De bergère à princesse !

Lentement, la jeune fille émerge de son sommeil. La première chose dont elle prend conscience, c'est à quel point elle se sent bien. Elle est entourée de douceur, enveloppée dans un cocon parfumé à la rose. Yûki esquisse un sourire, les yeux toujours fermés. Quel bonheur ! Quel coup étrange du sort que de réaliser qu'elle n'est pas en train de rêver et qu'elle est presque devenue une princesse à l'égal de Cendrillon et consœurs ! Ce serait stupéfiant, définitivement la preuve de l'existence des fées si un prince venait à déposer un chaste et doux baiser sur ses lèvres afin de la tirer de son sommeil. Yûki renifle, amusée par son idée et se décide enfin à ouvrir les yeux. Si nul prince ne lui fait la grâce de sa présence à son chevet, au moins la chambre dans laquelle elle a établi ses quartiers est bien celle d'une vraie princesse. Si les draps sont parfumés à la rose, toute la chambre est parée de couleur rose. La parure de lit, les voiles du baldaquin soulignés toutefois d'un liseré blanc il y a également la table de chevet et la lampe délicate en cristal, trônant dessus le tapis moelleux au pied du lit, l'imposante commode, la penderie et enfin l'inévitable coiffeuse. La chambre est douillette, féminine à outrance, agréable malgré la furie romantique qui s'est manifestement emparée du décorateur d'intérieur. Cette pièce est très exactement l'opposé de sa propre chambre, simple et discrète, à peine personnalisée. En dehors des quelques peluches à la tête de son lit à l'occidental, l'on pourrait penser que sa chambre est celle d'un jeune garçon particulièrement ordonné. Ici, la confusion n'est aucunement possible !

Yûki sort du lit presque à regret et se dirige vers la table basse et le vase de chine – blanc ! – rempli de fleurs. Curieusement, il ne s'agit pas de roses. Elle n'est pas très sûre, des bleuets peut-être ? Tournant la tête, la jeune fille se retrouve face à son reflet. Un nouveau sourire vient illuminer son visage. Vraiment, sa nouvelle coupe de cheveux est une réussite ! Osant à peine, Yûki porte la main à sa tête avant de la laisse retomber. Son regard se porte ensuite sur l'ensemble excessivement adorable constituant sa chemise de nuit, que lui a passé la veille au soir, Atsuko, sur requête express des jumelles. Une culotte bouffante resserrée à la taille et aux genoux par de fines lanières ainsi qu'une camisole assortie. Et c'est bien l'une des rares choses dans la pièce qui ne soit pas rose. Etonnamment, son ensemble est d'un jaune tendre, pastel. La jeune fille décide que dorénavant le jaune est sa couleur préférée ! Un coup frappé à la porte la fait se retourner, une domestique souriante fait son apparition :

- Mademoiselle Matsuoka, veuillez me pardonner, le déjeuner va être servi d'ici trente minutes, si vous voulez bien vous préparer.

- Oh ! Oui, bien sûr… Je me dépêche, merci !

Une fois la porte refermée sans un bruit, Yûki gagne la salle de bain attenante à sa chambre et opte pour une douche rapide tout en s'émerveillant une nouvelle fois du raffinement avec lequel chaque objet présent dans la pièce a été pensé et exécuté. Une fois douchée et séchée, elle avise ses vêtements de la veille, lavés et parfaitement repassés, une odeur de rose bien évidemment – la marque de la maison – s'en dégageant, sagement pliés sur une chaise. Elle s'habille donc rapidement avant de rejoindre ses hôtesses. Tâtonnant quelque peu, la jeune fille finit par retrouver son chemin et constate la présence inévitable des deux gardes du corps. Même à l'intérieur de la maison, ils portent leurs verres teintés, Yûki se demande s'ils peuvent la voir ou dorment debout, et elle retient le geste de passer la main devant leur visage afin de vérifier ce point. Lorsque enfin elle pénètre la salle à manger, elle tombe sur le spectacle d'Emu et Memu déjà attablées et babillant gaiement, lui arrachant un sourire amusé. Atsuko est présente également, occupée à servir les petites filles, les régalant en même temps d'histoires de princesses, bien évidemment. Les jumelles ont les yeux qui brillent, hypnotisée par la voix douce de leur gouvernante. L'atmosphère est douce, chaleureuse. Yûki se sent bien.

