Une main surgit péniblement des couvertures et s'aventura à l'aveugle, tâtant les différentes surfaces qu'elle rencontrait. Elle appartenait à la forme confuse dessinée sous la couette immaculée et défaite. La petite mimine à la peau de neige trouva finalement une matière dure. Elle tapota ce nouvel élément, du bois, puis repartit à la recherche de son objectif. Lorsqu'enfin la belle au bois dormant mit la main sur son fichu réveil qui la salua d'une note brève et trop aiguë, elle daigna sortir la tête de son oreiller.

« Merde. » Fit-elle en observant la forme que prenaient les pointillés lumineux bleus affichés sur l'écran noir.

Elle soupira avec force, tentant d'expulser l'irritation qui s'emparait de son cerveau. En vain.

« Et merde. »

C'était aussi la raison pour laquelle elle était si polie.

Elle bondit hors de son lit, attrapa quelques affaires au passage et fila sous la douche, allumant la radio d'un même mouvement. En deux minutes l'affaire fut réglée, elle éteint l'eau et se débrouilla pour enfiler ses vêtements avec la même vitesse.

« Eight o' clock in the morning,
To hard to live, to hard to give »

La mélodie qu'elle entendit ajouta un degré d'énervement à son état déjà respectable. Elle jura et essaya d'atteindre le poste posé contre le mur sur son lavabo alors qu'elle était en train de mettre son jean. Elle dut y renoncer immédiatement car dans sa précipitation, elle manqua de se casser la figure.

« I can't stop dreaming
Do you know what I'm in ? »

« Hun… » Grogna-t-elle rageusement alors qu'elle saisissait un crayon bleu nuit à la volée pour masquer les dernières traces de fatigue qui s'accrochaient encore à ses traits.

« You make up your angry eyes
You stay hidden but I see your smile »

C'était le genre de musique qu'écoutait cet imbécile de Vaan, un gamin paresseux de première qui faisait office de garçon à tout faire dans la boîte depuis deux semaines, en lieu et place d'un véritable stagiaire. Il était affreusement énervant, et cette chanson ne faisait que raviver son image dans l'esprit de la jeune femme. Elle les détestait lui ET cette chanson désormais. Elle jeta un coup d'œil à l'horaire donné par la radio alors que retentissait le refrain.

« Time is running out
Ghost keeping me alive »

Elle esquissa un geste rageur en direction de l'appareil électronique, mais peu soucieuse de calculer son coup, elle le percuta violemment et l'objet s'écrasa par terre. Elle leva les yeux au ciel en sortant de la pièce et en attrapant son manteau et son sac. Au moins elle n'entendait plus cette maudite chanson.

Elle dévala les escaliers, jugeant qu'elle mettrait moins de temps qu'en attendant l'ascenseur, s'il daignait un jour arriver. Sa rage ne fit que gagner en intensité lorsqu'elle regarda son poignet où ne figurait pas sa montre, puis lorsqu'elle s'empara de son téléphone pour combler le manque occasionné. Elle obtint une réponse qui ne pouvait en aucun cas être satisfaisante. En franchissant la porte elle se souvint avoir dû garer sa voiture plus loin. Elle se mit à courir, nullement effrayée par l'effort et la chaleur occasionnée puisque sa colère brûlante la rongeait déjà intérieurement. Même le froid ambiant ricocha contre sa peau de lune dans une valeureuse tentative pour la sensibiliser. Elle parvint tout de même, au prix d'un immense effort, à trouver un point positif dans sa situation : il ne pleuvait pas. Elle démarra sa voiture avec le même zèle, déclenchant malgré elle la radio.

« Twenty minutes and I'm ready
It's not raining today
I'm late and I must hurry
»

Elle déversa de nouveau sa colère par le biais d'une injure étouffée lorsqu'elle recula puis se mit en route en se demandant si cette chanson polluait toutes les stations. Elle voulut en changer mais son portable sonna au même instant, affichant le prénom de Tifa. Elle hésita deux secondes en regardant tour à tour l'objet et la route qui défilait devant elle puis saisit l'appareil et décrocha.

« Light ? T'es où ? Tu es malade ? »

« Non. Je suis en chemin. »

« Okay. La DR te cherche, je me suis dit qu'il valait mieux que tu le saches. »

La blonde marmonna quelque chose d'incompréhensible pour son interlocutrice en levant les yeux au ciel. La directrice de la rédaction, ou plutôt le bras droit de leur grand patron, plus elle l'évitait, mieux elle se portait. Ce qui était à peu près le cas de tout le monde. Si elle la cherchait, c'était forcément pour lui passer un savon à cause de son retard de –elle regarda l'heure à nouveau- deux heures et dix-huit minutes.

« Merci. » Soupira-t-elle en serrant les dents.

« Tu as loupé ton réveil ou quoi ? » Fit la brune d'un air enjoué.

Agacée, Lightning prit deux secondes pour éteindre la radio.

« Light ? »

« Je suis là. Je ne l'ai pas entendu. » Grinça-t-elle.

« C'est bon, j'ai compris, je te laisse. » Soupira sa collègue devant son agressivité.

« Attends ! Il reste du café ? »

« Non, mais je vais demander à Vaan d'en refaire de ce pas. »

« Merci. »

La demoiselle rit doucement, parvenant presque à détendre son amie crispée des oreilles aux orteils.

« A tout de suite. »

Elle raccrocha et Lightning jeta son téléphone sur son sac. Son sourire naissant se récria dès que l'image de la directrice effleura ses pensées. Elle allait devoir garder son sang froid, ce qui était face à cette femme une épreuve à ne pas négliger. Préférant la franchise ou le silence au mensonge, Lightning méritait le titre de glacier dans le sens où elle ne se pliait pas aux autres ni ne s'adaptait pour leur faire plaisir. Elle était incapable de faire preuve d'hypocrisie, même avec sa supérieure. Aussi leurs entretiens, heureusement rares, laissaient place à une drôle de tension entre les deux femmes. Ashe lui avait plusieurs fois sauvé la mise en faisant un portrait élogieux de son récent travail.

