie du fait de sa famille atypique mais cela n'est pas un mal, bien au contraire.

Il aime l'idée d'être double, d'être plus que ce que les gens peuvent imaginer à son compte. Plus que l'image d'un charmant jeune homme lisse, frivole, superficiel et sans aucun autre talent que celui pour la bagatelle. Il est aussi en mesure de coudre, venir à bout de taches disgracieuses et de donner au centimètre près, le tour de poitrine et de hanche d'une femme dès le moment où elle lui est présentée. En un sens, les sessions de tortures infligées par ses sœurs lui ont été utiles. Mais plutôt mourir que de le leur avouer !

La journée étant bien avancée, Akira décide de se vêtir d'un ensemble en coton égyptien, les pantalons blanc et la chemise d'un bleu pâle dont il retrousse les manches sur ses avant-bras. La soirée pouvant être fraîche, il s'empare d'une veste blanche qu'il porte négligemment d'une main, à l'épaule. Des pierres précieuses brillent à ses oreilles ainsi qu'une montre Ronlex à son poignet. Akira adresse un regard à son reflet dans le miroir qui lui fait face. Nul doute qu'il trouvera ce soir une partenaire à son goût, qui lui permettra de donner cours à ses fantasmes de l'après-midi. Ce sera peut être même l'occasion avec Sôjirô de s'affronter à celui qui remportera le plus de succès ?

Akira rejoint ses amis sur la plage, où près de longues chaises blanches, un barman officie et prépare des cocktails sur commande. Le jeune homme sourit, voici une excellente manière de débuter les festivités !

- Tu en as mis du temps Akira ! Ne me dis pas que tu t'es perdu en route ?

- Euh ! Disons que j'aime prendre mon temps en tout ?

Akira se retient bien d'avouer à Tsukasa qu'une des servantes rattachées à leur service a attiré son attention et quelque peu… ralenti sa progression.

- Bon ! C'est bien gentil tout ça, mais et le programme de ce soir ? J'ai passé trop de temps loin de la terre ferme, j'ai besoin d'exercice ! Et par exercice je n'entends pas faire le tour de l'île en votre compagnie.

- Comme je te comprends mon frère !

- Je vous préviens tous les deux, pas de filles dans cette maison !

- Non ! Sérieusement Tsukasa ? On n'a plus douze ans ! Tu ne vas quand même pas…

Le regard aigu de leur ami décourage Akira de poursuivre sa complainte.

- Bon, très bien ! Ça marche. Pas de filles dans la maison.

- Parfait. Sôjirô, c'est valable pour toi. Pas de grabuge, de cris hystériques…

- D'accord ! D'accord ! Je me plierai à tes ordres mon Capitaine !

Sôjirô et Akira se lancent un regard entendu. Il leur reste toujours l'option du cabanon, de la plage, de la piscine à remous, du…

- Au fait Akira. Et tes sœurs ?

Rui, installé sur une chaise longue, un verre à la main, semble perdu dans la contemplation de son cocktail. Akira hausse les sourcils.

- Elles vont bien. Comme d'habitude, leur temps est entièrement dévoué à m'ennuyer le plus possible.

Rui fixe encore le liquide ambré de son verre avant de tourner son regard vers son ami.

- Ah. Et que font-elles en ce moment ?

Akira hausse les épaules avant de répondre.

- Que sais-je ? Elles doivent probablement être en train d'ennuyer notre gouvernante.

- Rui ! On se fiche de ces questions d'intendance. Le principal est que nous sommes réunis ici, au soleil, et que les merveilles offertes par la Nature – j'entends par-là, les femmes bien sûr ! - n'attendent plus qu'une chose : nous !

- Bien parlé Sôjirô ! Rui, nous sommes en vacances ! Pour une fois, suis notre exemple. Oublie tout le reste et concentre-toi donc uniquement sur le plaisir.

- Sur mon plaisir ? Merci Sôjirô, mais sois assuré d'une chose. Je ne fais que cela !

Le sourire en coin de Rui lui vaut une claque virile sur l'épaule de la part de Sôjirô mais Akira étrangement, sent un frisson sur sa nuque lui faire dresser les cheveux.