- Bonjour !

- Bonjour Yûki ! Le visage des jumelles se fend d'un large sourire, tandis qu'Atsuko après l'avoir saluée, un sourire aux lèvres, tire une chaise l'invitant ainsi à prendre place. La jeune fille s'exécute et se retrouve près d'Emu, à moins qu'il ne s'agisse de Memu ? Atsuko lui présente sans plus attendre, une assiette garnie de toasts, croissant, beurre et confiture avant de lui servir un bol de chocolat chaud selon ses préférences. Yûki remercie vivement la gouvernante. Un petit déjeuner occidental… Ce n'est pas tous les jours qu'elle profite de ce genre de traitement aussi savoure-t-elle, tout en conversant de tout et de rien avec les jumelles, surtout les détails de sa vie de japonaise de base dont les petites filles paraissent particulièrement friandes, comme son petit boulot à la pâtisserie, l'aménagement de l'appartement dans lequel elle vit, ses passe-temps et autres joyeusetés.

Yûki observe soigneusement les assistantes de Marraine la bonne fée. Elle cherche sans trouver, la moindre différence, comme si elle jouait au jeu des sept erreurs. Rien à faire ! Emu et Memu sont tout simplement identiques. Parfaitement jumelles, l'exact reflet l'une de l'autre. Aujourd'hui, elles ont revêtu une robe en tout point semblable à celle d'Alice au Pays des Merveilles, bleu, avec le tablier blanc, et elles portent un serre-tête noir retenant la masse riche de leur chevelure. La jeune fille les considère, envieuse un bref instant. Peut-être avaient-elles raison ? Aucune princesse digne de ce nom ne porte les cheveux courts. Mais en même temps, elle n'est pas une princesse. Apprentie tout au plus. Et pour elle, c'est déjà énorme ! Yûki apprécie son petit déjeuner et continue de satisfaire la curiosité insatiable de ses « instructrices », entre deux gorgées de chocolat fait maison. La jeune fille se demande ce qui va lui arriver aujourd'hui et n'a pas longtemps à attendre avant d'être renseignée sur la question. Une fois le repas terminé et qu'Atsuko les a gentiment débarbouillées à l'aide d'une serviette d'un blanc immaculé, Emu et Memu se tournent vers elle, les yeux brillants.

- Yûki ! As-tu réfléchi à notre discussion d'hier ?

- Eh bien ! J'y ai réfléchi, oui. Je me suis appliquée à faire mes devoirs.

Un peu fébrile, Yûki toujours sagement assise à table, pose ses mains entre ses cuisses. Emu et Memu sourient face à son ingénuité rafraîchissante.

- Parfait ! Il est temps de vérifier cela. Ce matin, contrôle surprise !

- Eh ? Contrôle… Surprise ?

Yûki se raidit sur sa chaise et ses grands yeux s'écarquillent.

- Oui ! Nous allons vérifier l'état de tes connaissances sur toi-même, tes atouts et tes petits défauts.

- Atsuko ! Geignant de concert, les jumelles tendent les bras à leur gouvernante afin que celle-ci les fasse descendre de leur chaise. Une fois leurs pieds au sol, Emu et Memu se mettent à gambader en direction de la chambre de Yûki.

- Suis-nous, Yûki ! Tu vas voir, nous avons une surprise pour toi.

Les joues roses d'excitation face à cette nouvelle journée extraordinaire, Yûki se redresse et avance à la suite des fillettes. Une fois passée la porte, les jumelles viennent la prendre chacune par un bras.

- Vite ! Memu et moi sommes vraiment impatientes de pouvoir jouer, alors, ouvre la penderie !

- D'accord…

Yûki acquiesce faiblement et machinalement se dirige vers le grand meuble rose. La jeune fille observe un bref instant avant d'ouvrir en grand les portes, et reste bouche bée à sa découverte.

- Tadam !

Incroyable ! Alors qu'hier soir encore la penderie était vide à l'exception de sa veste, celle-ci compte désormais plus d'une dizaine de tenues de toutes les couleurs et autant de paires de chaussures.

- Ah ! Et la commode aussi, regarde !

