Note : Initialement, cette fic était composée de trois parties. Mais la troisième était bancale. En relisant j'ai trouvé qu'on sautait du coq à l'âne en plein milieu et que ça faisait bizarre. Donc j'ai finalement préféré en faire un chapitre à part.
Du coup, cette 3ème partie est plutôt courte. Mais la dernière rattrapera.
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- Vous ne voulez pas manger un peu, Bilbon ?
- Je n'ai pas faim.
Bofur secoua la tête, l'air affligé :
- Un hobbit qui n'a pas faim ? C'est possible, ça ?
Bilbon soupira.
- Faites un effort, insista le nain. Vous savez, nous partageons tous vos sentiments. Mais ce n'est pas en vous laissant périr d'inanition que vous changerez quoi que ce soit.
- Je sais.
- Faites un petit effort, mangez quelque chose. Pour me faire plaisir.
Bilbon leva les yeux vers son compagnon et lui adressa un bref sourire, quelque peu forcé. Après quoi il regarda d'un air morne l'assiette posée devant lui, avant de se saisir, au hasard, d'un morceau de volaille et de le porter à sa bouche sans le moindre enthousiasme. Il le reposa aussitôt et mâcha longuement la petite bouchée qu'il avait prise, luttant contre l'envie de recracher. La nourriture lui paraissait de cendre.
- Vous n'êtes pas raisonnable, se lamenta Bofur, qui l'observait avec attention. Durant notre périple, nous avons plus d'une fois été obligés de nous serrer la ceinture, vous vous souvenez ? Vous ne vous êtes jamais plaint, mais j'ai bien vu que c'était plus dur pour vous que pour nous. Et maintenant que vous pouvez manger tout ce que vous voulez...
Bilbon avala avec peine et repoussa l'assiette.
- Vous êtes gentil, dit-il, mais ça ne passe pas. Je vous assure.
- Bon, soupira Bofur, navré. Pas la peine de vous rendre malade. A moins que vous ne vouliez autre chose ? Qu'est-ce qui vous ferait envie ?
- Rien.
- Un peu de bière, peut-être ?
- Il vaut mieux éviter. J'ai l'estomac vide, ce n'est pas une bonne idée.
Le nain secoua la tête :
- Si j'ai bien compris, vous voulez repartir demain avec le magicien, juste après la cérémonie. Croyez-vous que vous aurez la force de refaire ce long voyage si vous ne vous alimentez pas ?
- Ça ira très bien, marmonna Bilbon.
- Ah, soupira encore Bofur, espérant réussir à faire sourire son ami, vous ne me rendez pas les choses faciles. Je voudrais que Thorin soit encore là pour vous secouer et vous forcer à manger !
- Moi aussi, répondit Bilbon, lugubre. Avec quelle joie !
Le nain glissa ses doigts sous son chapeau et se gratta la tête. Il n'aimait pas ça. Bilbon n'avalait rien, parlait à peine et restait des heures assis, immobile, les yeux dans le vague. Quand par hasard il sortait de sa torpeur, c'était pour faire tourner sans fin entre ses doigts un objet mystérieux qu'il cachait aussitôt que quelqu'un paraissait faire attention à lui.
Insubstantiel et ignoré de tous, Fili secoua la tête, tout aussi désolé que Bofur. Que le cambrioleur se laisse dépérir lui faisait beaucoup de peine. Il venait régulièrement voir si son état s'améliorait, en vain jusqu'à présent.
Comme il ne pouvait rien faire de plus, il poursuivit son chemin, sans but réel, et rejoignit Thorin, qui tournait de long en large, le regard chargé d'orage. Allons bon ! pensa Fili. Son humeur ne paraissait pas s'améliorer, contrairement à ce que son neveu s'était imaginé.
- Tu n'es pas satisfait, mon oncle ? risqua le jeune nain.
- Si, grinça Thorin entre ses dents serrées.
