CHAPITRE 2 – LE PONT DE SINGE.
L'eau a cessé de couler à l'étage. Je jette un oeil à ma montre. Quarante et une minute sous la douche. Le savon ne te débarrassera pas de tes démons, Sherlock… Mais je compte sur toi pour traquer ceux qui rôdent sournoisement dans les entrailles de la ville. Juste sous nos pieds. Je sais déjà qui a pris les rênes de l'opération, où et quand il va frapper, et j'ai établi de solides théories quant à la façon dont il va s'y prendre. Je pourrais les partager avec toi et te faire gagner un temps précieux pour le travail de terrain, mais je préfère te laisser à tes propres déductions. Je te connais, Sherlock. Je sais ce que tu as enduré ces deux dernières années. Je sais ce qu'il risque de se passer si ton esprit n'est pas suffisamment occupé.
Si j'ai demandé à Anthea d'annuler mes rencontres de la matinée, ce n'est pas parce que je te crois incapable de gérer seul les effets indésirables de l'alcool, mais parce que j'ai peur que ta petite mésaventure de cette nuit ne soit qu'un avant-goût amer de ta détresse. Je ne veux pas te retrouver gisant au fond d'une sombre et sordide allée. Je ne veux pas fouiller tes poches et y trouver une liste de mots griffonnée d'une main tremblante au dos d'un ticket de caisse. Je ne veux pas sentir mon coeur se resserrer un peu plus dans ma poitrine à la lecture de chacun d'eux. Je ne veux pas être ébloui par les gyrophares d'une ambulance. Je ne veux pas passer des nuits entières à te tenir la main en me demandant si je reverrai un jour l'étrange couleur de tes yeux. Je ne veux pas te perdre, Sherlock.
Je balaye du regard l'article du Daily Telegraph sur le nouveau projet de loi anti-terroriste dans l'espoir de chasser ces souvenirs qui n'ont jamais cessé de me hanter, mais j'ai ce besoin irrépressible de te voir, de te parler, de m'assurer que tu es toujours là. Bien réél…
La porte de ta chambre est ouverte. Une vieille habitude. Enfant, tu ne fermais jamais ta porte, sauf quand Maman te sommait de le faire. Peut-être cela te donnait-il l'impression de garder un lien avec le monde extérieur. Tu as toujours été bien moins solitaire que tu ne le prétends. Pour quelle autre raison t'aurais-je incité à trouver un colocataire il y a quatre ans? L'aspect financier n'était qu'une piètre excuse. J'ignorais alors à quel point ta vie en serait définitivement bouleversée…
Posté dans l'encadrement de la porte, je t'observe, dos à moi, ébouriffer tes boucles humides à l'aide d'une serviette. Tu n'es vêtu que d'un pantalon que ta ceinture peine à maintenir en place.
Si je n'avais pu ignorer ton visage émacié par de trop longs mois passés à poursuivre les ombres de Moriarty à travers des contrées hostiles, il m'avait été jusqu'alors beaucoup plus aisé de fermer les yeux sur les traces plus subtiles laissées par ton exil.
"Tu comptes rester planté là longtemps?" Tu demandes, sans te retourner. "Tu n'as rien d'autre à faire? Le premier ministre du Portugal doit être terriblement déçu d'être privé de ta compagnie."
En d'autres circonstances, je ne manquerais pas de te sermonner et de te rappeler comme je l'ai déjà si souvent fait, que même lorsque l'on s'appelle Sherlock Holmes et que l'on prend un malin plaisir à transgresser les règles, on doit un minimum de respect à son frère aîné. Mais je n'ai pas le coeur à te faire la morale. Je ne cherche même pas à savoir ce qui a pu trahir mon emploi du temps. J'ai l'esprit ailleurs. Je ne peux détacher mes yeux de ton dos.
Ecchymoses. Entailles profondes. Brûlures de cigarette. Plaies infectées.
"Ce n'était pas la peine d'annuler tes rendez-vous de la matinée pour jouer les nounous, Mycroft. Je ne suis plus un enfant," tu ajoutes, d'un ton offusqué, enfilant une chemise.