Quelque peu hébétée, Yûki se détourne de la penderie pour la commode dont les tiroirs comptent un nombre invraisemblable de sous-vêtements… La jeune fille pousse un petit cri étranglé et referme le tiroir qu'elle venait d'ouvrir. Etait-ce… des porte-jarretelles ? Le cœur battant, elle se retourne vers Emu et Memu.

- Comment… Quand…

- Ah ! Ça ? Ne te préoccupe pas de ce genre de détails. Après tout, nous sommes les assistantes de Marraine la bonne fée. Ce genre de choses est facile pour nous.

- Toi, tu dois n'avoir qu'une idée en tête : devenir une princesse, grâce à tous les outils que nous mettrons à ta disposition.

- Incroyable… J'ai vraiment du mal à croire que je ne suis pas en train de rêver. Tout cela est vraiment…

- Génial, n'est-ce pas ?

- Eh ! Eh ! Tu vas vraiment devenir notre princesse grandeur nature, Yûki !

- Nous en voulions une depuis si longtemps !

- Trop longtemps, tu veux dire.

- Bon, Yûki ! Voici ce que nous allons faire. Tu vas sélectionner les tenues qui te paraissent t'aller le mieux, les essaieras et nous, nous corrigerons ensuite ce qui doit l'être.

La jeune fille ne perd ses mots. Elle se contente don d'acquiescer d'un signe de la tête tandis que les jumelles vont s'asseoir sur la méridienne, leurs pieds ne touchant ainsi pas le sol, battant la mesure, drôlement. Yûki dirige ensuite son attention vers les différents cintres suspendus avant de tendre la main vers l'un d'entre eux, présentant une robe aux manches longues, noire. Elle gagne ensuite un paravent installé semble-t-il pour l'occasion et à l'abri des regards se défait de ses propres habits. Avec des gestes précautionneux, elle essaye d'enfiler la robe, sage au décolleté couvrant.

- Alors, Yûki ? Qu'est-ce que cela donne ?

- Honnêtement ? Je n'en ai pas la moindre idée. Je ne sais pas. J'ai l'impression que cette robe est vraiment très courte. Je n'ai pas l'habitude de porter ce genre de chose…

- Montre-nous, nous te dirons ce que nous en pensons.

- D'accord…

Gênée, Yûki quitte son abri et vient se placer devant les jumelles. Emu et Memu, les bras croisés, la détaillent avec ce qui lui semble un regard incroyablement pénétré pour des enfants de cet âge. Mais là encore, elle oublie qu'il ne s'agit pas de n'importe quels enfants !

- En effet. Quelque chose ne va pas.

- La longueur de la robe ?

- Faux ! Essaye encore.

- Hum… elle est trop moulante ?

- Mauvaise réponse à nouveau.

- Je ne suis pas assez mince ?

Emu et Memu lèvent les yeux au ciel.

- Faux, faux et encore faux !

Yûki grimace. Elle ne s'est pas encore regardée dans le miroir et ignore donc à quoi elle ressemble. En tous les cas, elle ne se sent pas très à l'aise, d'autant que le regard des jumelles ne lui dit pas qu'elle ressemble à la princesse de leurs rêves !

- Euh ! Je vais me changer…

- Pas si vite, jeune fille !

La porte de la chambre qui s'est ouverte à toute volée fait apparaître un homme. Un homme âgé d'une trentaine d'années elle dirait, vêtu d'un tee-shirt blanc moulant révélant un torse finement ciselé, un pantalon slim noir à la poche duquel pend une chaîne argentée assez large et des chaussures de ville noires également soigneusement cirées. Par-dessus, un blazer bleu marine. Les cils papillonnant, elle enregistre un visage viril, au menton volontaire et aux lèvres ourlées. Il est très séduisant.

- Ah ! Brusquement, sa tenue lui revient en mémoire, et Yûki se met à tirer sur le bas de sa robe espérant la faire ainsi s'allonger de quinze bons centimètres, en pure perte. Portant une main à sa poitrine, elle se félicite intérieurement de l'absence de décolleté. Sa poitrine n'est pas imposante, mais tout de même, elle ne souhaite pas dévoiler le peu qu'elle a au premier venu.

- Ah ! Ah ! Ça y est Memu, Yûki a trouvé.

