Note : cette seconde partie se consacre un peu plus aux vivants qu'aux morts, puisque seuls les vivants peuvent agir sur les événements. C'est un détour obligatoire mais les morts ne sont pas loin. Ils sont même tout près.
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Les corps avaient été ramenés à Erebor, avec le plus grand respect. Les membres survivants de la Compagnie se sentaient anéantis. Leurs rois étaient tombés. Tous les trois. Pourquoi ? Au nom de Durin, pourquoi ? Pourquoi justement eux et pourquoi jusqu'au dernier ? Personne n'avait la réponse et le silence s'était installé entre eux, bien qu'ils ne soient jamais très loin les uns des autres. Ils ne se parlaient pratiquement pas mais leur présence mutuelle les réconfortait un peu.
Assis dans un coin, Dwalin astiquait Orcrist de la pointe à la garde, encore et encore, retirant jusqu'à la plus minuscule parcelle de sang de la plus infirme rainure avec un soin maniaque, ne s'interrompant que pour aiguiser longuement le fil déjà tranchant. Il avait ramené l'épée lui-même. Il l'avait arrachée de la carcasse d'Azog, non sans cracher sur le cadavre. Une bien piètre revanche, hélas.
Les épées de Fili et Kili avaient également été ramenées et nettoyées, puis remises au fourreau. Les corps avaient été lavés avec soin. Thorin avait été revêtu d'atours royaux ; les deux princes seraient rendus à la pierre avec les tenues qu'ils portaient au moment de leur mort, soigneusement réparées et débarrassées de toute trace de sang. La cote de maille de Kili était intacte et dissimulait ses côtes fracassées et son thorax défoncé. Même chose pour son frère, dont le dos rompu et les os brisés étaient maintenus par des bandages très serrés. Ainsi, en dépit de la pâleur cadavérique de leur peau et de leurs membres raidis, tous trois paraissaient intacts. Comme si les blessures qui avaient causé leur trépas n'avaient jamais existé.
L'on était en train de préparer leur tombeau et de graver les socles funéraires sur lesquels ils seraient déposés pour dormir de leur dernier sommeil. La cérémonie des funérailles et l'adieu des nains auraient lieu deux jours plus tard.
Dain de son côté errait lui-même comme une âme en peine dans Erebor. Tous les trois ! Lui non plus ne parvenait pas à y croire, pas à s'en remettre. Il en avait perdu toute sa verve.
Lorsqu'on avait rapporté les dépouilles de son cousin et de ses neveux, il était demeuré sans voix pour la toute première fois de son existence. Il lui avait fallu un bon moment pour se mettre à jurer tout bas et des heures pour surmonter le choc. Le double choc : la mort de Thorin et de ses deux héritiers faisait de lui le nouveau roi des nains. Avec tout ce que cela impliquait. Dain, qui n'avait encore jamais songé à cela, mit tout de même un petit moment à réaliser.
Du même coup, c'était à lui qu'incombait dès à présent de prendre toutes les décisions qui s'imposaient après cette terrible bataille. Ainsi que toutes les dispositions nécessaires pour organiser très rapidement des funérailles royales. De but en blanc et dans les circonstances actuelles, ce n'était pas évident du tout. D'autant moins que chaque heure comptait : il avait beau faire froid, les corps n'allaient pas se conserver très longtemps.
Dain avait donc réfléchi, trouvé des solutions et donné les ordres nécessaires. Enfin il avait pu se rendre auprès des morts, reposant sur des lits de fortune pour le moment, dans une petite salle de la montagne. S'arrêtant devant le cadavre de Thorin, il avait longuement hoché la tête d'un air désapprobateur :
- Oh, cousin ! dit-il enfin. Je te l'avais dit, que tu ne devais pas faire ça toi-même. Tu te rends compte... tu te rends compte du fardeau que tu me laisses sur les bras ? Tu crois que j'avais envie de devenir roi ? Tu crois ça ? Pas à ce prix là, en tous cas. Pas à ce prix !
- L'Arkenstone, Dain ! Tu dois récupérer l'Arkenstone, impérativement. Ne la laisse pas aux mains des hommes !