Une chemise. Voilà tout ce dont tu as eu besoin pour créer l'illusion. Une simple chemise. Tel un magicien faisant disparaître la blanche colombe derrière un foulard, tu as dissimulé tes souffrances derrière un simple morceau de tissu. Mais le foulard du magicien n'est qu'un leurre. Il n'est là que pour détourner notre attention et nous cacher l'évidence. Il nous est plus facile de croire que la colombe a disparu par enchantement plutôt que de chercher à comprendre ce qui s'est passé derrière le foulard. J'ai lâchement fait semblant d'oublier ce qui se dissimulait derrière ce voile de coton.
"Qu'est-ce qu'il y a? Pourquoi tu ne dis rien?" Tu demandes nerveusement, tandis que je franchis sans mot dire les quelques pas qui me séparent de toi. "Mycroft!"
Tu te retournes et te retrouves face à face avec moi. Je plisse les yeux en constatant que ton torse n'a rien à envier à ton dos. Pas la moindre parcelle de peau ne semble avoir été épargnée. Du bout des doigts, j'effleure lentement tes stigmates. Comme pour m'imprégner de ta douleur. Tu ne bronches pas mais ton souffle se fait plus court et dans ma tête, j'entends encore résonner chaque coup de ton bourreau. Oh, Sherlock. Comment peux-tu encore tenir debout quand ton corps entier n'est plus qu'un vaste champ de ruines? Je m'étais pourtant juré de te protéger.
"Je demanderai au Professeur McLaughlin de t'examiner régulièrement," je dis d'un ton détaché.
La réputation de ce médecin n'est plus à faire. Il est considéré comme le meilleur praticien de toute l'Angleterre et bien au delà.
"C'est inutile. J'ai déjà mon propre médecin," tu rétorques.
"Un médecin aux méthodes peu orthodoxes," je te fais remarquer, un sourire narquois aux lèvres.
Tu portes instinctivement la main à ton nez contusionné et me lance un regard noir.
"Sherlock, nous savons tous deux que même si ce cher docteur se montrait plus enclin à la discussion qu'aux coups de poing, tu ne lui en toucherais pas un mot. Tu ne voudrais pas qu'il sache qu'il n'est pas le seul à avoir souffert durant les deux années qui viennent de s'écouler. Et je ne parle pas seulement de tes petites égratignures."
Tu serres les dents. C'est à peine perceptible, mais je te connais par coeur et je sais que j'ai raison. Tu as toujours préféré l'aversion à la compassion.
"La culpabilité a-t-elle bon goût, frère chéri?"
Je me doutais bien que tu essaierais de changer de sujet.
"Je ne vois pas de quoi tu parles," je mens, m'attelant à boutonner ta chemise pour éviter ton regard.
Tu esquisses un sourire en coin.
"Au contraire. Tu vois très bien de quoi je parle. Je ne serais pas autant amoché si tu étais intervenu plus tôt, Mycroft."
Ma mâchoire se crispe et mes mains s'attardent sur l'avant-dernier bouton de ta chemise.
"Tu sais pertinemment pourquoi je ne l'ai pas fait."
"Oh oui, je sais. Je te l'ai déjà dit, ça te plaisait de me voir torturé. Tu as toujours eu un petit côté sadique."
Je lève les yeux au ciel. Si seulement tu savais combien cela m'a bouleversé. Te torturer, c'est me torturer moi aussi, Sherlock. Mes blessures ne sont pas visibles mais elles sont bien réelles, crois-moi.
"Ne sois pas ridicule, Sherlock. Je n'avais pas le choix."
"Hmm… Tout est une question de perspective… Alors, dis-moi, cher frère, qu'est-ce qui t'a le plus émoustillé? La strangulation? Les coups de fouet?"
"Sherlock!"
Tu as l'air aussi décontenancé que moi par le ton colérique de ma voix. Par mes poings serrés et tremblants. Je n'ai pas pour habitude de laisser ainsi transparaître mes émotions. Nos regards se croisent et le sourire arrogant que tu arborais s'évanouit en même temps que tes yeux me fuient. Je me prépare à une autre de tes remarques puériles mais tu sembles avoir perdu de ton assurance et le silence se fait pesant.
