Décembre. 8 ans.

— Je voudrais un bonhomme de neige, chantonna la petite fille tout en dessinant des petits flocons.

Son père, qui remplissait des formulaires sur son ordinateur, tourna la tête pour la regarder et lui jeta un œil amusé. Il la contempla pendant quelques minutes, avant de se lever discrètement, et de s'approcher d'elle, tout en regardant rapidement ce qu'elle dessinait. S'asseyant à ses côtés, sans pour autant la déranger, il se surprit à reconnaître les coups de crayons habiles de sa fille.

Marinette.

— Tu aimes la Reine des Neiges ? demanda doucement Adrien, bien qu'il sache pertinemment la réponse.

Le regard d'Emma s'illumina, ce qui eut le mérite de réchauffer le cœur de son père. Elle se retourna vers lui, et lui offrit un sourire ravi ! Claquant dans ses mains, elle baissa les yeux sur son dessin pour le montrer à son père.

— C'est mon film préféré ! Et Elsa est si jolie !

Prenant le dessin entre ses doigts, il ébouriffa les cheveux de sa fille pour la féliciter. On reconnaissait aisément la reine de glace au travers de ses traits bleus, blanc et gris. Gonflée de fierté, elle se leva et s'amusa à imiter son héroïne, jetant des petits bouts de papiers qu'elle venait de déchirer dans les cheveux de son père. Il éclata de rire, en secouant la tête pour faire tomber les flocons ''magiques''.

— Si tu es Elsa, ça veut dire que Louis est Anna ? Rigola Adrien, avant de reprendre avec une pointe de malice, tout en haussant les sourcils. Tu serais prête à le protéger au péril de ta vie ?

Emma perdit son sourire, et cessa tout mouvement, décidant de s'asseoir à l'écart de son père, lui tournant le dos.

— Non, répondit-elle durement.

Adrien poussa un long soupir, et s'approcha de sa fille, tentant de la prendre dans ses bras, même si elle le repoussait sans vergogne. Il finit par abandonner, se contentant de parler à son dos.

— Emma, je te l'ai déjà dit, Louis n'est pas responsable de la mort de maman …

Elle secoua la tête, et il se rendit compte qu'elle pleurait lorsqu'il entendit des sanglots étouffés.

— Emma … murmura-t-il en l'étreignant doucement, navré.

— Je le déteste ! Tout est de sa faute ! S'il n'était pas né, maman ne serait jamais tombée malade, et elle ne serait jamais morte !

Avec hargne, elle repoussa son père, qui la regardait tristement et elle s'enfuit dans sa chambre, effaçant les larmes de ses joues, tout en réprimant sa rage.

— — —

Juin. 10 ans.

La brise caressait doucement ses cheveux longs, et couchée en travers dans l'herbe, elle riait aux éclats. Pointant de son doigt le firmament étoilé, elle s'amusait à comparer les nuages avec des animaux étranges.

— Regarde papa, celui-là ressemble à une coccinelle.

Adrien grimaça un instant, mais ne laissa rien transparaître, se contentant de répondre par l'affirmative, offrant un sourire dérisoire à sa fille. Se relevant, il s'appuya sur ses mains, et laissa son regard dériver sur les collines avoisinantes.

— Papa ? Demanda Emma, l'inquiétude perçant sa voix.

Il sursauta, et secoua la tête pour remettre ses pensées en place. Il lui sourira faussement, mais elle n'était pas dupe, et elle poussa à son tour un long soupir.

— Papa, répéta-t-elle, c'est quoi une étoile ?

Étonné, il s'apprêtait à répliquer moqueusement, quand il perçut l'émotion dans ses yeux.

— Emma ? Qu'est ce qui ne va pas ?

Elle détourna les yeux, pour les plonger dans le ciel étoilé.

— Peut-on toucher les étoiles ?

Elle tendit la main devant elle, comme si elle essayait d'attraper quelque chose d'insaisissable.

— Peut-on manger les étoiles ?

Un sourire mélancolique se dessina sur son fin visage. Elle tourna la tête vers son père, à nouveau, laissant le silence s'installer.

— Peut-on, reprit-elle, tuer les étoiles ?

Prenant sa tête dans ses mains, et fixant le sol comme s'il allait lui apporter une réponse, elle finit par chuchoter, dans un soupir à peine perceptible.

Est-ce que maman est une étoile ?

— — —

Avril. 14 ans.

Tombant né à né avec une petite créature rouge à pois, Emma sursauta violemment, tout en poussant un cri strident. Effrayée, elle s'apprêtait à se ruer vers la porte pour appeler son père, mais le kwami la coupa.