Mais la directrice de rédaction, Rikku en était convaincue, avait une dent contre elle. Elle-même n'en était pas persuadée, elle ne la détestait pas particulièrement après tout. Cette femme faisait son boulot à la perfection, d'une manière spécialement rigide et autoritaire. N'était-elle pas pareille la plupart du temps ? Ses amis lui répondaient que non.

Quoiqu'il en soit, cette entrevue n'allait pas être une partie de plaisir. Lightning soupira en voyant se profiler l'immeuble où elle travaillait. Elle dressa le bilan de la matinée : elle avait probablement cassé sa radio, elle n'avait pas nourri le chat, elle n'avait pas aéré sa chambre, elle n'avait pas déjeuné et pour couronner le tout, elle avait mal dormi. Les augures se portaient sur une très mauvaise journée.

« Mademoiselle Farron. »

Le ton baignait dans un miel doré et savoureux, incroyablement doux et chaud. Mais cela restait du miel, et comme elle le disait à ses amis, quand il s'agissait de la directrice, cela rimait parfaitement avec fiel. La journaliste resta de marbre en la voyant entrer dans son bureau. Elle arrêta de taper sur son clavier et recula sa chaise pour se lever et faire face à la nouvelle arrivante.

« Madame la directrice. » Salua-t-elle sans forcer le moindre sourire.

Lightning se secoua, songeant qu'on avait tendance à exagérer sur le compte de cette femme dont les longs cheveux d'un blond tirant sur le beige lui descendaient jusqu'à la taille. Toujours vêtue d'un tailleur strict, dont les parties semblaient varier selon son humeur, c'était une femme autoritaire dont l'air et les mimiques intellectuelles n'allaient pas sans un ton hautain. Loin d'être guindée comme le suggérerait cette vision, elle faisait au contraire preuve d'un charisme et d'un charme qu'elle ne se gênait pas d'utiliser. Sa silhouette élancée et son apparence très féminine cachaient un corps et un esprit aiguisés. Elle portait de fines lunettes rondes qui lui donnaient un air de secrétaire dévouée et même gentille. Si Lightning avait changé de salle de sport pour la quatrième fois, c'était parce que sa supérieure s'était mise à fréquenter la même. Mis à part ses amis, elle détestait mélanger personnel et professionnel. Un trait qu'elles semblaient partager.

Certes, elle était loin d'avoir seulement des qualités mais dévouée, elle l'était, c'était indéniable, et c'était un point que Lightning respectait admirablement. Le problème était qu'elle était prête à tout pour arriver à un travail parfait, et elle ne lésinait pas sur les moyens en question. Elle poussait ses employés à leur maximum. Elle était dure avec elle-même autant qu'avec les autres, et en cela, elles avaient encore un point commun. Mais Lightning ne dépassait pas les limites morales. Le chantage, le ragot, la médisance, c'étaient des mots qui blessaient son audition et son honneur. Pour la directrice, ils étaient des outils de travail. Oh elle ne les nommait pas par ces petits mots pernicieux et peu glorieux, mais la manipulation était une part inhérente à sa personnalité.

Toutes sortes de rumeurs couraient à son sujet. L'une d'entre elles affirmait que ses lunettes lui étaient parfaitement inutiles et ne servait qu'à rendre plus gracieux son visage angélique et dissimuler par un reflet ses pupilles machiavéliques. Une autre, et les faits avaient tendance à lui donner raison, disait qu'elle avait surtout un souci avec la gent féminine. C'était le genre de choses auxquelles Lightning ne prêtait aucune attention. Elle n'avait jamais eu de problèmes avec la directrice, même si elle s'était déjà fait remonter les bretelles deux ou trois fois.

Pour finir, cette femme portait le doux nom de Jihl Nabaat.

Et puis, elle préférait passer dix minutes avec elle plutôt qu'avec le président et principal actionnaire de leur quotidien, Galenth Dysley. Même cet idiot de Vaan devenait plus supportable comparé au grand patron. Bref, elle n'était pas en si mauvaise posture, non ?

« C'est amusant, vous n'étiez pas à votre bureau il y a de cela…onze minutes. » Dit-elle tout sourire en jetant un coup d'œil à sa montre.

Lightning se demanda si elle avait réellement compté les minutes ou l'avait fait surveiller car il y avait précisément onze minutes qu'elle était arrivée, dix si on excluait son détour vers la machine à café. Elle était déjà suffisamment énervée par son propre retard, elle n'avait certainement pas besoin qu'on le lui rabâche, mais vu la situation, cela semblait imparable. Sa supérieure joua avec la branche droite de ses lunettes, une de ses habitudes. Comme elle l'observait en silence, Lightning en déduit qu'elle attendait une réponse. Elle prit donc quelques secondes pour réfléchir question tactique. Si elle disait la vérité, ça n'allait certainement pas lui être favorable. Si elle mentait, ça pouvait lui attirer des ennuis à l'avenir, voire dans l'immédiat.

« Et bien- »

« Peu importe, que faites-vous encore ici ? » L'interrompit la directrice avec un ton sérieux et un air de réprimande.

Complètement prise de court, Lightning plongea son regard dans le sien, y cherchant une explication. Elle prit une seconde pour se recomposer.

« Pardon ? » Demanda-t-elle avec neutralité.

Si cette femme se fichait parfaitement de la raison de son absence et lui demandait au contraire la raison de sa présence, cela ne pouvait signifier qu'une chose. Elle allait être virée.

