C'était une profonde caverne qui s'ouvrait au flanc de la Montagne Solitaire. Longtemps elle avait été ignorée des nains, qui n'en avaient pas l'usage. Finalement, ils avaient commencé à l'aménager et à en sculpter les parois, comme eux seuls savent le faire. Mais l'attaque de Smaug avait définitivement interrompu les travaux alors qu'ils étaient à peine commencés.

C'était cette caverne qui, après mûres réflexions, avait été choisie pour devenir le tombeau de Thorin Ecu-de-Chêne, Fili et Kili. Les nains avaient travaillé d'arrache-pied, sans relâche et sans prendre un seul instant de repos durant les dernières quarante-huit heures : tout au fond de la grotte dont le sol descendait en pente raide depuis l'ouverture, sur un vaste replat soigneusement égalisé autrefois, du temps de Thror, entre deux colosses de pierre qui émergeaient des parois (l'un d'eux n'était pas tout à fait terminé et ne le serait jamais, car c'était là le travail des nains d'antan), ils avaient établi une plate-forme surélevée, taillée dans la roche et soigneusement polie, avant d'y ériger trois socles de marbre. C'était là que les défunts reposeraient, pour l'éternité.

Sur le pourtour recouvert de feuilles d'or du socle central, plus large et plus haut que les deux autres, l'un des nains était encore en train de travailler à l'inscription qui devait être gravée dans le métal et la pierre lorsqu'on apporta les trois corps.

- Déjà ? bougonna-t-il. Mais ce n'est pas terminé !

- Eh bien dépêche-toi. La cérémonie aura lieu à midi. Tu n'as plus beaucoup de temps.

Les nains disposèrent soigneusement les dépouilles aux places qu'ils ne quitteraient plus, face à la grotte. Dwalin déposa lui-même Orcrist sur la poitrine froide de Thorin. Elle étincelait dans la lumière des torches, tant il l'avait astiquée et frottée. La lame en était nue : le fourreau était demeuré en possession de Légolas.

Dwalin leva les yeux en entendant des pas s'approcher et fronça les sourcils en reconnaissant Bard, flanqué de Dain. Qu'est-ce que cet humain venait faire ici ? Son humeur s'adoucit lorsqu'il le vit incliner respectueusement la tête devant le corps de son ami.

- Merci, dit ensuite Bard en se tournant vers Dain. Je sais que la cérémonie funèbre ne concerne que les nains, mais je vous remercie de m'avoir permis de les voir.

Il était venu à Erebor comme convenu, chercher l'or promis, avec tout ce qu'ils avaient pu trouver de véhicules, montures et réceptacles dans les ruines noircies de leur cité. Ils auraient dû venir la veille mais ça n'avait pas été possible, il avait fallu donner priorité aux morts.

Dain avait tenu parole et leur avait donné une part généreuse du trésor. Au moment de repartir, Bard avait demandé s'il lui serait possible de voir Thorin et ses neveux, afin de les saluer. Les cors de Dale sonneraient tout à l'heure, à midi, pour leur rendre hommage, mais Bard tenait à cette démarche personnelle. Dain avait accepté et l'avait escorté lui-même. D'une part parce qu'il savait que les siens ne seraient pas forcément enchantés de le voir, ensuite parce qu'il avait une idée derrière la tête. Dain agissait rarement au hasard.

Ayant silencieusement salué Thorin, Bard s'approcha ensuite de Kili, puis de Fili.

- Mes enfants sont très affectés, dit-il à mi-voix. Ces jeunes nains ont combattu les orcs pour les défendre. Ils les ont aidés à quitter Lacville quand Smaug a attaqué. Ma fille aînée a pleuré en apprenant leur mort.

- Tenez, dit Dain.

Il plongea sa main dans son manteau et en sortit l'Arkenstone, laquelle jeta un éclair de lumière qui éclaboussa les parois sombres de la grotte. Le seigneur nain la tendit à Bard qui le regarda abasourdi, sans comprendre.

- Cette pierre, expliqua lentement Dain, cette pierre n'a jamais apporté aucun bien aux nains. En outre...