Thorin répétait la même chose depuis des heures, suivant son cousin pas à pas et tournant sans cesse autour de lui, pareil à un fauve emprisonné, exaspéré de ne pouvoir se faire comprendre, ni entendre. Très franchement, il se fichait comme d'une guigne des états d'âme de Dain et des préparatifs en cours. Il ne pensait qu'à une seule chose et cela le rendait furieux de voir qu'il paraissait être le seul à y penser.
- Ne reste donc pas planté là à nous regarder, tu ne peux plus rien pour nous ! Tu DOIS reprendre le Coeur de la Montagne !
Mais Dain n'entendait pas. Il regardait avec tristesse les corps de Fili et Kili.
- Dire que je vous ai fait sauter sur mes genoux quand vous étiez petits, fit-il tristement.
- Vas-tu cesser de te vautrer dans tes souvenirs ?! hurla Thorin, excédé. Nous sommes morts et aucun regret au monde ne va nous ressusciter ! L'Arkenstone, Dain !
Peine perdue. Il était prisonnier des limbes, entre le monde des vivants et celui des morts, et ne pouvait se faire entendre. Enragé par sa propre impuissance, Thorin regarda autour de lui dans l'espoir futile de trouver quelque chose, une idée, une solution... Il ne vit évidemment rien de tel.
Kili avait à nouveau disparu. Quant à Fili, il hantait, au sens propre du terme, les galeries et les salles d'Erebor, sans aucun but particulier. Il connaissait trop bien l'humeur actuelle de son oncle pour avoir envie de traîner dans son secteur et il s'était juré de ne plus se mêler des affaires de Kili. Mais que faisait-il là ? Il ne parvenait toujours pas à le comprendre. Qu'est-ce qui le rattachait encore au monde des vivants, à la fin ? Il avait beau se creuser la cervelle, il ne voyait pas.
A force de se remémorer toutes les croyances des nains sur l'au-delà, il avait fini par se demander si en fait, ce qui le retenait ici n'était pas la peur de l'inconnu ? D'après son peuple, à leur mort les siens étaient transportés dans les grandes forges éternelles d'Aulë, créateur de leur race, qu'ils appelaient plus volontiers Mahal. Et il y avait un Jugement. Aurait-il peur de cela ? se demandait Fili. Il sonda ses pensées et ses sentiments mais ne put rien découvrir de plus qu'une légère appréhension, due principalement à l'ignorance de la manière dont les choses devaient se passer. Rien qui soit suffisant pour l'empêcher de... "continuer", il en était certain.
Alors, fallait-il penser que Kili avait raison, en dépit de ce qu'affirmait Thorin ? Fili se sentirait-il coupable de quelque chose ou indigne de l'au-delà des siens ? Là encore il eut beau réfléchir, il fut forcé d'admettre que ce n'était pas non plus la bonne explication. Il n'avait pas la prétention d'être parfait, pas du tout, mais il était certain de n'avoir jamais forfait ni à l'honneur ni à la loyauté, que ce soit envers ses proches ou envers ses amis. Non, en toute sincérité, Fili ne croyait pas avoir quoi de que ce soit de très grave à se reprocher.
Cette incapacité dans laquelle il était de trouver une réponse à ses questions lui pesait terriblement. Etait-il condamné à hanter Erebor jusqu'à la fin des temps en se demandant ce qu'il fichait là ? Quelle perspective !
Kili de son côté continuait à rôder autour des elfes. Plus exactement autour de Tauriel et Thranduil. Des heures auparavant, les nains étaient venus chercher son corps pour le ramener à Erebor. Tauriel était toujours prostrée à ses côtés. Elle ne sentait ni le froid ni les courbatures. Ses yeux étaient encore humides et parfois, elle essuyait ses joues d'un revers de manche. La douleur pulsait en elle au rythme de ses battements de coeur mais elle ne pensait plus. Son esprit était aussi engourdi que son corps. Elle était là, sans plus. Il lui semblait qu'elle aurait pu rester là à tout jamais. Elle n'avait de toute façon pas la moindre idée de ce qu'elle aurait pu faire d'autre.
Soudain, elle entendit dans l'escalier de la tour les pas de plusieurs personnes, des pas bien trop lourds pour être ceux des elfes. D'ailleurs, où étaient les elfes ? Légolas était parti depuis longtemps. Thranduil, après une brève apparition, s'était retiré également. Peut-être avaient-ils tous regagné le Forêt Noire. La jeune femme l'ignorait et s'en moquait éperdument.