« Votre nouveau bureau est là bas. »

Lightning suivit du regard la direction indiquée par son doigt tendu. A défaut de voir directement ce qu'il pointait à cause des murs de son propre bureau, il semblait qu'il indiquait le bureau d'Ashelia. Donc, elle n'était pas virée.

Elle était promue.

Même si ses réflexes lui ordonnaient de demander confirmation, elle se fit une raison. Elle n'était pas stupide, elle savait parfaitement de quoi il en retournait. Le regard brillant appuyé sur son visage ne laissait aucune place au doute. Comme elle ne savait pas encore si c'était une bonne ou une mauvaise nouvelle, elle hocha la tête en signe d'assentiment. Elle pencha tout de même pour la mauvaise. Elle était très bien là où elle était, elle n'avait aucune envie d'être directrice déléguée, et encore moins de prendre la place d'Ashe. Elle avait toujours souhaité rester discrète, ce souhait n'avait pas changé, et ce n'était pas une promotion qui allait l'y aider. Sans compter qu'elle risquait de s'attirer la jalousie de certains de ses collègues. Après, plus de responsabilités elle n'était pas contre, et c'était une évolution.

« Et bien ? Vous n'allez pas vous installer ? » Interrogea Jihl avec son air incroyablement hautain.

« Si. Bien sûr. » Acquiesça-t-elle.

« Bien. Si vous avez un problème, n'oubliez pas que mon bureau est à côté du vôtre mademoiselle Farron. » Lui fit-elle en dévoilant un sourire ravissant.

« Merci madame la Directrice. »

Elle répondit en parvenant à faire taire la pointe de défi qui la taquinait. Elle n'appréciait guère ses propos ambigus. A vrai dire ils l'insupportaient au plus haut point, surtout quand ils renfermaient une menace. Mais bon, elle avait tout de même fait l'effort de ne pas le cracher. Et puis, si elle était promue et son retard éclipsé, c'était bien une preuve que Jihl n'avait pas une dent contre elle. En fait dans les jours à venir la DR allait très certainement faire la tendre avec elle afin de l'avoir de son côté. Comme si cela pouvait fonctionner avec elle ! C'était très mal la connaître.

« Oh. Une dernière chose. » Fit-elle avec le même sourire tandis que son regard s'assombrissait.

Elle s'appuya sur son bureau à l'aide de ses mains, geste que suivit Lightning avec une attention particulière, puis se pencha vers son vis-à-vis. La journaliste ne bougea pas d'un centimètre, soutenant son regard comme s'il s'agissait d'un duel qu'elle n'allait certainement pas perdre. Ne se trouvant plus qu'à quelques centimètres de son visage, la directrice en chef lui susurra ces paroles, balayant la face de son opposante de son doucereux souffle traître.

« Ne vous avisez plus d'arriver avec un tel retard sans raison proprement valable, mademoiselle Farron. »

Elle se retira dans un dernier souffle et fit claquer ses talons vers la sortie. Si son sens du respect de la hiérarchie était très développé et lui empêchait de rétorquer quoique ce soit d'arrogant, elle n'allait pas la laisser s'en tirer avec un silence soumis. Elle se leva.

« N'ayez aucune inquiétude à ce sujet, madame la Directrice. Cela ne se reproduira pas. » Affirma-t-elle d'une voix profondément sèche.

Cette dernière se retourna, afficha un air satisfait et un sourire entendu. Le message était reçu, la prochaine rencontre risquait d'être chargée en électricité. Lightning se rassit en ravalant un soupir face à l'attitude de sa chef. Changer de poste, s'installer comme ça, devant tous ses collègues, ça ne lui plaisait pas du tout. Elle attendrait la pause de midi, tant pis. Elle eut à peine le temps de se remettre en place et de taper deux mots qu'une petite puce aux cheveux d'un blond vénitien surgit dans son bureau.

« Alors alors elle te voulait quoi la harpie ? » Demanda Rikku.

« Me dire que c'est moi qui hérite du poste d'Ashe. »

L'expression de sa camarade s'agrandit, lui laissant une seconde de répit avant l'explosion de joie qui allait secouer sa mauvaise humeur.

« Mais c'est GÉNIAL ! Félicitations ! » S'exclama-t-elle en sautillant sur place.

« Merci. »

« Cache ta joie ! »

« Pas maintenant Rikku. »

« Très bien grincheuse, je reviendrai plus tard. Mais il faut fêter ça ! » Concéda-t-elle en quittant les lieux.

Lightning leva les yeux au ciel devant l'excitation de sa partenaire, toujours prête à faire la fête à la moindre occasion. Si elle lui avait dit avoir eu un nouvel animal de compagnie, la demoiselle aurait proposé un baptême ou autre idiotie du genre. Elle ne s'attarda pas plus sur le sujet par de peur de perdre sa concentration et toujours plus de temps.

Sur le trajet du retour, inévitablement, Lightning se mit à repenser aux évènements de la journée, et au changement qu'ils comportaient. Il lui revint d'abord en mémoire les salutations souriantes qui avaient suivi son départ, puis les acclamations et autres félicitations chaleureuses qui avaient accompagné l'annonce officielle de sa promotion lors du repas. Elle s'arrêta sur l'une de ces congratulations en particulier, celle de Tifa. C'était une jeune femme naturelle, pleinement sincère. Autrement dit elle ne savait pas mentir. Et son visage légèrement fermé à cette annonce indiquait clairement qu'elle n'était pas très excitée par cette promotion. Etait-ce de la jalousie ? Lightning pensait plutôt à de la déception. Tifa méritait cette promotion sans doute autant qu'elle, mais elle n'était pas le juge dans l'affaire. La jeune femme travaillait dur et sérieusement, mais elle n'avait pas été choisie. La brune était véritablement contente pour elle, mais elle était également chagriné de ne pas avoir eu cette opportunité. C'était probablement ça. Peut-être qu'elle devrait lui en parler.