Il tourna la tête et posa un regard douloureux sur le corps de son cousin :

- Elle lui appartient. Il en a rêvé toute sa vie. Je pense que c'est à vous de la lui remettre. Ne le lui aviez-vous pas promis ?

Plus ému qu'il ne l'aurait voulu, Bard acquiesça silencieusement et prit la gemme avant de retourner vers Thorin. Il ignorait, bien sûr, que l'ombre de ce dernier, les yeux écarquillés de stupeur, se tenait à deux pas, avait suivi son échange avec Dain et à présent se sentait presque aussi figé que l'était son enveloppe mortelle. Il n'osait pas encore croire à ce qu'il avait entendu, à ce qu'il voyait. Il n'aurait jamais osé y croire.

Bard pourtant parut soudain un peu incertain. Dwalin, qui ne s'était pas éloigné, comprit le problème et récupéra Orcrist, qu'il glissa sur le côté, la garde appuyée contre l'épaule du mort.

Avec respect, Bard déposa alors l'Arkenstone sur le corps immobile.

- Le Joyau du Roi, murmura-t-il. Je vous le rends. Mais je vous jure, je vous jure que j'aurais préféré mille fois vous le remettre dans des circonstances moins tragiques.

Il leva les yeux, s'apprêtant à s'en aller et laisser les nains à leur deuil, et ce faisant croisa le regard dur de Dwalin.

- Merci, dit brusquement ce dernier.

Le ton était rogue mais Bard comprit que le nain cachait son émotion derrière une feinte rudesse et qu'il était sincère.

- Il aurait voulu qu'il en soit ainsi, ajouta seulement Dwalin avant de se détourner.

- Tu me connais mieux que je ne me connais moi-même, mon vieil ami, fit Thorin doucement, sans que personne puisse l'entendre.

A aucun moment il n'avait osé s'avouer que c'était en effet ce qu'il voulait. Depuis l'avant-veille, depuis que Dain avait récupéré la pierre, il s'était demandé pourquoi il n'était toujours pas pleinement satisfait. Certes, il avait éprouvé un immense soulagement en voyant le Cœur de la Montagne entre les mains de son cousin. L'Arkenstone était de retour à Erebor. Cela aurait dû lui suffire. Il ne cessait de se répéter cela. Cela aurait dû suffire. Les nains étaient entrés en possession de leur héritage. Que pouvait-il vouloir de plus ?

Pourtant, il avait beau tenter de se raisonner, cela ne le satisfaisait pas.

Il s'était lui-même traité d'imbécile un certain nombre de fois, excédé par cette obsession qui ne voulait pas le quitter, se répétant, avec une ironie mordante, qu'il était mort et qu'il ne pouvait plus rien faire ni de cette pierre ni de quoi que ce soit d'autre. Rien n'y avait fait. Il savait maintenant pourquoi. Non. Non, songea-t-il en regardant avec une satisfaction cette fois non dissimulée le joyau scintiller sur son corps inerte, non, là il était en train de se mentir à lui-même. Allons, sois sincère : tu as toujours su que c'était ça que tu voulais. Tu l'as su dès la première seconde. Mais tu refusais de l'admettre, même dans le secret de ton esprit. Sans doute parce que tu ne croyais pas la chose possible.

- Tu vas me quitter aussi, mon oncle.

La voix de Fili, douce, autant dire résignée.

Il regardait non pas la version immatérielle de Thorin, celle avec laquelle il pouvait communiquer, mais son corps de chair, figé à jamais. Oïn était en train d'arranger au mieux, non sans mal d'ailleurs, ses membres raidis par la mort, l'Arkenstone entre ses mains, l'épée au creux du bras, tout en bougonnant entre ses dents que c'était certes très bien mais qu'il aurait fallu y penser plus tôt. La rigidité cadavérique avait fait son œuvre. Enfin, heureusement, la position était quasiment la bonne. Quasiment. Avec patience, avec délicatesse, Oïn parvint finalement à un résultat passablement satisfaisant en trichant un peu et en calant le coude de Thorin avec la fourrure du manteau royal dont il était revêtu.

Un incident faillit se produite pendant qu'il s'affairait, car il bouscula le nain qui, la sueur au front et le burin à la main, continuait de graver le pourtour du socle. L'artiste poussa un glapissement indigné :

- Faites donc attention ! Si je dérape, je n'aurais pas le temps de recommencer.