- Oui, sans s'en rendre compte je pense, elle a mis le doigt – la main plutôt - dessus. Masato, veux-tu bien lui expliquer ?

- Oui, Yûki n'a aucune conscience de son corps, de ses atouts. Il va falloir tout lui expliquer depuis le début.

- Mes chères enfants, vous avez frappé à la bonne porte. Je me charge de tout à partir de maintenant. Mademoiselle, permettez-moi de me présenter. Je suis Masato, Tsuchiya Masato, à votre service !

De manière imprévisible, le dénommé Masato se penche vers elle et s'emparant d'une de ses mains y administre un baiser élégant avant de lui adresser un sourire étincelant. Yûki ne peut s'empêcher de rougir, Masato est un très bel homme. Emu et Memu gloussent de plaisir à sa petite mise en scène.

- Masato est un styliste de talent, aucune silhouette n'a de secret pour lui. Il va te créer un dressing de rêve !

- Fais-lui confiance, il n'a pas son pareil.

- Vous allez me faire rougir… Mais ! Vous avez tout à fait raison. Je suis très certainement l'un des stylistes les plus doués de ma génération. Bien trêve de bavardage, nous avons du travail au devant de nous. Yûki, ma douce, me permets-tu de t'appeler par ton prénom ?

La jeune fille, complètement dépassée, ne peut que hocher la tête. Très vite, Masato se redresse et se frottant les mains se met à tourner autour d'elle, échappant des « hum » ou autres claquements de doigts. Yûki se raidit, tout en gardant les mains croisées sur ses cuisses dénudées. Enfin, lorsqu'il semble satisfait de son minutieux examen, Masato vient se placer devant elle, les mains sur les hanches, les paupières de ses yeux en amande légèrement abaissées.

- Yûki, ma chérie. Que peux-tu me dire sur toi ?

La jeune fille ouvre de grands yeux surpris.

- Ce que je peux dire… sur moi ?

-Oui. Ton caractère, tes passions, tes habitudes. Que peux-tu me dire sur ta vie ?

Yûki demeure silencieuse. Sa vie ? Ce qu'elle peut en dire ? Pas grand chose à la vérité. Comme s'il sentait son malaise, Masato, se passant la main sur le menton, reformule sa demande.

- Si cela te paraît plus simple, tu peux commencer par me dire ton âge, me parler de ton école, de ta famille ?

- Eh bien ! J'ai dix-sept ans et je vais au lycée T, un lycée public. Je vis avec mes parents et ma sœur aînée qui est étudiante à l'université…

Masato l'encourageant à poursuivre d'un signe de tête, Yûki prend une profonde inspiration.

- J'ai un petit boulot, je travaille dans une pâtisserie avec ma meilleure amie Tsukushi, je la connais depuis l'enfance. C'est une personne très forte ! Elle m'encourage tout le temps, me protège aussi. C'est une amie vraiment exceptionnelle, elle m'est très chère !

- Cette Tsukushi est donc ta meilleure amie. Peux-tu me la décrire ?

- Oh ! C'est une battante. Elle est courageuse et a le cœur sur la main. Elle est toujours à se battre contre ce qui est injuste. Vraiment, elle est une fille formidable. Je suis vraiment fière d'être son amie.

Yûki sourit, un immense sourire qui fait se lever les sourcils fins de Masato.

- Je suis très impressionné.

- Et encore, il faut la rencontrer pour se rendre compte que ma description ne lui fait pas honneur.

Masato penche la tête sur le côté et considère la jeune fille.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Tu n'as eu aucun mal à me décrire ton amie mais tu n'as pas le moindre recul lorsqu'il s'agit de parler de toi-même.

- C'est juste qu'il n'y ait vraiment pas grand chose de remarquable chez moi. Je suis…

- Oui ?

- Je suis le genre de filles sur lequel les garçons ne se retournent pas. On ne peut pas dire non plus que je marque les esprits, bien au contraire. Je suis… la gentille Yûki. Non, même pas.

Yûki secoue la tête, perdue dans ses pensées.

- Je suis l'amie de Tsukushi. Voilà qui je suis pour les autres.

- Et pour toi ? Qui es-tu à tes propres yeux ?

- Je ne me suis jamais posé la question.