Cet accrochage mental réglé, elle songea à l'article qu'elle avait remanié et s'enchaînèrent ainsi tout un tas de pensées uniquement professionnelles. Ce ne fut que lorsqu'elle arriva devant la porte de son appartement et qu'elle inséra la clé dans la serrure qu'elle se figea instantanément. Bien sûr qu'elle n'avait pas oublié. Mais avec ce qui s'était passé au bureau, cela avait été relégué à l'arrière de son esprit. Or maintenant qu'elle était entièrement sortie du cadre de son travail, le devant de la scène était libre. Ce ne fut pas un sentiment de peur qui l'assaillit, mais plutôt une intense appréhension dont elle n'aurait su définir l'origine. Elle ferma les yeux une seconde et la suivante ouvrit la porte. Elle resta sur le seuil un moment, la main toujours sur la poignée, examinant les lieux. Rien. Pas de fantôme en vue. Elle se maudit pour cette vérification ridicule et tâcha de se rappeler qu'elle avait été sujette à une hallucination. Un grognement rageur l'accueillit alors qu'elle refermait la porte.

« Désolée. » Concéda-t-elle en retenant un soupir las.

Elle posa ses affaires sur la table, comme à son habitude, et glissa une main en direction de l'animal qui venait de monter sur le meuble. Celui-ci, au lieu de chercher son affection, lui mordilla le bout des doigts.

« Hé. J'ai dit que j'étais désolée. Si tu continues, tu vas dire adieu à ta pâtée. »

Un autre grognement lui répondit mais le chat cessa de la punir pour son oubli. Elle lui offrit ce qu'il désirait dans une coupelle en porcelaine et le caressa en gage de paix. Mais l'éclair beige, se précipitant sur la nourriture, n'en eut cure et répondit par un miaulement agacé.

« Tch. Ingrat. »

Elle ignora le félin durant toute la soirée. Ce fut réciproque. Même lorsqu'elle finit par s'allonger sur le canapé, tantôt regardant un documentaire, tantôt lisant un livre ou un magazine, le félin se coucha à l'opposé au lieu de venir se lover sur ses cuisses. Ce comportement lui tira un demi-sourire. Ce chat avait décidément un sacré caractère et sa rancune n'était pas une mince affaire. Un peu comme elle en fin de compte.

Quand elle en eut assez, elle se leva, déposa son livre, éteint la télé, prit sa tasse vide et la nettoya. Ses dents lavés et son visage à nouveau décrassé, elle se dirigea vers sa chambre avant qu'un timide miaulement interrogateur ne l'arrête. Le chat se releva, s'étira lentement et grimpa sur le dossier du canapé en l'appelant encore une fois. Lightning revint sur ses pas et se cala à son tour contre le dossier, un air doux peint sur ses traits.

« Quoi ? Maintenant que tu es repu tu es prêt à me pardonner c'est ça ? »

L'animal vint frotter sa tête contre elle.

« Oui bonne nuit à toi aussi. »

Elle lui répondit par une caresse et un baiser avant de partir se coucher.

.

Un grattement désagréable la réveilla au milieu de la nuit. C'était le chat s'acharnant sur le bois qui l'empêchait de pénétrer dans la chambre. Un râle s'échappa de sa gorge mais elle se leva et ouvrit brusquement la porte, songeant aux mille et une tortures qu'elle pourrait lui faire subir. Elle n'eut pas le temps de gronder l'animal qu'il détalait déjà vers la cuisine, l'obligeant à lever le regard pour le suivre. Elle marqua un temps d'arrêt et son cœur rata un battement, encore une fois. Elle était là. Son hallucination. Dans son salon, à côté du canapé, en face d'elle, à deux mètres. Et elle la regardait.

Sa bouche s'entrouvrit, ses yeux s'agrandirent malgré la fatigue, tout son être fut frappé de stupeur. La brune devant elle lui offrit un magnifique sourire, sincèrement ravi. Elle tenait encore le battant de la porte dans sa main droite, ce qui lui évita de céder à un petit vertige. Son cœur fut le premier à revenir à la réalité et accéléra l'allure face à la confusion qui l'étouffait. Pas une pensée n'arrivait à se former dans son esprit et elle était en conséquence incapable de prononcer un seul mot. Et la jeune femme devant elle lui souriait toujours. Rien qu'à observer les traits de son visage on pouvait voir qu'elle semblait submergée par un flot d'émotions. Ses yeux étaient légèrement plissés, mais le jade de ses iris ne la lâchaient pas une seconde et la détaillait avec une familiarité gênante. Son sourire vacillait quelque peu, comme s'il se battait contre un soupir de soulagement et une peur muette. Pourtant, malgré ce réalisme poignant qui tordait inexplicablement l'estomac de Lightning, son corps possédait toujours la même apparence fantomatique.

Le regard félin changea subitement de cible et ce fut à cet instant que la blonde réalisa qu'elle était toujours capable de respirer. Ce détournement la libéra, comme si l'enchantement s'était rompu, mais la laissa pantelante. L'incompréhension, la peur et l'adrénaline se mélangeaient en une formule qui avait cristallisé ses muscles. Elle ne pouvait toujours pas bouger, contrainte à un état de stase où même son regard pouvait à peine se détacher de ce fantôme. Puis ses yeux d'un vert lagon se posèrent de nouveau sur elle et son sourire s'atténua, comme si elle avait accepté les émotions qui l'avaient déclenché.