— Emma, chut ! Personne ne doit être au courant de mon existence !

Tikki eut un sourire amusé, mais elle n'en dit pas plus, tandis qu'Emma revenait doucement vers elle, plus intriguée qu'effrayée.

— Qui vous a dit mon nom ?

Le familier vola autour de la tête de l'adolescente, lui adressant un ultime sourire mystérieux.

— J'en sais beaucoup sur toi, Emma.

— Et tu espères me rassurer en me disant ça ? Je ne sais même qui tu es, toi.

La petite créature éclata de rire, et faisant un futile révérence, elle dit :

— Je m'appelle Tikki et je suis un kwami ! Je donne des pouvoirs super-puissants ! Tu as été choisie pour remplacer la précédente héroïne, et protéger Paris au côté de Chat Noir !

Le regard de Tikki se voila un instant, mais elle secoua la tête, et son regard se remplit à nouveau d'une joie factice. Étonnée, Emma pencha la tête dans sa direction, la fixant droit dans les yeux, essayant de décrypter ce chagrin qu'elle semblait avoir vu l'espace d'un instant.

— Chat Noir ? Finit par murmurer Emma, brisant le silence qui s'était installé.

Tikki hocha la tête, et tournoya sur lui-même.

— Il commence à se faire vieux, et il n'arrive plus à protéger Paris tout seul. Tu es la seule qui peut l'aider !

Emma finit par s'asseoir, son cerveau fumant de toutes les informations qu'elle venait d'apprendre.

— Pourquoi moi ? Je veux dire, je n'ai rien d'exceptionnel ... Je suis une fille normale, avec une vie banale. Je ne suis pas à la hauteur d'être une super-héroine.

La créature lui fit un sourire rassurant, et lorsqu'elle eut fini de lui démonter le contraire, elle lui expliqua toutes les choses nécessaire qu'il fallait savoir pour revêtir le miraculous.

Une fois que les explications furent finies, Tikki jeta un coup d'œil inquiet par la fenêtre, d'où une agitation saugrenue se faisait entendre. Se tournant vers Emma, elle murmura :

— Tu ne devrais plus tarder. Chat Noir t'attend.

La jeune adolescente hocha la tête, et fermant, les yeux, elle déclara, la voix tremblante :

Tikki, transforme moi !

— — —

Avril. 14 ans.

Le vent jouant dans ses cheveux lâchés, le sentiment d'être toute puissante, ainsi que la vue imprenable sur tous Paris depuis le toit où elle s'était perché. Si c'était ça la vie de super-héroine, elle acceptait de jouer le jeu.

Tournoyant sur elle-même, elle respira l'air pur et frais que lui offrait la cité des lumières. Amusée, elle se balada en équilibre sur la fine poutre d'un toit, avant de s'amuser à se laisser tomber dans le vide, avant de se stopper, à l'aide de son yo-yo magique, à quelque centimètre du sol.

A l'envers, remplie d'ivresse et de promesse, elle éclata d'un rire innocent et amusé.

— Je ne jouerais pas avec ça, si j'étais toi, déclara soudain une voix neutre, coupant net son éclat de rire.

Prise au dépourvu, elle lâcha prise – sans le vouloir – et elle retomba lourdement sur le sol. Le rouge au joue, comme une enfant que l'on avait prise la main dans la sac, elle se releva le plus dignement possible, et croisa les bras avant de se tourner vers l'inconnu.

Elle hoqueta de surprise en voyant celui qui l'avait abordé. Les traits du visage, la carrure imposante, la prestance impressionnante, tout en lui le rendait puissant et viril. Cependant, son visage était tiré, et des valises noirs s'étendaient sous ses yeux.

Ce visage lui disait étrangement quelque chose.

Sans vraiment savoir pourquoi, elle se sentait honteuse et coupable. Elle baissa les yeux, et joignant les mains devant elle, elle finit par rompre le silence pesant.

— Est-ce que vous êtes ... Chat Noir ?

Le visage du présumé super-héros se fendit d'un large sourire, et il s'inclina d'une superficielle courbette.

— En personne. A qui ai-je l'honneur ?

Emma baissa les yeux, surprise et confuse. Elle détailla un instant son costume moulant, rouge à pois noir, et décidant sur le vif d'un nom, elle murmura :

— Lady ... Non ... euh ... Miss Fortune ! Oui voilà ! Appelez-moi Miss Fortune !

Un sourire ravi se fendit sur le visage de Chat Noir. Attrapant délicatement la main de Miss Fortune, il y déposa un doux baiser.