- Alors, à compter d'aujourd'hui, tu vas travailler là-dessus. Car laisse-moi te dire une bonne chose : ce que les autres pensent de toi ou croient voir de toi n'a aucune valeur. Aucune importance ! Tu dois être en accord avec toi-même, t'apprécier corps et âme. Une robe ne suffit pas à changer une bergère en princesse si celle-ci au fond d'elle-même n'a pas les qualités requises. Et chaque femme sur cette terre possède ces qualités, crois-moi ! Il faut juste… un petit coup de pouce.

Masato sourit à Yûki et tend la main pour essuyer les larmes qui ont perlé des yeux de la jeune fille sans qu'elle s'en aperçoive.

- Je suis désolée ! Je dois vous ennuyer…

- Pas le moins du monde. Ecoute, Yûki. Mon rôle est de faire jaillir depuis le plus profond de ton cœur, toutes les couleurs qui s'y cachent et de là, en faire tes plus beaux atours.

- Est-ce seulement possible ? Pensez-vous vraiment que je puisse cacher quoi que ce soit ?

Masato éclate de rire.

- Ne vas surtout pas croire que je me moque de toi, surtout pas. Je suis juste enchanté par la perspective ce que nous allons découvrir ensemble.

Emu et Memu, silencieuses jusque-là, quittent leur siège et se mettent à sauter sur place, en tapant dans les mains, en cadence.

- Oui ! Tu vas voir Yûki, ça va être génial ! Masato va tout t'apprendre.

- Exactement mes chéries ! Donc, pour commencer… Yûki, tu vas ôter cette robe, elle ne te met absolument pas en valeur.

- Euh… D'accord.

Dépassée une fois de plus, Yûki se dirige vers le paravent lorsque Masato l'arrête.

- Pas besoin, pas besoin ! Nous sommes entre nous, et de toutes les façons, il faut que tu restes face au miroir pour bien comprendre ce que je vais te dire.

Et sur ce, Masato entreprend à retirer sa robe à Yûki qui glapit, étranglée par la gêne.

- Non, non ! Attendez, je vais le faire toute seule !

Face au visage cramoisi de la jeune fille, Masato a un petit sourire en coin. Il se penche lentement vers la jeune fille et lui souffle à l'oreille :

- Ne t'inquiète donc pas, Yûki. Je n'ai pas l'intention de te faire quoi que ce soit que la morale réprouve devant Emu et Memu. Surtout, je suis un professionnel…

A ces mots, les yeux de Yûki s'élargissent et ses bras cessent de lutter. D'accord, mais…

- Mes sous-vêtements… ils ont très modestes…

- Modeste ne signifie pas de mauvais goût. Si cela peut t'aider, dis-toi que c'est comme si tu étais en maillot de bain deux pièces devant nous. Et si cela est insuffisant à te rassurer, je peux moi aussi tomber le haut…

Masato la gratifie d'un sourire charmeur et désarmant à la fois, il prononce ces dernières paroles un ton plus bas.

- Ce ne sera pas la peine !

Et, affreusement gênée, Yûki finit par faire passer la robe au-dessus de sa tête avant de pudiquement la tenir devant son corps.

- Elle est mince, sa taille est assez fine.

- Et n'oublie pas ses hanches, elles sont prononcées ce qu'il faut relativement à sa silhouette.

- Yûki, j'ignore si tu en as conscience ou non, mais tu es très féminine.

La jeune fille, les joues écarlates, parvient à grand peine à balbutier un merci.

- Veux-tu bien me passer la robe et te tenir droite face au miroir ?

Une fois démunie de son bouclier, Yûki avale sa salive et affronte son reflet vêtu d'un ensemble soutien-gorge culotte, coordonné en coton bleu. C'est bien elle, ce corps qu'elle juge sans grand relief devant les filles aux allures de mannequin.

- Tu n'as pas l'air de nous croire et c'est un bien grand tort que voilà. Tiens-toi plus droite, bombe la poitrine, tire tes épaules vers l'arrière. Lève le menton. Oui, comme ceci. Parfait ! Maintenant, dis-moi ce que tu vois ?

- Une fille normale, moyenne. Une fille qui n'a rien d'un mannequin.

Masato passe la main sous son menton, et la regarde avec insistance une longue minute, la faisant de nouveau virer au rouge.

- Et qu'est-ce qui te fait croire que tu es moyenne ?