Lightning avala difficilement, ne saisissant pas comment une boule avait pu se former dans sa gorge, puis suivit, comme la première fois, le mouvement indiqué par la brune. Cette dernière contemplait la vitre derrière laquelle elle était apparue la nuit dernière avec un regard où luisait presque un éclat de défi. L'expression de la journaliste resta inchangée. Elle était toujours obnubilée par la jeune femme. Celle-ci se rapprocha soudainement, dangereusement, accélérant davantage le rythme cardiaque de la blonde. Et elle lui parla. Mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Un sentiment de panique envahit la journaliste. Ce décalage lui redonnait une pointe de contrôle et son esprit s'était remis en marche. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'elle ne pouvait pas l'entendre ? Cela la désarçonnait encore plus que le reste, sans qu'elle puisse comprendre pourquoi ni même envisager de le faire. Pour l'une des rares fois dans sa vie, Lightning était soumise à ses émotions et sensations. Ses yeux d'un bleu céruléen dérivèrent sur les lèvres charnues et vives de la brune, tentant de traduire leur articulation en mots. Elle ne put cependant s'empêcher de les trouver dessinées à la perfection, avec une courbe fine et sensuelle.

Son hallucination réalisa alors que ses paroles n'étaient pas entendues, elle s'arrêta et baissa le regard un instant, semblant forcer sa concentration, puis un rictus étreint ses traits et la colère s'empara manifestement d'elle. Elle serra les poings et leva les yeux au ciel, l'injuriant visiblement. Son attention revint immédiatement sur la blonde et elle se précipita vers elle. Le sang de Lightning se glaça, étouffant de nouveau les battements de son corps. Une étrange chaleur la submergea, au point de marteler ses tempes avec férocité. La brune voulut poser sa main droite sur la joue de la journaliste mais elle passa au travers. Les yeux de Lightning s'agrandirent de terreur et son cœur se serra. Qu'est-ce que c'était que ça ? Pourquoi est-ce qu'elle était aussi près ? Qu'est-ce qu'elle lui voulait ? Pourquoi était-elle incapable de bouger ? L'autre se figea également, contemplant sa main comme si elle eut été soudainement victime de la lèpre.

La jeune femme à la peau hâlée plongea son regard dans le sien, l'attirant à elle comme si elle avait planté une ancre dans cet océan tumultueux. Elle cherchait une réponse que la blonde était parfaitement incapable de lui fournir. Elle réitéra son geste et subit le même échec. Le cœur de Lightning se débattait comme un beau diable et frappait contre sa cage thoracique avec l'intention d'en sortir. Elle suffoquait. La brune leva son autre main, tentant d'attraper une mèche de ses cheveux d'un blond rosi puis, la tentative échouant, se dirigea vers son autre joue. La frustration et la peur déformèrent ses traits magnifiques.

Son regard de jade chercha une nouvelle accroche mais inconsciemment, Lightning recula le haut de son corps, clignant des yeux à la vitesse de l'éclair comme si cela eut pu chasser cette vision et toutes ces choses qui la traversaient et se battaient en elle. La femme tenta de la rattraper mais sa main n'eut aucune prise sur son épaule, ni même sur son poignet. Sa bouche se mouvait toujours de façon inconnue, ce qui octroyait de nouveaux élans à son trouble. Elle se jeta sur la blonde, tentant de l'enlacer mais lui passa au travers comme pour le reste. Son vis-à-vis s'était reculé au point de revenir dans sa chambre et la contemplait avec pur effroi. La jeune femme regarda son propre corps avec dégoût puis reporta son regard sur la journaliste. Elle lut sur son visage la suite des évènements comme dans un livre ouvert. Elle s'élança de nouveau, une main tendue en avant, articulant un silencieux « Non attends » mais Lightning referma brutalement la porte.

Elle recula jusqu'à ce que son dos rencontre le mur opposé et se laissa lentement choir contre ce dernier. Elle ne put détacher son regard affolé de la porte ni bouger son corps en sueur les minutes suivantes. Enfin, quand son cœur parvint à ralentir le rythme de ses battements et donc l'effusion de chaleur, et son esprit calmer ses sens et atténuer la tension qui la paralysait, elle baissa les yeux. Elle se refusa à penser jusqu'à ce qu'elle ne se soit pas entièrement reprise. Lorsque sa respiration retrouva son cours normal, elle posa sa tête contre le mur et ferma les yeux. Une étreinte particulière tordait son estomac et brûlait ses yeux. Pourquoi avait-elle envie de pleurer ?

Quand cette femme l'avait…traversé, elle avait tout ressenti. Sa chaleur brûlante, son trouble fracassant, ça l'avait heurté. Elle avait senti sa présence si intensément… et ça lui avait fait extrêmement mal. Même si elle ne l'éprouvait plus, elle avait l'impression que cette douleur fugitive qui avait comprimé son cœur jusqu'à le réduire en miettes ne la quitterait plus jamais tellement elle l'avait imprégnée. Elle ramena ses genoux déjà pliés contre sa poitrine et se para d'une protection supplémentaire en les entourant de ses bras. Elle enfouit son visage dans le mince espace séparant ses cuisses et son torse. Elle n'avait jamais rien ressenti d'aussi intense. Elle resta dans cette position une heure durant, hagarde. Frissonnante et à moitié consciente, elle finit par glisser le long du mur et s'endormir, épuisée.

.

Lightning fut réveillée par un autre bruit désagréable mais pourtant familier. La première sensation qui l'accueillit fut d'autant plus déplaisante. Elle frissonna, réaction logique face à la chair de poule qui ornait clairement sa peau claire. Le froid, qui s'était transformé en couverture tout au long de la nuit, était certain d'avoir une emprise sur elle toute la journée tant sa morsure était profonde. Elle se releva lentement, les yeux encore plissés comme s'ils tentaient de mettre une image sur la limite entre songe et réalité. Ses muscles endoloris par la position crispée et le manque de confort qui l'avaient suivi durant son sommeil lui arrachèrent un petit gémissement.