— Ravi de faire votre connaissance, milady !

— — —

Avril. 14 ans.

Retenant à grande peine son excitation, elle consentit enfin à poser la question qui lui brûlait les lèvres.

— Vous avez vu la nouvelle héroïne qui protège Paris ? N'est-elle pas merveilleuse ?

Elle adressa un regard agacé à son père et à son frère lorsqu'ils éclatèrent de rire, et elle croisa les bras, boudeuse.

Adrien, le regard brillant, la fierté gonflant sa poitrine, finit par murmurer, une fois son hilarité terminée.

— Je la trouve ... très courageuse ! Et très brave ! Mais peut-être est-elle un peu trop aventurière, elle risque de se blesser à tout instant si elle n'est pas vigilante.

Emma baissa les yeux, et sentit la culpabilité lui remonter le ventre. Décidant de faire comme si de rien n'était, elle releva la tête pour croiser le regard vert et curieux de son père. Un regard qui lui semblait familier, sans vraiment l'être. Il était son père, et pourtant, elle eut soudain l'impression qu'il lui cachait beaucoup de choses.

Elle se leva précipitamment, attrapa son assiette et courut dans la cuisine, tout en disant rapidement :

— Je ... vais me coucher ! Demain j'ai l'école, et je veux pas être fatiguée !

Elle se rua dans sa chambre, et ferma la porte derrière elle. S'adossant à celle-ci, elle se lissa doucement glisser jusqu'au sol, poussant un long et monotone soupir. Elle ferma les yeux, et sentant la présence de Tikki, elle finit par murmurer :

— Est-ce que cette vie est vraiment faite pour moi ?

— — —

Septembre. 16 ans.

— Chat Noir ! Ca va aller ? Hurla-t-elle à l'intention de celui-ci, qui peinait à se relever, le visage en sang.

Il hocha la tête, et essuya le liquide carmin qui perlait de son arcade sourcilière. Se relevant péniblement, il s'approcha furtivement de Miss Fortune, sur la défensive.

— Notre ennemie semble plus puissant que d'habitude.

Il secoua la tête en baissa le regard.

— Elle prend l'apparence de ma femme décédée. Je n'arriverai pas à la toucher, c'est plus fort que moi.

Emma hocha la tête avec gravité, sentant son cœur qui saignait. Elle fixa le visage qu'elle connaissait par cœur de son ennemie, et finit par soupirer, tentant de maîtriser sa colère.

— Elle a pris l'apparence de ma mère, elle aussi, décédée.

Il tourna la tête et lui offrit un sourire compatissant. Il comprenait, et cela, mieux que personne.

Emma refoula ses larmes, pour ne laisser place qu'à une colère froide et dévastatrice. Sentant l'adrénaline et la haine monter en elle, elle se laissa submerger, et elle attaqua de front l'akumatisée, côte à côte avec Chat Noir, qui poussait un hurlement surhumain.

— Qui es-tu pour oser profaner le visage de ma mère ? Rugit-elle en lui assénant un coup dans le ventre.

L'akumatisée éjecta contre le mur le plus proche, et Chat Noir bondit sur elle pour lui donner le coup final. Il leva son bâton d'argent au dessus de sa tête, mais il se stoppa net dans son mouvement.

Le regard perdu dans celui de l'akumatisée, il semblait revenir 16 ans plus tôt. Il croyait revoir le doux regard bleuté de sa femme, il croyait ressentir à nouveau cette chaleur, cet amour qu'il pensait éteint au fond de lui.

Marinette ...

— Chat Noir ! Ne te laisse pas avoir !

Mais il était trop tard. Les larmes perlèrent dans les yeux du chat, et avant même qu'une goutte cristalline ne touche le sol, une lame d'or et d'argent perça la combinaison noire en latex du super-héros.

Le sang se répandit sur l'asphalte endormi de la cité lumière. Il se mélangeait avec les larmes mensongères de Chat Noir, recouvrant le sol d'un horrible tapis pourpre.

Et tandis que Paris s'endormait, bercé par le chant des grillons, et par la lune bienveillante, un héros était mort.

— — —

Septembre. 16 ans.

Elle poussa la porte de sa chambre, et se laissa mollement tomber sur le canapé. Les larmes sur ses joues n'avaient pas encore séchées et son cœur menaçait à tout instant de se déchirer en milles morceaux. Exténuée, elle ne désirait que de s'endormir, et de se réveiller, espérant que tout ne soit qu'un rêve. Chat Noir ne pouvait pas être mort, c'était impossible. Il était si puissant ... Et si fort ! Elle secoua la tête, songeant que sans son sacrifice, jamais elle n'aurait réussi à vaincre l'akumatisé.