Oïn alla pêcher son cornet acoustique dans sa poche et l'enfonça dans son oreille :

- Comment ?

- Je vous dis de faire attention ! Ne me faites pas faire de faux mouvement maintenant.

- Thorin, fils de Thrain, fils de Thr... lut Oïn. Bah, vous êtes presque au bout. Je suis bien plus embêté que vous, moi, pour lui donner l'air présentable malgré les changements de dernière minute.

L'autre lui lança un regard assassin tandis qu'Oïn se reculait un peu pour juger de l'effet produit, puis s'avançait à nouveau afin de redresser l'Arkenstone, qui penchait légèrement.

- Dwalin a raison, dit Fili. C'était ce que tu voulais, n'est-ce pas ? Maintenant, plus rien ne te retient. Je suis idiot de ne pas avoir compris plus tôt. C'était stupide de ma part de me demander pourquoi tu n'arrivais pas à te satisfaire de la savoir revenue à la montagne.

- Tu as encore des regrets, Fili ?

- Je ne sais pas. Je n'arrive pas à... quelque chose me gêne. Un poids qui... qui me paralyse. Mais je n'arrive toujours pas à lui donner un nom.

Thorin regarda avec tristesse les corps sans vie de ses neveux reposant de part et d'autre du sien, puis il reporta son attention sur l'ombre désincarnée de Fili.

- Même s'il y avait eu un autre moyen de vaincre Azog, dit-il lentement, même si j'avais pu y survivre… Je ne suis pas sûr que j'aurais eu la force de continuer après… ça. Sans vous deux. Te voir mourir, réaliser que je t'avais perdu, ça a été terrible. Infiniment plus terrible et plus douloureux que sentir la lame d'Azog me transpercer, je t'assure. Mais vous perdre tous les deux, Kili et toi… que me serait-il resté ? Erebor ? La belle affaire. Qu'aurais-je fait de ce trône en sachant que ni toi ni ton frère n'étiez plus là pour en hériter à ma mort ? Crois-moi Fili, tes regrets n'ont pas, ou plus lieu d'être. Si Kili a pu poursuivre son… voyage, c'est bien parce que plus rien ne le retenait. Il te l'a dit lui-même. Il t'attend, à présent. Quant à moi, finalement c'est sans doute mieux comme ça. Vraiment.

Fili ne put s'empêcher de sourire :

- Tu as toujours été très fort pour ça, mon oncle.

- Pour quoi ?

- Pour nous réconforter, Kili et moi.

- Pas cette fois, apparemment. Tu ne sembles pas convaincu.

- Ce n'est pas ça…

Fili se sentait toujours aussi oppressé. Mais voyant l'inquiétude dans les yeux de Thorin, il se força à adopter un ton léger et désigna leurs trois corps immobiles :

- Mais regarde-nous ! Nous ne pouvons pas prétendre avoir très fière allure, à présent.

- Non, soupira Thorin. Ils ont pourtant fait de leur mieux, tous. Il faut aussi reconnaître que Dain a bien fait les choses. Et sacrément vite.

Fili n'insista pas. De toute façon, son seul but avait été de changer de conversation. Quant à Thorin, il comprenait à présent ce qu'avait voulu dire Kili. Une part de lui-même continuait à s'inquiéter pour Fili et à souhaiter demeurer avec lui, pour être certain qu'il ne resterait pas là, seul, prisonnier des limbes comme il le craignait. Mais c'était comme si une force supérieure à la sienne était à l'œuvre. Il se sentait en paix malgré ce dernier souci, il avait l'impression d'être attiré ailleurs. Il avait beau s'en vouloir, à présent qu'il avait la certitude que l'Arkenstone serait ensevelie avec lui, les derniers liens qui le rattachaient encore à son existence terrestre étaient rompus, il le sentait au plus profond de lui-même. Il comprit vite qu'il n'avait de toute façon plus aucun contrôle sur ce qui devait arriver à présent. Pire que ça : il éprouvait un profond soulagement. Il n'avait plus sa place dans le monde des vivants et celui-ci, l'intermédiaire, le monde des limbes, n'avait rien d'agréable. Alors il était heureux de les quitter l'un et l'autre.