Elle se dirigea vers son réveil qui s'obstinait à chanter de sa voix de crécelle avec l'ambition de réveiller tout l'immeuble. Il redoublait particulièrement d'efforts, suivant docilement l'initiative de sa propriétaire depuis qu'il avait récemment manqué à son devoir et laissé la belle au pays des songes. Mais la demoiselle en question était à des lieux de se demander si c'était une bonne initiative ou non à cause de la vilaine migraine qui martelait son crâne comme un vulgaire tambourin. Une main contre sa tempe, elle se servit de l'autre pour éteindre l'appareil qui couina en signe de soumission. Avec la vitesse d'un escargot et un rictus douloureux étirant ses traits, elle entreprit de préparer son petit déjeuner, qui se résuma à une tasse de thé.

Ce n'était pas si exceptionnel que la faim l'abandonne, cela pouvait même lui arriver à l'heure de n'importe quel repas. Si c'était le midi ou le soir, pleinement consciente des besoins de son corps, surtout avec son entraînement physique, elle se forçait à consommer quelque chose. Mais elle n'avait jamais été une grande appréciatrice des petits-déjeuners, aussi il ne lui fallait pas grand-chose pour les abréger.

Ce qui l'était davantage, cependant, était que l'envie d'aller travailler la délaisse ainsi. C'était sans doute la première fois qu'elle éprouvait une telle répulsion. La seule chose qu'elle souhaitait était quelques heures de sommeil supplémentaires et toute une journée de sport. Mais c'était Lightning et envie ou non, elle n'aurait pas manqué un jour de travail à moins d'être clouée dans un lit d'hôpital.

Un doux ronronnement vint la saluer alors qu'une boule de poils prenait place sur ses cuisses. Elle attrapa le chat et le posa machinalement sur la table, plus comme un geste répétitif que preuve d'un manque de sensibilité. Elle l'observa se frotter affectueusement contre son coude appuyé sur la surface de verre. Elle s'empêchait tout bonnement de repenser à la nuit qu'elle venait de vivre, mais une petite part recluse de sa réflexion se demanda tout de même pourquoi son esprit persistait à lui jouer des tours.

La jeune femme aux cheveux d'un blond rosi leva les yeux vers l'intrus qui tentait de pénétrer dans bureau. Ce dernier, lourdement chargé, était en train de pousser la porte à l'aide de son dos. Ceci dit, elle n'avait pas besoin qu'il soit de face pour le reconnaître. Mesurant probablement un mètre quatre-vingt, une carrure finement athlétique, les yeux bleu ciel, il était bel homme. La couleur de ses cheveux tirait à s'y méprendre sur le châtain mais elle s'apparentait en réalité davantage au brun des milans, ces oiseaux de proie avec lesquels il partageait aussi l'œil vif. D'un naturel avenant et calme, il était pourtant bel et bien un être de sang chaud et il n'hésitait pas à dire ce qu'il pensait, et encore moins à agir. Un homme d'action et d'honneur. Nul doute que dans le fond, sous son air froid, la journaliste l'appréciait. Il l'aurait peut-être même intéressée s'il n'y avait pas cette profusion de galanterie, où certains y voyaient les qualités d'un gentleman et d'autres, comme elle, les défauts d'un homme trop charmant. Une part de sincérité, une autre d'exagération, la limite entre respect et excès était trop floue à ses yeux. Elle n'arrivait pas à cerner définitivement ce côté-là, et ça l'amusait autant que ça l'énervait. Quoiqu'il en soit, c'était un homme loyal, qu'elle connaissait depuis un certain temps et sur qui elle pouvait compter niveau boulot.

« Mes plus charmantes salutations. Je t'ai apporté ces petits bébés, je te laisse en prendre soin hein ? » Dit-il en posant la pile de documents sur un coin de son bureau. « Alors qu'est-ce que tu as pensé de… Wow. »

Il s'arrêta un instant, peu sûr des mots que son code de gentleman lui permettait d'utiliser en cette situation.

« Tu as passé une mauvaise nuit je me trompe ? » Avança-t-il finalement, un sourcil levé et les lèvres curieusement pincées.

« Merci, Rygdea. » Le coupa-t-elle sèchement.

« Si la Belle au Bois Dormant ne veut pas parler de ses cauchemars, je n'insisterai pas. » Déclara-t-il en lui offrant une majestueuse référence.

Elle secoua la tête et regarda impassiblement l'homme s'éloigner puis sortir de son bureau tandis qu'il lui adressait un charmant sourire. C'était le troisième à lui dire, en d'autres termes, qu'elle avait une mine affreuse. La première personne avait été Tifa, dont le regard avait été d'autant plus significatif que ses propos inquiets. Elle s'était contentée de lui dire qu'elle avait mal dormi et l'avait rassuré au possible, ce qui n'avait sans doute pas été suffisant. Ensuite c'était Rikku qui s'était interrompue en plein élan avant de lui sauter dessus. Son expression outrageusement horrifiée était très loin de la vérité, mais c'était Rikku. Et voilà que Rygdea, son principal chroniqueur, s'y mettait également.

Cela l'irritait passablement, tout comme un enfant à qui on demanderait sur un air de réprimande de se laver les dents alors qu'il vient juste de le faire. Elle était bien consciente qu'elle avait une tête peu présentable, qui tenait plus d'une psychopathe que d'une employée de bureau, alors elle n'avait pas besoin qu'on lui rappelle si scandaleusement. Elle n'avait pas exactement vérifié son profil dans le miroir ce matin, et n'avait donc pas pris la peine de se maquiller. Mais étant donné l'état franchement déplorable dans lequel elle était intérieurement, il était inutile de jouer les détectives pour deviner les conséquences physiques extérieures.