La soirée, dans l'une des boîtes les plus en vue de l'île bat son plein. Fidèle à son habitude, le F4 occupe le carré VIP, des bouteilles de champagne hors de prix sur la table basse et en dépit des différentes menaces de Tsukasa, cinq ou six filles autour de lui. Toutes se ressemblent, vêtues de la même manière, à la dernière mode, la plus coûteuse. Elles sont parfumées d'élixirs hors de prix, et leurs yeux sont fardés avec un art consommé. Sôjirô en invite une sur ses genoux et la main dans la longue chevelure noire et brillante la maintient fermement contre lui. Comme pour l'empêcher de s'éloigner. Ce qui semble assurément la dernière idée de la créature de la nuit occupée à le dévorer du regard.

Tsukasa, occupé à pianoter sur son téléphone, ne daigne même pas accorder d'attention aux deux belles se pâmant devant lui et une fois n'étant pas coutume, même Rui sourit et discute avec la belle brune assise à sa gauche. Akira quant à lui, échange tranquillement avec une paire de belles trentenaires esseulées et oisives le reste du temps. Oh ! Elles ne sont pas mariées. Fiancées seulement, leur promis les ayant délaissées pour une réunion de travail à laquelle ils ne pouvaient bien évidemment pas se soustraire. Akira retient un petit rire. Bien sûr… Mais il se moque de savoir si cela est vrai ou non, il ne se soucie que des plans qu'il a en tête, des galipettes sur le sable avec Eri ou avec la non moins séduisante Yura ? A moins que… le regard gourmand que les jeunes femmes échangent lui fait envisager une perspective plus excitante encore. Oh ! Oui…

- Eh ! Que dîtes-vous de finir la soirée en des lieux plus tranquilles ?

Toutes les femmes présentes, hormis les deux renvoyées à la foule des sans-nom et sans-visage par Tsukasa, poussent des exclamations de joie et chacun une bouteille à la main quitte le club, au milieu d'une haie d'honneur où les envieux et les envieuses ne peuvent que les regarder, le cœur lourd de n'être pas à leur place ou à celle de leurs compagnes chanceuses. Sur le trajet retour à la propriété des Dômyôji, bien entendu gardée par nombre d'hommes plus impressionnants les uns que les autres, les filles discutent entre elles, vivement. Des éclats de leur conversation viennent aux oreilles d'Akira. C'est une certitude à présent, la nuit va être brûlante ! Il n'aura pas à choisir entre la poitrine avenante d'Eri ou les jambes délicieusement galbées de Yura, il dormira entre l'une et l'autre. Un sourire gourmand assombrit son expression habituellement douce et légère. Akira est en très grande forme ce soir et il a hâte d'en faire profiter les deux jeunes femmes…


Est-ce le fait de la pleine Lune dont la lumière mystérieuse se répand dans la pièce ? La chaleur de leur corps ? Leur haleine qui se cherche, se sépare pour mieux se retrouver ? Akira n'en a aucune idée. Le fait est que cette nuit, il se montre plus demandeur, plus vorace qu'à l'accoutumée. Le corps qui ondule et se tord sous le sien n'est pas celui de Madame, le parfum sucré qui emplit ses narines n'est pas le sien. Est-ce cela ? Est-ce cela qui le rend si avide de chair ? Essaie-t-il de creuser toujours plus profond, d'aller toujours plus vite afin de se perdre et ainsi la retrouver ? Le jeune homme l'ignore. Il ne comprend pas ce qui lui arrive.

Encore et encore et encore… Il ploie le corps souple, broie les lèvres rouges durement contre les siennes. Il n'y a plus aucune trace du jeune homme courtois et gentleman. Il n'y a plus qu'un corps exigeant et capricieux. Vengeur. Une envie, un désir sans fond. Un gouffre dans lequel il n'est pas loin de tomber. Les halètements et les cris de Yura puis d'Eri rythment la nuit, ponctuée de brèves accalmies durant lesquelles il tente de se reprendre, de reprendre le contrôle de cet instinct animal qui a pris ce soir possession de son corps. Mais cela est plus fort que lui. il a faim. Une faim étrange, sans forme. Obscure, inconnue. Une faim si grande ! Un vide si effrayant ! Alors le jeune homme se lance à corps perdu dans les délices de la chair, il se jette à l'assaut des deux femmes captives, soumises et volontaires jusqu'à ce que la fatigue l'emporte enfin.

Conquises, comblées, les deux femmes demeurent allongées à ses côtés, les paupières lourdes de volupté elles laissent échapper dans de doux murmures tout le plaisir qu'il leur a donné. Akira les considère un instant avant de fermer les yeux à son tour. Il a eu du plaisir, certes. Il a joui, certes. Mais… Il a comme un arrière goût d'inachevé en bouche. Vraiment… Est-ce Madame ? Est-ce réellement qu'elle lui manque ? Qu'il avait envie d'elle tout particulièrement ce soir, plus même que d'une partie torride à trois ?