- Tu n'en donnes pas l'air.
Sourcils froncés, Fili considérait son oncle qui tournait en rond, les mains derrière le dos.
- Dain est rentré en possession de l'Arkenstone….
- Je sais.
- Ce n'est pas ce que tu voulais ?
Thorin se contenta de lui lancer un regard si farouche que Fili préféra ne pas insister. Il devait avouer qu'il ne comprenait pas. Il était certain que c'était à cause de cette pierre que son oncle ne pouvait trouver la paix, qu'il était demeuré dans le monde des vivants. Alors ? Thorin n'avait pas envie de lui avouer que cela ne lui suffisait pas. Il répugnait à l'admettre lui-même, ce n'était pas pour le dire à quelqu'un, même à Fili. D'ailleurs, que voulait-il exactement ? Il n'était pas certain de le savoir.
- Où es ton frère ? demanda-t-il pour changer de sujet.
Fili soupira.
- Je ne sais pas. Encore auprès « d'elle » je suppose.
- Non, je suis là.
Ils se tournèrent tous deux vers Kili, qui venait d'apparaître à leurs côtés. Il semblait triste, et pourtant curieusement serein.
- Tout va bien ? se risqua à demander Fili.
Kili hocha la tête puis soudain sourit :
- Oui, tout va bien. Elle est partie. Elle a rejoint les siens. C'est bien comme ça. Je peux partir aussi, à présent.
Thorin et Fili échangèrent un regard effrayé. Juste un instant, avant de se rappeler ce qu'il en était. Ils avaient beau n'être plus que des ombres sans substance, ils n'avaient pas encore perdu leurs réflexes de vivants.
Quant à Kili, s'il n'était pas consolé et doutait de l'être jamais, il savait du moins qu'il avait pris la bonne décision. Oui, il en était certain. Tauriel était revenue d'Erebor avec le collier de Lasgalen et Thranduil, malgré toute son emprise sur lui-même, n'avait pu cacher l'émotion qu'il avait ressentie en le recevant entre ses mains. Cela n'avait pas duré, certes, mais durant un instant il avait laissé de côté son masque impénétrable et sa cuirasse d'indifférence.
- Bien, avait-il finalement dit. Nous partons. Il est temps.
Les rangs des elfes, quoique clairsemés, s'étaient reformés. Tandis qu'ils amorçaient leur départ, Tauriel était demeurée immobile. Ses vêtements et ses cheveux soulevés par le vent froid, elle regardait Erebor.
- Vous n'avez pas votre place ici.
Privé de monture, Thranduil était à pieds, comme les autres. Tandis que ses troupes défilaient, prenant le chemin du retour, il s'était retourné vers la jeune femme immobile.
- Quels que soient les liens que vous aviez noué avec ce nain, reprit-il, quels que soient les sentiments que vous éprouviez pour lui et lui pour vous et si forts qu'ils aient été, les autres ne vous permettront jamais d'assister aux obsèques. Si vous voulez rester, faites-le. Mais à quoi cela vous avancera-t-il ? Le ferez-vous revenir ? Non, et vous le savez. Quelle existence vous attend si vous restez seule ici ? Néanmoins, agissez comme vous l'entendez. Vous savez que la forêt vous est ouverte si vous changez d'avis.
Il s'était détourné et avait emboîté le pas aux siens.
- Tauriel...
Ignoré dans les limbes, Kili avait pris le relais. Il avait écouté Thranduil sans pouvoir intervenir, les yeux noirs de rancoeur, mais il devait admettre, au fond de lui, que le roi elfe avait raison. Sur toute la ligne. C'était douloureux à admettre, oh oui, terriblement, mais c'était hélas l'évidence même.