Selon ses propres pensées, même une larve qui serait passée sous une chaussure puis sous une voiture se sentirait dans un meilleur état. Sa migraine répondait toujours présente, et comme elle n'avait osé prendre un seul comprimé, ce n'était guère étonnant. Ses muscles curieusement crispés réclamaient corps et âme une séance d'étirement. Et son esprit luttait tant bien que mal contre tous ces parasites afin de travailler en paix. Heureusement, elle ne serait en charge de son nouveau travail que lundi prochain, et en ce dernier jour de la semaine il ne lui restait que quelques pages à revoir, ce qui la laissait avec une journée assez tranquille.

Elle suivit difficilement les conversations du midi mais personne ne lui en tint rigueur. Elle quitta la tablée avant les autres, tâchant de finir son travail le plus vite possible. Dans l'après midi, alors qu'elle achevait sa dernière page, elle put repenser à son "problème". Les sourcils froncés, elle se pencha et s'appuya sur son bureau à l'aide de ses avant-bras. Une colère sourde la taraudait à ce sujet. Elle s'en voulait d'avoir perdu son sang froid. Elle avait eu une réaction compréhensible, peut-être même normale étant donné la situation. En réalité elle était énervée car elle avait perdu le contrôle de cette même situation. Elle ne croyait pas à toutes ces histoires d'esprits et de fantômes, ce qui la laissait en proie à des hallucinations. Elle ferma les yeux et laissa échapper un soupir las. Elle n'avait arrêté ces fichus cachets que depuis deux jours, il était probablement logique que les effets secondaires ne se soient pas encore dissipés. C'était certainement ça.

Une farouche lueur déterminée brillant au sein de ses yeux océan, elle se dit que la prochaine fois qu'elle aurait une hallucination, en toute connaissance de cause elle ne se laisserait pas impressionner. Et puis elle se rasséréna en admettant qu'il n'y aurait pas de prochaine fois.

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En débauchant elle n'hésita pas une seconde quant à la destination à prendre. Alors que les avertissements et encouragements de ses camarades à prendre du repos dès ce soir et passer un week-end tranquille retentissaient encore dans son esprit, elle s'arrêta à la salle de sport. Il n'y avait juste aucun moyen pour qu'elle y échappe. Non seulement elle en avait besoin, mais si elle n'y allait pas, elle n'atteindrait pas son quota hebdomadaire. Et il était évident que se vider l'esprit ou méditer tranquillement était actuellement l'idéal. Elle salua le gérant qui l'accueillit avec un sourire ravi et lui demanda la clé de son casier. Elle se dirigea vers ce dernier, dissimulé parmi nombre de ses congénères et identifiable uniquement grâce à son numéro. Elle y récupéra sa tenue de sport, ses écouteurs et son lecteur audio, puis se changea dans les vestiaires individuels à disposition.

Dès qu'elle entra dans la pièce principale, elle pénétra dans sa bulle d'isolement, guidée par un fond musical. Elle retint un soupir de soulagement devant la sensation apaisante de se retrouver en ce lieu familier.

Pour s'échauffer elle commença avec un tapis de course, augmentant la vitesse progressivement. Ses muscles répondirent d'eux-mêmes à l'appel de la machine. Ils suivaient ce schéma bien connu avec aisance et son esprit avec plaisir. Aucun tiraillement ne vint la taquiner, ce qui laissa un voile de satisfaction et de fierté s'installer sur son visage. Elle percevait chacun des battements de son cœur marteler sa cage thoracique et réguler le flot d'énergie et d'émotions qui la parcouraient. Chacun était l'impulsion d'un effort physique, et plusieurs formaient l'écho d'une pensée. Dès qu'elle en eut assez, elle opta pour le stepper et son corps s'adapta en conséquence. À travailler ainsi son organisme elle se sentait bien et voyait s'envoler la fatigue et les tracas qui pesaient sur ses épaules et sur sa tête.

Elle avait l'agréable impression que tout rentrait dans l'ordre.

Elle resta ici deux heures durant, enchaînant avec le rameur, le banc de musculation ou encore l'elliptique. Jugeant qu'elle avait assez donné, elle profita de l'adrénaline occasionnée pour prendre une douche et se changer dans la même foulée. Maintenant qu'elle sentait la rose elle put ranger ses affaires et s'accorda même un jus de fruit au comptoir avant de partir. Sa tenue sale enfouie dans un sac à dos qu'elle tenait à la main, elle salua de nouveau le gérant mais au lieu de poser sa main sur la poignée de la porte elle percuta le nouvel arrivant.

« Lightning ? » S'étonna ce dernier de cette voix grave emplie de charme.

Sa tête contre le torse du jeune homme, elle accusa le coup heureusement plus brusque que violent et se recula afin de confirmer à qui elle avait affaire.

« Désolée je ne regardais pas. »

« Ce n'est pas grave. »

« Je ne t'ai jamais vu ici, depuis quand est-ce que tu viens ? » Demanda-t-elle d'un ton neutre mais d'une réelle curiosité, doutant qu'elle ait pu le manquer alors qu'elle était une habituée.

« Je viens m'inscrire en fait. » Répondit Noctis.

Elle releva la tête en signe d'assentiment et l'observa, avec ses cheveux légèrement décoiffés, marquant la fin de la journée, son air impassible mais pas froid, et ses yeux bleus pétillant timidement. Bien entendu, il lui rendit son regard, admirant l'océan impétueux qui se déversait sur ses traits.

« Je ne savais pas que tu étais ici. » Déclara-t-il sincèrement, de ce même ton profond qui avait quelque chose de très doux.