- Fili… dit-il néanmoins.

- Je crois que tu commences à passer de l'autre côté, toi aussi, répondit le jeune nain. Tu… enfin, je ne sais pas comment le dire, mais c'est comme Kili…

- Fili, tu dois nous rejoindre. Oublie tes regrets. Oublie tes peurs. Tu n'as pas ta place ici, rejoins-nous. Tu sais que nous t'attendrons.

- Je le sais. Et je vais faire de mon mieux, je te le jure.

Pourtant, quand un peu avant midi Thorin finit de disparaître dans le néant comme Kili avant lui, Fili fut envahi par un terrible sentiment de solitude, sinon d'abandon. Invisible et inaudible pour les vivants dont la vue ne pouvait que lui faire regretter de ne plus être des leurs, il était dorénavant vraiment seul. Par ailleurs, maintenant que son frère et son oncle étaient passés dans l'au-delà, l'idée qu'ils étaient morts, vraiment, irrévocablement morts, pesait lourdement sur son cœur. Il regarda longuement leurs corps, s'attardant devant celui de Kili, inerte et livide. Ses mains étaient croisées sur son épée, comme il sied à un guerrier, mais Fili songea, douloureusement, que personne n'avait songé à lui rendre son arc. Son arme favorite, pourtant. Il aurait mérité cette attention. Fallait-il croire que plus personne, déjà, ne songeait à eux, son frère et lui ?

- Au fond, pensa Fili, qui sommes-nous, qu'avons-nous accompli dans notre vie, Kili et moi ? Rien du tout. Sitôt que cette grotte sera refermée, nous serons oubliés.

Cette pensée ne contribua pas à lui remonter le moral, bien au contraire. Sur tout le pourtour de la plate-forme, des flambeaux ouvragés avaient été disposés. On était en train de les allumer. Cela avait-il vraiment un sens, se demanda encore Fili, plus abattu que jamais, ces nains qui déposaient à présent sur chaque socle plusieurs bougies allumées ? Cette veillée funèbre commençait à lui donner des nausées. Ou l'équivalent de nausées, pour quelqu'un qui n'avait plus de corps.

- Mahal, qu'est-ce que je fais ici ? pensa désespérément le garçon. On m'attend ailleurs, pourquoi je n'arrive pas à... à couper les ponts ? Que suis-je ?

Une âme en perdition, une âme perdue qui sait, ne sachant toujours pas ce qui la retenait là et obligée en sus d'assister à ses propres funérailles ! Portant des torches pour éclairer la grotte, tous les nains d'Erebor avaient commencé à affluer et à se ranger devant la plate-forme funéraire. La caverne était vaste, mais lorsque enfin tous furent arrivés, les derniers se tenaient quasiment à l'entrée tant ils étaient nombreux.

Thorin aurait été heureux, pensa Fili. Erebor avait repris vie. Un profond silence se fit. Dans lequel tous purent entendre sonner le cor de Dale, ainsi que Bard l'avait promis, sur un rythme lent et solennel. Sur les remparts de la ville humaine, toute la population avait pris place et les hommes se découvraient avec respect pendant que nombre de femmes baissaient la tête, pour un silencieux salut au roi nain qui avait abattu le commandant de l'armée ennemie, mettant un terme aux combats avant de tomber à son tour. Bard serrait ses deux filles contre lui, faisant mine de ne pas voir les yeux rougis de l'aînée. Sigrid était terriblement sensible. Bain, Tilda et elle pensaient plus particulièrement à Fili et Kili, qui avaient trouvé refuge chez eux à Esgaroth et qu'ils avaient un peu côtoyés.