Un instant plus tard quatre nains firent leur apparition, très graves. Tauriel leva la tête et les regarda, le visage sans expression. Elle savait qu'ils venaient chercher Kili et, instinctivement, ses doigts se crispèrent sur les vêtements du jeune nain, comme si elle avait voulu empêcher les autres de le lui prendre.
Les nouveaux venus quant à eux parurent tous les quatre s'affaisser sur eux-mêmes en découvrant le corps inerte. Ils avaient espéré jusqu'au dernier instant. Ils pensèrent à leurs compagnons, dont certains étaient demeurés auprès de Thorin tandis que d'autres emportaient en ce moment même le corps de Fili.
Lorsqu'ils avaient tous quatre franchi la porte de la tour, en bas, ils s'étaient heurtés à quelques elfes qui entouraient le roi Thranduil. Ce dernier, impassible comme à l'ordinaire, était en train de donner ses instructions concernant les morts et les blessés et le retour à la Forêt Noire. Thranduil n'avait pas l'intention de demeurer en ces lieux une minute de plus que nécessaire. Et quoi qu'il puisse éprouver, s'il éprouvait quelque chose, il le gardait soigneusement enfoui en lui. Comme toujours. En voyant arriver des nains, les elfes soudain parurent tendus, incertains de la conduite à adopter. Bien qu'ils aient tous combattu ensemble l'ennemi commun, à présent que la bataille était terminée les vieilles querelles et l'antagonisme héréditaire étaient prêts à refaire surface. Les nains parurent penser la même chose puis Bofur, qui venait en tête, leva légèrement les mains, pour montrer qu'il ne tenait pas d'arme et n'avait pas d'intention belliqueuse.
- Nous cherchons les nôtres, dit-il. Nous ne voulons pas nous battre.
Thranduil le regarda, impavide, puis inclina légèrement la tête :
- Nous ne voulons pas nous battre non plus.
Il désigna du regard les hauteurs de la tour.
- Il y a un nain, là-haut.
Après ce qui parut être une seconde de réflexion, il ajouta :
- Et une elfe. Ne la brutalisez pas.
Les membres de la Compagnie n'entendirent autant dire pas les dernières paroles. Un nain ? Il ne pouvait s'agir que de Kili. Et s'il se trouvait toujours là-haut alors que la bataille était terminée, c'était soit qu'il était mort, soit qu'il était gravement blessé. Leurs derniers espoirs s'étaient évanouis en parvenant au sommet de la tour. Ils accusèrent tous le coup. Ils avaient tant espéré...
- La lignée est brisée, murmura Bofur d'une voix très rauque. Pas un n'a survécu.
Ils baissèrent tous la tête, accablés. Au bout de quelques instants, ils se reprirent un tant soit peu et s'approchèrent. Bofur, ainsi qu'Oïn qui faisait partie du groupe (au cas où ils auraient retrouvé Kili blessé, il pouvait être urgent de lui prodiguer des soins), avaient évidemment immédiatement reconnu Tauriel. Un coup d'oeil à son visage défait et à ses yeux, emplis d'une peine insondable, leur suffirent pour comprendre. Déjà à Lacville ils s'étaient bien doutés qu'elle ne venait pas au secours d'un nain par simple bonté d'âme. A présent, ils avaient confirmation de ce qu'ils pressentaient. Oïn avait suffisamment vécu pour connaître les tourments de l'âme des vivants. Quant à Bofur, malgré sa jovialité toujours en éveil qui pouvait donner l'impression qu'il ne prenait jamais rien au sérieux, peu de choses lui échappaient. Aussi adressa-t-il la parole à Tauriel d'une voix douce, malgré son propre chagrin :
- Dame, fit-il en désignant le corps inerte, nous devons le ramener à Erebor. Maintenant. C'est sa place.
La jeune femme se contenta d'incliner la tête. Bien sûr, c'était sa place. Elle le savait. Elle l'avait toujours su.
Avec précaution, avec respect, les nains soulevèrent le corps du jeune prince. Le bruit d'un objet dur tombant sur le sol se fit entendre : une petite pierre gravée de runes venait de tomber. Tauriel la ramassa et soudain parut sortir de sa prostration :
- Attendez, fit-elle en tentant de se lever, attendez... vous oubliez ça... c'est à lui.