- Tauriel, ton roi a raison. Je viens de comprendre que nous devons tous deux retourner chez les nôtres. Pas seulement les elfes pour toi et les nains pour moi, tu vois. Ca encore... Non, toi ta place est parmi les vivants. Et tu seras mieux avec ceux de ta race. Quant à moi, il est temps que j'accepte de te voir partir. Il est temps que j'accepte de partir aussi. Même si cela signifie que je te perds à tout jamais, ajouta-t-il très bas, la voix rauque.
Tauriel avait paru hésiter longuement encore, finalement s'était détournée pour suivre les elfes, non sans se retourner fréquemment, comme quelqu'un qui sait qu'il laisse son coeur derrière lui sans espoir de le retrouver un jour.
Passé le premier déchirement, passé le premier mouvement qui, malgré ce qu'il venait de dire, le poussait à la suivre, Kili s'était soudain senti soulagé. Si Tauriel et lui-même avaient vécu tous les deux, leur amour se serait heurté à tant d'obstacles et de difficultés que rien ne prouvait qu'il aurait pu perdurer. Pensez donc, une elfe et un nain ! Autant vouloir apparier le feu et l'eau. Alors que dire d'une vivante et d'un mort ! Absurde. Totalement absurde.
Kili avait beau être toujours passé pour une tête brûlée, il n'était pas stupide. Et pas suffisamment obstiné pour prétendre changer l'univers et le cours immuable de la vie et de la mort. Non, c'était comme ça que ça devait être. Il le sentait. Les choses étaient à leur juste place.
Il ne raconta pas tout cela à Thorin et Fili ni ne leur dit les choses en ces termes. Il se contenta de leur sourire. Un sourire paisible. Presque heureux.
Thorin s'arracha à ses pensées moroses et se rapprocha de son neveu :
- Tu es en paix ? demanda-t-il d'un ton affectueux.
Sans cesser de sourire, Kili fit signe que oui.
- Alors je suppose que tu ne vas pas tarder à nous quitter pour de bon.
Le jeune nain baissa les yeux un très bref instant avant de les relever :
- Je devrais sans doute avoir envie de rester avec vous jusqu'au bout, pour que nous fassions le dernier voyage ensemble. Mais les choses sont très différentes à présent. Je ne… comment te dire ? J'ai l'impression de… de m'en aller… c'est difficile à expliquer.
Par habitude Thorin tendit les bras, avant de se souvenir que c'était inutile et de les laisser retomber. Il sourit :
- Nous nous retrouverons de l'autre côté, Kili. Garde-nous une place.
Kili parut rassuré.
- Ne me faites pas attendre trop longtemps, répondit-il.
Il regarda Fili :
- A très bientôt, mon frère.
Le visage défait, incapable de parler, Fili fit un petit signe d'assentiment. S'il avait encore eu un cœur de chair, il était sûr qu'en cet instant ce dernier se serait affolé et aurait battu à tout rompre. Son petit frère allait les quitter… il semblait croire que la séparation serait courte mais… mais Fili ne savait toujours pas ce qui le retenait dans les limbes ! Et s'il ne pouvait jamais rejoindre son frère « de l'autre côté » ? Et si Thorin le quittait aussi ? Bien que le concernant, pour le moment, il ne semblait toujours pas avoir obtenu ce qu'il désirait au point d'avoir manqué le passage ultime, mais bon, ça pouvait encore venir. Et si lui-même se retrouvait seul ici, invisible et inaudible de tous, séparé à jamais de ses proches ? Fili fixait son frère avec anxiété, comme s'il s'attendait à le voir subitement disparaître, s'évaporer dans le néant.
En réalité, cela ne se passa pas de cette manière et prit un certain temps. Peu à peu, Kili parut pâlir. Pas seulement son visage ou ses mains, même ses vêtements. Doucement il s'estompa, comme effacé tout doucement du décor. Quand Fili vit le mur à travers le corps de son frère, il comprit que celui-ci était vraiment en train de passer dans un autre monde et qu'il ne pouvait rien faire pour le retenir. Il vit les lèvres de Kili remuer, mais il ne pouvait plus l'entendre. Au bout d'un moment, il eut en effet disparu. Fili pensa que s'il avait encore eu un corps mortel, il aurait eu du mal à se maintenir debout.