Elle aurait pu le contourner et rentrer chez elle se reposer, puisque la seule chose à laquelle elle aspirait en ce moment était un calme et un silence serein. Mais elle décida d'accompagner son collègue et si nécessaire, de l'aider à remplir le formulaire en favorisant certaines astuces. Elle avait toujours apprécié sa compagnie mais n'avait jamais pris la peine d'approfondir leur relation respectueuse de simples collègues. Parce qu'elle n'avait jamais voulu donner raison à Rikku mais surtout parce qu'elle n'en avait pas vu la nécessité.

« Comment as-tu trouvé cet endroit ? » Questionna-t-elle tandis qu'elle s'accoudait au comptoir et que lui remplissait le papier sous l'œil aiguisé du gérant.

« Je discutais avec Tifa ce midi. Je lui ai dit que je cherchais une autre activité que le tennis. »

« Mais tu n'étais pas classé ? »

« Si. J'étais vingt-huitième au rang national. »

« Pourquoi arrêter ? »

« J'en avais marre de me prendre une raclée par Prompto à chaque fois. » Dit-il d'un air pince sans rire qui se transforma en sourire devant l'air amusé de la jeune femme à ses côtés.

Elle le connaissait suffisamment pour avoir entendu plusieurs fois le nom de ses amis, et sa mémoire n'était guère difficile, ce qui lui permit d'associer facilement le nom de Prompto à une tête blonde et un jeune homme avenant, à l'aise et dynamique.

« Je me suis lassé. » Reprit-il plus sérieusement.

« Je comprends. » Affirma-t-elle d'un regard appuyé, cherchant toujours la réponse à sa question.

Il posa son stylo et se tourna entièrement vers elle.

« C'est Rikku qui m'a donné l'adresse de cet endroit. »

« Je vois. » Répliqua-t-elle en détournant le regard le temps de visualiser cette fripouille aux yeux vert forêt.

Evidemment ce ne pouvait être qu'elle, donnant lieu à cette rencontre fortuite avec la plus grande malice. Jamais donc elle ne mettrait un terme à ses manigances. Mais… ça n'était pas une si mauvaise chose. Elle sourit.

« Elle a dit que cet endroit me conviendrait parfaitement. Maintenant je comprends pourquoi. »

Son sourire s'élargit. Il était loin d'être idiot et avait également flairé l'arrangement de la petite blonde, ce qui n'était pas très difficile en soi tant sa discrétion était légendaire. Il fallait cependant lui reconnaître le succès fréquent de ses plans, quelles que soient les méthodes employées. Noctis adopta inconsciemment la même position que sa voisine, attendant sa réaction avec intérêt. Le regard toujours fixé devant elle et non sur son partenaire, elle répondit en toute franchise, comme à son habitude, décidant de mettre de côté les enfantillages que menait son amie.

« Tu sais qu'elle officie comme agence matrimoniale depuis un an, avec de grands espoirs pour nous deux ? »

« Ça explique pourquoi elle trouve toujours un moyen de me parler de toi à chaque fois que je la croise. » Révéla-t-il de son sourire doux et réservé, en laissant échapper un éclat de rire, un son plutôt agréable.

Elle se joignit à ce sourire sincère et plaisant. Elle constata même qu'elle n'avait pas souri avec autant de franchise et de simplicité depuis plusieurs jours. Certes, Rikku avait renversé son verre sur la magnifique chemise bordeaux du jeune blond durant la soirée en l'honneur d'Ashe, mais ce n'était pas si drôle, surtout pour lui.

Une vague d'allégresse rafraîchit ses souvenirs lorsqu'elle repensa aux évènements de cette soirée. Elle avait de la chance d'avoir de tels amis, à vrai dire elle avait du mal à imaginer sa vie sans leur présence. Elle devrait d'ailleurs demander à Tifa si elle avait des nouvelles de leur ancienne camarade. Bien sûr elle pouvait elle-même envoyer un message, mais il était rare qu'elle le fasse.

La journaliste perçut un mouvement à sa droite, du coin de l'œil. Le jeune homme ayant réussi à la tirer de ses pensées se prononça avant que les mots ne lui échappent et qu'il se contente encore une fois de l'observer bêtement.

« Ça ne me dérangerait pas. »

Elle tourna la tête vers lui et le contempla avec un étonnement visible. Ne pouvant soutenir ses deux orbes semblables à d'impitoyables torrents, il se redressa, presque gêné, et rendit son stylo au gérant qui l'observait avec une once de moquerie. Celui-ci en avait vu beaucoup faire leurs avances à cette délicieuse demoiselle aux cheveux d'un blond rosi, et il les avait tous vu se faire rembarrer. Ainsi il fut surpris de la voir poser une main sur le bras de cet homme et de lui souhaiter une bonne soirée parée d'un mystérieux sourire. Et comme il commençait à la cerner, il eut la bonne idée d'observer ses beaux yeux céruléens et eut à peine le temps d'y apercevoir une lueur de malice avant qu'elle disparaisse derrière la porte.

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Son humeur légère se poursuivit tout au long de la soirée, soirée qu'aucune hallucination ne vint perturber, lui donnant l'espoir qu'elle était enfin guérie de ces fichus effets secondaires. Déjà qu'elle n'avait pas une confiance absolue en la médecine, ces petits cachets et cette mésaventure n'avaient fait que confirmer sa réticence. Elle avait beau être sereine, elle n'en était pas moins fatiguée, aussi elle ne tarda pas à prendre la direction de son lit.

Elle ne broncha même pas quand le chat vint s'installer à ses pieds, se roulant en cette petite boule de chaleur qui lui servait occasionnellement de bouillotte. Elle se réveilla en pleine nuit avec la désagréable sensation d'être observée. Mais lorsqu'elle alluma la lumière, sa vision encore trouble lui révéla qu'il n'y avait personne, et accessoirement que le félin n'avait toujours pas bougé et dormait comme un prince. Elle se rendormit aussitôt.