Invisible derrière elle, Kili posa ses deux mains spectrales sur ses épaules.
- Je te l'ai donnée, garde-la, dit-il. En souvenir de moi. Bien que je t'ai manquée de parole, à toi aussi.
Il soupira.
Bofur s'était retourné. Il regarda la petite pierre gravée de runes naines dans la main tendue de l'elfe et secoua la tête :
- Gardez-là, dit-il. En souvenir de lui.
Il ignorait de quoi il s'agissait mais se doutait que cette pierre avait eu une signification pour les deux amoureux.
Les nains s'en allèrent. Tauriel demeura immobile, sa main refermée sur la pierre de Kili. Ses larmes roulaient à nouveau sur ses joues. Kili lui murmurait des mots de réconfort qu'elle ne pouvait entendre. Soudain, elle sentit une présence et leva la tête. Thranduil se tenait à nouveau devant elle. Kili jura tout bas : il ne l'avait pas entendu venir. Bien que le roi elfe ne puisse le voir, le jeune nain lui lança un regard hostile. Il se tenait toujours derrière Tauriel, agenouillée sur le sol, et il regretta de ne rien pouvoir faire pour la défendre si le besoin s'en faisait sentir.
- Venez, dit Thranduil.
Il s'efforça d'atténuer le ton bref de sa voix et poursuivit :
- J'ai besoin de vous.
- Qu'est-ce que vous lui voulez ? aboya Kili, bien qu'il n'ait pas la moindre chance de se faire entendre.
Tauriel devait se poser la même question car elle parut un peu perdue.
- Je dois parler aux nains, précisa patiemment Thranduil. Je ne partirai pas d'ici sans avoir repris ce que je suis venue chercher. Vous les connaissez un peu, vous pourrez peut-être les convaincre.
Il eut un rictus amer et ajouta :
- Il n'est pas aisé de convaincre un nain, mais je crois que nous avons tous eu suffisamment de morts à déplorer.
Il fit une pause et ajouta :
- Quand tout sera réglé, vous rentrerez avec nous. J'ai changé d'avis. J'annule votre bannissement.
Kili eut un sursaut de révolte : bannie ? Il avait banni Tauriel ? Qu'est-ce qu'elle avait donc fait ? Décidément, cet elfe lui sortait par les yeux !
- Princesse aux oreilles pointues, grogna-t-il, reprenant l'insulte lancée par Dain devant Erebor.
Tauriel, cependant, s'efforçait de remuer ses membres engourdis. Elle se leva péniblement. Elle emboîta le pas à Thranduil et Kili les suivit, sourcils froncés, pas très sûr d'aimer ce qui était en train de se tramer.
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- L'Arkenstone ! Dain, tu dois la réclamer à cet homme ! Mais où as-tu donc la tête ?
Thorin en devenait fou. Il aurait peut-être flanqué des coups de poing dans les murs s'il n'avait pas su que, dans ce cas, son bras passerait seulement à travers la pierre. Oh évidemment, d'une certaine manière il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même : il avait eu l'occasion de récupérer le Joyaux du Roi et l'avait laissée passer. Mais aussi, prétendre l'obliger à racheter ce qui lui appartenait, vraiment ! Cette seule idée, encore à présent, lui était tout simplement odieuse. N'empêche que s'il avait écouté Balin... mais inutile d'avoir des regrets. Cela ne changerait plus rien à présent. Un mouvement se fit à la porte :
- Seigneur Dain ?
L'intéressé se retourna aussitôt.
- Une elfe, qui dit être envoyée par le roi Thranduil, et un homme qui assure parler au nom des autres, demandent à vous parler.
- A moi ? fit Dain en fronçant ses épais sourcils roux.
- Eh bien, fit le nain qui se trouvait à la porte, avec un regard presque coupable vers le corps inerte de Thorin, ils ont dit qu'ils voulaient parler au... au Roi sous la Montagne...