Tout se mélange dans son esprit. Des images de Madame et de sa chevelure soyeuse lui viennent, des images licencieuses où elle lui sourit et lui cède. Des images où il la possède sans rage ni violence. A l'exact opposé de son expérience de cette nuit. Il lui semble bien n'avoir jamais couché de la sorte avec aucune de ses conquêtes. Jamais. Alors… Serait-ce un signe ? Akira n'est pas superstitieux au point de voir des signes dans les nuages et les lignes de la main. Mais il n'est pas homme non plus à se voiler la face. Son aventure de cette nuit n'est pas anodine. Peut être… Peut être est-ce un aspect de sa personnalité qu'il a toujours bridé sans même s'en apercevoir, tout occupé qu'il était par les facéties de sa famille ? Peut être… Peut être a-t-il de lui-même cédé la place de tombeur ténébreux à Sôjirô, trop tôt ? Peut être est-ce là sa véritable nature ? Peut être. Mais il n'envisage pas de revenir là-dessus. Il incarne depuis si longtemps le délicat et prévenant Akira Mimasaka que toute autre attitude paraîtrait factice.

Il se demande. Quelle tête Madame ferait t-elle s'il lui venait l'idée de la prendre aussi fougueusement que ses amantes d'une nuit ? Accepterait-elle enfin de lui céder et de vouer aux gémonies son mariage ? Déchirerait-elle enfin la feuille de papier qui la lie à celui qu'elle appelle son époux ? Gagnerait-il le jeu qui les oppose ? Sans même sans apercevoir, Akira finit par glisser dans un sommeil troublé, un rêve gris où il se demande s'il ne serait pas en train de se tromper lui-même, en sus de tromper les autres ?


Le lendemain, lorsqu'il ouvre les yeux, Akira est seul dans le cabanon. Seule trace de sa nuit mouvementée, les draps froissés et les marques de rouge à lèvre sur son torse, son bas-ventre. Le jeune homme sourit. Après une bonne nuit de sommeil, il se sent à nouveau lui-même comme si son expérience de cette nuit n'avait jamais eu lieu. De bonne humeur, il se lève et commence par prendre une douche chaude revigorante. La vie est belle ! Une fois son corps plongé dans un peignoir au parfum frais, il quitte le cabanon et se dirige vers la demeure principale. Installé sagement sur une chaise longue, Rui est déjà plongé dans la lecture de son livre du moment.

- Eh ! Rui. La nuit a été bonne ?

- Là, tu dois me confondre avec Sôjirô.

- Et pourquoi donc ? Ma question n'implique rien de sexuel. Ma vie ne commence ni ne s'arrête là.

- Dans ce cas… Ma nuit a été très calme, reposante. Tout le contraire de la tienne.

Akira ne se donne pas la peine de faire semblant et éclate de rire.

- Sacré Rui ! Tu as raison, elles ne m'ont pas laissé un instant de répit. D'ailleurs… Les as-tu vues ce matin ?

- Oui, elles sont parties assez tôt, elles étaient attendues ailleurs semblent-il.

Akira hoche la tête et s'empare d'un jus de fruit qu'il se met à siroter tranquillement. Tant mieux ! Ne pas revoir les deux femmes lui permettra de clore l'étrange chapitre de cette nuit, comme si rien ne s'était passé.

- Tu devrais faire attention Akira.

- Ah ? Pris de court, le jeune homme se tourne vers son ami.

- Ne prends pas les choses ni les gens à la légère. Quand bien même ils te paraîtraient inoffensifs de prime abord.

Rui le regarde d'un œil amusé par-dessus son livre.

- Ne t'inquiète donc pas pour moi Rui. Les filles de cette nuit ne sont même pas mariées, tout juste fiancées ! Rien à craindre donc…

Une petite voix s'élève dans sa tête, objectant que celui qui avait l'air inoffensif à la base, c'était bien lui ! Eri et Yura auront été les premières surprises de découvrir exactement l'inverse à son propos. Akira tue la petite voix.

- Je suis et reste un gentleman Rui, avec tout le tact, la délicatesse que cela comprend. Et je prends mes précautions mon ami ! Les femmes n'ont aucun secret pour moi !

Akira éclate de rire et ne voit pas alors le regard amusé de Rui au-dessus de livre qui semble voir bien au-delà de ce que son ami aimerait…