Dans la vaste caverne transformée en tombeau, même les flammes des torches paraissaient immobiles. Enfin, il y eut un léger mouvement. Seuls de toute cette multitude, les nains de la Compagnie de Thorin s'avancèrent. Seuls, ils envahirent la plate-forme funéraire et entreprirent, silencieusement, de passer de l'un à l'autre de leurs amis. Pour un dernier adieu. Un dernier hommage. Bilbon Sacquet était parmi eux. Et rien n'était plus naturel. Bilbon qui courbait la tête et avait grand-peine à retenir ses larmes. Par son courage, son abnégation et son amitié sans faille, il avait bien mérité d'être là en cette heure sombre. Il était le seul non-nain à y avoir été autorisé. Même les magiciens Gandalf le Gris et Radagast le Brun se tenaient un peu à l'écart, flanqués de la haute silhouette de Béorn dont les yeux fauves exprimaient un profond chagrin : le changeur de peau (dont la présence avait été tolérée en raison de la bravoure qu'il avait déployée sur le champ de bataille et parce qu'il était l'un des artisans de la victoire) ne savait que trop bien ce que l'on éprouve à perdre les siens de manière tragique. Ceux qui étaient victimes des orcs ne pouvaient le laisser indifférent, qu'ils soient morts ou vivants.

Mais nul, songea Fili, n'aurait pu dénier à Bilbon le droit d'être là. Le jeune nain sentit monter en lui un flot d'affection pour le cambrioleur. Puis pour chacun de ses anciens compagnons. Une intense chaleur envahit sa poitrine.

00OO00

Ignorant de la présence parmi eux du fantôme inconsolé de l'un de ceux qu'ils pleuraient, les membres de la Compagnie passaient silencieusement d'un socle à l'autre pour faire leurs adieux à ceux qui les avaient quittés. Ce que chacun dit en secret, en ces ultimes instants, à chacun des trois défunts, nul ne le sut. Cela demeura le secret de chacun.

Le visage sans expression, Dwalin se figea devant le corps de Thorin, son ami de toujours, son frère de cœur. Seule manifestation de l'émotion qui l'étreignait, il déglutit discrètement, un muscle tressauta imperceptiblement sur son visage. Ce fut tout. Dwalin n'était pas démonstratif. Même s'il lui était difficile de ne pas imaginer ce qui aurait être. Comme si cela ne suffisait pas, un très vieux souvenir, qu'il avait pourtant oublié depuis longtemps, lui revint soudainement en mémoire : la promesse que Thorin et lui-même, alors adolescents, avaient échangée plus d'un siècle plus tôt : ils s'étaient mutuellement juré une amitié indéfectible, à la vie, à la mort, et s'étaient plu à croire qu'ils tomberaient un jour ensemble, sur le même champ de bataille, comme de vrais frères d'armes.

Bien sûr, Dwalin savait depuis très longtemps que les rêves d'enfant et les promesses d'adolescents se perdent au vent de la vie. Bien sûr. N'empêche qu'il se sentait vide. Dépossédé. Presque coupé en deux. Encombré d'une existence dont il ne savait désormais plus vraiment quoi faire. Cela faisait si longtemps qu'il avait rivé ses pas à ceux de Thorin ! Ensemble ils avaient affronté tant de tempêtes qu'il lui était difficile d'admettre qu'il était arrivé au port tout seul.

De son côté, Balin pleurait ouvertement. Jamais il n'aurait pu imaginer une fin aussi tragique, aussi sinistre à leur quête. Ô Valars... Thorin, qu'il connaissait depuis... toujours, lui semblait-il. Thorin qui s'était tant battu pour reprendre Erebor et qui était tombé avant de récolter les fruits de sa peine. Thorin qui avait déjà subi tant d'épreuves.

Et Fili et Kili, dont lui-même avait été le précepteur durant des années... Il les avait instruits, les avait vu grandir, devenir des adultes... et tout cela pourquoi ? Pour en arriver là ? Ils auraient dû vivre encore longtemps. Très longtemps. C'était eux qui auraient dû un jour assister à ses funérailles à lui, pas l'inverse ! Pourquoi, pourquoi, au nom de Durin, pourquoi restait-il là, lui qui était déjà âgé et n'attendait plus rien de particulier de l'existence, alors que la jeunesse de Fili et Kili avait été inexorablement fauchée ? Non, ce n'était pas ainsi que les choses auraient dû se passer !