Dain hésita. Il avait bonne envie de dire au messager de faire savoir à ces indésirables qu'ils pouvaient aller se pendre, et Thranduil avec eux. Que ne s'occupait-il pas de ses propres morts, celui-là ? Ne pouvait-il comprendre que c'était le pire moment possible pour venir déranger les nains ? Ils venaient de perdre non seulement leur roi mais carrément toute leur lignée royale, sacrebleu ! Sans oublier bien sûr les innombrables guerriers tombés au combat. Ils étaient en deuil, ce n'était vraiment pas le moment de venir leur chercher des poux dans la tête. D'autant que Dain n'avait aucune sympathie pour les elfes en général et pour celui-là en particulier.
Il ouvrait déjà la bouche pour exprimer tout cela en termes aussi clairs que concis quand il lui revint que désormais, ce n'était plus seulement les Monts de Fer mais tout un royaume qui dépendait de lui. Et que la Forêt Noire n'était séparée d'Erebor que par quelques arpents de terre et un peu d'eau. Quant à la cité des hommes, ses murs touchaient presque ceux d'Erebor. Enfin, il fit réflexion qu'hommes et elfes devaient avoir eux aussi des morts à honorer et des dispositions à prendre. En un tel moment, ces deux émissaires ne venaient sûrement pas pour un motif futile. Dain lança quand même, à voix haute, un juron retentissant. Cela le soulagea et lui permit de reprendre son calme.
- C'est bon, grogna-t-il. Dites-leur que je viens. Juste un petit instant.
Dès que le nain qui était venu l'avertir se fut éloigné, Dain se tourna à nouveau vers les trois cadavres :
- Je suis désolé, cousin, soupira-t-il. Mais tu dois comprendre qu'il me faut les recevoir. En mémoire de toi, de ton sacrifice, de tes neveux qui étaient bien trop jeunes pour périr au combat et qui auraient dû te succéder, je vais faire de mon mieux. Pour tout notre peuple.
Dain se détourna et sortit. Il n'était plus Dain Pied d'Acier, le seigneur des Monts de Fer, qui venait de perdre des parents proches. Il était le Roi sous la Montagne et c'était aux vivants qu'il devait avant tout se consacrer. Thorin aurait approuvé, il en était certain.
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En revenant de Ravenhill flanqué de Tauriel et de son état-major, Thranduil s'était mis à la recherche de Bard et lui avait simplement dit :
- Si vous voulez toujours une part de l'or que renferme la montagne, venez, c'est le moment ou jamais.
- Maintenant ?!
- Oui, maintenant.
Thranduil avait envoyé Tauriel parler en son nom. Bard l'avait accompagnée. Le moment semblait mal choisi, peut-être, mais Bard avait soudain réalisé que Dale était encore plus en ruines qu'auparavant et que les vivres fournis par les elfes avaient sans doute été brûlés ou dispersés pendant la bataille. L'hiver arrivait et son peuple était totalement démuni. Faute de ressources, ils allaient tous périr de froid et de faim. C'était à présent une question de survie, il fallait absolument que les nains tiennent leurs engagements.
Tauriel et lui-même eurent le même mouvement de surprise en voyant entrer Dain, dont le regard dur comme la pierre les détaillait sans la moindre aménité. La suite leur causa le même choc à tous deux. Lorsqu'ils dirent vouloir négocier avec le Roi sous la Montagne, le seigneur nain, qui n'avait pourtant pas l'air impressionnable, détourna brusquement les yeux.
- Il n'y a plus de roi sous la montagne, dit-il d'une voix rauque. Erebor est en deuil. Erebor pleure son roi et ses princes.
Ni Bard ni Tauriel n'eurent le temps de surmonter leur stupeur après avoir appréhendé tout ce que cela signifiait. Dain reprit toute son emprise sur lui-même et les toisa à nouveau, avant de déclarer simplement :
- Je suis actuellement celui qui s'en rapproche le plus. Que voulez-vous ?
Ils s'expliquèrent. Le collier de pierres précieuses des elfes. L'Arkenstone. La promesse de Thorin.
- Mon peuple a tout perdu, conclut Bard. Nous n'avons plus rien, ni abri, ni vivres, ni vêtements, au seuil de l'hiver. Les miens pleurent leurs morts, comme vous pleurez les vôtres. Quant aux elfes, ils ont payé un lourd tribut à une guerre qui n'était pas la leur. Vos terres sont gorgées de leur sang. Ne leur donnerez-vous rien en contrepartie ?