— Emma ? Appela une voix, depuis l'extérieur de la chambre, interrompant le cours des pensées de la jeune femme.

Elle se détransforma rapidement, et enfouit Tikki au fond de son blouson. Inquiète, elle alla ouvrir sa porte de chambre et elle tomba nez à nez avec le visage grave de sa grand-mère : Sabine Dupain-Cheng.

— Ah tu es là, Emma ... Viens avec moi, la police te demande.

— La police ?

Le ventre d'Emma se contracta, et elle se sentit soudainement nerveuse. Les jambes tremblantes, elle suivit comme elle put Sabine, sachant pertinemment ce qui l'attendait. Elle avait déjà ressenti ce sentiment, elle avait déjà vécu une situation tel que celle-ci. L'atmosphère, l'expression des visages, tout coïncidait.

Elle avait déjà vécu cette situation, oui, et c'était lors de la mort de sa mère.

Arrivé dans le séjour, elle regarda les différentes personnes réunie autour de la table. Elle vit son grand-père, serrant les épaules d'un Louis tout chamboulé. Puis, deux policiers, le visage grave et blême. Elle baissa le regard, et lutta pour ne pas se laisser envahir par la colère et la tristesse.

— Emma Agreste ? demanda un des policiers.

Elle hocha la tête, et se mordit la lèvre. Le policier, lui, prit un grand soupir, et finit par déclarer, d'une voix qui se voulait neutre et impartial.

— Je suis dans le regret de vous annoncer le décès de votre père, Adrien.

Il laissa un temps avant de continuer, peut-être pour lui laisser le temps d'encaisser la nouvelle. Mais Emma ne pleura pas, Emma ne fut pas étonnée. Inconsciemment, elle le savait. Depuis le début, elle savait que son père était Chat Noir.

Et elle avait laissé son père mourir.

— Nous avons retrouvé son corps ce matin. Il s'agit sûrement d'un meurtre, nous ferons tout notre possible pour retrouver le meurtrier.

Elle hocha péniblement la tête, essayant de se graver dans la mémoire tous les visages dévastés, pour s'infliger la punition de n'avoir pas pu sauver Adrien.

C'était de sa faute, entièrement de sa faute. Elle s'en voudrait à tout jamais.

Elle s'agenouilla doucement, et ouvrit ses bras, à l'intention de Louis qui sanglotait silencieusement. Il vint se blottir contre elle, et il laissa sortir sa tristesse, sous forme d'un long hurlement de peine et de tristesse. Toute sa haine s'envola, en seul un sentiment de culpabilité et d'amertume l'envahit.

— — —

Octobre. 16 ans.

Les yeux dans le vide, fixé sur la tombe commune de ses parents, et assise contre l'herbe humide, Emma laissait ses pensées dériver, quelques larmes coulant sur ses joues. La pluie se mêlait à sa tristesse, détrempant ses habits, et frisant ses cheveux mal coiffés.

Doucement, elle ramena ses genoux sous son menton, et elle ferma les yeux, poussant un soupir triste.

Elle sentit une présence qui s'asseyait à ses côtés, mais elle n'ouvrit pas les yeux, non. Un léger sourire effleura ses lèvres, et ses larmes redoublèrent.

— Il ne reste plus que nous deux, n'est-ce pas ? Fit-elle à l'intention de son frère, lui aussi fixant sans vraiment la regarder la tombe de ses parents.

Il hocha faiblement la tête, sans savoir vraiment quoi dire.

— Ne meurs pas, s'il te plaît, finit elle par murmurer, entre deux coups de tonnerres.

Il tourna la tête vers elle, et planta ses iris émeraudes dans les siennes. Il lui fit un petit sourire sincère, avant de se lever, et de tendre la main à sa sœur pour l'aider à se relever.

— Tu sais, murmura-t-elle, je suis désolée. De t'avoir haï pendant tout ce temps, de t'avoir laissé de côté, de t'avoir si souvent crié dessus. Si tu savais comme je suis désolée, oh Louis... Je m'en veux tellement.

Elle secoua la tête. Puis, elle se releva, et ouvrit le vieux parapluie noir de ses parents pour les couvrir tous les deux.

— Je veux rattraper le temps perdu.

Prenant sa main dans la sienne, elle lui fit un petit sourire doux, et elle murmura, sa voix à peine perceptible au travers des clapotements de la pluie.

— On rentre à la maison ?