"Je ne m'en serais pas sorti si tu n'avais pas été là, Mycroft," tu finis par dire, déposant un baiser sur ma joue. "Merci."
Il faut quelques secondes à mon cerveau avant d'enregistrer et d'analyser les mots qui viennent de s'échapper de ta bouche. Il m'en faut quelques autres pour scruter ton visage, cherchant vainement un quelconque signe d'ironie. Une poignée d'autres secondes encore avant de parvenir à articuler une réponse.
"Je… Tu sais bien que Maman ne m'aurait jamais pardonné si je ne t'avais pas ramené à la maison en un seul morceau," je m'entends bredouiller.
Oh, ce n'est pas un mensonge, mais au même titre que la menace terroriste qui plane sur Londres, ce n'est bien entendu pas la raison principale qui m'a poussé à prendre le premier vol pour la Serbie lorsque j'ai appris de source sûre que étais retenu captif.
"Evidemment," tu me réponds, peinant à camoufler le sourire amusé qui se dessine sur tes lèvres.
Tu sais. Tu sais que tes mots m'ont ébranlé. Tu sais qu'ils ont eu l'effet d'un typhon dans mon coeur. Tu as toujours été la première de mes priorités, et s'il n'y a rien que je ne ferais pour toi, tu n'as jamais exprimé la moindre gratitude à mon égard. Je m'y étais habitué. Je n'attendais plus rien de ta part. Tu sais, et je te suis reconnaissant de ne faire aucun commentaire.
"Où comptes-tu aller?" je demande, en te regardant jeter nonchalamment une dizaine de chemises dans la grosse valise ouverte sur le lit.
Tu me jettes un coup d'oeil moqueur par dessus ton épaule. "Question idiote."
Bien sûr que c'est une question idiote. Bien sûr que je connais déjà la réponse. J'essaye juste de me donner une contenance, Sherlock.
"Tu n'as pas oublié que John ne vivait plus là-bas, n'est-ce pas?"
"Et alors? Tu paieras la totalité du loyer à Madame Hudson. Ce n'est pas la maigre participation de John qui faisait la moindre différence pour toi. Ne t'inquiète pas, Mycroft, cela ne te privera pas de ton approvisionnement quotidien en pâtisseries de la Maison Bertaux." (*)
"Tu peux rester ici. Si tu veux," je hasarde, ignorant tes railleries.
Tu te retournes, et parais un instant véritablement surpris par ma proposition.
"Pourquoi resterais-je?" tu demandes, comme s'il s'agissait là d'une ineptie, de la dernière chose qui aurait pu te traverser l'esprit.
Je fronce les sourcils, puis t'offre un sourire cynique, pour masquer toute trace de déconvenue.
"Oui. En effet. Pourquoi?" A quoi m'attendais-je? Qu'importent mes efforts, je ne pourrai jamais combler le fossé que j'ai délibérément creusé il y a des années. Seul ce fragile pont de singe érigé entre nous me guide encore aux portes de ton esprit, mais je sais que les planches de bois rongées par des années de différends peuvent à tout moment céder sous mes pas. "Un taxi sera là à quatorze heures," je dis, en quittant la pièce.
"Mycroft!"
Je reviens sur mes pas. Tu me regardes fixement et je lève un sourcil inquisiteur pour t'encourager à parler.
"Inutile de te faire du mauvais sang. Je ne prendrai rien."
Tu me connais mieux que je ne le pensais. J'aimerais être complètement convaincu par ta promesse, mais je ne parviens pas à chasser mes craintes, alors je me contente de hocher la tête.
"Pense à boire beaucoup d'eau pour te réhydrater. Le brandy ne te réussit pas, Sherlock. Tu as une mine affreuse."
Un large sourire éclaire ton visage fatigué.
"Pas autant que la tienne."
Je te rends ton sourire.
"Bonne journée, Sherlock."
(*) La Maison Bertaux est une boulangerie pâtisserie française très réputée, installée à Greek Street à Londres, depuis 1871.
Merci d'avoir lu!
Publié en anglais et traduit en français le 12 janvier 2016.