Tauriel le regarda, mi reconnaissante, mi agacée. C'était elle qui était supposée parler au nom des elfes. Mais d'un autre côté, son chagrin était encore tel qu'elle n'était pas mécontente de l'aide et du soutien qu'on lui apportait.
Dain les regarda longuement, l'un et l'autre. Bard retenait son souffle. Tauriel s'efforçait de faire bonne contenance.
- Ce que vous dites est juste.
Dain avait découpé ces mots avec netteté.
- Si ses compagnons peuvent me confirmer que Thorin vous a fait cette promesse, reprit-il en regardant Bard, je l'honorerai. Je vous donnerai l'or dont vous avez besoin pour survivre et remettre votre cité en état.
Il soupira :
- Laissons le passé derrière nous. Cette guerre nous a coûté très cher à tous. Bien trop cher. Il est temps d'aller de l'avant. Venez dès demain avec tous les chariots que vous pourrez trouver dans les décombres. Je vous donnerai ce qui vous a été promis.
Regardant cette fois Tauriel, il ajouta, nettement plus sèchement :
- Par contre, je ne crois pas devoir donner suite à la demande de votre roi. S'il n'avait pas attaqué Erebor, il n'aurait pas été mêlé à tout cela.
Bard jeta un rapide coup d'œil à la jeune femme, puis au nain.
- Seigneur Dain, intervint-il en plongeant sa main dans la poche de son manteau. L'Arkenstone ne faisait pas partie du marché initial. Je suis prêt à vous la remettre immédiatement, si vous acceptez de rendre son bien au roi Thranduil. Je suis prêt à vous faire confiance.
Il n'aurait pas su dire lui-même ce qui le poussait à agir ainsi. Après tout, il avait déjà été trompé par un seigneur nain refusant de respecter ses promesses. Mais il avait une dette envers Thranduil. Et une autre envers Tauriel. Dain avait raison, il fallait laisser le passé en arrière. Enfin, il fallait bien que quelqu'un fasse le premier pas, il fallait bien que quelqu'un accepte le premier de se dessaisir de ce qu'il détenait. Voyant la gemme fabuleuse scintiller dans la main de Bard, Dain eut un instant de stupeur puis il hocha la tête.
- Vous êtes trop généreux, mon gars, laissa-t-il familièrement tomber. Et trop confiant. Mais soit.
Il tendit la main. Bard y déposa l'Arkenstone et remarqua que Dain évitait de la regarder, tout en la glissant dans l'une de ses poches.
- Je vous demande un petit moment, dit-il enfin. Je vais donner à cette jeune dame le collier que désire tant son roi. Quant à vous, ce qui est dit est dit : venez demain, vous aurez votre or.
Dain se détourna pour sortir. Bard le rappela :
- Seigneur Dain…
Le nain se retourna.
- Je suis vraiment désolé pour Thorin. Sincèrement. Il était très brave.
- Oui, très, répondit nettement Dain. Il s'est sacrifié pour détruire Azog et nous donner une chance. Il a vraiment agi en roi.
Bard opina de la tête, la gorge plus serrée qu'il ne l'aurait imaginé :
- Croyez bien que je regrette également pour les deux garçons.
Tauriel étouffa un sanglot. Bard et Dain lui jetèrent un rapide coup d'œil puis le nouveau maître de Dale poursuivit :
- Je les connaissais un peu. Dites aux vôtres que je respecte votre deuil. Si vous me faites savoir quand auront lieu les funérailles, mon peuple honorera vos morts à sa manière.
Dain qui était demeuré à demi tourné vers la porte pivota lentement sur ses talons, pour faire face à son interlocuteur, et l'examina en silence durant quelques instants :
- Les funérailles auront lieu après-demain, quand le soleil sera au zénith.
Bard hocha la tête.
- Et si le semi homme est toujours parmi vous, ajouta-t-il, dites-lui que la gratitude et l'amitié des hommes lui est acquise. Dites-lui que je le remercie du fond du coeur pour tout ce qu'il a fait.
- Je le lui dirai.
Dain quitta la pièce. Bard regarda Tauriel avec sympathie. Elle pleurait en silence. Il aurait voulu pouvoir la consoler il savait qu'elle avait protégé ses enfants et veillé sur ses filles. Mais qu'aurait-il pu lui dire ? Tous avaient subi des pertes cruelles, dans cette bataille.