- Eh bien ! Pour commencer, je ne suis pas très grande. Je suis assez mince mais je n'ai pas beaucoup de poitrine…

- Penses-tu que les mannequins dans les magazines sont plus attirants que toi ?

- Oui, bien sûr ! Elles sont parfaites.

- En quoi sont-elles parfaites ?

- Elles sont jolies, féminines, pomponnées. Et cela leur va bien. Si j'essayais de m'habiller comme elle, j'aurais juste l'air ridicule. Travestie.

- Donc, si je résume… Les mannequins sont parfaits, car leur style est celui qui leur convient ?

- Oui.

- Donc, partant de là, tu serais parfaite si tu adoptais le style qui te convient ?

- Oui ! Enfin… Je ne sais pas. Le résultat ne serait pas le même sur moi.

- C'est évident ! Parce que ce ne serait pas ton style, juste une imitation. Il ne refléterait pas tes couleurs intérieures. Je te l'ai dit. La perfection, c'est la balance, l'adéquation entre l'intérieur et l'extérieur. Ce qu'il te manque tout d'abord, c'est la confiance en toi, la confiance en tes atouts.

- Mes atouts ?

- Oui. Car tu en as. Des petits défauts aussi mais qu'il te faut connaître afin de mettre en avant ce que tu as de beau. Par exemple, y a-t-il une partie de ton corps que tu apprécies particulièrement ?

Yûki réfléchit.

- Mes yeux peut-être et mes lèvres. Mais j'ai un visage un peu rond et du coup je ressemble à une gamine…

Masato lève la main afin de la couper.

- Ce que tu aimes seulement. Pour le reste fais confiance à l'œil d'un professionnel, hum ?

- Alors… Mes yeux et ma bouche.

- D'accord, c'est un début. Tu pourrais ajouter la ligne de ton ventre, plat et tes jambes bien formées. Tu es bien sévère avec toi-même je trouve. Tu n'as fondamentalement parlant, pas de défaut handicapant, loin de là.

- Ma poitrine…

- Quel avis est-ce là ? Le tien ou celui de tierce personnes ?

Yûki tergiverse sous le regard de Masato.

- Celui de tierce personnes.

- Est-ce un avis avéré ? Ou un avis que tu prêtes à ces autres personnes ?

La jeune fille redresse la tête.

- A vrai dire… Je l'ignore.

- Et quand bien même ? Ce qui compte, à nouveau, c'est toi et tes sensations. Comment la trouves-tu, toi, ta poitrine ?

- C'est difficile à dire !

Yûki tricote avec ses doigts, les joues empourprées. Ce n'est pas un exercice auquel elle est habituée ! D'autant plus, face à un homme…

- Alors, laisse-moi faire, dit Masato en se plaçant sur sa droite.

- Tu as une poitrine menue, certes. Une robe comme celle que tu as essayée ne lui conviendra pas, à cause du décolleté bien trop couvrant. Ta poitrine a besoin de relief, de volume, de mise en valeur. Tu peux te permettre des décolletés, tu ne seras jamais vulgaire, pourvu que cela soit fait avec goût bien sûr. Tu dégageras alors ton propre sex-appeal ! Surtout avec une robe noire et tes lèvres peintes en rouge carmin pour un contraste tout simplement divin…

Fascinée, Yûki fixe le reflet de Masato dans le miroir dont les mains passent de manière aérienne sur ses épaules.

- Tu peux également te permettre des mini-manches ballon, elles équilibreront avantageusement ta silhouette, pense surtout à toujours souligner ta taille…

La jeune fille ne peut que hocher la tête tandis que Masato continue de lui prodiguer ses conseils. A l'écouter, rien ne sera aussi simple que de la métamorphoser en jeune fille en fleur, elle a l'impression de rêver.

- Emu, Memu, mes chéries ! Vous vous êtes assez reposées, c'est à votre tour maintenant.

Les jumelles poussent des exclamations de joie et battent à nouveau des mains.

- Il est temps pour Yûki d'apporter à sa lingerie, tout le soin qu'elle mérite !

- Ah ?

Sous les regards de Masato et d'Emu et Memu, Yûki sent sa peau se hérisser, la chair de poule envahir tout son corps. Que va-t-il lui arriver ?