Perdre l'un des trois, juste un seul d'entre eux aurait déjà été terriblement affligeant. Mais tous... Le vieux nain était trop anéanti pour se rebeller contre la cruauté du sort mais n'empêche. Fili aurait dû un jour régner sur Erebor et ses descendants après lui. Le rire de Kili aurait dû résonner durant des années dans les antiques galeries de la vieille citadelle. Et Thorin... En cette heure sombre, Balin avait l'impression que toute sa vie avait été vaine. Inutile. Pourquoi toutes ces années ? Pourquoi cette complicité ? Pour en arriver à cela ? Quelle ironie. Et que d'espoirs anéantis en quelques heures ! Balin avait toujours pensé que vouloir reprendre la Montagne Solitaire et son trésor était une très mauvaise idée. Il avait à plusieurs reprises tenté de le dire à Thorin, qui ne l'avait pas écouté. Le vieux conseiller en ce jour se sentait coupable de n'avoir pas réussi à le convaincre. Il savait aussi, déjà, qu'il ne resterait pas à Erebor. Il ne savait pas encore où il irait mais rester ici après cela, non. Il ne le pourrait pas.

Ori de son côté faillit bien éclater en sanglots, les lèvres retroussées sur les dents, devant les corps de ses cousins et de son roi. Fili, Kili... ils avaient grandi ensemble, joué ensemble, partagé amusements et découvertes, avaient parfois fait les mêmes bêtises et partagé les reproches des adultes... Avec eux, Ori avait le sentiment que c'était toute son enfance qui disparaissait à jamais. Ainsi que tout ce qui pouvait lui rester d'innocence. Dire que cela faisait mal était un doux euphémisme.

Il sentit un bras compatissant s'enrouler autour de ses épaules. Ce n'était pas l'un de ses frères, trop affligés en cette heure, même pour le consoler. C'était Oïn. Le vieil Oïn qui en avait déjà vu mourir d'autres et qui savait combien cela déchire l'âme, de voir partir ceux que l'on aime. Surtout quand on est jeune.

Quant à Bofur, il faillit bien lui aussi laisser couler ses larmes devant le corps de Fili. Très nette, trop nette à son esprit s'imposait la dernière image qu'il avait du prince héritier vivant : emporté par un char de guerre, ses cheveux blonds soulevés par le vent de la course, un bras levé dans un geste de victoire... Bofur se mordit les lèvres si fort qu'il sentit le goût du sang envahir sa bouche.

Tout cela dura un long moment. Lorsque enfin il jugea que les adieux devaient être terminés, Gandalf s'avança jusqu'au-devant de l'assemblée, silencieuse et recueillie, qui emplissait la grotte et attendait patiemment. La voix ferme du magicien s'éleva, forte et nette entre les parois de pierre de la montagne qui faisaient caisse de résonance, tant et si bien que même les nains qui se trouvaient au tout dernier rang, tout là-haut, l'entendirent distinctement :

- Le roi s'est éteint. Sous la montagne, sous la pierre. Qu'il repose à présent dans les profondeurs, sous terre, dans le sommeil éternel. Dans toutes les terres, que cela se sache...

S'en fut trop pour Bilbon, qui cette fois sentit les larmes qu'il refoulait depuis trop longtemps jaillir de ses yeux et dégringoler le long de ses joues. Il dut se retenir pour ne pas hurler de désespoir. Trop, c'était trop !

- Taisez-vous, pensa-t-il désespérément. Gandalf, taisez-vous !

Fili, invisible à tous, était lui aussi très ému.

La voix de Gandalf éclata sous la voûte comme une trompette de guerre :

- Le roi est mort !

Balin fut le premier à tirer son épée et à la lever vers le ciel :

- Longue vie au roi ! cria-t-il.

Tous ses amis l'imitèrent aussitôt. Leurs armes étincelèrent dans la lumière des flambeaux, leurs voix grondèrent comme le tonnerre :

- Longue vie au roi !

A ce moment, Fili se sentit incroyablement fier d'eux. Il savait parfaitement combien leur peine était lourde, mais qu'ils aient voulu être les premiers à acclamer le nouveau roi, comme un défi lancé à la mort elle-même, cela le bouleversait et le transportait tout à la fois.