- Thorin, dit-il d'une voix enrouée, est-ce que tu me mépriserais si je t'avouais que j'ai peur ?
Thorin le regarda, l'air stupéfait :
- Je crois, répondit-il lentement, comme s'il n'en revenait pas, que la dernière fois que je t'ai entendu dire : "j'ai peur", tu avais quelque chose comme six ou sept ans. A peu près.
Fili sourit mais son sourire était crispé :
- Oui, et tu m'as alors expliqué que le meilleur moyen de vaincre la peur était de la traiter par le mépris, de l'ignorer.
- En effet. Dis-moi, Fili, reprit Thorin avec gravité, une expression inquiète au fond des yeux, qu'est-ce qui peut bien te faire peur à présent, que tu ne parviennes pas à ignorer ? Après tout ce que tu as vécu et ce qui s'est passé ces dernières heures ?
Il y eut un silence, comme si Fili hésitait à parler.
- Dis-moi, insista Thorin. Tu devrais savoir que rien de ce que tu pourras me dire ne pourra jamais faire en sorte que j'éprouve du mépris pour toi. Jamais, Fili.
- Thorin, je ne comprends tout simplement pas ce que je fais encore ici. Ce n'est pas faute de réfléchir mais je ne vois pas. Comment puis-je espérer me libérer si je ne sais pas ce qui m'entrave ? Je... Kili semble persuadé que nous allons le rejoindre bientôt... Et si je ne pouvais pas ? Si je... si j'étais condamné à rester ici, écartelé entre le monde des vivants et celui des morts ?
- Non, Fili.
Thorin considérait son neveu avec gravité.
- Je ne peux pas croire une chose pareille. Il y a forcément une raison. Peut-être moins... matérielle que... pour Kili et moi.
Il soupira.
- As-tu des regrets ? demanda-t-il.
- Des regrets ? Non. Si. Enfin, pas personnellement, mais je regrette tellement pour Kili et toi ! Vous n'auriez jamais dû tomber. Pas maintenant. Pas si tôt. Pas alors que vous aviez tant de choses à vivre.
- Fili...
Encore une fois, Thorin leva le bras pour poser sa main sur l'épaule de son neveu et encore une fois il suspendit son geste, en se rappelant que ni l'un ni l'autre d'entre eux n'avait plus de corps solide.
- Fili, ne cherche pas plus loin, voilà ce qui t'empêche de trouver la paix. Tu te consumes l'âme de regrets qui n'ont plus lieu d'être. On ne peut pas revenir en arrière, mon garçon. Tu as entendu ton frère ? Il est apaisé, il a coupé les derniers liens qui le rattachaient encore à son existence mortelle. Quant à moi, je t'assure que pas plus que toi je n'ai de regrets personnels. Cette ordure d'Azog ne fera plus jamais de mal à quiconque et le monde est un peu plus propre et un peu moins corrompu depuis qu'il l'a quitté. Ce n'était pas trop cher payé pour arriver à ce résultat. Je ne regrette rien. Je recommencerai dix fois s'il le fallait.
Fili parvint à sourire :
- Tu as toujours été obstiné mais je dois dire que là, tu t'es surpassé.
Thorin haussa les épaules :
- Trop tard pour changer, grogna-t-il.
Fili réfléchit à ce qu'il venait de lui dire. Se pouvait-il que ce soit vrai ? Il ne parvenait pas vraiment à s'en convaincre et pourtant, qu'est-ce que cela aurait pu être sinon ? Il tenta de se répéter, encore et encore, que rien ne sert de regretter ce que l'on ne peut changer. Il se donna mille bonnes raisons de voir les choses autrement. Il se fit longuement la leçon. Sans aucun succès. Son mal être persista.