Au tout premier rang de l'assemblée, Dain se tenait immobile, la couronne d'or des rois d'Erebor coiffant ses cheveux roux, un long manteau de fourrure tombant derrière lui jusque sur le sol. Ses yeux exprimaient cependant tout sauf la liesse ou la fierté : ils n'exprimaient que le chagrin de celui qui vient de perdre des parents proches. Solennellement, il s'inclina face aux trois dépouilles tandis que tous les guerriers nains rassemblés derrière lui et à ses côtés tiraient eux aussi leurs épées et les levaient en un salut unanime, dans un fracas qui parut éveiller tous les échos de la montagne.

Inexplicablement, Fili se sentit mieux. Tout cela... ce tumulte même, après tant de silence... c'était la revanche de la vie ! La vie qui continue malgré tout, vaille que vaille, la vie qui renaît toujours, d'autant plus forte et plus précieuse qu'elle a été menacée, bafouée.

- Longue vie au roi, murmura le jeune nain.

Il se sentait plus léger. Tellement plus léger. Pas encore libéré, mais presque.

- Tu as perdu, Azog, fit-il à mi-voix, conscient que de toute façon personne ne l'entendait. Ce n'était au fond pas notre mort que tu voulais. C'était anéantir notre âme, notre fierté, notre identité. Est-ce que tu les entends ? Ecoute-les ! Ils crient une ode à la vie. Un nouveau roi, une nouvelle ère, de nouvelles existences. Oui, tu as perdu. Dire que j'ai pu croire...

Arrivé là, Fili s'interrompit brusquement. Par les bottes de Durin, comment avait-il pu être aussi aveugle ? Il se revoyait au sommet de la tour, la poigne de l'orc pâle resserrée sur son col et ses cheveux. Il se souvenait de sa propre détresse à cet instant. De sa frayeur. Il savait qu'il allait mourir, mais ce n'était pas cette perspective qui lui tordait les entrailles à ce point. Non, ce qui le terrorisait, c'était la pensée des autres. Les autres en face de lui, qui ne semblaient pas soupçonner le piège, qui restaient là, figés comme des statues. Il avait eu tellement peur... pour eux ! Il leur avait crié de fuir mais il savait déjà qu'ils ne l'écouteraient pas. Il les connaissait trop bien.

Ils allaient peut-être se faire tuer eux aussi et à cause de lui. Par sa faute. Parce qu'il avait eu la bêtise et la maladresse de se faire prendre. Parce qu'il n'avait pas été fichu d'obliger Azog à le tuer tout de suite, sans toute cette macabre mise en scène, loin des yeux des siens.

Sans lui, Kili et Thorin ne se seraient pas rués à l'assaut. Et Fili était mort en état de désespérance. Incapable du même coup de trouver le repos.

- J'avais cette idée en tête depuis le début, pensa-t-il. Non, depuis la fin. Je veux dire... enfin bref, depuis ce moment-là. Kili avait raison : je ne m'en rendais pas compte mais au fond de moi, je pensais avoir quelque chose à expier. Je croyais qu'ils étaient morts à cause de moi. Je ne suis pas encore tout à fait sûr de ne pas toujours le croire...

Mais ils lui avaient pardonné. Cela du moins, il en était sûr. Ils ne lui avaient fait aucun reproche. Au contraire, ils n'avaient eu de cesse de lui dire d'oublier ses remords et de les rejoindre.

- J'aurais tout donné, je crois, pour que mon frère et mon oncle demeurent en vie, songea encore Fili. Mais maintenant je comprends : la vie, ce n'est pas tant ce qui anime un individu isolé, c'est... c'est ça.

Il regardait, ébloui, la multitude des nains qui continuait à acclamer le nouveau Roi sous la Montagne. Et il sourit.

- Je vais leur raconter. Cela leur fera plaisir.

Il se sentait incroyablement bien. Léger. Heureux. Et puis, il savait à présent qu'il avait rompu ses chaînes. Très bientôt il retrouverait Kili. Et Thorin. Et bien d'autres encore sans doute, qu'il avait peu, mal ou pas du tout connus.

- Eh bien, pensa-t-il en voyant les nains, portant toujours leurs torches, sortir de la grotte, immense serpent de lumière qui remontait vers la lumière du jour, moi je reste ici, hein. C'est mon tombeau, après tout. Notre tombeau. Thorin a raison, Dain a vraiment bien fait les choses, surtout en si peu de temps. Autant en profiter jusqu'au bout, je ne suis plus là pour très longtemps.

Il eut une dernière pensée pour ses amis, ses compagnons, tous les nains de la compagnie, et leur souhaita du fond du cœur tout le bonheur possible jusqu'au jour, qu'il espérait lointain, où tous se retrouveraient. De l'autre côté.

- Le jour où nous serons tous réunis à nouveau, on fera une fête comme personne n'en aura encore jamais vue là-bas ! se promit le jeune nain.

Bien que la perspective soit agréable, il n'était pas pressé. On ne peut pas l'être quand on sait qu'on a l'éternité devant soi.

Là-haut, les dernières torches franchissaient l'ouverture de la grotte.

Bilbon Sacquet fut le tout dernier à sortir, le cœur bien lourd et des sanglots difficilement réprimés au fond de la gorge. Les maçons nains attendaient patiemment : ils allaient à présent sceller à jamais l'entrée du tombeau, dans lequel les trois fils de Durin tombés au champ d'honneur reposeraient jusqu'à la nuit des temps.

Bilbon fut aussi le seul à se retourner. Privée de la lumière des torches, la grotte avait été rendue aux ténèbres. Seuls, très loin semblait-il, tout en bas, scintillaient quelques points de lumière : les flambeaux qui dessinaient le contour de la plate-forme et les bougies qui avaient été déposées sur les socles funéraires et qui continueraient à brûler jusqu'à ce qu'ils et elles soient entièrement consumés. Et puis, reconnaissable entre toute, la lueur bleutée et irisée de l'Arkenstone. Le Coeur de la Montagne, lui aussi, retournait à la pierre. Bilbon s'essuya une nouvelle fois les yeux. Les paroles de Gandalf résonnaient toujours dans son esprit : " sous la montagne, dans les profondeurs, sommeil éternel..."

- Adieu, murmura le hobbit. Adieu Fili, Kili. Si vous saviez comme je regrette ! Adieu, Thorin. Je ne vous oublierai jamais. Jamais.

Thorin, Fili et Kili. Reposant côte à côte, unis à présent dans la mort comme ils l'avaient été dans la vie. Cette pensée ne consola pas du tout Bilbon, qui n'aurait jamais imaginé que son aventure finirait de la sorte et qui dut s'essuyer les yeux une fois encore.

Avant de se résoudre à rejoindre les autres dans Erebor, il jeta un ultime regard autour de lui. L'entrée de la grotte était orientée à l'ouest, nota-t-il machinalement. Le soleil couchant viendrait chaque soir en caresser la roche. Oui... Bilbon secoua la tête, navré par sa propre sottise : Ouest ou Est, soleil levant, soleil couchant, vraiment, quelle importance ? Cela ne changerait plus rien pour ceux qui reposaient à présent sous la terre et la pierre.

Enfin, traînant les pieds, il se décida à s'éloigner. Lorsqu'il entendit les pics des maçons se mettre à l'œuvre, il ne se retourna pas. Pas cette fois. Il emportait avec lui son chagrin et tournait définitivement le dos à ce qui resterait à jamais la plus palpitante tranche de sa vie. La plus douloureuse aussi.

Il ignorait qu'il laissait également derrière lui une ombre tout à fait sereine, qui attendait avec patience d'effectuer son dernier voyage.

Sans avoir jamais vu -comment l'aurait-il pu- les grandes salles de l'attente d'Aulë, Fili les reconnut tout de suite lorsque, abandonnant définitivement la Terre du Milieu, il y fut transporté. Il ne prit pas le temps à ce moment-là de bien détailler les lieux : il vit surtout le sourire resplendissant de Kili et tomba dans les bras que lui tendait son oncle. Des bras solides qui se refermèrent sur lui et dont il put sentir le contact : en passant de "l'autre côté", ils avaient apparemment cessé d'être des ombres inconsistantes.

- Mon enfant, dit Thorin en le serrant contre lui.

L'éternité s'ouvrait devant eux. A voir l'expression malicieuse de son frère, Fili se dit que ce ne serait peut-être pas si monotone, au fond.

FIN